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LE VIEUX SIRE DE LA ROCHEFOUCACLT. G

Le sire de La Rochefoucault, qui huHait cette lugubre prophétie , les bras tordus , les orbites saillans et enflammés, le corps parcouru de tremblemens redoublés, renversa d'un coup de pied la table et la lumière, qui s'éteignit dans les cendres du foyer , et tomba en arrière lourdement avec un profond soupir, Griffon , qui faillit être brisé , étouffé sous le poids de la table, entendit le bruit sourd de la chute du vieillard qu'il crut blessé, peut-être mort : il se baissa dans l'obscurité, écouta le grondement d'une respiration entrecoupée, promena ses mains sur le plancher et rencontra une jambe raide qui lui parut déjà froide ; il se releva tout effaré, chercha la porte à tâtons, l'ouvrit en poussant des cris inarticulés, et s'appuya chancelant contre la muraille, pour ne pas rouler au bas de l'escalier.

— A l'aide! s'écria-t-il d'un accent lamentable , des flambeaux ! Accourez à moi , bonnes gens ! allez quérir un physicien ! Sonnez la cloche et mettez- vous en oraison ! Monseigneur se meurt ! Monseigneur est mort !

aSAFZ7HS zz.

Fraische beauté , très-riche de jeunesse , Riant regard très-amoureusement, Plaisant parler gouverné par sagesse , Pied féminin en corps bien fait et gent , Haultain maintien démené doulcement , Accueil humble, plein de manière lie, Sans nul dangier bonne chère faisant :

De ces grans biens est ma dame garnie.

Bonté, honneur, avecque gentillesse,

Tiennent son cœur en leur gouvernement}

Et loyauté jour et nuict ne la laisse :

Wature met tout son entendement

A la former et faire proprement.

De poinct en poinct, c'est la mieux accomplie

Qui aujourd'huy soit au monde vivant.

Je ne dy rien que tous ne vont disant :

De ces grans biens est ma dame garnie.

Chables, duc d'Orléans, Ballade.

3mm€ ôartglier,

Aux dolentes clameurs du chapelain qui s'arrêtait par intervalles , pour prêter l'oreille au souffle rare et pénible qu'exhalait le moribond , trois lévriers blancs , aux pattes déliées , au corps gracieux , au museau effilé , se précipitèrent dans la salle à l'endroit où le vieillard était étendu, et commencèrent à lui lécher le visage en se plaignant. Une lueur descendit du haut de l'escalier et

circula plus vive autour de la rampe de pierre, tandis que des pas légers s'approchaient rapidement sous la voûte sonore : c'était Jeanne Sanglier, qui avait entendu l'appel du vieux serviteur, et qui , sans le comprendre , accourait tout effarée avec les chiens de Jean de La Roche qu'elle nourrissait de ses belles mains et qu'elle faisait coucher la nuit dans sa chambre.

— Pourquoi clamer si fort, maître Griffon? dit-elle pâle et haletante dans la crainte d'un grand malheur: est-il venu des nouvelles de l'armée? Messire de La Roche serait-il mal portant ou navré ? Vous parliez de sonner les cloches? Qui est celui-là qui se meurt , sainte mère de Dieu? Estil quelqu'un de mort? Fasse Dieu que ce ne soit pas lui !

— Par le chef saint Imas ! Messire de La Rochefoucault, apprenant que monsieur son fils était mis hors de sa compagnie de gens d'armes , s'est grandement dépité, tant qu'il cheut <le son siège sur le pavé, et, je crois , rendit l'âme en maugréant contre le roi Charles.

Jeanne se sentit tranquillisée malgré la tristesse réelle que lui causait l'accident de son tuteur : elle avait un moment tremblé pour une personne plus chère ! elle entra dans la salle où gisait évanoui le sire de La Rochefoucault , que la langue âpre des lévriers essayait en vain de

ranimer ; il avait le visage pourpre , les yeux gonflés , les lèvres violettes et le col sillonné de grosses veines bleues qui semblaient près de se déchirer : le sang , qui se portait au cerveau avec une terrible violence , lui ôtait la parole et le sentiment; cette attaque d'apoplexie avait été si subite et si forte que les secours de la médecine devaient à peine assurer deux heures de vie au malade.

— Ma chère demoiselle , dit tout bas Griffon en se signant , cet excellent seigneur s'en va trépasser sans remède et possible sans confession. Tel fut le trépassement de feu messire Geoffroy , troisième du nom , père de mon honoré seigneur : le jour de saint Pierre et saint Paul , au mois de juin 1410, vers l'heure de primes , il passa de bonne santé en agonie et décéda jetant le sang par la bouche , les narines et les yeux : c'était aussi un vaillant homme de guerre , et fut regretté de tous à Barbezieux.

Jeanne , qui ne pouvait supposer que son tuteur, qu'elle nommait son père , fût si proche de la mort, éprouva un frisson suivi d'une sueur glaciale , lorsque le chapelain s'agenouilla en récitant les litanies des agonisans , avec l'inflexible impassibilité d'un prêtre en fonctions; elle se fût agenouillée auprès, si elle n'eût pensé que l'assistance spirituelle viendrait toujours assez tôt ,

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et que le médecin viendrait peut-être trop tard. Le majordome et deux valets se présentèrent pour s'informer du sujet des cris qu'ils avaient entendus, et fondirent en larmes à l'aspect de leur maître gisant et du chapelain à genoux : ils transportèrent le mourant dans son lit sans qu'il donnât d'autre signe de vie que de faibles hoquets soulevant sa poitrine , et de rares contractions de la face; ils le couvrirent de coussins pour réchauffer la partie inférieure de son corps que la chaleur vitale avait abandonnée; ensuite ils se retirèrent en sanglotant, afin d'avertir un homme de l'art: Jeanne et le chapelain restèrent, l'un au chevet, murmurant des prières , l'autre dans la ruelle , épiant un indice d'espoir sur le visage rouge et enflé que l'ombre des courtines teignait en noir, comme si la mort y avait passé.

Jeanne était fille de Guillaume Sanglier, seigneur de Bisay et de La Guillotière , et de Jeanne de Rougemont que le sire de La Rochefoucault avait épousée en troisièmes noces ; elle était entrée toute jeune dans la nouvelle famille de sa mère , qui la laissa sous la tutelle de son mari : le vieux Guy l'aimait comme un père dont il prenait le nom , et ne la distinguait de ses propres enfans que pour la préférer à tous, excepté à son fils Jean et à son bâtard Jacquet. Jeanne , il est vrai, avait pour lui toute la tendresse d'une fille soumise à

ses devoirs , et elle se dévouait au célibat comme pour ne pas quitter le vieillard, qui lui savait gré de cet infatigable attachement , et cherchait par sa reconnaissance à payer les sacrifices qu'on faisait à un autre. La famille poitevine des Sanglier , à laquelle appartenait Jeanne , qui était de la branche cadette et qui avait un frère nommé Guillaume , marié à la dame d'Eveillechien , prétendait à une antiquité fabuleuse : un druide ayant prédit à Dioclétien qu'il serait empereur après avoir tué un sanglier, un chef gaulois de ce nom {Jfer) vaincu dans un combat réalisa la prophétie et rougit de son sang la pourpre impériale de Dioclétien. C'est à ce chef que les Sanglier rattachaient leur noblesse, constatée dans leurs armes par un sanglier noir , denté d'argent. Jeanne, élevée dans la maison de La Rochefoucault, n'avait pas oublié l'origine sauvage de ses ancêtres, et son caractère fier , sombre , indomptable, s'était librement développé dans la retraite où se flétrissaient les plus fraîches années de sa jeunesse; pour supporter le temps qui passe si lent et si lourd sur la solitude , elle n'avait que son amour.

Cet amour , inconnu au monde entier et sans cesse révélé dans ses prières , ses rêveries , ses insomnies, ses longues stations au faîte du donjon , cet amour pur et dévorant qui fanait ses

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joues et allanguissait son regard , cet amour noyé de larmes et séché dans l'attente , datait cependant de ses jours d'enfance. Lorsque Jean de La Roche , revêtu de son armure et monté sur un grand destrier, revenait du siège de Bourg, qu'il avait héroïquement défendu , lorsque ce preux capitaine l'enlevait toute petite et tout éplorée , dans ses bras couverts de fer , et la caressait de force en l'effrayant de ses moustaches noires ; dès lors avait commencé cet amour né de l'étonnement, de la terreur et bientôt de l'admiration , ébloui d'abord par l'éclat des armes , étourdi par leur retentissement, puis exalté par cette mâle figure qui souriait à un enfant. Jean de La Boche ne confondait pas Jeanne avec ses frères et sœurs, car il la chérissait de prédilection , et , malgré son absence habituelle du château , il ne manquait pas en rentrant à Barbezieux de la chercher de loin à une demi-lieue de la ville , sur les hauteurs du Pas de La Roche , d'où elle accourait vers lui rouge et tremblante. Depuis deux ans Jean de La Roche n'avait pas quitté ses gens d'armes , et Jeanne , qui atteignait sa vingt-deuxième année , eût souhaité lui paraître belle ; elle demandait tous les jours à son père adoptif : — Quand viendra-t-il ?

Cependant elle n'était seule que depuis six mois; car jusque là le petit Jacquet , pour qui elle par-

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tageait la tendresse du frère aîné , avait animé le château de ses jeux bruyans et belliqueux : Jacquet s'était séparé, le cœur gros, de son amie, pour aller s'instruire au métier de page dans la maison de madame de La Rocheguyon à Saint- Maixent; il fut moins sensible à la bénédiction paternelle qu'au dernier baiser de Jeanne, qui pleurait en faisant ondoyer les blonds cheveux de cette jolie tête : il ressemblait tant à Jean de La Roche ! il marchait le front haut et bondissait de joie à l'idée de porter l'épée comme son frère le capitaine, qu'il jurait d'imiter à la guerre contre les Anglais.

Six mois avant ce départ, qui affligea Jeanne , l'autre bâtard du sire de La Rochefoucault , Ambroise , était entré moine au monastère de Saint- Maixent; et Jeanne s'était réjouie en secret d'être délivrée de la présence odieuse d'un homme qui s'efforçait de lui plaire, et ne réussissait qu'à se faire haïr davantage. Ambroise, destiné à l'état monastique par l'inflexible volonté de son père , malgré la vocation qu'il avait eue pour la vie des camps plus agitée et moins austère que celle des cloîtres, faillit pousser à bout l'indulgence du vieux Guy, quand il fut chassé honteusement du couvent de Maillezais en Poitou , et l'intervention de Jeanne empêcha qu'on lui fermât les portes du château comme à un lépreux : il fut admis avec le

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titre de moine dans l'ordre des bénédictins de Saint-Maixent, par la protection spéciale de l'abbé qui était de la souche normande des La Rocheguyon , et quoique astreint à une règle sévère , il visitait tous les mois les hôtes de Barbezieux sous de frivoles prétextes et dans le but manifeste de revoir Jeanne , dont la froideur et les mépris ne le décourageaient pas : il ne craignait au monde que son père , qui l'avait maudit dès le ventre de sa mère. Ces fréquens voyages , comparés aux rares apparitions de Jean de La Roche, attristaient, irritaient Jeanne , qui ne sortait pas de sa chambre durant le séjour du moine au château ; elle le fuyait d'autant plus qu'il la cherchait , et souvent il repartait en blasphémant et en menaçant du poing , sans l'avoir seulement aperçue aux verrières de sa fenêtre.

Jeanne possédait la beauté forte et caractéristique des femmes de sa famille , qui avait du sang gaulois dans les veines : sa peau blanche et transparente était colorée d'une teinte rose qui se changeait en incarnat sur ses joues , chaque fois que la passion, et chez elle tout sentiment était passion, accélérait le battement de son cœur et le jeu de ses artères ; ses yeux , plutôt verts que bleus , et plutôt incolores que verts , bordés d*e cils chatoyans, nageaient languissamment dans leur orbite humide , et prenaient rarement la peine de fixer un regard ;

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mais dès que la colère ou quelque émotion violente remuait le fond de cette nature si tranquille , si faible en apparence, ces yeux devenaient sanglans, enflammés , terribles , comme s'ils fussent un reflet de l'âme. Sa chevelure était de ce blond éclatant qui dominait presque seul chez les anciens peuples des Gaules, avant que la fusion des races du Midi avec celles du Nord eût bruni la couleur cendrée ou dorée des cheveux blonds ; les traits de son visage étaient corrects et peu prononcés , le front haut , le nez droit et arrondi , la bouche petite et rentrée. Il y avait dans cet ensemble vaporeux et suave quelque chose d'un ange ou d'une vierge céleste , une mollesse , une mansuétude, une grâce, que troublait tout-à-coup le moindre ébranlement moral, que déformait la plus subite inspiration de dépit, et ce n'était plus qu'un ange tombé qui perdait son auréole.

Elle ne grandissait que dans les occasions où son énergie l'élevait au-dessus de son sexe , et déployait la dignité de sa taille médiocre et grêle : la femme devenait homme, tant ses mouvemens étaient vifs, sa démarche hardie et son parler hautain. On remarquait alors que son pied large et court aurait pu reposer sur un étrier , que sa main nerveuse ne se fût pas meurtrie à serrer la garde d'une épée , et que sa gorge n'était point assez saillante pour souffrir du poids d'une cui-

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rasse. Jeanne avait donc d'autres rapports que son nom avec la Pucelle d'Orléans qu'elle révérait comme sa patrone , depuis que les flammes du bûcher avaient fait une sainte de cette héroïque fille.

Jeanne aurait eu scrupule de s'adonner à des recherches de toilette que Jean de La Roche n'eût pas vues , et si elle préparait un arsenal de nouveaux atours , réservés pour l'arrivée de son frère chéri, elle négligeait sa mise, qui ne différait guère de celle des bourgeoises de Barbezieux : une sorte de chappe ou guimpe de velours noir encadrait sa figure diaphane , et flottait derrière le cou; une robe longue, sans queue , à corsage uni , avec les armoiries des Sanglier brodées en noir et en argent au côté gauche de la jupe , parce que le côté droit attendait l'écusson d'un époux, cette robe de drap de soie bleue dessinait ses formes moins arrondies el plus robustes qu'on ne les voit aux femmes , et montrait sa poitrine plate comme celle d'un jeune homme : la seule particularité de son costume était une dague à sa ceinture de cordouan.

Le sire de La Rochefoucault , couché sans mouvement dans son lit, depuis qu'on l'y avait placé, ne donnait aucun signe d'existence, bien que son haleine inégale et sifflante annonçât que la vie était réfugiée au cœur , car les pieds et les mains

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avaient le froid d'un cadavre ; la face se décomposait sous des teintes livides et violacées , les yeux étaient fixes et ternes : Jeanne avait plusieurs fois approché un flambeau sans que les paupières de ces yeux morts se fermassent à l'invasion de la lumière; et Jeanne ne doutait plus que tout fût fini : elle se recueillait dans sa douleur , et suspendait ses larmes pour observer les progrès du mal. Maître Griffon , pénétré du rôle ecclésiastique auquel l'événement le condamnait , avait déjà ruminé une prodigieuse quantité d'oraisons dont le murmure funèbre ne cessait pas plus que celui d'une source intarissable ; il ne s'interrompait que pour demander si son honoré seigneur était en état de se confesser.

Un pas lourd et traînant annonça l'arrivée du barbier Piouillard , qu'on était allé avertir à la hâte: celui-ci ne se rendait à cet appel qu'après la lecture d'un traité manuscrit qui lui tenait lieu de science, et après l'inspection de sesinstrumens. Rouillard exerçait àBarbezieux la médecine , qu'il n'avait jamais apprise, et suppléait à son ignorance par un langage ridiculement technique: il était beaucoup plus docte dans l'art de faire la barbe et de chauffer son étuve. Toutefois, dans une circonstance grave , sa hardiesse n'avait pas reculé devant une opération chirurgicale qui était aussi rare que difficile à une époque où la ligature

des artères n'était pas découverte : Rouiliard osa amputer le bras d'un meunier, broyé et déchiqueté parla meule de son moulin , et le patient ne succomba point à la téméraire expérience du barbier, qui , émerveillé lui-même de' son bonheur , ne rêva plus que bras et jambes à tailler ; il eût coupé même une tête pour guérir le corps ; cependant on ne se livrait à sa chirurgie que dans un cas désespéré , et il pansait moins à^ plaies, bosses ou charbons qu'il ne rasait de barbes et ne vendait d'onguens ; car on était rude au mal en ce tempslà , et on s'en rapportait plus volontiers à l'expérience de la nature qu'à celle de la Faculté. Maître Rouiliard avait pourtant été interrogé et reçu par les chirurgiens jurés de Montpellier, et depuis ce jour mémorable , il ne se montrait pas en public sans porter les insignes du docteur , le bonnet fourré , teint en écarlate , et les gants doubles violets à broderie et à houppe de soie , tandis que devant son ouvroir pendaient ses armes parlantes , les trois boîtes du chirurgien et les trois bassins du barbier.

Rouiliard, vêtu de la livrée bleue que saint Louis avait donnée à la confrérie des barbiers , aurait bien fait d'essayer sur lui-même la puissance de sa pharmacopée , tant il était maigre et chétif de corps, tant ses yeux larmoyans, bordés de rouge , son teint jaune , ses dents noires et

son haleine fétide affichaient peu la santé dont il tenait boutique. Un asthme catairheux l'essouflait , l'épuisait à la moindre fatigue de mouvement ou de parole. Souvent auprès d'un agonisant , c'était lui qui avait l'air de rendre l'àme, et néanmoins il n'épargnait pas plus ses pas que sa langue. Dans les rues de Barbezieux on entendait sans cesse sa voix enrouée, et aux environs on le rencontrait toujours chevauchant sur un mulet boiteux , couvert d'emplâtres et de cicatrices , qu'il faisait servir à des épreuves chirurgicales.

— Maître Rouillard , lui dit Jeanne en courant à sa rencontre , voici mon seigneur et père qui est en gros danger, car depuis une heure en çà qu'il est tombé en pâmoison , il ne voit ni n'entend et semble quasi mort , hélas !

Bon , reprit l'opérateur en ouvrant son sac

d'instrumens , s'il n'a quelque membre rompu, quelques os en éclats , quelque vaisseau ou viscère gangrené, il vivra jusqu'à ce qu'il trépasse. Je voudrais seulement lui rogner une pièce , fûtce le petit doigt de la main , pour vous assurer qu'il ne les perdra toutes et le corps avec.

— Mais il faut bouter remède à son mal en tant qu'il se peut faire : voyez la couleur sanguine de sa face , la glace de ses pieds , l'enflure de son col et la suffocation de sa poitrine ?... Merci de nous 1

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que fera M. Jean de La Roche, en colère contre moi de ce que je n'ai su garder son père sain et sauf! à Dieu plaise qu'il ne s'éprenne de haine véhémente !

— Bon , murmurait Rouillard en conversant tout haut avec lui-même , cette cure , que j'estime hardie et prodigieuse , exaltera mon art par delà les marches de Saintonge ; car il est plus profitable de soigner un sire de La Rochefoucault , que cent meuniers de Saint-Hilaire , le seigneur décédât-il de son mal et les vilains non....

— Hâtez , je vous prie , mon maître , interrompit le chapelain. J'ai affaire de confesser et oindre ce pauvre chrétien : opérez sans tant jargonner , car vos baliverneries font tort et noise à mes oraisons.

— Bon , continua le chirurgien - barbier , si messire de La Rochefoucault, content de mes services, s'intéressait pour me planter mire du roi, autrement du dauphin Louis ! n'ai-je pas bien adextrement tranché et accommodé le bras du meunier Aycard, qui n'en boit et mange que mieux d'une seule main î quel honneur de couper ainsi un lopin de la peau seigneuriale , la cuisse ou la jambe , le bras ou le poignet de cet excellent sire !

Rouillard, avant d'examiner le malade qui n'eût opposé aucune résistance aux plus impru-

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dentés opérations, se réjouissait en étalant sur la table ses outils fraîchement émoulus, depuis le simple rasoir jusqu'à la hache et la scie. Il s'arma d'une lancette à tout hasard , et s'assit au bord du lit en répétant qu'il regrettait beaucoup de ne pas avoir un membre à abattre pour prouver à la fois sa dextérité et son dévouement à son seigneur ; il reconnut sans peine que le sang avait afflué au cerveau qu'il paralysait , et il se mit en devoir de soulager par une saignée cette apoplexie mortelle ; mais il eut beau piquer la veine, elle ne jeta qu'une goutte d'eau roussâtre. Une tentative de saignée à la jambe n'eut pas d'autre résultat, et il ouvrit si largement une des veines du col , que le sang coula décoloré comme de la jugulaire d'un veau pendu au croc de la boucherie. Cette perte de sang, quoique peu considérable, faillit amener une crise heureuse , et le malade , sans reprendre connaissance , parut respirer plus librement.

— Le seigneur Dieu nous soit en aide! s'écria Jeanne remplie d'espoir et joignant les mains; il ne souffle plus d'ahan et de fièvre! il a bougé, je crois !

— Bon , demain il sera debout et de belle humeur, dit le barbier fanfaron; car la maladie vient du sang trop abondant et non assez épais : donc je vous le rends bien portant ayet tous

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ses membres intacts pour faire cent ans de vie.

— M. Jean de La Roche dilecte et honore son vieux père , se disait Jeanne à elle-même , comme je fais aussi et davantage pour cette raison.

— Il est grand temps d'absoudre notre vénéré seigneur , dit le chapelain en s'approchant ; car il n'adviendra pas à mon dam qu'un des Barbezieux meure déconfés ! Barbier , lavez ces taches de sang pour que j'apporte le bon Dieu.

— Maître Griffon , est-ce point aux mourans qu'on baille le saint viatique ? repartit la demoiselle Sanglier à voix couverte.

— Oui dà , madame , répondit l'inflexible prêtre, j'ai vu nombre de chrétiens à l'heure de la mort , et ils étaient tels que vous voyez être notre vénéré et regretté seigneur : feu Geoffroy , troisième du nom , père d'icelui , trépassa de même sorte !

— Depuis quand les gens d'église sont-ils mires et physiciens? se récria Rouillardavec aigreur; confessez et communiez , beau père , mais dissuadez-vous de prêcher médecine et chirurgie : or je vous déclare que demain ce bon sire sera remis en santé.

— Nenni , las ! répliqua le chapelain d'un ton prophétique , demain on chantera De prqfundis pour ses funérailles.

Jeanne fondit en larmes à ce funèbre augure ,

et eut la pensée d'envoyer un exprès au camp de Jean de La Roche , afin de l'avertir de ce qui se passait à Barbezieux ; mais elle ne l'osa pas dans la crainte de laisser s.oupçonner un autre motif personnel dans cette démarche , que l'événement mettait à l'abri de semblable interprétation ; une fausse honte la retint. Maître Rouillard cependant semblait ne pas douter de l'effet salutaire de sa saignée, et ne s'éloignait du lit que pour contempler ses instrumens de chirurgie qui reluisaient à la clarté du flambeau d'argent orné de têtes de chèvre , devise figurée de la maison de La Rochefoucault. Le chapelain s'était absenté pour faire tinter la cloche en signe de deuil , et illuminer l'église de cierges funéraires : Barbezieux reposait dans l'obscurité et le sommeil.

Un homme enveloppé d'un manteau de grosse étamine noire, avec un capuce de même étoffe qui flottait autour de son visage , arrivait à cheval dans la campagne par la route d'Angoulême; il éperonnait sa monture à l'approche du gîte , et ne s'effrayait pas de la solitude que troublait le trot pesant de sa jument. La nuit était sans étoiles et sans lune , un vent de bise raffalait sur le dos des plaines scintillantes de givre; ce voyageui* , qui avait les yeux et la pensée au bout de l'horizon , aperçut se dresser les tours du château éclairées comme un fanal , tandis qu'à leur pied se

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projetait l'ombre mate de la ville de Barbezieux , et entendit les glas des clocbes qui vibraient dans l'atmosphère , que le froid rendait plus sonore : il écouta , regarda plus attentivement et partit au galop.

— Le châtel est tout en feu, pensait-il en écoutant, en regardant toujours; est-ce la vigile de la fête Saint-Imas ? Messire de La Rochefoucault a-t-il tué le veau gras pour la bienvenue de M. son fils le capitaine ? ou bien les routiers de la compagnie de Salazard viennent-ils saluer la cité de Barbezieux, par le sang !...

Le cavalier ne s'arrêta qu'à la porte Naudin- Faure , fermée de barres de fer, de verroux et de cadenas , qui retenaient à peine les planches disjointes et rongées par le temps : un archer de la garde particulière du seigneur, et deux bourgeois mal armés de la milice des communes , veillaient ou dormaient sur la plate - forme auprès d'une grande arbalète de muraille et d'un pierrier, machine à lancer des pierres.

—Arrête ! cria la sentinelle du guet , qui s'imaginait voir l'avant-garde des Anglais ou des routiers : — qui es-tu ?

— Ambroise , bâtard du sire de La Rochefoucault, et moine en l'abbaye de Saint-Maixent.

Les gardiens de la porte s'empressèrent de recevoir le nouveau venu en l'accablant de respect

et de Dieu-gard ; le moine jurait entre ses dents à cause des lenteurs de celte réception , et il passa comme un spectre au milieu d'eux, dès que la porte commença de s'entr'ouvrir. Les guetteurs étaient rendormis déjà , lorsqu'il fut introduit , en se nommant, dans la cour du château.

— Vous venez à point , messire Ambroise , lui dit le chapelain qui portait le viatique ; votre vénéré seigneur et père s'en va trépasser : vous m'assisterez de vos prières durant son agonie.

SHAPI^nS ZZI.

Pourquoy me fais-tu vivre en plours , Et passer tristement mes jours Quand tu donnes partout playsance ?

Tien suis à durer à tousjours , Et je trouve toutes rigours, Plus de durtez, moins de secours Que ceulx qui aymentdecevance.

J^ay pris en gré ma pénitence , Attendant la bonne ordonnance De la belle qui a puissance De moy mettre en meilleur party :

Mais je voys que faintise advance Ceulx qui ont des biens abondance , Dont j'ay failly à l'espérance :

Ce n'est pas loyaulment party.

Alain Chajitier , Idylle.

îlmbraiôc*

Ambroise aurait eu les privilèges du droit d'aînesse, si sa naissance eût été légitime ; il n'avait pas moins de quarante -cinq ans. Sa mère, simple vassale et femme de corps dans la châtellenie de Earbezieux , ne devait à son seigneur que la redevance d'un baiser sur la bouche ; mais ce baiser avait pénétré jusqu'au cœur , et il en était résulté un fils qui fut élevé au château par maîtie , 8..

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Griffon. Cet enfant , qui de bonne heure manifesta des penchans guerriers que l'éducation religieuse qu'il recevait ne corrigea point , fut destiné à l'église avant que l'âge révélât sa vocation ; il se souciait peu de servir la messe , où pourtant il buvait en cachette le vin consacré ; il s'endormait debout aux sermons du chapelain , et ne prononçait le nom de Dieu qu'en jurant : il eût préféré être page , hommes d'armes , brigand , plutôt que prêtre.

Fallait-il courir après un cheval échappé de l'écurie, et le ramener dompté, fourbir une épée ou une hache , sauter un fossé ou une barrière , dresser des meutes et des faucons , tirer de l'arc, faire l'exercice de la lance , il jetait son livre d'heures , et n'écoutait plus la cloche de l'office divin. Ces dispositions belliqueuses , qui se fussent régularisées et développées si on les avait encouragées ou même tolérées , durent se cacher sous cette humeur pacifique et béate qu'on demande aux hommes de Dieu , et la crainte triompha en apparence de la nature; car Ambroise ressentit tellement l'influence de l'autorité paternelle , que , si ferme et si téméraire qu'il fût avec son précepteur le chapelain , il pliait et tremblait en silence dès que le sire de La Rochefoucault l'avait menacé du regard ; il ne s'était pas aguerri contre ce regard en devenant homme.

Son père , qui voulait confier l'honneur de la famille à Jean de La Roche, qu'il formait sous ses yeux au métier de la guerre , ne promit à son bâtard qu'une abbaye pour apanage , et déclara que jamais on ne verrait paraître sur un champ de bataille son écusson portant au côté gauche la barre de la bâtardise. Dunois alors ne signait pas encore le bâtard d!' Orléans. Ambroise répugnait à suivre un état si peu conforme à ses passions et à ses goûts ; il eût volontiers tourné le dos à l'autel, en allant combattre les Anglais dans l'armée française , ou bien en s'enrolant dans une compagnie de routiers , pour ravager le pays ; mais au moment de s'enfuir en soldat de fortune , il rencontrait partout le regard scrutateur de son père , et renonçait aussitôt à l'exécution de son dessein ; enfin il vit la carrière militaire se fermer devant lui , lorsqu'il entra comme novice dans le couvent des Cordeliers de Barbezieux , où son apprentissage monacal fut surtout pénible pour ses compagnons de retraite : il injuriait les uns , battait les autres , intervertissait l'ordre des saints et des jeûnes , séduisait les filles sous prétexte de les instruire, volait l'argent des quêtes et les meilleurs morceaux de la cuisine , s'absentait de la chapelle et se refusait à toutes les austérités du cloître , n'ayant de cordelier que le nom et l'habit , maudissant la moinerie et souhaitant la mort

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de son père pour échaDger la ceintare de corde contre un baudrier, le cilice contre un corselet de fer , et pour tremper ses mains dans le sang au lieu d'eau bénite.

Le sire de La Rochefoucault se remariait, faisait des enfans et rajeunissait, tandis qu'Ambroise dévoré d'ennui et d'envie, se ridait, se courbait, se mourait; les cordeliers , qui n'avaient plus de repos depuis l'installation de ce mauvais génie dans leur communauté , réconduisirent fort honnêtement en se fondant sur les rigueurs de leur règle qu'il n'aurait pas la force de supporter, et en lui conseillant de s'attacher à un ordre moins austère. Ambroise passa chez les dominicains de Parthenay , et n'y resta que deux ans , au bout desquels il fut chassé unanimement à cause du scandale de sa conduite au dedans comme au dehors ; son père lui prédit la destinée de Gain et d'Absalon. Il erra ainsi de couvent en couvent dans tous les ordres religieux du Poitou et de l'Angoumois ; sans cesse renvoyé du noviciat où la présentation de son père l'avait fait admettre avec empressement, tour à tour chez les cordeliers, les augustins , les frères prêcheurs , les carmes et en dernier lieu les bénédictins de Maillezais , qui le gardèrent trois ans.

Son caractère paraissait dompté , adouci et assoupli ; désespérant de secouer le joug monas-

ASBROISE. 93

tique , dii vivant de son père , et se résignant à une condition opposée à ses vœux , mais qui lui promettait une sorte de suprématie indépendante avec le titre d'abbé , il songea sérieusement à devenir moine à Maillezais : il reçut encore une fois son congé en châtiment d'une évasion qu'il se permit durant la nuit pour commettre un adultère dans la maison d'un marguillier. Cette dernière algarade, qui fit plus de bruit qu'une bonne action , acheva d'exaspérer le sire de La Rochefoucault qui ne se rendit qu'aux intercessions de Jeanne en faveur du coupable, qu'il avait pris en haine , et contre lequel il leva souvent la main pour le maudire.

Depuis plusieurs années , Ambroise était attiré au château par Jeanne, qu'il avait vu grandir et s'embellir , comme un loup qui guette sa proie : c'était pour elle qu'il quittait souvent son monastère au milieu de la nuit et qu'il traversait six ou huit lieues de chemin en courant malgré la pluie et les rivières débordées ; elle l'apercevait le matin , assis , la tête nue , au bord du fossé et les yeux dardés sur la fenêtre où elle était , et quand il l'avait saluée en posant les mains sur son cœur , il s'enfuyait comme un criminel jusqu'à sa cellule, dans laquelle il se renfermait plein de cette chère vision. C'était pour elle qu'il oubliait les offices , les pénitences , les vigiles et les statuts de

l'ordre ; il détestait davantage le froc qu'elle semblait détester , et il reculait toujours devant l'idée d'être moine en s'arrachant par-là l'espérance de la posséder.

Néanmoins , pour obéir à son père , il était moine de l'abbaye de Saint-Maixent , moine depuis une année entière, et il prenait goût à cette monotone existence, par la pensée que la survivance de l'abbé lui appartiendrait , et que dès lors il arrangerait sa vie suivant ses désirs long-temps contrariés : des femmes et de la débauche , telle était sa consolation , et il dirigeait déjà son libertinage vers un moùtier de nonains de l'ordre de Saint-Benoît, dépendant de l'abbaye. Mais ces distractions de luxure ne le détournaient pas do son rêve de bonheur, plus pur et plus délicieux que les jouissances charnelles prélevées comme une dîme sur la bonne volonté des dévotes et des innocentes ; Jeanne était le paradis qu'il n'osait espérer et qu'il souhaitait toujours , ce nom se trouvait mêlé aux oraisons qu'il murmurait des lèvres ; et dans ses insomnies brûlantes , il l'appelait en ouvrant les bras.

Voilà pourquoi il venait si fréquemment à Barbezieux , où son père le voyait d'un œil moins sévère, dans la persuasion que la robe qu'il portait achèverait de l'amender; mais Jeanne Sanglier, qui se rendait mieux compte du but caché d'Am-

broise , ne l'accaeillait qu'avec une froideur dédaigneuse , ne lui souriait qu'au départ : elle subissait tous les mois deux jours de contrainte et d'inquiétude pendant lesquels le vice rôdait autour de sa vertu pour la surprendre sans défense : elle avait un poignard.

Ambroise, que les passions avaient vieilli avant l'âge , en s'agitant et se tordant au fond de son âme sans pouvoir s'épancher , était d'une physionomie fatale et sombre : ses grands traits amaigris , son nez recourbé , ses yeux creux , ronds et charbonnés, ses joues livides à pommettes saillantes , sa bouche grimaçante de fierté , composaient un ensemble beau et repoussant à la fois ; ses cheveux étaient rasés en couronne , et son menton bleuissait des racines de la barbe qui ne demandait qu'à enfreindre la règle de Saint- Benoît; ses larges mains et sa robuste carrure d'épaules témoignaient de sa force que vingt ans de prison claustrale avaient pourtant rabougrie ; le costume des bénédictins ajoutait un caractère singulier et imposant à ce personnage plus soldat que moine, qui ne se souvenait pas de sa robe de serge noire ni de sa chape à grandes manches et à capuchon, lorsqu'il galopait sans étrier , retroussait la robe et les manches , jurait Dieu et ses saints, mangeait du lard en carême, et se damnait de tout cœur.

96 LES FRATfCS-TADPINS.

Jeanne poussa un léger cri en le voyant apparaître sur le seuil de la porte comme un spectre de funeste augure , et elle se leva pour lui céder la place ; mais , venant à réfléchir dans quelle circonstance lugubre il arrivait , elle réprima son premier mouvement et s'approcha de lui en indiquant du geste le lit du mourant. Ambroise saisit la main qu'elle avait étendue , et y imprima ses lèvres comme un fer chaud. Jeanne rougit de contrainte et retira sa main avec horreur.

— Ambroise , lui dit-elle dignement, votre seigneur et père est tombé ce soir en mortelle pâmoison , par la douleur qu'il sentit d'ouïr l'édit du roi qui a créé quinze compagnies d'ordonnance et rayé messire de La Roche au rôle des capitaines.

— Merci Dieu ! c'est la punition des grands excès que commit M. de La Roche et dont il eut rémission par lettres patentes en l'année 1431, répliqua le moine avec un air d'indifférence que démentait la joie de ses regards : donc mon frère de La Roche peut se rendre frère-lai en quelque moùtier pour faire pénitence de ses péchés, viols, pilleries , blasphèmes et autres méchefs de soudard : vous plairait -il qu'il fût cordelier ou bénédictin , ma sœur ?

— Taisez-vous , méchant ; votre frère a plus honnêtement vécu à la guerre que vous n'avez fait

en religion... Mais trêve à ce propos malséant : allez plutôt vers ce bon sire votre père , afin qu'il vous bénisse, s'il le peut faire.

— Jeanne mignonne, quand notre père sera défunt, voudrez- vous point que je jette le froc aux orties et vous épouse ?

— 0 fils ingrat et impitoyable , gardez que monseigneur se lève contre vous , et vous baille sa suprême malédiction !

A ces paroles qui débordèrent avec l'impétuosité de l'indignation , les trois chiens de Jean de La Roche sortirent de la ruelle où ils étaient cachés , et vinrent en grondant se coucher aux pieds de Jeanne ; le bruit de ce colloque parvint à peine à distraire maître Piouillard de la contemplation de ses scalpels et de la lecture de son guide-âne médical : il revint, muni de nouvelles observations auprès du malade, qui n'avait éprouvé qu'un mieux momentané , et dont le visage était marqueté de taches violettes. En même temps le chapelain entra d'un pas lent et solennel, portant l'hostie dans le ciboire , et suivi du vieux majordome qui lui tenait lieu d'assistant pour célébrer la messe : ils dressèrent sur un bahut une sorte d'autel où la croix d'argent et le saint sacrement de vermeil furent exposés à côté du livre des évangiles, entre les cierges allumés. Ambroise avait pris place à la droite de Jeanne , qu'il re- ' 9-

98 LES FRANCS-TALPIIVS.

gardait de préférence à l'autel et au mourant.

— Je voudrais pour le prix de cent barbes , dit le barbier en hochant la tête , que la fâcheuse Mort se contentât d'un bras amputé , comme il advint au meunier de Saint-Hilaire , qui n'en a !a soif diminuée depuis ma cure merveilleuse !

— Compère , interrompit Ambroise , plante tes besicles dessus ton nez et dis-nous au juste ce qui écherra , mal ou bien.

— Le sang de la grosse veine du cœur , qui est un maître sang rempli de suc et de puissance , a fait effort jusques à monter en la tête, obstruer les oreilles , aveugler les yeux et se ruer dedans la boîte du cerveau : donc il le faut déloger vitement , peur que la vie en soit toute noyée et submergée : c'est pourquoi la saignée faite au cou n'ayant été suffisante et conveniente

— Anier de la Faculté, interrompit encore Ambroise , je te demande tant seulement , de par Dieu , ce qui doit réussir ?

— Dieu le sait , monseigneur : j'ai prouvé qu'il était urgent d'ouvrir la grosse veine des tempes pour écouler ce mauvais sang qui corrompt le cerveau : or, ladite opération étant plus griève et difficile que la taille des membres , je requiers que l'essai soit tenté sur ces chiens, d'autant qu'ils ne valent guère mieux qu'un juif , tandis que monseigneur vaut trois chrétiens du populaire.

— Point , maître Rouillard , dit Jeanne à demivoix ; ces lévriers sont à messire Jean de La Roche , votre seigneur, qui me les a remis en garde pour les lui rendre.

— Allez expérimenter votre métier sur les charognes qui branlent au gibet , s'écria le moine en désignant la porte au barbier-chirurgien : c'est à vous insigne hardiesse d'accomparer à un chien notre cher et redouté sire ; vrai Dieu ! j'ai fantaisie de vous ouvrir la tempe pour connaître le mystère de cette belle phlébotomie ! allez dormir en votre boutique , sinon dedans l'enfer avec les pauvres martyrs qu'y avez envoyés ! votre science réside en vos gants et bonnet fourré, maître : si notre seigneur pâtit quelque mal de vos drogues et saignées , je jure Dieu qu'irez au pilori , mains et tête nues , pour peine de bêterie et outrecuidance !

— Bon , moine du diable, murmurait Piouillard en ramassant sa trousse , puisses-tu avoir le bras rompu , l'épaule démise , la jambe fracturée , la main gangrenée ! je veux être mué en bassin , en urinai , si je t'aide le moindrement du manche d'un rasoir!

Le barbier allongea son index prophétique vers le lit où il laissait agoniser sans secours le sire de La Rochefoucault , essuya deux larmes en prenant le ciel à témoin de ce lâche abandon ,

100 LES FRANCS-TADPINS.

et se retira en soupirant , après s'être arrêté sur le seuil dans l'espoir qu'un mot, un signe lui donnerait occasion de rester. Ambroise considérait attentivement les chiens à terre et le chapelain à l'autel.

Maître Griffon , que rien n'eût distrait de ses fonctions cléricales , fit plusieurs tentatives auprès du moribond sans connaissance pour obtenir quelques réponses à des questions plus zélées qu'opportunes ; mais le sire de La Rochefoucault ne paraissait pas entendre, quoiqu'il eût encore la faculté de percevoir tout ce qui se passait autour de lui : il avait les pupilles dilatées et sanglantes , les membres raides et froids , la respiration aussi faible que le pouls , le corps inerte ; le cœur et la tête vivaient. Il ne put accepter la confession qu'on lui proposait, ni témoigner qu'il prenait part à l'absolution qu'on lui donnait, ni desserrer les dents pour recevoir le corps de Jésus-Christ, que le chapelain fut forcé d'avaler lui-même à l'intention du patient qu'il oignit d'huile bénite , et qu'il reconforta de prières. Cette touchante cérémonie, à laquelle s'associait Jeanne en pleurs et à genoux , se prolongeait trop au gré d' Ambroise, qui ne dissimulait pas son impatience et se promenait à grands pas dans la chambre en méditant.

— Griffon , mon ami , dit-il d'un ton caressant ,

AMBROISS. 101

va-t-en reposer cependant qu'ici je prierai en ta place ; la veille et les soucis nuisent au vieil

ao:e.

— Nenui , messire , repartit le chapelain avec fermeté; c'est moi qui fermai les yeux à feu Geoffroy, mon ancien seigneur, et ainsi ferai pour mon bon et redouté sire votre père : car je suis prieur de l'église du château et maintiens mes privilèges , par saint Imas !

Le moine eut peine à modérer un geste de menace et un blasphème ; il recommença ses promenades taciturnes et bruyantes d'un bout de la salle à l'autre, tandis que le chapelain répétait tout son bréviaire sur le cadavre vivant du sire de La Rochefoucault ; il lançait des regards fauves et enflammés à la jeune fille qui sanglotait, le front dans ses mains ; enfin il croisa les bras el s'arrêta devant le lit , en cherchant un prétexte d'allocution à maître Griffon qui venait d'entamer les oraisons de saint Imas , patron de Barbezieux.

— Chapelain, lui dit-il rudement, quel fruit revient-il de tant de menus suffrages ? monseigneur serait en fine fleur de santé qu'il aurait le sens perturbé par ces momeries , litanies et superstitions. Crois-moi , retourne en ta cellule et dors de bon appétit.

— Oui-dà , que je dorme , quand mon excel-

102 LES FRAKCS-TALPnS.

lent seigneur va trépasser ! reprit Griffon , en joignant les mains.

— Ah ! faux prophète ! tu pronostiques le trépas de monsieur notre père , et possible tu le souhaites dans ton âme damnée : je savais de iong-temps que tu n'aimais guères ton maître et sa maison ; sors , déloyal et félon , ou je te jetterai dehors !

— Ambroise, que vous a fait ce vieil homme qui conduit notre honoré sire en paradis? repartit Jeanne étonnée.

— Le Seigneur Dieu vous pardoint ces vilenies, messire, s'écria Griffon en se signant ; moi qui suis né à Barbezieux , qui ne quittai onc ce chàtel, qui baptisai vous et messeigneurs vos frères , qui ensevelis votre vénéré aïeul , comme ferai votre père , qui bouterais ma vie au tombeau pour racheter celle de ce digne sire , moi prieur de Saint-Imas et secrétaire

— Arrière , sorcier pervers ! interrompit Ambroise en le poussant avec emportement ; c'est toi qui a mis à mal ce pauvre seigneur, par envoûtement , poison , maléfices et crimineuses pratiques ; mais je jure M. saint Iraas , que tu seras moult récompensé de ces faits , si monsieur mon père est ôté de ce monde , et la flamme de ton bûcher montera plus haut que la grosse tour du chàtel !

ÀMCROISE. 103

Ambroise saisit par le bras maître Griffon , qui résistait et se disculpait en se lamentant ; il l'entraîna violemment sur le plancber que ce vieillard balayait de sa chevelure blanche, et l'envoya rouler le long des marches de l'escalier, où son crâne sonnait contre la pierre. Il referma la porte après cette inhumanité que Jeanne suppliante essaya en vain de combattre ; on entendait toujours , hors de la chambre , une voix grêle qui se lamentait et qui priait. Ambroise contemplait Jeanne, restée seule à sa merci.

— Mon frère , disait-elle avec un inexprimable sentiment d'anxiété, avez-vous prétendu priver votre père des soins de la Faculté et de l'église? Pourquoi ces éclats d'ire et de vindicte? maître Griffon est prêtre sans reproche et de sainteté recommandable...

— Chassez ces vilaines bêtes , ou je les tue ! s'écria-t-il en rouvrant la porte et poursuivant les chiens à coups de pied ; elles ont causé la chute de monsieur notre père en se juchant entre ses jambes. D'ailleurs ce n'est point le gîte des chiens en la chambre d'un mort.

Les lévriers s'étaient réfugiés , en montrant les dents, sous la protection de Jeanne ; mais, voyant que celle-ci ne les encourageait pas à rester , ils allèrent, la tête basse, s'asseoir sur le paUer, et grondèrent en écho des plaintes étouffées du chapelain.

104 LES FR\NCS-TAl]PirîS.

— Nous veillerons plus à Taise , ma sœur , dit Ambroise qui avait tiré les verroux de la porte ; voilà une bienheureuse nuit !

aHAPZTHB ZT.

C'est Amours qui parle première :

Ma jeune fille gente et tendre , Amours est tousjours coustvimière Be tout son temps à joye tendre :

Pour ce -veuillez moy bien entendre , De moy n'es pas encores quitte :

Il faut que jeunesse s'acquitte.

Ha î ma fille , que feras-tu ?

Se tu crois ceste maie femme Ton faict ne vauldra ung festu :

Folle deviendras et infâme.

Pour Dieu , garde ta belle famé , Ne perds point ta virginité :

Pucellage est grant dignité.

Le Songe doré de la Fiicelle.

Cil iHttlilriction.

Jeanne avail; tremblé au frémissement des verroux; mais ce ne fut qu'un effroi passager et involontaire : la vue du vieillard qui ne respirait plus détourna son esprit des craintes personnelles que la joyeuse préméditation du moine eût justifiées ; car celui-ci ne se vit pas plus tôt seul avec sa sœur et le corps de son père , qu'il exhala une espèce de rugissement, et continua ses rapides circon-

108 LES FRA?TCS-TAi;PlNS.

volutions dans la salle , en ne détachant pas ses regards de la charmante fille , qui , le front appuyé à la colonne torse du baldaquin , mouillait de larmes les mains glacées du mourant, et prêtait l'oreille au cri de son cœur , qui appelait Jean de La Roche. Elle allait se trouver au jour orpheline , sans appui; la fatigue et la douleur, qui l'accablaient à la fois , abaissèrent ses paupières humides sous un léger assoupissement qui n'interrompit pas le cours de sa pensée. Elle rêva que Jean de La Roche revenait à Barbezieux pour les obsèques , et ordonnait les fêtes de son mariage; elle était au comble de ses vœux, lorsque l'impression d'un baiser brûlant, sur son épaule nue, l'éveilla en sursaut avec un profond sentiment d'horreur ; elle jeta un cri , comme dans un de ces cauchemars qui causeraient la mort, s'ils ne cessaient pas , lorsque le sang engorge tous les canaux du cœur , qu'il ébranle à coups pressés ; elle recula en arrière , et crut rêver encore en repoussant deux bras qui avaient enlacé sa taille; mais ses yeux, agrandis par la peur, se fixèrent sur Ambroise , qui, debout vis-à-vis d'elle et les mains en suspens , la considérait avec une sorte d'attente et d'embarras qu'il couvrait en vain d'un sourire indécis. On devinait à son air un dessein longtemps prémédité et un espoir presque satisfait. Jeanne profita de cet intervalle de trêve , pen-

dant lequel ils s'observaient l'un et l'autre en silence, pour donner plus de terrain à sa défense , en se retirant vers le milieu de la salle et en se rapprochant de l'autel comme un dernier refuge. Alors elle rappela un peu de courage dans ses paroles ainsi que dans son maintien , et , d'un geste dédaigneux , ordonnant au moine de ne pas franchir la distance qui les séparait , elle sentit que la présence du vieillard inanimé était là pour la protéger : Ambroise n'hésitait que pour préparer une attaque plus décisive.

— Ambroise, vous m'avez mise en bel effroi, lui dit-elle en affectant une sécurité qu'elle était loin d'avoir ; j'ai songé que les routiers faisaient invasion en ce châtel , et c'était vous , méchant , qui rompiez mon sommeil? Merci toutefois , car il ne convient de clore la paupière auprès de notre pauvre sire jusqu'à ce qu'il soit rendu en bonne santé , à Dieu plaise !

— Ecoute , Jeanne , dit d'une voix oppressée le bénédictin qui s'était recueilh en lui-même , bon gré , mal gré , il me faut ouir !

En prononçant ces mots comme autant de soupirs , il la joignit en trois pas , et lui saisit la main dans les siennes , en la convoitant d'un œil ardent et effronté : elle voulut s'enfuir , il la retint ; elle voulut se plaindre , il lui ferma la bouchée en réclamant impérieusement un moment d'audience :

elle se tut , elle baissa la tête pour échapper au regard en feu qui la poursuivait.

— Voici l'heure , Jeanne , reprit le moine en épiant l'effet de son discours sur le visage tour à tour rougissant et pâlissant de la jeune fille. Saistu pas que je t'aime? Oui, bien, tu le sais, mignonne , et depuis dix ans pleins que je te vois croître en vénusté , grâce et perfection , cet amour a crû d'autant , et plus que je n'ose dire. Vraiment durant ce long temps d'épreuve j'ai moult pâti de vos duretés, ingrate , voire de vos mépris; mais je pensais que cette froideur s'échaufferait à ma flamme , et que par force de soins j'userais l'âpre rigueur qui me nuit trop. Or, confesse que mon amour eut ferme et loyale assurance d'attendre une meilleure saison , qui est venue , m'est avis?

— Je demeurais stupide et indignée à ces propos outrageux, s'écria Jeanne en arrachant sa main de celles qui la caressaient ; moine , je connaissais bien ta méchanceté! Sur ce, arrête ces beaux aveux qui m'offensent en tout temps , et davantage en cette rencontre !

— Pardieu ! ma mie , repartit Ambroise dont l'arrogance éclata en rire insultant , ce n'est point aux vaincus à clamer victoire, ains merci,

— Ambroise , cessez telle noise dont j'ai vergogne , répliqua Jeanne qui se flattait de détour-

lier par la douceur une latte pénible sinon périlleuse. Renoncez à votre détestable intention et aux conseils de l'enfer. Souvenez-vous que votre père est céans qui se meurt.

— La raison n'est valable , ma bien chère Jeannette , et les retards qui provignent de ces débats sont trop pernicieux à mes amours.

— Sur votre âme ! Ambroise , l'habit que vous avez vêtu en religion permet-il à votre bouche de nommer le nom d'amour ?

— Assurément , puisqu'il n'empêche que ce même amour soit vif et triomphant dedans mon cœur. Çà , que m'affiert ce vêtement de caffard qui me pèse sur le dos? Cuidez-vous que ma volonté m'ait bâté moine? Oh ! que non pas , madame : vous n'ignorez guère ce qu'il m'en a coûté d'obéir à la tyrannie de mon redouté sire. C'est pourquoi je n'attendrai qu'il soit allé de vie à trépas pour jeter le froc à tous les diables et pour me contenter en fine fleur de volupté : cela vaut mieux que messes , jeûnes et amusettes de moin aille.

— Vous blasphémez , mon frère ! Par votre salut éternel ! ayez mémoire que monseigneur vous voit et entend , que le saint sacrement est dessus l'autel , qu'il est heure de prier à genoux , que vous devez garder la règle de saint Benoît , duquel vous portez la robe !

— Si ce n'est que cette friperie qui te déplait en

112 LES FRANCS-TACPIIVS.

moi , je veux la dévêtir aussitôt , afin que je t'appartienne et non plus à saint Benoît !

Ambroise déchira en lambeaux sa livrée monacale qu'il foula aux pieds avec emportement , et il parut couvert de cet habillement de cuir de cerf, souple et collant à la peau , que les hommes de guerre endossaient sous leurs armes ; ce justaucorps de couleur fauve se modelait si parfaitement aux formes qu'il faisait saillir , que Jeanne s'imagina d'abord qu'elle n'avait plus de ressource que la fuite , en voyant tomber la robe du moine , qui bondissait autour d'elle ; mais le souvenir de Jean de La Roche retrempa son énergie , et , se persuadant qu'une résistance orale ne prévaudrait pas contre un furieux , elle s'assura que son poignard était à sa ceinture.

— Misérable, dit-elle en ne modérant plus son ressentiment, impie et apostat , sortez de ce lieu où régnent la mort et le Seigneur !

— Sainte Cagoule ! Je ne suis tant nice et imbécile que je lâche et abdique ma proie , ma liesse, mon bonheur , mon paradis en terre ! Dites , Jeanne : est-ce point assez attendre, espérer, gémir , brûler et ardre dix années durant ? Mais anuit mon martyre prendra fin. Donc je te conjure d'aimer un peu celui qui t'aime de grande force , et je te requiers du gentil loyer d'amour.

— Ah ! si messire votre père entendait cette in-

jrieuse requête , il vous renoncerait pour son fils en maudissant votre déloyauté !

— C'est assez ettropde paroles au vent; Jeanne, réponds à ton choix et vite : dois-je prendre cela qu'il serait doux de m'octroyer d'amitié?

— Ah ! si messire votre frère aîné était présent, vous n'oseriez insulter son amie , de peur de voir l'épée hors de sa gaine !

— Je n'ai le loisir d'arraisonner rhétoriquement , belle ; et la nuit n'est pas si longue qu'on l'abrège: répondez volontairement à la proposition Je t'aime de toute la puissance de mon

âme , je t'aime tellement que Dieu , la foudre au poing, ne ferait pas que je t'accorde un quart d'heure de répit ; je t'aime de si fidèle amour que je consens à périr demain pourvu que j'aie maintenant l'incomparable bien de jouissance ; enfin que dirai-je ? Jeanne , les choses en sont à ce point que tu n'as plus droit ni pouvoir de dire nenni.

— Ambroise , pour la dernière fois , je vous adjure au nom de votre père moribond!... Puis-je faire que je vous aime, si je ne vous ai jamais aimé? mais au contraire il en est un que j'aime et aimerai seul au monde : celui-là c'est votre frère Jean , que devez honorer suivant son rang et sa fortune. Je vous prie de ne lui révéler ni à quiconque combien je l'aime depuis mon jeune âge ;

car certainement il n'en a souci , ce vaillant chevalier; toutefois je le veux aimer sans retour et tant que je vivrai , oui , je l'aime plus que mon propre frère!

— Que je sois damné , s'il en profite ! s'écria le moine en recourant à la violence ; tu es mienne, Jeanne rebelle , et les faits le montreront !

— Ambroise, un pas en avant, et cette pointe est en ton sein ! répondit la jeune fille qui tira son poignard avec résolution de s'en servir.

— Sang-Dieu! la vilaine! répliqua Ambroise ébloui des feux de la lame et reculant sans abandonner son projet; elle m'a quasi égratigné la face avec son alumelle ! sont-ce là , belle dame , les caresses que vous réservez à vos plus chauds amis?

— Je suis à Jean de La Roche , et à ce compte je promets de me bien défendre jusques à la mort. Ores je vous conseille de quitter la place.

— Voirement, ma vie! je t'ai déclaré comme quoi je t'aimais , et je préfère mainte navrure de ta main chère , plutôt qu'une retraite timide et la perte de ce qui fait ma joie. Jeanne, adorable pucelle , avise à me tuer , sinon l'heure suprême de ta virginité a sonné !

Ambroise , exalté par son amour que cette résistance obstinée n'avait pas découragé, oublia le danger presque inévitable qu'il courait en se pré-

LA MALÉDICTIOîr. l I 5

cipitant les bras ouverts sur Jeanne Sanglier, qui l'accueillit d'un coup de poignard ; mais , soit que la main qui frappait eût faibli dans l'exécution d'un meurtre nécessaire , soit que l'adresse de l'assaillant eût esquivé la portée du coup , le fer glissa sur le cuir poli du pourpoint d'armes , et le robuste moine n'eut pas de peine à s'emparer du poignard, qu'il jeta loin de lui, quelque effort que tentât Jeanne pour conserver l'avantage d'une arme , contre l'adversaire vigoureux qui l'attaquait d'irrésistibles étreintes. Ses doigts étaient meurtris à serrer la poignée , et l'haleine lui manqua pour crier grâce ; car sa taille fragile craquait sous la pression des bras musculeux qui l'enlevèrent de terre et la déposèrent à demi étouffée au bord du vaste lit où gisait le sire de La Rochefoucault ; les chiens s'élancèrent contre la porte de la chambre avec de lugubres aboiemens.

— Las, pitié, messire! n'en faites rien ! murmurait Jeanne en recommençant la lutte ; faux et traître moine , mes dents et mes ongles engraveront ton crime sur ta face!... Monseigneur, à mon aide! ... oh! mon ami Jean de La Roche , ne viendras-tu point ?

— Fais rage décrier; nul ne viendra, disait Ambroise qui redoublait de brutale contrainte : appelle ton Jean de La Roche et encore ce bonhomme défunt ! tu es et seras mienne , Jeannette,

116 LES FRANCS-TACPINS.

et voici la bienheureuse nuitée de nos noces.

Jeanne, haletante, épuisée, tout en larmes, eût fini par succomber : une main de fer enchaînait ses mains tremblantes , un genou osseux s'enfonçait comme un coin entre ses genoux qu'elle réunissait sans cesse ; son corps restait accablé sous le poids d'un corps qui l'écrasait , et sa bouche était en proie à d'odieux baisers qui glaçaient son sang; elle poussait des cris désespérés ; elle invoquait son amant comme s'il eût eu le don des miracles ; elle voulait mourir avant son déshonneur. Tout-à-coup elle se sentit délivrée du fardeau qui l'oppressait et des indignes caresses qui la persécutaient; le nioine fut repoussé comme par un bras iavisible , et alla tomber , la face contre terre , en vomissant une imprécation : un fantôme s'était dressé entre elle et son bourreau qui, muet et prosterné , semblait demander grâce.

C'était le vieux sire de La Rochefoucault à qui l'indignation venait de rendre le sentiment et les forces qu'il paraissait ne devoir recouvrer jamais : le péril que courait sous ses yeux sa fille adoptive ranima le sang refroidi dans ses veines , et remonta pour un moment les ressorts de la vie déjà désorganisés ; il se leva , il bondit hors de son lit, les dents serrées, les yeux sanglans à fleur de tête , ses blancs cheveux épars presque hérissés sur son front, et sa nudité effrayante lui donnait

LA MALÉDICTIOIV. 117

Taspect d'un cadavre vêtu du linceul; il arracha Jeanne au monstre qui allait la profaner, et la colère lui prêta une énergie surnaturelle ; car Ambroise , lancé à dix pas, effrayé, stupéfié, avait cru d'abord à une apparition de la tombe.

Jeanne , quoique subjuguée par les mêmes terreurs qui n'étaient pas incompatibles alors avec une grande force d'âme, attribua cette protection inespérée à la justice du ciel, qui , pour la sauver, avait suspendu les lois de la mort , et au lieu de fuir ce spectre bienfaisant que, dans une autre circonstance, elle n'eût peut-être pas osé envisager de sang-froid , elle se réfugia toute frissonnante auprès de lui; elle fut rassurée et joyeuse, lorsque sa taille s'environna d'un des bras du vieillard , lorsque la pression d'une main décharnée et livide interrogea les battemens de son cœur ; pourtant elle pensait voir l'ombre de son père. Celui-ci , en effet , n'avait fait entendre qu'une plainte sourde entrecoupée ; il tenait sa main droite étendue en l'air.

— Infâme ! cria-t-il solennellement quand sa langue se détacha du palais auquel l'avait collée une écume de sang, es-tu lâche à ce point de polluer ta propre sœur à ma vue? Certes tu cuidais que je fusse jà retiré du monde pour ton impunité !

— Est-il vrai que vous soyez vif, mon bon et

cher seigneur? reprit Jeanne qui ne renonçait pas à croire à un prodige ; quoi ! avez exprès ressuscité pour empêcher la méchanceté du moine ? Merci Dieu ! je vous dois plus que le jour , vous devant l'honneur.

— Ambroise , tu n'es et ne fus onc de mon sang ! reprit le sire de La Rochefoucault ; ta mère que j'aimai trop follement s'est prostituée à quelque vilain et mécréant, aux juifs et bohèmes ! Non , fi , tu n'es pas mon fils ! maudit , maudit sois-tu !

— Ne le maudissez , s'il se veut repentir , monseigneur î interrompit la jeune fille que la joie d'être sauvée excitait à la pitié. Ordonnez toutefois qu'il s'en aille ; car j'ai vergogne de sa présence qui me rappelle ses détestables complots. Oh ! j'espère ne le revoir onc !

— Va-t-en , Caïn maudit, cria le vieux Guy avec un geste impératif; va loin trouver le châtiment que l'ire céleste te réserve ! Dépêche , sors de mon châtel , et ne demeure sur mes terres , sinon je te jugerai à mort et digne d'être jeté aux corbeaux. Arrière , Gain !

Ambroise qui, rouge et silencieux, était enchaîné à sa place , la tête baissée , les mains jointes , tant il subissait l'ascendant paternel , Ambroise qui n'eût pas craint le ciel et l'enfer ligués contre lui, n'essaya pas de se justifier ni d'implo-

LA MALÉDICTIOX. 1 19

rer son pardon par un mot ou par un regard; mais il se releva lentement et n'hésita point à obéir, poursuivi des malédictions qui proclamaient sa bâtardise. La rage s'amassait dans son âme; il regrettait surtout le trésor qu'on ne lui avait pas laissé le temps de dérober. Jeanne était émue d'une si véhémente horreur , qu'elle se rejeta sur le sein de son père , et se cacha le visage au moment où le moine passait.

Dès que la porte fut ouverte , les chiens de Jean de La Roche se précipitèrent sur Ambroise, qu'ils eussent dévoré, s'ils ne l'avaient abandonné pour courir à Jeanne, la flattant, la regardant, se roulant à ses pieds, lui léchant les mains et la saluant de cris de joie , comme s'ils comprenaient ce qui était arrivé , l'audace du viol et l'heureux obstacle qu'il avait rencontré. Ambroise en fut quitte pour de graves morsures , qu'il ressentit à peine , dans le trouble moral où il était ; il sortit en lançant un coup-d'œil sombre et menaçant, et il murmura une réponse aux paroles de haine qu'il eut en adieu. Son caractère fier et vindicatif reprenait l'avantage à mesure que s'affaiblissait en s'éloignant le prestige terrible de l'autorité paternelle et seigneuriale.

— Loué soit Dieu qui vous a retiré du péril de la mort ! dit Jeanne pour faire diversion à la scène fatale qui venait d'avoir lieu et qui agissait

120 LES FRANCS-TATIPIKS.

encore sur l'esprit du vieux seigneur; ce fut sans cloute un beau miracle duquel je paierai la dette en chandelles par devant l'autel de monseigneur saint Imas. Mais il n'est plus là , ce malin traître : que cherchez-vous par la chambre ?

— Çà , je cherche quelque bâton , quelque couteau, épée ou dague, repartit le sire de LaRoche-

. Foucault qui des yeux et du geste appelait un objet présent à son imagination. Baille-moi une arme , que je mette à mort ce Gain maudit et damné !

— Hé , mon excellent seigneur , il n'a point attendu sa punition et s'en est allé de grand' erre. Donc, je vous conjure, reconfortez - vous en repos d'esprit et de corps , rentrez en votre couche pour être bientôt rétabli en santé. Voyez, aucun mal ne m'est advenu que la grosse peur , et encore n'est-ce rien auprès de la fortune de vous trouver gaillard et refait , quand vous étiez tout-à-l'heure en pire état. Notre Dame nous fut en aide ! Oh ! je vous prie que messire de La Roche ne le sache point !

— Au diable celui-là qui lui baillerait cet ennui î Vraiment je ne soupçonnais que tu l'aimasses de si belle manière , et m'est avis que je ne rêvai point , quand j'entendis de ta bouche les grands sermens d'amour que tu faisais pour mon fils Jean ?

— Point , monseigneur , c'était quelque expédient de défense , et je cuidais par ces faux discours émouvoir ce farouche ennemi.

— Nenni dà, c'était décente vérité jusqu'alors mussée au secret de ton cœur; il est heure de tout déclarer, ma fille ; aussi bien je te loue d'aimer un si preux capitaine , honneur et los de ma lignée ; il vaut bien que tu le tiennes en mariage.

— Sainte Marie! que me faut-il vous dire? certainement je l'aime comme il appartient ; suis-je pas sa sœur d'alliance?

— Oui , sœur et plus que sœur, puisque je veux que tu deviennes tôt sa bonne femme et dame de Barbezieux : or , dis si tu l'aimes ?

— Tant d'heur peut-il dériver de tant d'angoisses ! parlez- vous pour vrai, monseigneur, et mon ami Jean sera mon époux ?

— J'en jure, M. saint Imas, et ces noçailles bienheurées se feront en réjouissance de ma guérison ; le voici qui s'en revient ton fiancé , et tu ne pâtiras guère de l'absence , ma chère fille ; car je vais sans plus de délais dicter le contrat et mon testament.

— Votre testament, mon noble seigneur? vous sentez- vous mal à l'aise ? reculez cette fantaisie inopportune , si me croyez : quant au contrat , il n'est pas temps devant la venue de messire de La

122 LES FRAÎVCS-TAUPIXS.

Roche. Vous plait-il de vous recoucher et dormir jusques à demain ?

— Est-il écrit que cette nuit suivra sans encombre, et que je verrai le jour de demain? souviens-toi que je relève à peine du lit de mort , et si le cas échéait de nouveau , il convient que mes vœux et mon bien soient partagés entre mes enfans : le maudit n'a plus droit en mes héritages, et si mon fils Jean se marie à toi, comme je souhaite , ce lui sera une suffisante bénédiction ; Dieu te garde !

Ces paroles furent prononcées avec une expression de mélancolie qui se refléta dans l'esprit de Jeanne Sanglier; elle n'objecta cependant rien à la volonté du vieillard , qui, le visage décomposé et taché de rougeurs , manifestait l'intention de passer la nuit debout avec son secrétaire maître Griffon , pour régler ses dispositions testamentaires : elle céda la place au chapelain , qui était resté en oraison à la porte , et après avoir reçu au. front le baiser patriarcal de chaque soir, elle se retira dans sa chambre , escortée des trois chiens qui jouaient autour d'elle ; la joie candide qui remplissait son ème dissipa par degrés les nuages d'un triste pressentiment.

Cependant Ambroise était arrivé dans la cour, encore indécis sur le parti qu'il avait à prendre : tantôt il se résignait à un suicide de désespoir;

tantôt il voulait retourner sur ses pas , et enlever Jeanne aux yeux mêmes de son père ; il s'appuya un moment contre la muraille , la tête plongée dans ses mains tressaillantes, toute sa pensée tendue vers ce viol abominable qu'il n'avait pas eu le temps de commettre ; le bruit de la porte qui se rouvrait lui fit lever les yeux , et à travers les lucarnes éclairées de l'escalier , il vit passer l'ombre de Jeanne et des trois chiens qu'il n'eut pas l'imprudence de rejoindre au passage ; son premier mouvement avait été de courir à sa proie ; mais il était sans armes , et la voix du sire de La Rochefoucault retentissait encore à son oreille. Il s'élança sur sa jument , qui avait été oubliée au milieu du trouble inséparable d'une pareille nuit , et qui attendait l'écurie en mordant son frein ; il contempla encore une fenêtre haute qui s'illuminait derrière ses vitraux plombés.

— Maudit ! s'écria-t-il en montrant au ciel ses poings fermés, je suis maudit! à ce compte j'ai licence de tout faire. Par la mort ! je reviendrai céans comme ennemi , et de gré ou de force je soumettrai cette rude pucelle : partant je ne serai maudit pour rien.

Le moine, roulant mille projets de vengeance contre son père , et de séduction contre Jeanne , éperonna sa monture qui ne jeûnait jamais ainsi au couvent et n'était pas d'humeur à se remettre

en route ; mais les coups d'éperons eurent bientôt rendu un peu d'ardeur à cette pauvre bête affamée et harassée , que son maître laissa trotter à l'aventure par une nuit neigeuse et froide. Ambroise ne s'aperçut pas qu'il suivait le chemin de Bordeaux, étant sorti de Barbezieux par la porte Orgueilleuse.

GKAPITRB T.

Vi armorum capiendo , furando boiia , hominesque et mulieies tam viduas, Tirgines, quàm maritatas et eliam monacales Deo dedicatas capiendo , carnaliter cognoscendo, violando et corrumpendo, et ipsas sicque liomines tam praelatos , quam religiosos , praesbyteros, clericos, nobiles atque villicos, argricultores, et quoscumque alios , per vim et violentiam redimi faciendo, occidendo eosdem indiffeienter et inhumaniter, pluraque loca fortia occupando, igné concremando, multaque alia damna et maleficia detestabilia committendo , quod abomiuabile est enarrare.

Ordonnance du roi Jean , i363.

to Eoulicrs»

A trois lieues de Barbezieux , sur la route qui conduisait à Bordeaux, occupé alors par les Anglais , le capitaine de routiers Salazard campait avec sa compagnie , jointe à celle du bâtard de Bourbon. Ces deux chefs redoutés des gens de campagne non moins que des ennemis , avaient quitté depuis quelques jours le service du roi , qui, mécontent des cruautés et des pilleries commises impunément sous ses drapeaux, refusait

de soudoyer désormais ce ramas de brigands. Ces routiers, ruptuarii, dont le nom primitif indique assez les ravages qu'ils exerçaient en brisant tout sur leur passage , étaient un fléau toujours renaissant depuis le onzième siècle. Ces aventuriers , accourus de tous les pays , dans l'espoir du butin, sous des chefs intrépides , servaient d'auxiliaires à qui pouvait les payer , et à une époque où il n'existait pas de troupes réglées ni d'armée nationale , les l'ois de France confiaient souvent leurs querelles à la valeur mercenaire des routiers : depuis Philippe-Auguste jusqu'à Louis XI on voit des routes ou compagnies combattre pour la France en temps de guerre, et la dévaster en temps de paix. Ils étaient commandés par des seigneurs, et même par des princes français et étrangers , qui avaient une tache de bâtardise à laver , une fortune à relever ou des crimes à couvrir d'impunité. Sous Charles V les Compagnies blanches étaient devenues plus puissantes que la royauté, et Duguesclin parvint à les attirer en Espagne dans une guerre qui les décima. Charles VII, en établissant plus tard les francs-archers qui composèrent une milice disciplinée , délivra l'état de ces routiers , lesquels reparurent pourtant après lui dans nos armées , avec moins de désordres , sous le titre de lansquenets , jusqu'au règne de Henri IV.

En 1-4-40, les routiers étaient ce qu'ils avaient toujours été , courageux , pillards , débauchés , scélérats , sans frein , sans loi , et sans Dieu ; ils se faisaient un jeu de tous les excès, volant, massacrant, blasphémant, n'épargnant ni les vieillards ni les enfans , ni les monastères ni les églises; ils marquaient leur passage avec du sang et des cendres : ce n'était pas de l'or qu'ils cherchaient dans les plus pauvres villages , mais des femmes à violer et le plaisir de la destruction. Les Allemands et les Brabançons fournissaient la plupart des recrues à ces bandes qui reçurent de la terreur populaire les plus étranges qualifications : ainsi les hommes du bâtard de Bourbon se nommaient les Diables , ceux de Salazard les Cottereaux à cause de leurs grands coutelas , et les Barbutes à cause des masques à barbe qu'ils portaient seulement dans certaines expéditions.

Les anciens routiers, qui ne furent jamais plus terribles que pendant la captivité du roi Jean , commencèrent alors à se grossir des paysans qu'ils avaient ruinés et qui se rassemblèrent en armes contre la noblesse , à laquelle ils attribuaient les maux de la guerre. On a voulu même dériver routiers de roturiers ; il est d'ailleurs certain que le nom de tuchins (en latin tochini, peutêtre de tocha , caillou ) qu'ils prenaient souvent , était un synonyme de rebelles. De-là cette y^c-

130 LES FRAISCS-TACPINS.

querie de 1358 , formée contre les seigneurs , en haine de la féodalité , par le peuple des campagnes, surnommé honhovnne Jacques , personnification semblable à celle des Anglais , John Bull, Il fallut pour arrêter les progrès de cette guerre civile , que le dauphin , régent en l'absence de son père , entraînât à sa solde une partie de ces brigands sous les ordres du célèbre Arnaud de Cervolles, qui, après avoir plusieurs fois rançonné la Provence et l'Alsace , menacé le pape dans Avignon , et battu les armées du roi , fut chambellan de Charles V, sans renoncer à son surnom de l'Archiprêtre , qu'il avait gagné à braver les excommunications apostoliques. La défection de Cervolles, ce bon chevalier YivdX de Bertrand Duguesclin , diminua la puissance des routiers , qui allaient conquérir le royaume ou le changer en désert. Ils continuèrent leurs courses et leurs brigandages avec les tard-ve?ius ; mais ce renfort d'étrangers n'était plus suffisant pour balancer la prépondérance de la couronne , et pour inquiéter les grandes villes. Lorsqu'ils eurent ravagé le plat pays, exercé d'incroyables cruautés, et soulevé contre eux la population , ils s'enrôlèrent sous les drapeaux des léopards et des fleurs de lis , ou bien se divisèrent en petites bandes , sous différens chefs , pour échapper plus facilement aux représailles. Ils ne livraient plus de bataille ran-

gée, comme ils avaient fait en 1361, à Brig^nais, contre Jacques de Bombon , comte de la Marche, connétable de France , qui périt avec son fils dans sa déroute ; niais cachés dans les bois , ils fondaient à l'improviste sur une province , brûlaient des villages et des moissons, tuaient ce qui faisait résistance , enlevaient les femmes et les bestiaux ; puis allaient mettre en sûreté leur butin , et cherchaient un autre théâtre à leurs excursions : quelquefois ils se contentaient d'une somme d'argent payée par les communes , quelquefois aussi ils étaient surpris par ces mêmes communes , qui ne les ménageaient pas. Charles VII avait toujours employé contre les Anglais cette milice de gens sans foi qui ne prisaient leur vie une angei^ine ; c'était le seul moyen de les rendre utiles au lieu de nuisibles qu'ils étaient par métier ; mais les coffres du roi se trouvaient trop souvent vides pour que les routiers abandonnassent leur genre de vie fort lucratif, contre la chance douteuse d'une paie modique.

Le bivouac de Salazard et du bâtard de Bourbon élait établi sur la lisière du bois Bertaut, qui s'étendait depuis la chàtellenie de Barbezieux jusqu'aux coteaux de Montendre. Les arbres dépouillés et blancs de frimas n'oifraient aucun abri contre le vent du nord qui sifflait dans leurs branches sèches; la terre durcie par la gelée n'avait

pas une toufife d'herbe qui piit servir de lit aux hommes et de nourriture aux animaux. Une vingtaine de tentes déchirées et déteintes par les intempéries de l'air, conservant des lambeaux d'armoiries dans lesquelles un roi d'armes eût reconnu le blason des plus nobles familles de France et d'Angleterre , venaient d'être dressées à la hâte et assujetties par de grosses pierres : c'était là , sous ces toiles usées et mal closes , que quatre cents soudards devaient passer la nuit, à boire , à jouer et à dormir , pour se disposer à des fatigues et à des dangers nouveaux.

Aux alentours du campement, et à quelque distance du chemin , les troupeaux , volés dans les pâturages du Périgord , étaient déjà partagés en plusieurs lots pour être vendus le lendemain aux marchés les plus proches ; douze cents vaches , cinq cents moutons , cent porcs et même un millier de poules , étaient le produit d'une descente chez les fermiers d'Aubeterre, et les fermiers de la Saintonge allaient s'enrichir aux dépens de leurs voisins, qui, peut-être, rachèteraient leur propre bien ravi une seconde fois par les premiers voleurs. Les bêtes à laine et à cornes, attachées trois à trois , restaient immobiles à regarder tristement le sol aride; les pourceaux , liés par la queue , fouillaient çà et là le pied des arbres et se répondaient en grognant; les poules, que

des nœuds de paille retenaient prisonnières par les ailes et les pattes , avaient été entassées comme des noix , et on les eut crues mortes , si par moment quelque coq indiscret n'avait invité ces captives à secouer le joug.

Quatre cents chevaux limousins de la plus mâle espèce , à la crinière de lion , à la queue flottante, remarquables par la hauteur de leur taille et la force de leurs membres , la plupart roux et gris pommelé , étaient rangés non loin des feux , et le fourrage ne leur manquait pas ; car le routier, de même que tous les aventuriers qui chaque jour doivent la vie à leur monture , aimait son cheval comme un compagnon , et l'entourait de soins qu'il se refusait à lui-même. Autour de six grands feux alimentés sans cesse de branchages pétillans, la flamme illuminait un cercle de figures hideuses et presque sauvages , qui sortaient de l'ombre à cette clarté fantastique , et accoutrés de vêlemens bizarres, grimaçaient comme des démons occupés à tourmenter les damnés : à cette halte de nuit , les routiers préparaient leur souper, tournaient les broches et dépeçaient les viandes.

Les Diables du bâtard de Bourbon, qui se vantaient d'être tous gentilshommes, quoiqu'ils n'eussent pas de hoquetons écussonnés , étaient couverts d'armures noires de fer bruni à la forge,

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avec un équipage complet d'hommes d'armes ; leur heaume seul d'acier poli se hérissait de deux cornes acérées, recourbées comme celles d'un taureau, et s'ornait d'un panache rouge qui flottait par derrière; leurs armes offensives étaient la lance longue de six pieds , le braquemart, épée courte et pesante , la hache et le poignard dit miséricorde : ils avaient chacun deux chevaux et un valet armé à la légère. Leur arrogance militaire était mal à l'aise avec les Cottereaux .

Ceux-ci n'avaient d'autre prétention que de se montrer partout rusés , hardis et terribles ; ils se souvenaient la plupart d'avoir souffert des vexations seigneuriales , lorsqu'ils étaient hommes de corps et serfs d'un château ou d'une abbaye ; s'ils ne prenaient guère pitié des vilains , qu'ils pillaient sans les tuer, ils n'accordaient jamais la vie à un noble à moins que leur chef Salazard ne sauvât l'homme et la rançon. Ces brigands , qui dans leurs courses nocturnes se déguisaient avec des barhutes ou masques grossièrement peints et horriblement barbus , pour épouvanter les villageois superstitieux , étaient d'ailleurs mal équipés , qui d'un chaperon fourré de docteur , qui d'un feutre à larges bords et d'une robe trouée , qui d'un haubert ou cuirasse de mailles rompue et faussée , d'un morion rouillé et de cuissards à demi disjoints , qui d'un casque et d'un écu damasquinés

d'or , qui d'une salade en cuir bouilli et d'une brigandine en fer battu; enfin ces habillemens de guerre incomplets et en mauvais état avaient été enlevés sur des morts , et chaque Cottereau s'était fait un uniforme particulier, souvent grotesque et misérable ; les mieux vêtus et les mieux armés s'emparaient des grades ; les derniers venus gardaient encore leur costume de laboureur, et n'avaient qu'un bâton ferré pour toute arme. Les autres se distinguaient par leur arc ou leur arbalète, leur épée de diverse sorte , et leur coutelas caractéristique ; ils formaient le corps d'élite et avaient des chevaux ; les goujats allaient à pied durant leur apprentissage.

Pendant que ces alliés affectaient de rester divisés à souper après avoir butiné d'intelligence , les Diables tout armés et silencieux auprès de leurs bivouacs , les Cottereaux désarmés , déjà ivres et poussant de bruyans éclats de rire à chaque rasade bue , à chaque propos libertin , un homme maigre au teint bistré et au regard sévère s'approcha d'un des feux autour duquel s'était groupée la valetaille de la troupe de Salazard. On sourit en le voyant paraître , car le seigneur don Diègue de Cadaval , de Santo-Pietro , de NebuUeros , de Morena, grand de Castille et cousin du roi de Grenade, était, malgré ses titres et ses honneurs, simple lieutenant du bâtard de Bourbon , et na-

136 LES FRANCS-TADPINS.

guère écuyer dans le corps-franc de Rodriguès de Villandrado , capitaine de routiers et beaufrère du bâtard. Cet orgueilleux Espagnol, qui s'avisait d'oublier son ancienne profession de taureador à Saragosse depuis qu'il s'affublait d'une noblesse postiche, avait l'habitude de regarder en pitié tout ce qui portait un nom vulgaire ; et pour justifier ses prétentions généalogiques , il avait bariolé sa cotte d'armes de tous les blasons de la Péninsule , afin de se distinguer de ses compagnons de pillage, quoique sa froide cruauté le distinguât assez entre tous.

— Vilains, qui avez toute honte bue , dit-il impérieusement aux Cottereaux qui puisaient à pleins pots dans un baril défoncé , voici ce que ferefe demain devant l'aube ; au marché de Baignes et de Montendre, vous mènerez veaux, bœufs , moutons , porcs et gélines , pour les vendre aux manans ; ensuite vous reviendrez avec l'argent sans faute , et ne commettre nulle violence par les chemins.

— La maulubec vous vire et vous trousse ! s'écria un buveur des derniers rangs ; faites-vous vacher, porcher et berger, s'il vous plait!

— Qui est-ce qui parle de si audacieuse façon? reprit le lieutenant en tirant sa dague ; sait-on pas que je suis seigneur de Gadaval , de Santo- Pietro , de Nebu Héros , de Morena, grand de Cas-

tille et cousin du roi de Grenade , conseiller et chambellan de messire Alexandre de Bourbon?

— 0 les belles et honorifiques seigneuries ! interrompit Goguelu, le bouffon de la troupe; certes, moi-même issu des antiques rois de Couardise et propre fils de la reine Merdaille , je ne vaux pas tant en noblesse, sinon en buverie : toutefois, apprenez comme quoi je suis seigneur d'Anerie , de Bœuf Salé , des Andouilles et de Galimafrée , grand liâteur de cuisine et cousin de la Marmite , conseiller et chambellan de messire mon Ventre

— Es-tu maure ou chrétien, pour insultera ma grandesse? repartit don Diègue transporté de colère : Satanas veuille prendre l'âme du vilain !

A ces mots il se précipitait sur Goguelu , la dague levée ; mais les Cottereaux , que la bouffonnerie de leur camarade avait fait rire plus encore que la ridicule fierté de don Diègue , se jetèrent au devant de celui-ci , et retinrent son bras , tandis que Goguelu , qui avait vu l'impuissant effort de l'Espagnol pour frapper , continuait ses railleries plus mordantes en raison de l'impunité ; il ramassa dans les cendres des os rongés avec lesquels il imitait les castagnettes d'Andalousie : le lieutenant , dont la rage verdissait le teint et jaunissait les prunelles , n'avait de libre que la lan-

gue, entre les mains qui l'empêchaient de faire usage de son poignard , et il était réduit à défendre sa noblesse par des paroles.

— Harpaille , seigneur de vilenie et autres ordures , criait l'Espagnol en se débattant , je vous ferai fustiger par mes gens, harceler par mes chiens , et pendre par mon prévôt ! Quant au fils de juif qui m'a blasonné trop injurieusement , je veux bailler son sang aux pourceaux et ficher son coeur au bout de la lance de mon pennon. J'adjure messeigneurs les saints d'Aragon pour la vengeance que j'aurai de ces archivilains !

— Compaings , disait Goguelu en s'accorapagnant des castagnettes, oyez- vous la musique diabolique des bourrachons hidalgos? c'est manière de solenniser le très-magnifique combat de taureaux que s'en va nous montrer le cousin du roi de Grenade : ô le vaillant jouteur !

Les cris et les menaces d'une part , les rires et les moqueries de l'autre , attirèrent bientôt sur le lieu de la dispute tout ce qui ne dormait pas dans le camp, Diables et Cotteraux se mêlèrent pour la première fois en tumulte : mais le sujet de cette altercation se répandit à peine de proche en proche , que , par un mouvement spontané , les spectateurs se rangèrent chacun du côté des siens, et firent mine de devenir acteurs dans cette querelle qui dégénérait en lutte armée ; car déjà bril-

LES ROCTIERS. 139

laient les éclairs des lames nues , et les défis sortaient de toutes les Louches en même temps que les épées des fourreaux; Goguelu s'était esquivé sans bruit , pour éviter l'orage qu'il avait causé.

— Osez-vous bien , vilains , attenter à notre lieutenant ? disaient les Diables qui sentaient leur force contre des gens ivres et sans armes.

— Qu'avons-nous affaire de ce maître fol? répondaient les Cottereaux à qui le vin n'avait pas ôté le courage : qu'il s'en aille en ses seigneuries d'Espagne guerroyer contre les taureaux! Pardieu ! nous ne sommes point soumis à son autorité , comme oisons bridés !

— Beaux sires, taillez cette menuaille comme chair à pâté , criait don Diègue délivré des rudes adversaires qu'il avait rencontrés , et cherchant des yeux l'insolent qu'il devait punir ; je veux être moins noble qu'un de ces maroufles , sije ne venge mon honneur !

— Compaings , gardez-vous des coups de cornes , répliqua l'incorrigible Goguelu ; ces gentils Diables sont taureaux de combat !

Cette ironique allusion à la coiffure des Diables et à l'origine de leur lieutenant , allait être le signal d'une sanglante collision , lorsque le bâtard de Bourbon et Salazard , qui avaient chargé don Diègue de sa malencontreuse mission , ne îe voyant

pas revenir , et entendant des voix confuses , sortirent de la tente où ils conféraient avec leurs principaux officiers , et se jetèrent entre les deux bandes prêtes à s'égorger. La fureur mugissante du bâtard, qui tira son épée en blasphémant, et la contenance austère de Salazard , qui fronçait les sourcils en se croisant les bras , l'apparition de ces deux chefs également redoutés de l'un et l'autre parti, les invectives du jeune homme et le silence réfléchi du vieillard, glacèrent soudain ces haines échauffées , et firent tomber à la fois tous les regards comme toutes les armes. La trêve fut tacitement acceptée , et cette animosité mutuelle mise en réserve pour une occasion qui ne tarderait pas à se présenter : il n'était plus d'accord possible entre ces alliés , qui devaient être un jour ennemis irréconciliables ; néanmoins , la paix semblait rétablie sans condition.

— Par les reliques du pourceau de M. Saint Antoine ! disait le bâtard de Bourbon en frappant ses soudards du plat et de la garde de son épée , vous êtes tous nés de vermine , et il serait équitable de vous écraser du pied , détestable engeance! mais l'enfer vous happe, méchans Diables , autrement je vous y enverrai à ce coup : çà, ne riez point , ou mon cousin Belzebuth rira tantôt de vos grimaces en la géhenne ? Voyez , si ces mignons croient à Dieu ! Par la figue ! vous croi-

rez à mes vengeances exemplaires , quand chacun arbre aura son fruit de toute saison !

— Nommez celui qui a engendré la noise , afin qu'il soit branché , dit gravement Salazard à ses routiers déconcertés ; ou faites qu'il se nomme , ce mauvais gars , et si mieux aimez le celer , demandez au sort des dés lequel sera pendu pour les méfaits d'autrui.

Cet arrêt, prononcé avec un visage impassible, produisit sur tous les assistans une terreur suivie d'un retour en soi-même , et le bâtard Alexandre, étonné de cette justice expéditive, se consulta pour savoir s'il imiterait la rigueur de son collègue , en sacrifiant un homme de sa bande à la pacification générale ; cependant , les Cottereaux s'interrogeaient du regard et nommaient Goguelu à demi-voix. Celui-ci n'attendit pas qu'on le dénonçât , et , se fiant encore aux bonnes grâces du vieux chef, qu'il avait gagnées souvent par ses facéties , il s'avança lentement , la tête basse , en examinant du coin de l'œil la corde fatale que préparait déjà maître Wolmuster , fidèle serviteur de Salazard dans ses triples fonctions de secrétaire , de bourreau et de trompette : c'était un de ces Allemands aussi épais d'esprit que de corps , bornant leur intelligence à obéir aux ordres d'un supérieur, comme des instrumens mécaniques et toujours passifs.

— C'est loi , Goguelu ? dit le capitaine qui eut presque regret de le voir paraître ; car il s'amusait volontiers des saillies de ce bouffon , qu'il comptait à peine parmi ses soldats. Vraiment, mon ami, je ne pensais guère à toi pour l'ornement d'une potence ; tâche de t'en dédire.

— Nenni , cela ne se peut , messire , s'écria don Diègue dont l'exaspération se ranimait à la vue de son railleur. Voici l'auteur de l'émotion ! il s'est gaussé de mon insigne noblesse , et si les vilains ne se fussent tournés contre moi , ce languard eût vomi son àme dans son sang.

— Tout beau , compère ; votre propre sang eût racheté le sien. Mais dis, Goguelu , est-ce donc toi qu'il faut mener pendre ?

— Non, dirai-je jusques au trépas , sans espoir ni raison , puisqu'avez dit oui , mon très-impitoyable seigneur ; de fait , c'est moi qui ai lardonné le seigneur de Cadaval , de Santo-Pietro , de Nebulleros , de Morena ; ains , c'est lui qui m'est venu tenter comme le serpent fit Eve , c'est lui dont l'outrecuidance m'a sollicité de le faire camus. Or , je consens qu'on me pende , pourvu qu'il soit plus haut pendu.

— Mon cousin , changez la hart en verges , dit le bâtard de Bourbon dont l'intervention ne fut pas favorable au pauvre Goguelu. Excusez-le.

— Priez le seigneur Dieu qu'il veuille lui ac-

corder merci, reprit aigrement Salazard, puisqu'il ira demain voir où Dieu est.

— Vous acquittez mal ma prière , mon cousin , et j'eusse donné un cheval pour la vie de ce bon raillard ; mais je réclame à son profit la loi des routiers , laquelle lui offre une chance de salut en cas que quelque passant se vienne livrer en sa place par fortune singulière.

— C'est usage vénérable, mon cousin, et je consens qu'il soit maintenu. Wolmuster, on pendra l'homme au lever du soleil.

— Monseigneur , je vous souhaite une meilleure nuit que la mienne , répHqua tristement Goguelu qui se laissait lier au tronc d'un arbre; je promets une chandelle de cire pesant le poids de mon corps, à la sainte qui m'offrira un sauveur ou qui retiendra le soleil en son lit.

Cette plaisanterie fit sourire Salazard , sans lui arracher une grâce qui eût compromis sa réputation de fermeté inébranlable ; il retourna dans sa tente avec le bâtard et les officiers de leur compagnie, après avoir vu Diables et Cottereaux , dominés par son ascendant, se replacer autour des feux, aussi paisiblement que s'ils n'eussent jamais interrompu leurs relations amicales ; les broches abandonnées avaient repris leur mouvement , les tonneaux coulaient comme des fontaines, et la gaîté était sur le point de renaître dans les cer-

144 LES FRANCS-TACPINS.

des encore muets : on avait déjà oublié le moteur et la victime de ces discordes, le malheureux Goguelu qui grelotait de froid près de l'arbre destiné à son supplice , et qui, insensible à l'odeur des viandes rôties, réunissait toutes ses facultés en une seule, celle de Touïe, pour démêler un bruit de chaînes et de pas dans les bruits vagues de la bise, à travers les bois. Plus il écoutait, et plus il en croyait son espoir : c'était une marche errante , qui faisait crier les verglas et les feuilles sèches; c'étaient des chaînes qu'on traînait. Goguelu retenait son souffle pour ne rien perdre de ce bruit, que chaque instant rapprochait , et que les routiers ne remarquaient pas plus que les raffaies du vent , les chutes de branches mortes et les plaintes des oiseaux de nuit; enfin il aperçut dans le fond noir de la forêt une forme indécise et blanchâtre se dessiner , grandir et s'illuminer aux reflets des feux. On eût dit un spectre entouré d'une auréole céleste ou infernale ; le murmure des chaînes ajoutait au prestige de cette vision.

Goguelu n'osait ouvrir la bouche, de peur que la bienfaisante vision ne s'envolât , et avec elle tout espoir de délivrance; il demeurait ébahi , les pupilles dilatées et la respiration suspendue ; cependant le fantôme approchait , et les sentinelles du guet, que le froid avait endormies à leur poste, n'arrêtèrent pas cet intrus téméraire, qui pénétra

lES ROUTIERS. 145

jusqu'aux abords de la tente du chevetaine que se partageaient les deux chefs. Goguelu put apercevoir une grande femme vêtue de bure , et entraînant un bout de chaîne rivée à son pied droit. Il appela tout bas Wolmuster, qui le gardait, et lui montra du doigt l'étrangère , debout , les mains levées vers le ciel.

— Montjoie Saint-Denis ! cria-t-elle d'une voix retentissante , que l'âge avait éraillée moins encore que la souffrance physique; les Anglais sont en campagne devers Bordeaux ; la frontière est ouverte à nos ennemis. En fans, je suis Catherine la Pucelle !

— Mon maître , dit Goguelu à Wolmuster , libéra nos a malo , c'est-à-dire , romps cette corde qui me moleste. Voici mon pleige et otage ! es-tu pas content de pendre une pucelle? Avise à te pendre d'abord à son cou pour sonner ses funérailles.

L'appel étrange de cette femme sema l'alarme dans le camp. La plupart des routiers, qui étaient couchés sous les tentes et autour des feux pâlissans , s'éveillèrent en sursaut , comme s'ils fussent attaqués, et se prirent l'un l'autre pour des assaillans. Salazard et Alexandre de Bourbon, qui ne dormaient pas , s'élancèrent hors de leur pavillon pour repousser une surprise ; mais ils furent rassurés aussitôt en découvrant que cette I i3.

alerte avait été donnée par une femme vagabonde qui paraissait en démence. Ses vêtemens en haillons , ses pieds nus et déchirés, son air chétifet malade , ses yeux hagards , cette chaîne enfin qu'elle emportait comme monument d'une captivité récente , tout en elle aurait remué la pitié dans des cœurs d'hommes ; mais elle eût risqué moins en tombant à la merci des lions. On l'environna , on la saisit , on l'interrogea , et ses réponses furent accueillies par des rires féroces.

— Nous étions quatre pucelles inspirées de madame la Vierge pour chasser les Anglais , disait-elle avec l'exaltation du délire ; Jeanne , qui fut brûlée au Marché-Neuf de Rouen ; Pérou ne et Pérette, qui furent arses semblablement au Parvis Notre-Dame de Paris, et moi qui fus trois fois fouettée à Bordeaux , d'où je viens à cette heure afin de parachever l'œuvre du triomphe des fleurs de lis.

— Pucelle , dites-vous? répétait la brutale soldatesque , gorgée de viande et de vin ; cuidezvous pas que les pucelles soient des animaux fabuleux? est-il besoin de matrones ? ô la plaisante pucelle qui possible eut quatre fils ! Vous ne serez telle demain , ma mie, sauf miracle.

— Oui-dà, je suis et serai pucelle, reprenait Catherine sous l'influence de son idée fixe; car, de même qu'il advint mainte fois à mes compa-

gnes Jeanne, Péronne et Pérette , je vois Dieu en humanité et corporellement , et parle à lui comme un ami fait à son ami....

— Un mot, pour la damnation de mon corps , demanda le bâtard de Bourbon qui osait afficher son athéisme : comment est vêtu Dieu?

— Il varie d'accoutremens , comme vous faites, messires, et hier, quand je le vis , il était long: vêtu de robe blanche et d'une huque vermeille par dessous.

— Foin de ces baliverneries , fausse prophétesse; il serait plus pertinent de feindre Dieu déguisé en citrouille , ou en la forme d'une truie.

Catherine cependant n'était pas du nombre de ces intrigans, trop communs alors, qui spéculaient sur la crédulité publique, même au risque du bûcher , pour s'attirer les respects et l'argent des dupes ; Catherine avait le malheur d'être folle depuis dix ans. Les héroïques faits d'armes de Jeanne d'Arc exaltèrent son imagination si bien qu'elle se persuada être prédestinée aussi à sauver la France. Elle était d'une famille noble et riche de La Rochelle ; mais elle déclara que Dieu l'appelait à la têle des armées et lui prescrivait de rester vierge afin d'accomplir ses grands desseins. Ce fut donc inutilement qu'on voulut la marier ; elle s'enfuit un soir avec des habits d'homme , et arriva dans un village de Basse-Bretagne, qù prê-

chait frère Richard , cordelier , qui travaillait à former des élèves capables de succéder à Jeanne, si celle-ci , déjà blessée deux fois , venait à succomber ; il avait exalté le cerveau de deux autres filles de campagne, Péronne et Pérette , auxquelles il hallait trois fois en un jour le corps de notre Seigneur, et qui prétendait l'o/rmerpezZ/e^^wa/z^ on sacrait V hostie : ces deux illuminées attachaient un grand prix à être pucelles , comme si la monarchie française dépendait de leur vertu. Catherine partagea bientôt les extases, les révélations et le dévouement des émules de Jeanne.

Frère Richard agissait sans doute d'après des ordres secrets , pour soulever les sympathies populaires en faveur de Charles VII , et l'intrépide dévouement de Jeanne fit réussir ce charlatanisme coloré par la superstition. Les Anglais s'aperçurent bientôt que le ciel combattait contre eux, tant les défenseurs des fleurs de lis étaient animés d'un courage invincible et d'une foi ardente , à l'exemple de leur chef féminin ; aussi la politique anglaise s'empressa-t-elle de briser le talisman qui donnait la victoire au roi de France. Jeanne fut condamnée au feu comme hérétique; Péronne , jugée à Paris pendant que la première l'était à Rouen , périt le même jour du même suppHce; Pérette obtint sa grâce en dénonçant les moyens dont s'était servi son confesseur pour

s'emparer à ce point de son esprit; mais elle mourut le lendemain en rétractant ses aveux. Quant à Catherine de La B.ochelle , son rôle fut moins brillant que celui de Jeanne ; sa démence devint si manifeste aux yeux des plus aveugles enthousiastes , qu'on ne la garda point dans les rangs de l'armée , où elle excitait du désordre , et , pour s'en débarrasser , on la fit exprès tomber au pouvoir des Anglais, qui la promenèrent de ville en ville comme un trophée : cette fois , le prestige avait disparu , et on ne jugea pas nécessaire de renouveler l'iniquité du procès de Jeanne , qui avait gagné par son martyre de nouveaux partisans à la cause du roi Charles. On se contenta donc de jeter Catherine dans un cul de basse-fosse de la citadelle de Bordeaux. Neuf ans de prison ne guérirent pas sa folie incurable, et lorsqu'un hasard inespéré lui permit de s'échapper de son cachot , où on l'avait oubliée , elle en sortit pour recommencer une vie aventureuse parmi les gens de guerre, et proclamer partout son invariable mission de pucelle et de libératrice. Armagnacs et Bourguignons étaient encore là pour lui ravir ses illusions.

— Monseigneur , demanda Briquet à son chef Salazard, la loi de nature empêche de mettre à mort une pucelle : donc , je requiers de la faire bonne pour la hart, si toutefois elle n'est point

150 LES FRANCS-TACPIiVS.

femme faite, ce dont je la plaindrais fort : instituez-moi matrone d'office.

— Je t'abandonne ici ma part du butin, galant Briquet , dit le bâtard de Bourbon qui savait les prouesses du cottereau; fais-lui voir merveille , et confesse-la à la façon du joyeux frère Richard ; tu nous bûcheras , si d'aventure elle évoquait Dieu vêtu de robe blanche et de huque vermeille.

Briquet , que sa taille d'Hercule , ses épaules carrées et son visage rubicond caractérisaient comme une espèce de satyre toujours prêta se ruer en débauche , emporta dans ses bras nerveux l'étrange pucelle, qui n'avait garde d'abdiquer cette rare qualité , malgré les démentis qu'elle avait reçus en face depuis dix ans qu'elle soutenait une proposition aussi difficile au milieu des camps ; la cohue des routiers suivit , en riant à gorge déployée , le triomphant Briquet, qui criait déjà au mensonge sans déconcerter l'assurance de sa victime; les uns allaient revendiquer leur part de luxure, les autres se délecter à ce hideux spectacle; les chefs , égayés par cet épisode atroce et burlesque , prêtaient l'oreille aux cris de douleur et de joie , regardaient de loin sans compassion cette meute d'hommes acharnée contre une femme semblable à une biche sous la dent des chiens furieux.

— Sainte Vierge ma patronne , soyez-moi en aide! criait la malheureuse qui se débattait en' vain , ce sont encore des Anglais ! Qu'on me rende l'oriflamme et l'épée de Fierbois pour défaire ces félons ! Arrière , maudits ! vos complots ne prévaudront contre Catherine la Pucelle !

— Ebaudissez-vous la nuit durant à courre cette pucelle , dit Salazard avant de rentrer dans sa tente ; mais avisez à la remettre vive aux mains de Wolmuster qui la prendra pour rançon du Goguelu. Çà, que nos approches soient mieux gardées , sinon tout guetteur qui dormira , pourrait ne s'éveiller onc î Quand il nous plaira reposer , j'ordonnerai le silence à cette ribaudaille , mon cousin de Bourbon.

OHAPITIIS TZ.

Se trouvent troys lettres en vin Qui font Vigueur , Joie , Nourriture , Et desnotent bien sa nature , Comme dict fort bien mon voysin.

Le bon vin redonne vigueur Et force au corps qui est malade :

Il chasse la tristesse fade , Nourrit le corps, purge le cœur, Faict de la bile éjection, Le sang espais il subtilise Et nostre appétit il aguise Et ayde à la digestion.

Olivier Ba.sseli>, Vaude Vire.

ffa tJ^illéf militaire»

La tente du chevetaine , où les chefs étaient réunis pour la veillée , se distinguait des autres par son étendue et sa richesse royale. Les intempéries des saisons avaient gâté l'étoffe et les ornemens de ce pavillon de tapisserie aux armes de France avec franges d'or ; des coups de flèche et de lance avaient troué les tentures , et même un des côtés avait été entamé par les flammes. C'était

156 lES FRANCS-TACPINS.

un don de Pons Guillaume de Clermont, vicomte de Nebouzan , qui avait traité avec le bâtard de Bourbon et son beau-frère Rodriguès de Villandrado , en 1436, pour les empêcher de ravager le diocèse de Lodève. Ce magnifique présent , destiné à Charles VU, qu'on attendait dans le même temps aux marches de la Langue d'ail, accompagnait une somme de sept cents écus d'or que les routiers exigèrent en dédommagement de leur retraite; mais à peine eurent-ils rebroussé chemin , qu'ils furent poursuivis et harcelés , comme en portait témoignage la tente criblée de blessures par le fer et le feu.

A l'intérieur resplendissait un luxe de prince : de précieux tapis de laine et de fourrures étaient étendus sous les bottines poudreuses de ces brigands, qui déchiraient avec leurs éperons recourbés , et tachaient dans leurs orgies , ces tissus d'Orient et d'Italie , réservés pour les fêtes solennelles de la religion et de la chevalerie ; là on avait entassé pêle-mêle les trésors de vingt églises et de vingt châteaux , tout ce que les chefs s'appropriaient avant le partage du butin , des robes de velours et de brocart , de soie et d'écarlate ; des habillemens de prêtres, des nappes d'autel brodées et travaillées en point d'Angleterre , des vases sacrés d'or et d'argent , des crucifix et des reliquaires , de grandes pièces d'orfèvrerie ciselée ,des armes

lA VEILLÉE MILITAIRE. 157

d'une beauté merveilleuse , de quoi enrichir dix seigneurs suzerains , de quoi fonder dix monastères ; mais ce n'était plus le temps des fondations pieuses, et les grands criminels se souvenaient à peine d'acheter des indulgences sur leur lit de mort. Salazard et Alexandre de Bourbon avaient mis en commun le fruit de leurs rapines.

Autour d'une table carrée, où le vin de Chypre et le vin épicé se renouvelaient incessamment dans les flacons de vermeil , les chefs des Diables et des Cottereaux tenaient conseil sur leur prochaine expédition, en s'interrompant pour boire, pour se rappeler leurs exploits ou rire de leurs atrocités. Salazard ne sortait de sa gravité morose que par quelques allocutions brèves et incisives , quoique la mésaventure de cette Pucelle obstinée l'eût presque diverti ; Alexandre de Bourbon , avec son sourire de faune , jetait çà et là dans l'entretien ses boutades obscènes ou impies; le vieux Seguin de Badefol , lieutenant de Salazard , usait outre mesure du privilège qu'il avait d'être écouté à cause de son âge et de son nom illustre parmi les routes; le seigneur don Diègue de Cadaval, encore ému de son injure, parlait le moins possible pour ne pas ravaler son orgueil espagnol; Perruche et Jean , frère aîné de Pothon de Xaintrailles , chevaliers cottereaux , le bâtard de Blanchefort et le sire de Neuville , famihers d'Alexandre

158 LES FRANCS-TAUPIKS.

de Bourbon , prenaient part tour à tour au sujet de la discussion qui marchait au hasard, à peu près comme une compagnie de routiers ; c'étaient beaucoup de paroles noyées dans le vin.

Salazard , qui , sans faire grand cas de la noblesse héréditaire , ne cachait pas la sienne , appartenant aux premières familles de la Biscaye , s'était enrôlé simple routier à l'âge de vingt ans, et son courage , non moins distingué que sa naissance , l'avait fait chef de bande ; il possédait d'immenses richesses amassées pendant cinquante années de rapines et de guerres ; mais son insatiable avidité augmentait à mesure qu'il allait mettre en sûreté un nouveau butin dans son château de Saint- Just en Aunis. Depuis l'avènement de Charles VII à la couronne , il s'était fidèlement attaché au parti du roi , qui le payait avec moins d'exactitude que de générosité ; il avait toujours tenu la campagne , sans s'éloigner pourtant des provinces méridionales , où il venait à l'improvisteyâ/re le dégât, lorsque le moindre arriéré de solde lui donnait prétexte de vivre aux dépens de Jacques- BonJwmme. Au reste, ces brigandages, souillés de cruautés inouïes, n'étaient que passe -temps pour les gens d'armes désœuvrés : souvent même des princes de la maison royale et des seigneurs de la cour lâchaient sur leurs vassaux une bande de pillards soudoyés par eux-mêmes, et garantissaient

impunité à ces misérables teints de sang, mais chargés de dépouilles : un château féodal était alors une aire d'oiseaux de proie.

La figure de Salazard, qui n'avait quitté de son armure que les gantelets et le casque à visière , portait empreintes l'habitude de l'astuce et les angoisses de la cupidité ; mais il s'était appris de bonne heure à dissimuler toutes ses impressions , et la couleur brune de son teint mauresque favorisait ce sang-froid impassible qui ne laissait rien deviner des secrets de l'âme ; sa bouche seule n'était pas aussi discrète , et le mouvement des lèvi'es disait tout ce qu'il voulait cacher ; ses yeux petits et ronds avaient un regard perçant qui brillait comme celui d'un chat dans les ténèbres. Quant h sa vieillesse septuagénaire, elle ne se montrait que dans ses cheveux blancs , sans avoir courbé sa taille ni affaibli son corps couvert de plus de cent livres de fer , en cuirasse , épaulières , brassards, tassettes, cuissards et jambards. Chaque pièce de ses armes , autrefois polies comme un miroir , avait émoussé un coup mortel , et gardait comme des cicatrices glorieuses les marques de vingt combats à outrance et les éclaboussures d'un sang encore frais.

Le bâtard de Bourbon , qui était fils naturel de Jean, duc de Bourbon, mort prisonnier en Angleterre l'an 1433, s'intitulait prince , à l'égal de son

frère Charles premier du nom , duc de Bourbon et d'Auvergne ; il ajoutait même, dans ses instans de bonne humeur , que la descendance paternelle était moins douteuse chez les bâtards que parmi les enfans légitimes. Cependant il ne devait rien à sa naissance, ni rang, ni biens , ni honneurs ; tout jeune , on l'avait tonsuré , vêtu d'un habit ecclésiastique et nommé chanoine de Beaulieu; on lui promettait deux ou trois abbayes en héritage ; mais il ne tarda guère à sentir qu'il n'était pas fait pour l'autel. Il prit alors la religion en haine, et tomba par degrés dans une impiété qui foulait aux pieds les choses les plus saintes : il devint athée railleur et vindicatif, caractère bien rare en ce temps-là. On allait l'enfermer dans une basse-fosse de son couvent, quand il s'enfuit la nuit et courut se jeter dans les bras de son beaufrère , Rodriguès de Villandrado , qui commandait deux mille routiers au service du roi , et qui , par récréation , levait des tributs en argent , en bétail et en femmes sur le Languedoc. C'est à pareille école qu'il acheva de se former pour le métier de brigand qu'il préférait , tant le pillage , le meurtre et le viol avaient de charmes pour lui : son ressentiment contre l'église catholique pouvait aussi se satisfaire, et il n'épargnait pas plus les prêtres que les édifices consacrés au culte qu'il abhorrait.

tA VEILLÉE MILITAIRE. 161

Ces emportemens impies et sacrilèges effarouchèrent un grand nombre de routiers qui commettaient tous les crimes et brûlaient des chandelles devant les images de saints , à l'exemple des bandits actuels de l'Espagne , qui ne dépouillent jamais un moine sans lui demander d'abord une absolution. Alexandre de Bourbon souleva tant de colères pieuses dans la compagnie de Rodriguès de Villandrado , que celni-ci, pour le sauver, le força de s'éloigner avec une petite troupe composée de bâtards nobles et de jeunes gens qui n'imitaient pas les étranges scrupules des vieux routiers, et qui s'inquiétaient peu de la damnation éternelle en suivant la fortune d'un chef intrépide quoique réprouvé. Ce dernier les mena en Lorraine , encore pleine de ruines et de terreurs qu'y avait semées le passage d'autres aventuriers ; il s'empara de la ville de Lamothe et de plusieurs villages qu'il mit à feu et à sang; il ne consentit à vider le pays qu'après avoir exigé une somme considérable , et il tournait ses armes du côté des riches campagnes du Poitou , lorsqu'une ordonnance de Charles VII congédia la plupart des capitaines et licencia la moitié de l'armée royale, en renvoyant le reste aux frontières. C'était le moment où Salazard venait de se retirer avec ses gens , qui n'avaient plus de paie à recevoir des trésoriers des guerres ; il allait recom-

162 LES FRANCS-TAIIP1^S.

mencerses expéditions pour son propre compte, et la rencontre du bâtard de Bourbon , qui lui proposa de butiner à frais communs , augmenta ses forces que la désertion avait diminuées : il y avait peine de mort contre tout homme de guerre qui serait trouvé en armes sur les chemins. Les deux chefs réunis comptaient pourtant quinze cents soldats , à la tête desquels ils firent une excursion en Périgord ; l'élite seule de ces confédérés s'était ralliée sur le territoire de la Saintonge, où les dépouilles de la province voisine furent apportées , tandis que les autres , Diables ou Cottereaux, sans ordre, sans. accord et sans précaution , continuaient à ravager le Périgord , jusqu'à ce qu'ils jugeassent prudent de rejoindre leur avant-garde , en présence de la population soulevée en niasse à leur poursuite.

Alexandre de Bourbon était un petit homme aux épaules larges , à la poitrine saillante , aux bras robustes , et sa vigueur était telle , qu'il passait pour avoir porté sur son dos un cheval qu'il aimait , blessé dans une escarmouche ; sa face blême et sinistre s'encadrait d'une barbe et d'une^ chevelure d'un noir vif; son œil était terne et vcrdâtre; son nezaquilin ombrageait sa bouche ordinairement allongée en moue par un sourire perfide ou dédaigneux. Il se plaisait trop aux douceurs de la vie molle et paresseuse , malgré son intrépi-

dite à la guerre , pour ne pas se débarrasser de ses armes pesantes, aussitôt qu'elles lui semblaient inutiles : il n'avait gardé que son gambeson , casaque de drap et de coton piquée qu'on portait sous la cuirasse , mais par dessus il étalait une cotte-hardie de taffetas violet , qui avait été sans doute dans la garde-robe d'un abbé ; le bâtard de Bourbon , malgré son aversion pour tout ce qui lui rappelait son ancienne profession de chanoine, s'était coiffé d'une aumusse d'hermine qui exhalait encore une odeur d'encens, et chaussé de mules ornées d'une croix en broderie , qu'on avait peutêtre baisées aux pieds d'un évêque ou d'un pape. Seguin de Badefol , qui avait presque autant d'autorité que Salazard parmi les Cottereaux , était le fils d'un célèbre capitaine du même nom, seigneur de Gontaut et de Castelnau , qu'on appelait le Roi des Compagnies, et qui avait sous ses ordres deux mille Tard- Venus, en 1361 . Ce terrible routier , qui faisait trembler les papes dans Avignon et guerroyait sans remords contre le roi de France, avait laissé une renommée de respect chez les routiers, et d'horreur dans les pays qu'il avait ravagés ; son fils aspirait pourtant à le remplacer , quoiqu'il eût vieilli dans les rangs de ses compagnons d'armes , auprès de qui le nom de Badefol était un assez beau titre; il n'avait d'ailleurs aucune des qualités du soldat de for4;une ni

164 lES rRANCS-TACPINS.

du héros , excepté les armoiries de son père , qu'il affichait sur sa cotte d'armes. En voyant briller ïecu en bannière e'cartele' d'or et de gueules à la bordure charge'e de six châteaux , chaque routier se souvenait du Roi des Compagnies , et de la victoire de Brignais. Le porteur indigne de ce blason lui devait de n'être pas relégué avec les goujats , car il était lâche et insolent , hargneux et imbécile ; son savoir-faire se bornait à s'arroger bonne part des prises, et son âge avancé lui servait d'excuse pour se tenir à distance des combats ; il n'avait jamais été plus empressé d'y paraître activement, et il n'aurait pu montrer de blessures que par derrière. Sa tête chauve élevée en cône , sa face déprimée , ses yeux fendus plutôt qu'ouverts , sa bouche aux grosses lèvres retroussées et béantes , étaient autant d'indices de stupidité envieuse et malveillante. Depuis long-temps, sans la protection de son nom , la dague de Salazard aurait mis fin à ses inévitables criailleries. Les autres acolytes des deux chefs jouissaient d'une considération égale à leur courage et indépendante de leur origine , quoiqu'ils n'eussent pas de grade distinct , mais seulement un avantage dans la distribution du butin. Jean de Xaintrailles, qui pouvait obtenir, avec l'appui de son frère Pothon, un poste honorable à la cour, préférait la condition précaire et vagabonde dans laquelle il

avait débuté , et tous les efforts qu'on avait faits pour l'attirer auprès de la personne du roi n'avaient servi qu'à lui rendre plus chère sa liberté : il était d'un caractère impatient et aventureux. Perruche n'avait rien de commun que le nom avec un fameux contemporain de Badefol ; le bâtard de Blanchefort et le sire de Neuville eussent été fort en peine de justifier leur parenté avec ces deux familles, dont ils avaient volé le blason aussi ejBfrontément que s'il se fût agi d'un troupeau de moutons. Aucun d'eux ne s'était désarmé , et leurs chausse-pieds fangeux n'avaient pas eu le temps de sécher.

' — Par les tripes de Dieu ! disait le bâtard de Bourbon , force nous est de demeurer en ce lieu pour attendre nos gens qui se sont trop acharnés à la curée en Périgord !

— Sommes-nous pas quatre cent hommes d'armes , monseigneur ? reprit Jean de Xaintrailles ; les gens de trait viendront ensuite , à moins qu'ils ne se soient fourvoyés en Querci, et, cependant, nous aurons entrepris une fière attaque contre Montlieu, Montendre ou Barbezieux.

— Oui , bien , mes beaux seigneurs , répliqua en grondant Seguin de Badefol , pendant que làbas vous donnerez l'aubade , qui défendra ici le trésor des assauts ?

— Je veux être un ange , voire un archange ,

repartit de Bourbon , si maître Badefol n'a une prudence assez clairvoyante pour voir le péril à distance de plusieurs lieues : certes , on ne l'empoisonnerait avec des poires sucrées , comme le fut son père , par l'inimitié du roi de Navarre !

— Ne raillez pas , messire ; car je vous prédis que vous mourrez de plus laide mort, comme païen, hérétique, jureur et blasphémateur de Dieu!

— Seguin , mon ami , dit Salazard qui ne permit pas à la fureur du bâtard d'éclater en invectives contre le vieux Badefol , on te fera gardien de la montjoie.

— Monseigneur, demanda don Diègue bas à l'oreille du bâtard , vous plait-il que je jette mort ce vilain outrecuidé qui vous vitupère et injurie ?

— Or donc , avisons quel château il convient assaillir, reprit Alexandre de Bourbon en retenant le bras de son lieutenant ; est-il quelque grasse abbaye?

— De nouains, ajouta Perruche en gonflant ses joues et ses narines ; car notre course en Périgord s'est démenée chastement , ce me semble.

— En quelque lieu que nous tendions , nous avons moins à redouter les gens du roi que les Anglais de Guyenne , dit le sire de Neuville qui affectait d'être initié à la politique des cours ; le

roi Charles , en créant les compagnies d'ordonnance , n'aura tantôt plus qu'un hora me d'armes, à savoir son connétable de Richemont.

— Au diable soit Dieu ! ajouta le bâtard , mon frère de Bourbon, qui veut tant de mal audit connétable, et davantage au favori M. du Maine , sera certainement bien réjoui de ce désarroi. Buvons à pleines tasses , mes confrères , pour l'heur et profit du gentil duc de Bourbon !

— Oui , bien , monseigneur , murmura malignement le rancuneux Badefol ; ayons mémoire de Jacques de Bourbon comte de la Marche et de son fils Pierre , qui furent défaits et navrés mortellement à la bataille de Brignais gagnée sur eux par les Tard-Venus de feu mon père !

— Tiens , méchant calomniateur , s'écria don Diègue de Cadaval plus offensé de ces insultes que le bâtard lui-même , voilà ce que c'est que de mentir !

Il accompagna ces mots d'un coup de poignard qui fut entré tout entier dans la poitrine de Seguin de Badefol , sans l'obstacle qu'il rencontra en rompant plusieurs chaînons de la cotte démailles sous la cotte d'armes , et en déchiquetant le gambeson de cuir sous la cotte de mailles ; la lame quoique trempée à Tolède , n'entama pas la peau du vieillard, qui tout effrayé et encore chancelant du choc , se crut percé de part en part , joi-

gnit les mains et se mit en devoir de paraître au tribunal de ï)ieu , où le nom de son père aurait probablement moins de crédit que sur la terre. Don Diègue , qui s'était exalté au souvenir de son injure personnelle, pour venger celle de son capitaine , se trouva plus étonné que satisfait d'avoir frappé en vain un si beau coup qu'il n'eût pourtant pas l'énergie de réitérer ; le bâtard de Bourbon avait oublié son ressentiment contre la victime qu'on avait failli lui donner sans qu'il la demandât ; et , bien qu'il applaudît du fond du cœur à l'impétueux dévouement de son lieutenant, il sentit la nécessité de le blâmer tout baut , sous peine d'en venir à une rupture complète avec ses alliés : les témoins de cette scène demeuraient neutres ; Salazard avait du premier mouvement tiré à demi son épée, qu'il repoussa dans le fourreau en modérant le son de sa voix et le jet ardent de son regard.

— Sur mon âme ! dit-il avec une lenteur étudiée, c'est une audace insigne que de méditer malement un homicide parmi les coupes de paix et les devis d'amitié.

— Je ne contredis point à ces reproches , répondit le bâtard de Bourbon pour son lieutenant qui n'avait pas l'air de se repentir ; je me réserve de châtier mon ami don Diègue pour ce fait ; toutefois il sera bon , mon cousin , que semblable-

ment soit châtié ce vieil homme qui a causé la noise par sa langue insensée.

— Je m'accorde à ce , reprit Salazard en faisant signe à Badefol de se taire ; j'ordonne que ledit Badefol perde la dîme de son butin dans la journée d'hier.

— J'approuve fort cet arrêt, par la gorge de Dieu ! s'écria le bâtard ; j'ôte pareillement la dîme de ta part , mon ami Diègue , mais je te rends la dîme de la mienne.

Cette punition transformée en récompense ressemblait à une bravade , et Salazard réfléchit en silence à ce qu'il devait répondre; il fit taire l'amour-propre blessé qui lui conseillait d'accepter cette déclaration de guerre ; car le bâtard de Bourbon avait pour l'instant des soldats plus nombreux et mieux armés que les siens , dont la plupart étaient restés en arrière à retondre le pays et les habitans; il était donc sage de choisir une occasion plus favorable à la rupture, et attendre surtout le partage des fruits de l'expédition. Salazard déguisa ses projets sous un air riant et amical qui aurait détourné les soupçons et la défiance, s'ils eussent existé; Badefol avait compris le coup-d'œil d'intelligence de son chef, et le bâtard de Bourbon put serrer la main de don Diègue, sans prêter matière à une altercation nouvelle; les verres pleins se rapprochèrent et ï i5.

se vidèrent, comme un pacte de réconciliation; Salazard avait déridé son front rembruni, afin d'égayer tous les visages , et c'était lui , contre l'ordinaire, qui entraînait l'entretien sérieux dans les digressions frivoles et joyeuses où il s'égarait.

— Montjoie Saint-Denis ! poussons aux Anglais ! répétait au dehors une voix enrouée et haletante que couvraient des cris et des rires discordans : Sainte Vierge Marie , ma patronne, chasse ces démons qui me crucifient ! c'est moi Catherine , la vraie Pucelle immaculée ! c'est moi qui ai sauvé le royaume des lis , moi Pucelle !

— Oyez-vous pas , messires , cette vieille tétasse? dit Salazard en riant; l'appétit ne vous poind-il , par amusette , de convaincre cette fille d'outré et impertinent mensonge?

— Il faudrait appétit de moine, mon cousin, reprit gaiement le bâtard de Bourbon : car cette pucelle est plus malplaisante qu'un vieux singe , et plus orde qu'une sorcière. Le bon Dieu serait meilleur d'avoir voulu que toute femme fût belle et jeune sa vie durant, pour le délectement des bons chrétiens!

— Certes Dieu aurait pu faire que les pucelles durassent éternellement ; mais ceux-là qui ont des dents en gueule, voisent manger de belle faim!

— Oui-dà, mon cousin, je pensais que vous

moquiez , quand vous disiez que les femmes ne vous étaient plus de rien ; vous semblez encore vert de corps sous votre vieillesse chenue ; nul ne vous passe en vigueur et santé aux exercices de la guerre ; mais êtes-vous froid et maleficié en vos amours , dont je vous plains ?

— Hélas, il le me faut déclarer, sans vergogne : je suis et serai toujours inhabile aux ébats et tourdions de Vénus, depuis dix ans en çà , et je n'en ai d'âge que soixante-dix.

— Par les tripes de Dieu ! est-ce miracle ou sorcelleries, mon beau cousin? je voudrais inventer remède à votre cas : ains d'où vous advint-il ?

— Comme vous le conterai volontiers , si m'écoutez : maintenant le mal est sans remède et je ne sens plus les aiguillons de la chair, comme si j'eusse en la tombe les pieds jusques à la ceinture. En vérité , messires , cela ne vaut point qu'on le désire ni qu'on le regrette : ce n'est que folie !

Salazard affectait une franchise et une humeur joviales qui se communiquèrent aux assistans; Badefol rit lui-même de la définition philosophique de l'amour qui ne suffisait pas pour consoler les vieillards ; les autres auditeurs étaient assez jeunes pour s'intéresser à un accident qui pouvait aussi les menacer tous , et ils pressèrent Sa-

172 lES FRANC9-TAUPINS.

lazard de commencer son récit ; les verres furent de nouveau remplis , et une libation générale eut lieu en silence, comme dans un repas de funérailles. Lorsque le narrateur prit la parole, on entendit encore dans le bivouac les gémissemens de Catherine et le tumulte décroissant d'une orgie soldatesque : une seule victime pour tant de bourreaux î

SHAPITÎ^S TH.

Mon très cher maistre, il est vray que jaçoit ce que plusieurs gens et vous aussy pourroyent penser que je feusse homme naturel comme ung autre, ayant puissance d'avoir compaignie avec femme et de faire lignée; vous oserai-je Lien dire et montrer que point ne suys tel , dont helas trop je me deulx !

Les cent Nouvelles, /e Clerc châtré.

ic Uciutpl)iu\

»' Il y a dix années et plus , au temps que madame Jeanne délivrait Orléans du siège des Anglais, je n'avais lors si grosse troupe que depuis, et je chevauchais par les marches de Poitou avec trente compagnons issus de noble maison , fort appauvris par les guerres et cherchant des aventures à la peine de leur corps , tous braves gens , desquels Badefol et Briquet étaient, quant au de-

176 LES FRANCS-TAUPIIfS.

meurant il est allé où nous irons quelque jour , non en terre bénite , m'est avis , car l'un fat assommé pendant qu'il forçait une femme , l'autre étouffé d'avoir trop viande, aucuns furent pendus et décollés pour leurs mérites, aucuns moururent bien fièrement d'un coup de lance ou de quelque bâton offensif. Dieu nous en baille autant à notre heure !

» En ce beau temps , messires , les femmes étaient plus gentes , les moûtiers plus nombreux , les trésors d'églises plus riches et la fortune plus grasse aux seigneurs des grands chemins. Mes cheveux n'avaient pas encore blanchi , quoique l'âge de soixante ans fût le mien ; il n'était de meilleur jouteur en ma bande , et je ne cessais d'être le chef soit à la table pour les copieuses buvettes , soit au lit pour les copieuses amours, tant que c'était merveille. Aussi nous ne quittions guère la terre poitevine, sinon pour goûter ailleurs les vins et les filles qui ne valent en saveur ces accortes pucelettes de Niort , ce benoît piot des vignes de la Meiileraie : donc nous jurâmes nos cent mille charretées de diables de faire souche en ce joyeux pays de Poitou favorisé du ciel , c'està-dire de Vénus etBacchus. Il n'est point de clos ni de couvent de nonains, auquel je n'aie vendangé : Dieu vous envoie telle vendange !

» Un certain jour de froidure , nous arraison-

LE WÉNUPHAR. 177

nâmes ce qu'il fallait pour nous rigoller jusqu'à demain chaudement et galamment : Jean opinait d'aller chasser les villageois de leur village et y maintenir les femmes ; Pierre proposait de surprendre la châtelaine en son châtel; — Une tonne en perce et une pluie de clairet en nos stomachs ! disait l'un. — Aux dés , aux jetons , aux tarots ! faisait l'autre en sonnant de l'escarcelle. — Foin ! dis-je.

» Un chacun entendit que j'avais trouvé or potable , et les avis se rangèrent au mien , qui fut d'entrer la nuit en la religion des nonains de Parthenay. Ces honnêtes et sages personnes de la règle Saint Augustin avaient leur bercail et leur crèche hors des fossés de la ville , auprès un antique , célèbre et vénéré couvent de cordeliers. Toutefois nous n'avions que faire desdits cordeliers qui n'ont de bien terrestre que leur cordon . Ainsi fut l'emprise acceptée et commencée avec la nuit , qui jamais ne nuit , suivant un dicton d'amoureux. Nous n'emportâmes de nos armes que les épées qui ne devaient sortir de leurs gaines en ce combat.

» La nuit étoilait pour nous aider , et je composai l'ordre de la conquête , en avisant d'un arbre la figure des lieux : une brèche faite en la clôture nous mit dedans le cloître, et nous n'arrêtâmes pas avant de rencontrer nos nonains , qui

178 LES FRANCS-TACPIIVS.

soupaient au réfectoire duquel l'huis fut clos et verrouillé soigneusement. 0 les friandes nonains que c'étaient ! la plus vieille n'avait encore eu que deux enfans , la plus ridée était plus fraîche qu'une pomme de calville. Ces nonains savaient ce que c'est comme hautes dames et princesses ; néanmoins elles feignirent une grosse peur et s'écrièrent piteusement à notre aspect ; elles avaient vu de primesaut qu'on ne les tuerait pas et que nos épées seraient courtoises ; elles remarquèrent que c'étaient de beaux gars et que les grisons ne manqueraient d'haleine.

— Mignonnes, nous venons à vous pour farcer et rire la nuit durant , dis-je à ces épouvantées : adonc ne criez miséricorde , par les saints boyaux de Jésus-Christ!

— Çà ne jurez point, c'est péché mortel, messeigneurs, répondirent-elles en s'apaisant; recordez-vous que ce lieu est saint , et priez ci avec nous.

)) Ces fines fleurs de nonains firent leurs grâces, et nous ne voulûmes point de leur souper, crainte de perdre plus excellent morceau ; le réfectoire nous duisait plus volontiers que le dortoir , puisque nous y étions en compagnie de ces fringantes filles , et je vous laisse à penser quelle chère ce fut ! Nous arrivâmes trente en nombre , et les religieuses étaient pareilles , plus une : pour

moi , étant capitaine , je choisis la dame gardienne du moùtier , laquelle me sembla supérieure à toutes en joliesse et folàtrerie. Or durant ces ébats qui duraient longuement, j'aperçus au banc où j'étais une robe grise de moine cordelier.

— Qu'est-ce ? fis-je en secouant le cordon qui pendait à terre , quelle momerie déplaisante ! réponds, moineau de Belzebutli , et jette ces guenilles de cafard !

— Ne vous courroucez, monseigneur, reprit une voix que point ne connus; je ne suis un des vôtres et porte le cordon par état ; ainsi meilleur vaut de vous imiter.

— Comment ? dis-je alors que je vis ce moine en notre compagnie comme loup en la bergerie ; d'où vient ce briffaut qui mange notre pain à ma barbe ?

— Non votre pain , mais seulement les miettes , dit le moine qui ne se bougea de son lieu; je suis frère novice au couvent des cordeliers, et, faute de pouvoir dormir anuit en ma cellule , je vins par cas fortuit jusque là , où j'ai trouvé une augustine qui béait aux corneilles : permettez que je reste à cette place ?

» Ce propos ne fut continué à cause qu'il me sembla singulier de voir les escarmouches d'un moine , et je vous jure que ce cordelier avait plus de quatre diables au corps; je l'encourageai à

180 LES FRANCS-TABPINS.

faire de son mieux et le laissai avec son augustine , sans que sa besogne fût troublée d'aucun. Quel besogneur !

5) Soudainement la porte fut dérompue, et à la clarté des torcbes , les cordeliers , gens et vassaux de leur monastère, nous dérangèrent de nos plaisirs; car une vieille édentée, qui avait été méprisée en un coin par mes compagnons , se vengea de nos dédains en annonçant l'abomination au couvent voisin , dont le gardien et les anciens ne coucbaient onc en leurs lits : ceux-ci , fâchés qu'on chantât matines chez les bonnes sœurs qui étaient leurs épouses en Jésus-Christ, accouraient à grand renfort de fourches, de pelles, de fouets et de marteaux. Alors chacun de mes paillards eut fiance en son branc d'acier, mais pas une lame n'était dans le fourreau , tant les dames augustines avaient été adextres à nous désarmer , pendant que nous les éreintions d'accolades.

5> L'alarme était chaude et l'ennemi frappait dru, et les issues étaient bien gardées, et ces fausses nonains nous voyant surpris se boutèrent contre nous avec morsures , égratignures et cent vilenies , quoique deux heures durant elles eussent paru douces comme brebis et muettes comme carpes; voire ma gardienne cria en lamentant que je l'avais diffamée , et qu'on me liât de grosses cordes. Je n'étais pas si ébahi que je tendisse les

LE îtÉ^ÎDPHAR. 181

bras aux liens , et , jurant belle rancune à cette ingrate, je m'évadai par la fenêtre, pendant que de mes compagnons les plus vaillans étaient lâchement occis ; quinze environ se sauvèrent à travers le clos , et furent poursuivis loin de là sans charité. Oh! que la chance eût vite tourné, si nous avions eu armes égales !

î» Je n'étais le moins rapide à la course et je gagnai pied , mais je ne sus retrouver la brèche du mur que j'avais passée , et venant à un endroit où la clôture était tombée , je marchai dessus des feuilles sèches qui couvraient un piège à loup , et je chus en la fosse avec le loup , lequel était trop camus de sa prise pour me combattre : au contraire , il se logea au fond de la fosse où luisaient ses yeux et ses dents pour me défendre d'approcher ; il fut plus effrayé que je n'étais , par ma fi t Je m'assis en mon endroit , et je n'y demeurai guère sans être quasi opprimé dessous le poids d'un corps vivant qui s'en vint choir et dévaller dans ma logette ; ce n'était un second loup , par bonheur, mais ce malencontreux novice qui m'était jà apparu au réfectoire des augustines.

— Gordien ! la maligne bête ! fis-je ému de colère et aussi de la douleur que j'eus en tous les membres ; es-tu pas cause de ce qui arrive à notre dam ?

— Ayez patience, monseigneur , dit le, moine 1 16.

182 LES FRANCS-TAUPIJJS.

en rajustant son froc avec l'air le plus tranquille; si on nous découvrait, nous serions moins épargnés que le loup.

» Je cuide qu'il disait vrai , car nous ouïmes les cordeliers qui venaient près de la fosse se dépiter que le capitaine des routiers eût tiré à la fuite ; je me donnai garde de remuer un cheveu , et le bonhomme de loup se tint coi , de même que le novice , qui était pourvu d'un fort long coutelas en sa ceinture; j'admirai la fière contenance de ce moine, que le péril n'avait force d'étonner, et je m'enquis de son nom dès que la poursuite de mes compagnons fut abandonnée, et que le silence de la nuit revint à l'entour , cordeliers festoyant leurs augustines pour le repos des âmes des défunts.

— Je suis bâtard du sire de La Rochefoucault , et me nomme Ambroise, dit-il de noble façon : dès mon tout jeune âge , je fus empiégé dans une abbaye , mieux vaudrait au trou d'enfer ; aussi j'ai renié Dieu et toute la cafarderie ; vienne le tré passement de monseigneur , je vêtirai une livrée de guerre et ceindrai l'épée , comme vous faites , bataillant , escarmouchant , faisant hardies entreprises et jouissant des biens de la terre à foison.

— Foin de moi! n'êtes-vous point moine, dites, mon fils ? répondis-je à ce : le moine a-t-il faute de quelque bien terrestre, davantage le cordelier?

— Certes , fit-il d'un geste héroïque , n'est-ce rien que la liberté ? Ensuite les pauvres novices , en ces cachots , sont moult tyrannisés des pères gardiens , lesquels nous envient les joies charnelles , puisqu'ils énervent et refroidissent nos humeurs par des breuvages , peur que nous biscotions leurs augustines.

)» Nous devisâmes long-temps de nos affaires , et il promit de venir battre le fer dans ma compagnie , et ce le plus tôt qu'il pourrait s'enfuir du moùtier. Le jour nous avertit qu'on viendrait toutà-l'heure nous prendre , car de partir de là sans échelle, il n'y fallait songer, et pourtant nous avions avisé à plusieurs expédiens pour sortir de la fosse profonde de quinze pieds et plus ; nous étions bien marris, je vous assure, bien perplex, bien assotis ; tel fut Daniel le prophète en sa fosse aux lions. Notre loup toutefois était plus bénin un petit que lesdits lions. J'espérais encore que mes amis retourneraient à mon aide , mais ils me croyaient mort.

— Mon frère , voici de quoi , dit maître Ambroise qui ne s'arrêtait de guigner le haut : vous allez me seconder de vos épaules et des mains , tant que je m'élève hors du piège, après quoi je vous rejetterai mon couteau , et je vous baille ma foi que vous serez par mon secours retii'é de tout danger et renvoyé libre.

184 LES FRANCS-TACPINS.

— Non ^ compère , dis-je à mon tour , baillez tant seulement votre couteau , vos épaules et vos mains pour me hausser ; vous n'attendrez guère votre délivrance , car j'irai tôt quérir mes gens , et reviendrai ardre en leui^ tannière cordeliers et augustines , véritables suppôts d'enfer que je ne pardonnerai onc t

— Point, sire capitaine, dit ce rusé moine, c'est moi qui sortirai premier de la fosse , sinon j'y demeure ; pensez-y encore : en cas que nous soyons pris ensemble , on m'enfermera en une chartre pendant que vous branlerez aux fourches de la justice abbatiale. Donc, choisissez entre deux chances la moins pire.

» Que vous en semble, messires? fallait-il pas éprouver la bonne foi de ce cordelier qui m'offrait un leurre de salut? Aussi je me plantai droit et raide , l'exaltant avec mes mains , tant et si bien qu'il se guinda hâtivement au bord de la fosse , ce dont j'eus regret, me voyant seul au piège, et je méditai de l'y précipiter , mais il se donna garde de moi et se tint à distance lorsqu'il me remit son coutel , et fit serment de me libérer pour s'acquitter envers moi , puis il s'en alla de belle-tire. Je soupçonnai qu'il avait besoin de cordage pour me hisser dehors , et qui reviendrait à l'heure ; ô la belle impatience qui m'excitait en cet espoir ! Voici venir le jardinier du couvent , lequel visi-

tait à l'anbe rembùche du loup; d'abord , au phis loin qu'il aperçut la fosse ouverte , il fit un cri de joie , puis avisant le loup confus de honte, deux cris fit-il, et il en fit trois plus joyeux, quand il reconnut mieux qu'un loup en la place où j'étais, le coutelas au poing. Dieu sait le terrible jurement que je proférai contre le moine qui m'avait trompé, et contre tous les moines, moinailles et moinillons !

5» Les pères cordeliers , lesquels étaient intéressés à ma perte , d'autant que j'avais en ma vie brûlé plus de couvens que de chandelles bénites , se réjouirent de me voir en leur puissance , et , après que je fus tiré de la fosse , m'emprisonnèrent dans le moùtier jusqu'à ce qu'on me suppliciât avec le loup, dirent-ils. J'avais cherché parmi eux mon frère Ambroise qui ne se montra point ; je ne renonçai toutefois à le revoir , et je cachai le couteau dans mes grègues.

— Mes pères , devant que de me pendre à la mode de Jésus notre sire, avais-je dit à ceux qui me liaient , vous plait-il de m'apporter de quoi repaître ma faim ?

— Méchant homme , fit le gardien qui rancunait mes beaux coups de lance , tu as fait tant de péchés , qu'il est bon que tu jeûnes en expiation.

— Satanas vous le rende ! criai-je enrageant I 16..

186 LES FROCS-TAUPirîS.

de maie faim , frapparts impitoyables ; je recommande à Dieu qu'il vous fasse jeûner de filles et de vin en paradis.

> De vrai , j'étais fort exténué par manque de réfection après les travaux de la nuit, et j'allongeais la langue par l'ardente soif qui me consumait. Or , en la salle où je fus conduit était un barillet rempli d'une sorte de vin cuit qui flairait comme baume et avait le goût de l'eau rose : ce me fut fontaine céleste, et je me désaltérai de si avide appétit , que ledit barillet fut du tout vidé , et contenait trois pintes environ ; ensuite , me sentant refait et reconforté par cette buverie large et profitable , je dormis d'un calme somme et si dur que la chute d'une bastille ne l'aurait pu rompre ; ainsi je ne rêvai pas plus que si je fusse mort dessous la lame. Oh ! l'étrange somme que c'était , messires ! mon sang , naguère bouillant , se fondait en glace dans les veines.

n II était convenu que le soir je mènerais la danse des pendus avec mon compagnon le loup , et jà on venait des campagnes à la ville pour voir mon jugement dernier. Cependant la bonne gardienne des augustines , laquelle ne m'avait onc voulu de mal, et au contraire se recordait en son plaisir la conduite que j'avais tenue à son endroit , apprit mon méchef et le pleura de fine pitié : c'est pourquoi elle alla couvertement chez

LE INÉNUPHAR. 187

le gardien des cordeliers pour me voir et me parler en amoureuse affaire 5 elle avait l'œil émerillonné, la joue rosette et le bec tout plein de baisers.

— Beau père, dit-elle, j'ai entendu qu'on pendait ce soir le chef de ces païens qui forcèrent anuit notre moûtier : il a desservi et gagné ce châtiment.

— Oui dà , ma fille , dit ce maître pourceau de Saint-François ; voire il mourra déconfés pour punir les vilains faits qu'il exerça contre vous , l'hérétique !

— Certainement il eut mauvaises intentions , mais il ne parvint à ses fins , tant je le reculai de mes ongles et d'exorcismes , comme vrai démon.

— Il n'affiert , ma mie , fit le gardien , puisque l'empêchement n'est venue de sa volonté , mais de la vôtre que le seigneur Dieu bénira de sa grâce.

— Quoi , beau père , dit la gouge , avez-vous reconnu si c'était le même qui me tenta? Comme il ne faut que l'innocent pâtisse au lieu du coupable , je m'en vais le voir et l'interroger en sa prison , le méchant homme : après avoir tiré de lui ce que je souhaite, mon âme sera plus contente !

— C'est moult oser que d'approcher un mauvais garçon qu'on va pendre , ce dit-il ; ainsi

!88 LES FRANCS-TACPINS.

VOUS avez provision de charité, et le susdit est bien lié.

» Le beau père ignorait comme quoi de mon couteau j'avais les cordes tranchées pom' être mieux à l'aise. Je dormais encore de gentille manière, à ce moment que ma gardienne s'en vint seule en la salle où j'étais , et n'appréhenda de clore la porte ; donc elle me baisa pour me réveiller et m'appela doucement du joli nom d'ami , tellement que je songeai lorsque les anges me fissent fête : qui fut bien émerveillé , ce fut moi en temps que j'eus les yeux ouverts , voyant à ma dextre cette souriante femme qui me tâtait les mains et tout le corps avec délicieux semblans d'amour tendre ; ce voyant , je doutai que je fusse allé de vie à trépas et que madame Sainte-Madeleine m'assistait, dont fus tout triomphant jusqu'à ce que je connus mon augustine à sa robe, à ses façons de faire et à certaine marque. Je pensai me lever pour lui faire fête en bien-venue , et elle fut tout éjouie de mon vouloir; ains , par un fâcheux cas que ne sus comprendre non plus qu'elle , je demeurai refroidi comme trépassé , malgré ses chaudes caresses , et elle eût mieux réussi à tirer un pet d'un âne mort , que de moi un chétif baiser.

— Endà , vous étiez hier en autre nature , ditelle avec une face rouge et courroucée ; vraiment

LE NÉJfUPUAR. 189

ne suis-je plus jeune , accorte et en bon point , ce vous semble?

— Beau sire Dieu , qu'a-t-on fait de moi ? criai-je piteusement, je ne vaux tantôt plus la sandale d'un moine blanc : qui m'a ensorcelé ainsi , hélas?

1) Pendant que je me guementais en confusion de mon impuissance , la gardienne se partit vers son ami le cordelier , qui s'enquit de moi à elle :

— Oh ! que nenni , mon honoré père , dit-elle quasi larmoyant de rage couverte ; ce n'est pas celui que je cuidais et qui tant a péché en une seule nuit, voire en l'intervalle de deux heures ; l'autre était plus grand et plus hardi , mais aussi ce dernier est bien plus coupable : pendez-moi cela , menez-moi-le pendre ! Ole scélérat endurci que c'est î il m'a fort contemnée et diffamée pour loyer de ma pitié ! pendez-le !

» De fait , j'étais réservé à l'ornement de la justice abbatiale, et jà les petits gars attendaient l'heure en mangeant des noix. J'avais vergogne de baller en l'air , non tant à cause que mes chausses étaient mal accoutrées , mais par la vilenie que c'est de montrer la langue aux femmes, et j'étais accertainé que icelles quitteraient leurs amans pour venir à ma mort, afin de déclarer en menus propos que le patient n'avait pas chiche mine , ni la taille difforme , qu'il portait sa tête

droite , montrant un air délibéré , était blanc et souef de peau comme si elles y eussent touché , et bien pourvu en toute chose , comme si elles l'avaient éprouvé vivant. Ces pensemens me tourmentaient de mainte piqûre , et je maugréais de ce que le galant de la fosse du loup avait annihilé sa promesse : tout-à-coup le voilà qui entre et me dit de le suivre à petit bruit , ce dont je le merciai pleinement et louai sa noblesse. Je le suivis en toute assurance par des voies souterraines qui menaient deux lieues loin du moùtier , et nous passâmes en sûreté dessous la justice de l'abbé que j'avisai par un soupirail : quelle foule c'était aux alentours , et combien de femmes , voire des plus mignottes , madame la présidente , madame la baillive , madame la sénéchalle qui se faisant conter mes gestes , ne s'en indignaient que des lèvres , et eussent voulu se rendre augustines à condition que les routiers reviendraient de nuit les visiter en bonne étrenne. Las ! je comptai dessus le gibet seize d'entre mes compagnons, et des plus chers , brimballés au souffle des vents et jà^^utragés des corbeaux !

— Par ma bonne épée ! dis-je à frère Ambroise, et lui baillai l'accolade, je vivrais autant que Maihusalem ou Noé , que je ne mettrais à néant l'incomparable service que je reçois , et tu me demanderais ma vie en guerdon , que n'aurais

droit désormais de la garder , puisqu'elle est tienne!

— ■ Possible que je vienne un jour chevaucher en ta compagnie , fit-il d'un air narquois ; tu m'armeras chevalier et serai ton frère d'armes , aussi bien l'ai-je été tout bellement l'autre nuit. Çà, es-tu pas malhaigné de fièvre? pourquoi ces frissons et ces froides sueurs à tes mains?

— Je ne sais , fis-je en tremblant de partout ; depuis que j'ai dormi en ma prison , ayant bu à tirelarigot une pleine breusse de vin sucré

— Dieu te gard , mon pauvre maléficié ! se récria-t-il avec un rire malhonnête , tu en tiens et pour toujours ! sache que ce breuvage était cette drogue de chasteté qu'on prescrit aux moines briffaux pour refréner ou éteindre leurs appétits allumés : ce sont nénuphar blanc , ciguë et autres herbes refrigératives , desquelles une goutte sufîit à vaincre les ardeurs de jeunesse; mais après si copieuse dose , il te faut pleurer tes amours défunts.

— 0 abominables empoisonneurs ! que n'avezvous au cou la corde de vos reins ! fis-je d'un ton lamentable ; adieu mes amours , adieu toute jouissance ! mieux vaudrait être nouvel épousé et qu'on m'eut noué l'aiguillette ! c'est mourir tous les jours que vivre ainsi : à moi mon bon couteau !

3» Sur ce je pensai m'en frapper pour finir mon

martyre , quand Ambroise me retint et fit sagement, dont je lui sais bon gré; car j'avais assez aimé et non jamais assez vécu. Je lui contai ce qui advint de mon augustine, et il en rit beaucoup. Donc il me reconforta de plaisante amitié , et me remontra que le bonheur ne gisait enclos là dedans , puis me baisa en adieu.

— Garde-toi de retourner en la cordelerie , dis-je en lui boutant un annel au doigt , car il ne restera pierre sur pierre de cette Sodome. Conserve bien cette bague en mémoire du capitaine Salazard.

» Ainsi nous nous quittâmes, et depuis nePai revu. Cependant , comme j'avais juré , je fis nouvelle assemblée de gens d'armes, et revins assaillir le couvent des cordeliers, qui furent taillés comme chapons et brûlés comme porcs. Les augustines eurent la vie sauve en allant dépendre et baiser les charognes punaises de mes amis du gibet. »

SHiLPZTnS TIZI.

N'aurai-je de nully confort ?

Ayez pitié de moy , pour Dieu !

Qui es-tu qui te plains si fort ?

Mon amy, tire-t'en ce lieu ?

Hellas! je suys cy au milieu Du chemin ou je n'ay puissance D'aller avant. Ah ! sainct Mathieu !

Que j'ay de mal!

Viens et t'advance Par devers moy pour ta playsance.

Un petit nous esjoyrons.

BOITEUX. De parler tu as bien l'aisance : Jamais de bien ne joyrons !

AVEUGLE. Viens à moy : grant'chiere ferons S'il plaist à Dieu de paradys.

André le La. Vigne , Moralité de VAi'eugle et du Boiteux.

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