‹ Les francs-taupins (volume 3)Chapitre 18 sur 27 · LE VIEUX SIRE DE LA ROCHEFOCCADLT · texte numérisé non relu

LE VIEUX SIRE DE LA ROCHEFOCCADLT

porte donnait à entendre la solidité de ses remparts , qui dominaient la route et la plaine. Les quatre autres portes, qui menaient à Angouléme, à Archiac, aux Marais salans et à Cognac , étaient closes avec la herse tombée, depuis qu'un nommé Balouard avait livré aux Anglais la porte de Cognac appelée à cette occasion la porte Aus traidous : la trahison faillit réussir , et une partie du château fut brûlée sans que la ville fût prise.

Hors de la porte Orgueilleuse, un couvent de cordeliers , le premier qui fut établi en France , s'abritait derrière ses propres murailles : Ithier de Barbezieux, mort le 2 octobre 12o7, suivant l'épitaphe de son tombeau qu'on voyait devant le maître-autel de l'église du couvent, avait accueilli les frères-mineurs dans sa châtellenie , du vivant de saint François leur patron ; mais il n'avait pu les loger dans l'intérieur de la ville , sous la protection de ses créneaux. Cependant les cordeliers, enrichis de dons et d'aumônes , s'étaient fait une sorte de citadelle qui rivalisait avec le château , afin de mieux assurer leur pauvreté contre les pillards : du reste, il se disait dans ce moutier plus de messes et d'obits pour les Barbezieux que pour tous les rois de France dans l'abbaye de Saint- Denis.

Le château avait tous ses murs de clôture en bon état , ses doues ou fossés , pleines d'eau , ses

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engins ou machines de guerre, prêts à jouer, ses magasins garnis de provisions et de blé , ses arsenaux comblés d'armes ; mais il lui manquait des bras pour soutenir un siège , et le sire de La Rochefoucault, qui y résidait depuis l'infructueuse tentative des Anglais , se croyait à l'abri d'une nouvelle attaque.

Ce château ressemblait à tous les manoirs féodaux du moyen âge , sans cesse exposés à des surprises et à des assauts; le donjon et deux tours , réunis en triangle par trois bâtimens crénelés , dressaient à deux cents pieds de hauteur leurs toits pointus couverts d'ardoises et surmontés de girouettes en forme de tètes de chèvre armoriées ; au dessous des créneaux, les mâchicoulis s'ouvraient en l'air à une toise de la muraille, comme des gueules préparées à vomir une pluie de <SiMloux et d'huile bouillante sur les assaillans. La muraille , faite d'énormes quartiers de roche et de pierre de taille, portait çà et là les cicatrices de la brèche , et aux rares fenêtres treillissées de même que des cages de fer , s'allongeait un bec de fauconneau ou de basilic , espèces de longs canons figurés en serpent et en oiseau. Sur la plateforme les arbalètes de siège, armées et bandées, n'attendaient qu'un signal pour lancer une grêle de garrots qui perçaient trois hommes à la fois ; mais cet appareil menaçant n'avait pas d'autres

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gardes que les corbeaux voletant, criant et tournoyant à l'entour des parapets et des girouettes , comme faisant roffice de guetteurs et veillant sur le fief qu'ils occupaient conjointement avec les Barbezieux.

L'église du château , dédiée à saint Imas , Eiimachius en latin , communiquait au donjon par une galerie dont la voûte s'était écroulée en plusieurs endroits; son architecture massive, ses pleins-cintres surbaissés , son apside éclairé par trois étages de fenêtres à colonnes , son clocher lourd et sans ornemens témoignaient de l'époque de sa construction , antérieure aux croisades ; les siècles et l'incendie avaient noirci la pierre parsemée de taches moussues , et d'une lai-ge crevasse que la foudre avait tracée jadis en ébranlant tout l'édigc^e, pendait comme un manteau un lierre verdoyant sous la neige et les frimas. Cette église était nue , humide et infecte , malgré la superstition populaire qui attribuait le soin de nettoyer le sanctuaire, à deux aigles envoyés du ciel tous les ans , le 4 janvier , fête de saint Imas , exprès pour balayer avec leurs ailes l'asile d'un saint moins honoré en cour de Rome.

Barbezieux et sa seigneurie, après avoir pendant quatre cents ans passé de père en fils dans la famille du même nom qui s'arrogeait le titre de prince, changea de maître héréditaire en 1253,

lorsque l'unique descendant des Barbezieux entra par alliance dans la noble maison de La Rochefoucault en Poitou. Ce furent les seigneurs de Vertueil , formant la brandie cadette de La Rochefoucault, qui remplacèrent la race éteinte des Barbezieux, sans renoncer toutefois à leurs armes d'or à un écusson d'azur : l'aîné de cette nouvelle branche s'appelait de La Roche , tout court , du vivant de son père , et s'intitulait seigneur de Barbezieux, dont le domaine était son apanage.

Cependant Jean de La Roche , seigneur de Barbezieux, ne séjournait pas dans sa seigneurie en l-i-40 ; mais bien son père le vieux Guy de La Rochefoucault , seigneur de Vertueil , dépossédé de la plupart de ses terres en faveur des six enfans qu'il avait eus de trois mariages , avec Rosi^ie de Montault, dame de Mucidan, Montendre, Montguyon et Blaye ; Marie d'Usaiges, dame de Nouans et de Courpoutrain ; Jeanne de Rougemont , veuve de Guillaume Sanglier. Guy , plus qu'octogénaire, survivait à ses trois femmes ; il avait marié sa fille Françoise à Gilbert d'Appelvoisin , seigneur de La Guiroire , et sa fille Pliilippes à Jean de Mortemer, seigneur de Coûé ; Jean son second fils était seigneur de La Boissière; Guillaume, seigneur de Nouans; Guy, seigneur de Lafaye et Montendre ; mais son fils aîné, Jean d(î

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La Roche, avait pour tout bien le vain titre de seigneur de Barbezieux.

C'est que Jean de La Roche était indifférent aux privilèges casaniers d'un châtelain qui , retiré dans son manoir comme un aigle dans son aire, ne prenait sa volée que pour aller prélever sa part sur la récolte et la vendange de ses vassaux , pour faire pendre un larron et maintenir les droits de ses ancêtres dans leurs plus minutieuses prétentions ; entre autres le droit d'oublié et le droit du gant, valant ensemble quelques deniers ; car un bon châtelain devait descendre dans les détails miesquins de l'économie domestique , visiter granges et celliers, toucher lui-même ses redevances, et suivre religieusement la lettre de la coutume , cet évangile des fiefs ; un châtelain tenait également du fermier , de l'usurier , du juge et du patriarche.

Qu'importait ce grand embarras de petites choses à Jean de La R.oche , capitaine de cent hommes d'armes et de trois cents archers? Il n'aimait que la guerre , et certes sur ce point il n'avait pas à se plaindre d'être mal servi par les événemens : depuis plus d'un siècle, la guerre couvrait de sang et de ruines le sol de la France , et, quoique Charles VII eût reconquis presque tout entier le royaume de ses aïeux, les Anglais ne paraissaient pas lâcher pied en Guyenne et en Normandie, où

il fallait les chasser de ville en ville. Jean de La Roche était né sous les auspices de saint Imas dont le nom grec signifie vaillant champion , et il préférait dormir en plein air sur le champ de bataille et couché dans son armure , que sous les voûtes blasonnées de son château seigneurial : depuis quinze ans il avait le harnais sur le dos , et ne revenait à Barbezieux que pour y apporter du butin , qui n'était pas toujours enlevé aux Anglais : voilà pourquoi le chérissait tant le vieux Guy de La Piochefoucault.

Celui-ci, qui s'était aussi montré guerroyeur intrépide , lorsqu'il avait la garde de quinze forteresses des frontières de la Guyenne , maintenant cassé et refroidi par l'âge , ne ressentait plus de goût et d'affection que pour quatre objets : For , son fils Jean , son bâtard Jacquet et sa fille d'adoption Jeanne. Il avait eu deux bâtards , le dernier sur ses vieux jours : c'était Jacquet , page chez sa parente madame de La Roche-Guyon , pour apprendre le métier de chevalerie ; l'autre , Ambroise , était moine dans l'abbaye de Saint- Maixent. Jeanne , fille de sa troisième femme et de Guillaume Sanglier , élevée toute jeune auprès de lui , n'était pas encore mariée , quoiqu'elle eût atteint sa vingt-deuxième année et que son patrimoine de Lavert et de Château-Guibert alléchât les prétendans : néanmoins elle ne voulait pas mou-

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rir dans un cloître , et son beau-père , qui se trouvait bien des soins tendres et respectueux qu'elle lui consacrait, eût consenti volontiers à ne se séparer jamais d'elle, qui le consolait du moins de la continuelle absence de Jean et du petit Jacquet. Le soir du l^»^ janvier 1-440, dans la salle du château, badigeonnée d'ocre jaune à la colle, avec de grossières images de saints coloriées , dans leurs niches, et des faisceaux d'armes rouillées sous une épaisse couche de poussière , devant une cheminée béante comme un portail de cathédrale, où fumaient deux tisons à demi consumés , au lieu des troncs d'arbres qui brûlaient naguère dans l'immense foyer, Guy de La Rochefoucault était assis sur une haute escabelle , et prétait l'oreille à la lecture d'un parchemin , que lui faisait en nasillant maître Grififon son chapelain.

Le vieux seigneur avait l'air d'un hibou perché sur des ruines ; il était immobile , droit et silencieux sur ce siège peu commode qui n'offrait ni dossier , ni brancards où il put appuyer ses membres raides et desséchés. Il étendait ses mains glacées vers les cendres de l'àtre, et cherchait du regard une lueur de flamme parmi les charbons noircis. Sa taille était imposante, malgré la maigreur de son corps, et sa figure jaunie comme celle d'un christ d'ivoire, encadrée d'une barbe grise et d'une chevelure argentée , s'illuminait à l'éclat de ses

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yeux verts, pareils à ceux d'un chat pendant la nuit. Il y avait une noble fierté dans ses gestes lents et monotones , un caractère triste et sauvage dans sa physionomie que le froncement de ses sourcils blancs assombrissait encore , une autorité sévère dans l'accent de sa voix, et souvent un éclair de bonhomie dans son sourire, qui se contractait aussitôt en moue rébarbative.

Maître Griffon , qui approchait de l'âge de son maître, était, en quelque sorte, un meuble vivant du château , où il avait pris naissance , où il vivait comme enchaîné , où il devait mourir et tiouver une tombe non loin du sépulcre des Barbezieux , comme pour être leur serviteur jusque dans la mort. Il n'avait jamais cessé de fouler la terre seigneuriale des vingt paroisses qui relevaient du château , et il ne connaissait pas même Saintes, qui n'en est éloignée que de neuf lieues ; car l'atmosphère s'allourdissait pour lui à mesure qu'il perdait de vue le manoir natal que ses espérances n'avaient pas franchi. Depuis son enfance , il suivait partout Guy de La Rochefoucault , dès que celui-ci arrivait dans sa seigneurie et s'y reposait de ses rudes travaux d'homme de guerre : maître Griffon , prieur de Saint-Imas , était alors chapelain , secrétaire , conseiller , joueur de cartes et d'échecs, lecteur, poète, tout à la fantaisie du seigneur, qui s'ennuyait bien-

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