AVEUGLE
ffa Rffonnaiô6ancc»
— Alarme ! alarme ! alarme ! crièrent les sentinelles qui veillaient sur le chemin de Bordeaux , jusqu'à cette heure désert et silencieux.
A ce cri , Wolmuster sonna de la trompette ; les routiers , qui s'étaient rendormis autour de leurs feux ravivés avec de nouveaux branchages , se levèrent pour chercher leurs armes. Salazard s'était élancé le premier hors de la tente et
il écoutait ; dans les intervalles des tourbillons de la bise, on distinguait le galop d'un cbeval, répercuté d'éclio en écbo comme si plusieurs cavaliers arrivassent du côté de Barbezieux. Le bâtard de Bourbon , qui le crut , marchait déjà au devant de ces ennemis imaginaires , si on n'eût arrêté sa fougue jusqu'au retour de Perruche et de Xaintraiiles , que Salazard avait envoyés pour reconnaître la cause de cette alarme : les pas du cheval approchaient toujours vers le camp, où, d'après l'ordre des chefs , tout était rentré dans le silence de l'attente ; le sol durci de gelée retentissait sous les quatre fers de ce poursier essouflé que son guide ne rallentissait pas ; tout-à-coup le galop fut remplacé par un piétinement rétif, restreint dans un étroit espace ; des paroles brèves et animées , des juremens furent échangés , et on ramena dans le bois une jument et l'homme qui la montait, désarçonné après une lutte inégale qu'il avait soutenue contre quatre assaillans.
Les routiers , voyant qu'on n'avait pas besoin de leur concours armé, maudirent l'auteur de cette vaine alerte, et abandonnèrent la défensive, pour se recoucher sur la terre qui avait glacé leurs membres roidis dans le premier sommeil. Le voyageur , qu'on venait de surprendre et qui ressemblait à un écuyer par son habillement de cuir , à demi délacé , comme s'il s'en était cou-
vert à la hâte , comparut au tribunal des chefs , arbitres suprêmes du sort des prisonniers : il ne daigna pas regarder ceux qui l'interrogeaient , et leur répondit à peine , avec arrogance , sans se soucier des dangers qu'il courait; Salazard l'examinait avec plus d'intérêt que n'en exprima sa physionomie sombre et pensive.
— Mon cousin , dit Alexandre de Bourbon à son collègue , ce beau sire est assurément quelque espie ou messager secret , sinon un haut baron et chevalier.
— Il lui faut couper la langue , s'il n'en veut faire usage ! s'écria Perruche en tii'ant sa dague ; je parie d'une estocade lui arracher cette traître langue du palais.
— Par les saintes Compagnies Blanches ! n'en faites le jeu, répliqua Badefolà qui l'avarice rendit la'^voix : possible qu'il ait de quoi se mettre à rançon.
— Compère , nous sommes gens de hâte et d'action , dit Salazard à l'inconnu qui avait croisé les bras et se taisait comme étranger à la question de sa propre existence ; nous avons cure de savoir comment on vous doit traiter ; ainsi dépêchez de déclarer loyaument qui vous êtes; ne vous inquiétez du reste.
Cette voix rude et saccadée secoua la préoccupation lugubre de l'homme qui releva ses regards I 17..
198 LES FRA?ÎCS-TArPI?fS.
et les fixa sur son interlocuteur pour accorder le souvenir de ses yeux avec celui de ses oreilles ; mais il éprouva un mécompte et retomba dans sa mélancolie farouche après avoir dit d'un air distrait :
— Que vous plait-il de moi ? je suis moine suivant Saint-Benoît, en l'abbaye de Saint-Maixent : mandez-vous une absolution ? ce n'est chose de ma pratique.
— Par les tripes de ton Dieu ! réserve pour tes besoins ton absolution , cria le bâtard de Bourbon en l'attirant par le bras : à moi le moine ! je requiers qu'il me soit de tout livré pour en faire à mon vouloir} je veux l'écorcher vif et le renvoyer en cet équipage à ses nonains! de trois jours en çà, je n'ai tué un froc.
' — Mon cousin , je vous en baillerai ma part à votre plaisir , reprit Salazard ; mais possible est-ce un beau sire abbé , de noble lignage , pouvant finer quarante mille écus d'or , mieux que maréchal de France ou d'Angleterre? serait-ce pas grand dommage de jouer ce trésor contre un moine écorclié?
— On rançonnerait plutôt une fourmi qu'un moine, monsieur mon cousin, et les Mendians ont moins quarante mille écus que quarante mille diables au corps.
— On se repent d'un trop prompt jugement ,
et si vous ôtez la peau à ce gros butord , il ne la voudra reprendre pour en payer la façon. Adonc, ajournez au jour de demain votre écorcherie , et j'espère qu'il suffira d'écorcher sa bourse ; car ce faux moine , m'est avis , flaire l'argentier du roi. Ces derniers mots , prononcés à l'oreille du bâtard de Bourbon, eurent d'autant plus de pouvoir sur le caprice sanguinaire dont il était entiché , qu'il ne refusait pas de montrer quelque déférence à l'opinion de Salazard pour le remercier de son conte. Jamais les deux alliés n'avaient paru de plus amicale intelligence, et leur exemple s'était communiqué insensiblement à leurs compagnons. Ils oubliaient l'heure avancée de la nuit, le repos nécessaire pour leurs fatigues passées et pour celles du lendemain ; ils s'attaquèrent l'un l'autre de défis bachiques dont Salazard dirigeait l'effet contre la raison du bâtard de Bourbon ; celui-ci résista long-temps à cette tactique renouvelée à pleins flacons ; enfin ses paupières s'allourdirent , sa tête s'inclina sur sa poitrine , son buste se courba sur la table , et il s'endormit d'ivresse, les doigts encore crispés autour d'une coupe débordée. Ses familiers dormaient aussi étendus à ses pieds pêle-mêle avec Perruche et Badefol, qui baignaient dans le vin comme dans une marre de sang. Salazard et Xaintrailles s'étaient seuls préservés de ce sommeil conia<ïieux
200 LES FRANCS-TADPI?ÏS.
en n'effleurant leurs verres que du bout des lèvres : ils se levèrent ensemble.
— Voici l'heure , dit Salazard à sou complice ; on pourrait égorger ces maîtres veaux qui tendent le col au boucher ; mais point , ce serait temps perdu
— Et trahison inutile, interrompit Xaintrailles ; il vous convient de rompre votre alliance et emporter le butin , c'est ruse licite et je vous y servirai ; s'il vous plait aussi de délaisser Perruche et Badefol, lesquels vous nuisent, je n'y saurais contredire, ils ne gagnent pas le pain qu'ils mangent.
— Tu seras à présent mon lieutenant et sergent d'armes; je veux rassembler nouvelle compagnie et aller vendanger au pays de Languedoc. \ a donc éveiller mes Cottereaux et leur oj'donner qu'ils s'en aillent avec armes et chevaux faire la montre sur le chemin de Barbezieux ; s'ils dénient ou remettent de venir, dis qu'ils auront double part aux prises et que je les mène en riche lieu ; demain , à jour levé , nous aurons passé Pons avec les chariots.
Pendant que Xaintrailles allait chercher ses soldats un à un parmi les dormeurs , et à force de promesses les ralliait sous les armes , Wolmuster , que Salazard avait mandé , se présenta humblement devant son chef, la corde et la trom-
Lk RECONNAISSANCE. 201
pette en main pour exécuter ses doubles fonctions.
— Mon ami , lui dit Salazard , écoute ce que tu feras ; enlève la belle montjoie qui est ici etlamets sur des chariots attelés de forts limoniers ; lesdits chariots avec les roussins de bagage seront conduits par la voie où se rendent nos gens ; je te cède le droit de vie et mort sur quiconque ferait résistance.
Aussitôt Wolmuster eut choisi de fidèles serviteurs qui transportèrent , sous ses ordres , les trésors de la tente du chevetaine dans des chariots qu'on attela de six chevaux , et qui furent dirigés sur la route de Pons , sans autre escorte que les troupeaux de bœufs et de brebis que les charretiers poussaient à coups de lance. Les Cottereaux s'empressaient d'effectuer une séparation pacifique avec les Diables qui , s'en reposant sur leur capitaine pour le partage du butin , ne s'éveillèrent qu'à demi, et ne bougèrent pas de leurs feux durant ce départ précipité ; quant au bâtard de Bourbon et à ses compotateurs , une armée leur eût passé sur le ventre , qu'ils n'auraient pas interrompu leurs ronflemens à l'unisson.
Le moine était attaché au tronc d'un arbre , sans que le mouvement militaire qui s'opérait sous ses yeux fît sur son esprit plus d'impression que n'en avaient produit les menaces du bâtard de Eourbon; il n'avait, ne pouvait avoir qu'une pen-
202 LES FRANCS-TACPINS.
sée , pensée de rage et de désespoir qui touchait pourtant au bonheur : il voyait Jeanne entre ses bras , implorant grâce , mais Hvrée à lui , vierge et pure, telle qu'il l'avait rêvée dix ans : puis soudain un spectre terrible, son père ressuscité pour le maudire , lui arrachait cette proie si belle qu'il dévorait déjà de ses baisers. Oh! que lui importerait la malédiction d'un vieillard lancée du bord de la tombe, si du moins il avait commis le crime, souillé la vierge , assouvi cet amour effréné qui le ronge comme un bec de vautour, qui lui brûle les
flancs comme un fer rouge! Malheureux! il
fallait être parricide, et Jeanne lui eût appartenu ! il ne frémit pas de cette idée : les deux victimes seraient là, qu'il porterait la main sur le mourant, pour braver la malédiction devantun cadavre!... Mais il était captif loin d'elle , il ne devait pas la posséder, il ne la re verrait plus !.. . Tout-à-coup ses liens se détachent, et on lui offre un cheval et des armes.
— Frère Ambroise, lui dit Salazard, as-tu pas banni de ta remembrance le prisonnier des cordeliers de Parthenay , et le très-chaste buveur de nénuphar ?
— Dieu vous gard , monseigneur ! reprit le moine avec abattement 5 je vous trouve en vie , santé et joie : il en est autrement de moi à cette heure.
LA RECO>^AISSA>'CE. 203
— Sang Dieu ! la règle Saint-Benoît est-elle pire que celle Saint-François ? avez-vous bu pareillement du nénuphar? vos nonains ne sontelles contentes de vous ? Je suis aise de vous retrouver en cette rencontre, mon ami. Je suis capitaine des Cottereaux , et vous offre d'être mon compagnon en noble fraternité de chevalerie; vous êtes vaillant et hardi , un braquemart au poing vous siéra mieux que rosaire , et le froc ne vaut une brigandine.
— Une dague me viendra bien à point ! messire, je ne dirai oui à votre proposition , car je ne m'appartiens de corps ni d'âme , mais à celle qui m'est tant farouche ! Toutefois puisque vous départez avec votre compagnie , il me plait chevaucher à la suite , et vous conter mes dolentes amours.
Ambroise refusa d'endosser l'armure complète dont Salazard voulut lui faire présent, et comme on lui rappelait que son vêtement de peau semblait attendre une cotte de mailles par dessus, il demanda une cape àpluie, sorte de long manteau à capuchon , en étoffe lisse et imperméable , que les marchands portaient en voyage ; il s'en enveloppa , mit la dague à sa ceinture , et sautant sur un cheval frais qu'on lui donna pour remplacer sa jument , il le dirigea si habilement que les routiers ne soupçonnèrent pas avoir dans leurs rangs un moine bénédictin.
204 LES FRANCS-TATJPINS.
Les charrois et les troupeaux qui formaient l'avant-garde étaient déjà éloignés d'une lieue, grâce à l'activité de Wolmuster , quand les derniers Cottereaux , qui avaient passé plus d'une heure à s'armer et à réunir leur bagage, abandonnèrent le camp aux Diables dont quelquesuns désertaient avec eux pour changer de chef et de fortune ; la plupart des valets emportant les armes et les chevaux de leurs maîtres, formaient l'arrière-garde. Xaintrailles n'avait pas réussi à ranger en bataille cette tourbe indisciplinée qui marchait en désordre dans une route à peine tracée. Salazard était moins en peine de ses soldats que de son butin qu'il allait déposer dans un château-fort de ses domaines , à peu de distance de Marennes , au bord de la mer,- il poussait son cheval, de la queue à la tête de ia colonne, pour accélérer la marche, maudissant la moindre lenteur et pressant les traînards à coups d'épée : enfin , quand les Cottereaux eurent rejoint les chariots à deux lieues et demie du bois Bertaut , il calma un peu son impatience et ses menaces, il cessa de harceler les piétons qu'il avait forcés de courir du même train que les cavaliers , et il revint , tout ruisselant de sueur , se placer aux côtés d'Ambroise qui allait seul par derrière , comme le démon gardien de cette troupe maudite.
— OÙ allons-nous , mon maître? dit le moine qui , abîmé dans sa rêverie sombre , ne prenait pas garde à la route qu'il avait suivie jusque là.
— Çà , nous allons devers Marennes , mon frère en nonains, répondit Salazard ; après avoir caché mes trésors en mon chàtel de Saint-Just , je ferai gens et nouvelle compagnie pour courre le pays de Languedoc où sont les bonnes prises. Viendrez-vous pas vous démoincr en ce voyage ?
— Est-ce illusion du diable ? s'écria Ambroise en désignant du doigt un donjon noir qui ressortait des ombres de la nuit. Quel est ce fort à ma dextre ?
— Ne le connaissez-vous point? ou n'êtes-vous pas issu du sire de La Rochefoucault ? C'est le château de Barbezieux , la ville est en bas.
— Barbezieux , interrompit le moine dans une agitation indéfinissable , les bras étendus vers ce sombre manoir où brillait une seule lumière comme une étoile; quel heur ou malheur m'y ramène ! Lieu cher entre tous, où est Jeanne! Certes il y a fatalité que j'y sois revenu cette nuit !
— Quoi î messire, vous venez de la chàtellenie? n'y trouviez-vous point bon gîte et bon feu , qu'avez préféré aller de nuit par la campagne?
— J'atteste le ciel ou mieux l'enfer que je baillerais ma part du paradis pour y être encore!... Je la tenais vaincue en mes bras et j'étais à bout
de mes plus hautes espérances , lorsqu'elle me fut ôtée , par miracle sans doute , lorsque je m'enfuis sous la malédiction de mon père qui est mort après !
— Si je ne faux d'entendement, vous pensiez avoir don d'amour , Lon gré mal gré , mais vint votre seigneur et père qui vous maudit?
— Qu'ai-je affaire de sa malédiction ! elle est au
tombeau où gît ce vieux seigneur Ah! ne pos-
séderai-je onc celle-là que j'aime plus que la vie d'ici-bas et le salut éternel ! Jeanne , si venuste , si gracieuse , si plaisante, auprès de qui nulle n'est belle et comparable Las ! je ne l'aurai point !
— Ne dites cela , monsieur mon ami , c'est lâcheté et ignominie que désespérer : vraiment si cette Jeanne vous a féru de la sorte , il la faut avoir.
— J'abandonne tout mon bien à qui me rendra ce trésor qui fut tantôt en ma puissance et que je n'ai su prendre ! mais , dites , que feriez- vous ?
— La ville est mal remparée de murailles et de garnison , m'est avis ? le châtel manque aussi de combattans ? enfin le sire châtelain est allé de vie à trépas?
— Eh bien î vous ne songeriez à surprendre Barbezieux? demanda le moine stupéfait de cette audacieuse proposition qu'il n'eût pas osé aborder.
— Oui, ville et châtel assaillis , emportés devant qu'il soit jour ; mais comme nous ne sommes Anglais, il sera bon d'épargner le sang pour ce coup de main.
— Point, n'y pensez davantage ; je n'aurai ce forcené courage de livrer le châtel de mes ancêtres !... Ouidà, est-ce pas le domaine de mon frère de La Roche?
— Baste , il ne faut dire nenni , compaing ; dépêchez de nous introduire au dedans , et je réponds que la pucelle sera vôtre en cette même nuitée.
— Donc vous me la remettrez saine et sauve ? de ce vous me donnez votre foi et loyale promesse ? vous ne commettrez nuls excès sur les personnes?...
— Est-ce pas pour vous obliger et servir , ingrat? mes gens , si possible est , ne sortiront l'épée du fourreau , et je vous prie de les commander en chevetaine, comme vous entendrez.
— Venez-y avec vos routiers et ôtez les beaux trésors de mon frère de La Roche : je vous quitte tout pour prendre Jeanne, afin que la malédiction soit parachevée ! Merci vous dis , seigneur Salazard ; n'épargnez la chàtellenie , corps et biens , mettez à sac Barbezieux : je ne veux rien , fors elle !
Salazard ne détacha que soixante hommes d'é-
lite pour cette expédition , qui resta secrète jusqu'au moment de l'attaque , et pendant que Xaintrailles conduisait les Cottereaux avec le bagage dans le bois de Jasenne , où ils devaient faire halte durant le jour suivant, la petite troupe bien armée et bien résolue s'avança sans bruit le long des fossés de Barbezieux : tout le monde avait mis pied à terre , et les chevaux furent attachés derrière une haie sous la garde de plusieurs valets qui flairaient déjà le butin. Ambroise seul marchait à cheval en tête des routiers.
Une neige fine et drue commençait à tomber ; bientôt les flocons s'épaissirent sous le vent glacial qui les poussait par tourbillon ; bientôt un crépuscule blafard plana dans les ténèbres , lorsqu'un linceul blanc se fut étendu sur les campagnes et eut enseveli l'horizon de toutes parts ; la neige fouettait dans les airs comme des myriades de phalènes et de papillons de nuit.
SHAPITHB IZ
Ce fust grant chose a monsieur sainct Laurent estre Lrulé tout vif, et semblablement à monsieur sainct Barthélémy : parmi tous les saincts etsainctes ensemble dico cjuod non est talis dolor comme celuy de notre benoist Saulveur.... Une douleur qui touche l'ame est plus forte et grande que celle qui touche le corps.
sermon de la Passion.
Se €f6tam^nt.
Dès que Jeanne se fut retirée , tremblante au moindre bruit , et s'imaginant , à voir son ombre marcher sur le mur , que c'était encore le moine qui la suivait , le sire de La Rochefoucault referma la porte de sa chambre , quoique l'immobile silhouette de son chapelain qui priait se fût détachée en noir au passage subit de la lumière ; il avait besoin de se recueiUir pour vivre ou pour
mourir , et dans l'une ou l'autre alternative , son extrême faiblesse lui conseillait d'être seul. Il sentit bien qu'il ne survivrait pas long-temps à cette heureuse crise, et qu'il n'avait plus qu'à se préparer à la mort ; ce fut sans transes et sans larmes qu'il s'y résigna ; mais , venant à se rappeler ce qu'il laissait derrière lui, son fils aîné Jean de la Roche dépossédé des honneurs militaires, Jeanne sa fille chérie exposée aux outrages du moine , et les débats litigieux de sa succession à ses autres enfans , il éprouva une profonde affliction. La naissance avait, il est vrai , désigné l'héritier de son nom et de ses richesses , mais cet héritier n'était pas là pour les recevoir et pour les défendre ; le vieux Guy comprit alors combien il aimait son fils Jean de La Roche , et combien il haïssait Ambroise ; il se repentit d'avoir exaspéré ce dernier par une malédiction qui ne mettrait aucun obstacle aux desseins du scélérat, et il alla jusqu'à regretter de n'avoir pas tué son propre enfant pour sauver sa fille adoptive.
Il demeura quelque temps assis la tête renversée dans une haute chaire de bois dç noyer, sculptée en relief ainsi que le dôme massif qui la surmontait ; ses yeux semblaient toujours couverts d'une taie sanglante ; les idées n'arrivaient que brisées et ternies à son cerveau débile ; il avait de longues défaillances où sa langue se gonflait , où
il ne voyait et n'entendait plus rien, comme s'il rendît l'âme ; ensuite il revenait à la vie , tel qu'un homme qui se noie et remonte plusieurs fois à la surface de l'eau avant de disparaître tout-à-fait, et quand ses paupières se rouvraient , son premier regard rencontrait un autel paré de noir , le crucifix entre les flambeaux funèbres et les apprêts de l'extrême-onction : en présence de l'éternité , il voulut s'occuper encore des choses de la terre comme en adieu.
Il poussa un ressort secret dans les ornemens de la chaire et tira de cette cachette une assez grosse clef d'un travail merveilleux avec laquelle il ouvrit une serrure à ses armes , habilement déguisée dans le ferrement d'une boiserie ; cette serrure faisait jouer une bascule sous le plancher, dont une partie se leva comme le couvercle d'un coffre ; c'était un coffre en effet qui avait été ménagé dans l'épaisseur de la voûte, et avec lequel on aurait pu faire une prison. Ce coffre immense contenait le fruit des expéditions du père et du fils pendant soixante ans, tout l'or que l'avarice avait amassé , tout le butin que la guerre avait fourni : des sacs de cuir dont le poids eût écrasé un homme, des amas de vaisselle d'argent et des prodiges d'orfèvrerie qui étaient enfouis là comme si le métal n'eût jamais quitté la mine. Jean de La Roche apportait à son père les trésors conquis au
214 lES FRANCS-TAIIPINS.
prix de son sang , et le vieillard , en augmentant chaque année le précieux héritage qu'il gardait à son fils aîné , augmentait aussi sa tendresse pour ce vaillant successeur qu'il laisserait un jour à Barbezieux.
— Mon doux seigneur Dieu ! qu'adviendra-t-il de ma maison après moi ? disait-il penché sur ce cahos éblouissant d'or et d'argent ; mon fils de La Roche ne dissipera ma grosse chevance , ains l'accroîtra honorablement , tant qu'il sera le plus riche seigneur de Saintonge. — S'il connaissait en quel endroit est son héritage.... J'ai peur que ce traître et paillard moine se soit logé exprès au chàtel pour dérober la montjoie et la pucelle ! Barbe de chèvre ! j'eusse mieux fait de l'occire pour son péché ! . . . Çà il me tarde que mon cher fils vienne céans , devant que je trépasse ! il me tarde qu'il ait le bien et la femme que je lui lègue pour le los du nom de La Rochefoucault !
Il n'eut pas la force de continuer ce monologue qui aurait tourné plus long-temps dans le cercle d'idées que lui suggéraient l'avarice et l'amour paternel ; il se pencha davantage vers les objets inanimés dont il allait se séparer pour toujours , et on eut dit qu'il mesurait un abîme pour s'y précipiter, tant son corps était raidi en avant, tant son œil était fixe et fasciné; il tendit la main à ces amis muets qui l'avaient consolé des
infirmités de la vieillesse , des ennuis du veuvage et des chagrins de la paternité ; il s'enivra douloureusement de leur dernière entrevue , versa des larmes, soupira et ferma cette espèce de trappe qui retomba lentement avec un bruit sourd mêlé d'un murmure argentin qu'on entendait encore vibrer sous le parquet, quand on gratta doucement à la porte. Le sire de La Rochefoucault , saisi de sueurs et de frissons glacés , prélude de l'agonie , se jeta sur son lit , sans avoir retiré la clef de la serrure secrète ; sa vue était déjà obscurcie.
— Ouin , par l'âme de mes pères ! s'écria-t-il en se débattant contre l'agonie, me laisse-t-on crever comme un chien , sans une râtelée de litanies ! suis-je seul abandonné?
— Dieu vous gard ! mon redouté et déplorable seigneur , dit le chapelain qui entra sans cesser de prier ; j'ai oui un fracas considérable comme d'un plancher qui s'effondrait ?
— Vite, sans délaiement, prends un de mes grands chevaux en l'étable , et va tout d'une traite jusques au camp de M. Jean de La Roche pour l'avertir de se hâter.
— Merci Dieu ! mon excellent seigneur , souvenez-vous qui je suis , maître Griffon , chapelain du prieuré de Saint-Imas et votre secrétaire , ayant quatre-vingts ans d'âge...
216 LES FRAÎVCS-TAUPINS.
— Çà , qui est le seigneur d'entre nous ? Il me plait ordonner que tu chevauches devers mon bien-aimé fils , le priant qu'il vienne à Barhezieux, sans plus !..
— Je ferai comme vous ordonnez , quoique je ne fusse onc page ni varlet... Mon indulgent seigneur , quel autre en mon absence vous confortera de beaux De profanais ?
— Vois-tu pas qu'il importe que mon trépas soit annoncé au nouveau sire de Barbezieux, afin d'empêcher les embûches des méchans? Donc je te somme d'accomplir ce devoir , toi le plus vieil et le plus féal de mes serviteurs ; viens encore me baiser en adieu , Griffon , car jà ne te puis-je voir, mon compagnon ancien.
Maître Griffon perdit cette fois le fil inembrouillable de ses prières , et , les larmes ruisselant le long de ses joues sèches depuis bien des années , il rajeunit presque pour s'élancer entre les bras qui le cherchaient ; cet embrassement suprême fut l'unique récompense et la plus glorieuse d'un dévouement octogénaire.
— Mon cher secrétaire, il est encore un gentil service que je te commande , dit le moribond d'une voix pénible , écris mon petit codicille et fais qu'il soit maintenu.
Le désir de laisser une dernière expression de son autorité de père et de seigneur redonna un
peu d'énergie au sire de La Ptochefoucault , qui eut le temps de rassembler ses volontés , pendant que le docile chapelain se préparait à écrire sous la dictée , non sans avoir repris sa kirielle d'oraisons ; le mourant commença d'un ton solennel :
4 — «i Au nom du Père , du Fils et du Saint-Es- )) prit, de la benoîte vierge Marie et de la béati- » tude céleste , je , Guy , premier du nom , sire » de la Ptocliefoucault , seigneur de Vertueil et » de Barbezieux , étant sur l'heure de la mort , » mais ayant le sens plus rassis que le corps , ai 1) dicté ce testament à Maître Griffon , mien cha- » pelain et secrétaire , à qui j'ai déclaré et déclare » que telles sont mes vraies volontés, et désire ex- 1» pressement qu'on y fasse droit, honneur et ré- » vérence , en suite de moi. J'ordonne à Jean dit » de La Roche , mon fils bien-aimé , tous mes )) biens et acquêts , maisons , terres et domaines , )> deux cent mille écus d'or , tant vieils que nouî> veaux »
— Deux cent mille écus d'or? répéta maîtie Griffon que ce chiffre exorbitant vint distraire de sa dévotion ; le roi notre sire ne pourrait finer si belle somme !
— « Trois cent mille francs en monnaie d'ar- )) gent , continua le sire de la Rochefoucault , )> quelques mille livres d'argenterie blanche et do- ;• rée , bagues et joyaux »
218 LES FRANCS-TAt'PIKS.
.— Mon pauvre sire a le sens du tout perturbé, pensa le secrétaire qui écrivait toujours en répétant les sommes ; à ce compte il serait plus riche que Jacques Cœur.
— (c A condition , dit le mourant qui s'arrêta 5> un moment pour écouter des cris au dehors , » que ledit Jean de La Roche épousera et pren- )» dra pour sa bonne femme damoiselle Jeanne 3) Sanglier , laquelle l'aime et honore jà pour ses » vertus ; or je veux que le mariage soit célébré » au propre jour de mes obsèques. Finalement je » deshérite à toujours et maudis , comme mé- )) chant et sacrilège , l'aîné de mes bâtards , 3) de nom Ambroise , qui est moine à Saint- )) Maixent... )>
— Oh ! mon bon seigneur , ledit Ambroise ne valût-il rien , encore est-il votre fils ! donc ne le maudissez pas !
— Je me sens trépasser , Griffon , dépêche de clore ceci par la formule disant que je ne sais écrire et signerai d'une croix.
— La malédiction d'un père est venin ; j'obéirai néanmoins , mon redouté sire. Pourquoi montrez-vous telle haine au moine? est-ce pour ce qu'il me mit loin de votre présence , en sorte que je restai contre l'huis en oraison? Pardonnez à sa douleur ces mauvais traitemens que je lui pardonne.
— Si j'avais cent malédictions , je les lui baillerais toutes! murmura le moribond en rendant le testament au bas duquel il avait apposé une croix avec l'aide du secrétaire qui lui guidait la main.
— Saint Imas nous vienne en aide ! s'écria le chapelain qui laissa tomber la plume et le papier pour courir à la fenêtre, la ville est-elle surprise ou assaillie?
— Vraiment , ce sont des ennemis ! dit le vieillard se levant immobile sur son lit ; les Anglais de Bordeaux viendraient-ils à l'emblée? ont-ils oublié leur échec et mon rude accueil? ce sont eux, par tous les saints de ma race ! ils vont forcer les portauxde la tour! Çà qu'on sonne l'alarme, qu'on éveille les archers!... Ah! Griffon mon ami, je ne les peux voir!... Va-t-en aux cloches! cours au capitaine , qu'il assemble mes gens et tire les machines des remparts ! Combien sont-ils ? baillemoi une bonne arme , quelque bâton offensif ! je taillerai à l'aveugle et tuerai aucuns de ces étrangers ! A moi La Roche Barbezieux !
Le sire de LaRochefoucault était sorti de sa couche en chancelant, et il parcourait la chambre à tâtons pour découvrir des armes et les ennemis, tandis que maître Griffon , agenouillé devant l'autel, cherchait dans ses prières un refuge contre la terreur qui le gagnait au cœur ; cependant on pouvait entendre , parmi le tumulte confus qui
s'élevait de la ville , les cris plus rapprochés des Cottereaux qu'arrêtait encore la porte de la tour , qu'ils ébranlaient à coups redoublés ; chacun de ces coups de pierre, de marteau ou de lance, vibrait dans la cage sonore de l'escalier comme dans un tuyau d'orgue, et irritait les hurlemens des chiens.
Ambroise s'était présenté seul à cheval devant la porte Orgueilleuse où faisait le guet le meunier Aycard , que la perte d'un bras n'avait pas rendu plus prudent ; celui-ci , plein de vin qu'il n'avait pas cuvé en dormant , ne s'éveilla qu'à demi pour ôter la pièce de bois qui barrait la porte , et ouvrir la serrure à trois clefs, qu'il embrouilla plus d'une fois avant d'obéir à l'ordre réitéré de son seigneur ; mais à peine avait-il entrebaillé les lourds battans encore indécis sur leurs gonds, qu'il fut poussé par une violente secousse imprimée du dehors à la porte , qui faillit , en roulant , l'écraser contre le mur où elle alla rebondir : il fut en même temps renversé par un cheval noir que montait une espèce de fantôme, à tête de loup, enveloppé dans une cape brune sous laquelle ne saillait aucune forme humaine. Le meunier Aycard n'en vit pas davantage , et laissa son imagination galoper en croupe de l'ejQfrayant cavalier , tandis que , les yeux fermés par la peur , et la face cachée dans ses mains , il entendait défi-
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1er à ses côtés comme une armée de démons , qui même le foulaient aux pieds sans s'informer s'il était mort ou vivant ; il se garda bien de bouger, excepté quand une pointe de lame lui chatouilla les reins et s'arrêta inoffensivement dans les plis de sa jaque clouée à terre ; il attendit que les esprits malfaisans auxquels il avait donné passage fussent déjà dans la grande cour du château pour oser se relever tout meurtri , mais sans blessure , et il se réfugia dans le corps-de-garde, au lieu démettre en branle la cloche du tocsin qui était sur la plateforme. Cependant , des cris d'effroi avaient semé l'alarme dans Barbezieux avant que les Cottereaux fussent maîtres du château, où leur attaque fut annoncée par les aboiemens'des chiens de Jean de La Roche.
La porte principale, qu'ils avaient entrepris de forcer, présentait une résistance que sa solidité massive, ses nombreuses serrures, ses ver roux et ses cadenas eussent assez prolongée pour laisser le temps aux défenseurs du château d'accourir en armes ; mais l'homme à tête de loup , qui était descendu de cheval et dirigeait les assiégeans , se souvint qu'il trouverait de la poudre sous une voûte voisine où s'enrouillaient deux vieilles bombardes et trois coulevrines hors d'usage; il apporta lui-même , dans un morion de soldat, une petite quantité de cette poudre grossièrement
fabriquée , la répandit devant la porte , la chargea de lourdes pierres entassées , et donna le signal : tous les Gottereaux se retirèrent à l'abri derrière le donjon , et le jeu de la mine, allumée au moyen d'une torche , enleva la porte en éclats et déchira le cintre de pierre qui l'encadrait. Cette détonation fut accueillie par les acclamations de joie que poussèrent les routiers en se précipitant à travers les éclats qui retombaient ; l'auteur de ce nouveau système d'attaque n'avait pas eu la patience d'en attendre l'ejBfet : il s'était jeté au devant de l'issue qu'il voulait s'ouvrir, et il échappa par miracle aux débris pleuvant autour de lui ; les chiens , qui aboyaient à l'intérieur en accens si furieux et si lamentables, furent réduits au silence par l'explosion ; deux avaient été lancés morts , avec le fer tordu , le bois brisé et la pierre calcinée ; le troisième , mutilé et sanglant , bondit en hurlant contre le premier qui s'avançait , et il fallut que plusieurs coups de dague et de lance déhvrassentde ce terrible assaillant le moine déjà terrassé , mais encore protégé par son masque contre les morsures ; celui-ci se redressa avec rage , le cou et les mains en sang , et posa un pied sur le ventre du chien expirant.
— Je vais en quête de ma cruelle , dit-il à Salazard ; mon bon compagnon , je te mercie de ton secours et n'en veux pour moi davantage ; tire
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cependant où tu as le mieux affaire , et avise à ne rien perdre de l'héritage de mon frère de La Roche : en cette bienheureuse nuit , je te fais beau seigneur et puissant de Barbezieux.
Ambroise , en prononçant cet arrêt fatal avec un ricanement que sa tête de loup rendait plus sauvage , se fit jour à travers les soldats qui obstruaient la porte , leur ordonna de ne pas le suivre, et avant que ceux-ci fussent revenus de la terreur superstitieuse que leur inspirait ce chef inconnu , il avait disparu dans l'escalier.
—Mes jolis Cottereaux, dit Salazard à sa bande, je vous baille licence de courre la ville à votre profit , cependant que j'occuperai le chàtel avec dix d'entre vous : ne tuez que les hommes , forcez toutes femmes , soyez sobres en buverie , ou ne buvez que pour vous désaltérer , ne vous lassez de prendre et ne demeurez en arrière au son de la trompette; ne cessez de crier : Tue et A sac l pour épouvanter les gens , ains ne boutez le feu nulle part , sur la vie. Dieu vous doint joyeuse et riche chasse ! *
Les Gottereaux, qui cédaient à regret le pillagedu château , furent consolés par l'idée que le butin fait dans Barbezieux leur appartiendrait sans partage , et ils se dispersèrent par les rues avec d'atroces clameurs , agitant leurs torches et leurs épées , pénétrant dans les maisons , et se livrant à
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tous les excès qui signalaient alors la prise d'une ville. Les dix hommes que Wolmuster avait désignés pour escorter Salazard et lui prêter mainforte dans l'invasion du château , n'eurent qu'à se montrer et à décocher quelques traits contre les archers qui paraissaient aux créneaux, moins pour se défendre que pour voir quelle chance de salut leur restait; ces archers, peu nombreux et déconcertés avant le combat, cherchèrent une retraite dans les casemates et dans la chapelle , où les cierges avaient été allumés pour l'office des morts ; quelques valets , pages et domestiques du château payèrent de leur vie les efforts isolés qu'ils tendaient d'étage en étage , sans savoir si d'autres imitaient leur dévouement inutile : ils crurent résister à des Anglais , et puisèrent, dans la haine nationale , un courage auquel il ne manqua que d'être guidé, le capitaine du château ayant été tué des premiers dans son lit; enfin , ils succombèrent en braves , couvrant de leurs corps et baignant de leur sang le seuil de leur maître qui devait être mort ou à l'agonie , puisqu'il n'était pas à leur tête : on jeta les cadavres roulant sur les degrés , on enfonça la porte.
Ce fut un spectacle inattendu et imposant, lorsque cette porte tomba parmi des éclaboussures de sang et de cervelle : au milieu de la chambre, un vieillard absolument nu, les cheveux blancs
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épars , les paupières fermées comme un somnambule , debout dans une singulière contraction de tous les membres , brandissait un crucifix comme une hache d'armes , tandis qu'au fond , devant un autel de deuil paré et illuminé , un chapelain à genoux priait. Salazard, à qui Ambroise avait annoncé la mort du sire de La Rochefoucault , recula presque à la pensée que le défunt s'était ranimé exprès pour sauver Barbezieux , et il regarda avec une sorte de crainte l'arme divine qu'on lui opposait ; mais un de ses soldats fut moins retenu par le prestige funèbre et rehgieux de ce chétif adversaire : il s'approcha sans daigner se servir de son couteau contre un vieillard nu et désarmé; le crucifix d'argent que celui-ci avait levé d'une main convulsive descendit comme l'éclair de la foudre sur le front de l'imprudent aggresseur, et le fracassa ; ce fut le dernier fait d'armes du vieux capitaine , qui , entouré , renversé et garrotté presque aussitôt , n'eut pas la douleur de voir que ce n'étaient pas des Anglais ; il soupira et ne se plaignit pas.
— Quel es-tu , vieil homme ? lui demanda Salazard, qui ne pouvait se convaincre par ses yeux que le père d'Ambroise fût encore vivant : dis vrai , sur ta vie !
— Ne connais-tu pas le sire de La Rochefoucault , qui trépasse ? reprit fièrement l'agonisant;
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si tu avais barbe grise au menton , tu m'aurais jà rencontré par les champs ; mais advienne que mon fils Jean de La Roche , qui est bien vaillant capitaine, te trouve à la revanche, conte -lui comme je suis mort.
— Têtedieu! messire, vous n'êtes jà inhumé ; donc enseignez-moi où sont vos trésors desquels on dit merveille , et je promets foison de messes pour votre âme ?
— Fi ! le vilain qui est de la langue de France et qui tient le parti des Anglais , reprit le vieux Guy ; garde-toi d'être pris, car les Français reniés n'ont pas la vie sauve.
— Ce sont frivoles propos , interrompit Salazard à qui le rouge montait au visage , de passer pour un Anglais; vous répondez noir à blanc, monseigneur, et il n'est pas heure de parlementer longuement , je vous jure. Or , de bon vouloir et sans contrainte, abandonnez vos grands biens, sinon j'userai de violence.
— Par Saint Imas , pillards déshonnêtes , s'écria le moribond que la colère semblait raviver , je n'ai souci de ma rançon que rejette la mort , et ne donnerais pour ce un fétu. Honte et vitupère aux gens d'armes qui ne combattent que pour le gain ! Dites seulement si ma ville est forcée et prise sans remède !
— Ville et château sont en ma puissance , beau
sire ; c'est pourquoi je vous somme de déclarer votre avoir, monnaie, orfèvrerie et joyaux. Ferez ou fercz-vous pas?
— Non , voire je m'abstiendrai de te répondre, d'autant que tu n'es gentilhomme pour ainsi maltraiter mon âge et mon nom : je meurs chagrin d'être défait par ennemi trop indigne, et à ma dernière heure , je te requiers d'avertir mon bienaimé fils de La Roche qu'il ait à me venger de ton injure! Ores, adieu.
— Par ta damnation ! je m'en vais brasser pour ledit de La Roche une rare et copieuse vengeance ; car si à ce coup tu ne nommes tes trésors, si tu ne paies rançon de toutes tes chevances , je veux que tu sois torturé comme M. saint Laurent dessus son gril , et géhenne comme seras tantôt à l'enfer et plus encore !
Le sire de La Rochefoucault , dont la poitrine se soulevait en exhalant le râle de la mort , demeura immobile, les mâchoires serrées et les jambes raides ; il ne témoignait pas même par un geste qu'il eût égard aux menaces , sans cesse plus horribles, que vomissait le chef des routiers, pour lui arracher son secret.
— Parle Sacré-Sang, s'écria Salazard qui perdit l'espérance de réussir parla persuasion , nous verrons si tu es mort ou vif et si ta langue ne se déliera point.
Il saisit avec les tenailles deux tisons fumans de la cheminée, et les plaça lui-même sous la plante des pieds déjà froids du mourant , qui ne fit aucun mouvement, quoique les Gottereaux, avec le soufflet et de leur haleine , excitassent à l'envi les charbons ardens qui s'enflammèrent ; pas un cri, pas un mot.
— Dieu me damne ! monseigneur, disait Salazard avec une ironie féroce, vous ne jouerez longtemps le mort de la sorte , et vous m'invoquerez à composition.
— De prqfundis clamaui ad te , Domine j Domine , exaiidi vocem meam I psalmodia d'une voix forte et assurée maître Griffon qui , en présence des souffrances de son maître, se sentit transporté d'horreur et surmonta ses craintes pour offrir au patient des secours religieux , les seuls qu'il eût en son pouvoir.
— Qui est ce jongleur qui chante vêpres? dit Salazard en riant. Bien , compère , apprends à ton seigneur que l'aide de tous les saints ne lui vaudrait ici une bouchée de soupe ! Certes il fera confession de sa montjoie , ou je ne sais ce que c'est que passionner les chrétiens : arraisonne-le un petit , qu'il ne s'obstine davantage !
— Fiant aures tuœ intendentes in vocem deprecationis meœ, reprit le chapelain qui oubliait son propre péril , dans la ferveur de son ministère.
— Écoute, sire de La Rochefoucault , dit Salazard étonné de cette constance à souffrir : je n'eus onc cette dureté envers un vieil et noble seigneur, comme tu es , et je te supplie , au privé nom de messire ton fils , que tu cesses tes tourmens en in'avouant le lieu où gît ta montjoie ; est-ce pas assez longue angoisse ?
— Si iniquitates observaris, Domine, Domine^ quis sustinehit , continua Griffon d'un accent solennel qui tenait les routiers en respect.
— Çà , maître jargon neur , trêve à cette musique , dit Salazard en allant vers le chapelain ; es-tu pas son argentier , d'aventure ? Possible auras-tu moins de fermeté et de discrétion? entends ce que je veux : ton seigneur possède de grosses sommes et foison de belle vaisselle, ce diton ; où est sa trésorerie ?
— Sustinuit anima mea inverho ejits ; spera\>it anima mea in Domino, répondit Griffon qui, dans son trouble, supprima le verset précédent.
Salazard avait porté la main à sa miséricorde , pour montrer à ce psalmiste qu'un verset latin n'était pas une réponse convenable ; mais il fut distrait du chapelain , qui acheva tranquillement le De profiindis, par un mouvement subit que l'avarice plutôt que la douleur arrachait au mourant. Le sire de La Rochefoucault avait supporté, sans proférer une plainte , l'atroce brûlure qui » ao.
avait rôti l'épiderme et péoétrait jusqu'à l'os : il est vrai que les glaces de la mort amortissaient les angoisses de ce supplice ; les Cottereaux eux-mêmes pâlissaient devant cet héroïsme ; mais pendant qu'une odeur nauséabonde de chair grillée infectait la chambre , le patient ne fut sensible qu'à la vapeur du bois charbonné; la flamme des tisons se communiquait au plancher et s'élevait comme d'un bûcher autour des chevilles du malheureux vieillard : son agonie fut empoisonnée par l'inquiétude de perdre le fruit de sa douloureuse obstination; il avait eu le courage de dissimuler ses souffrances inouïes, il ne put dissimuler la crainte qui le torturait ; il se souleva malgré ses liens , il rouvrit les yeux et s'efforça d'éteindre avec son ventre , avec ses pieds ne formant qu'une plaie vive, avec sa langue même, le feu qui gagnait l'asile de son trésor. Cet effort extraordinaire épuisa ce qui lui restait de vie ; il se tordit avec une telle vigueur que les cordes rompirent; il essaya encore d'étouffer dans ses mains cette flamme qui rendait sa mort plus affreuse , puis il expira.
— Dieu ait son âme ! s'écria en riant Salazard qui avait suivi d'un œil pétillant chaque mouvement de cette pantomime terminée par le repos de la tombe ; j'ai trouvé le Saint-Gréal, à savoir la montjoie de feu messire de La Rochefoucault ! Salazard saisit les jambes de ce corps encore
tiède et le traîna contre le mur comme il eût fait d'un vieux meuble, pendant que par son ordre les Cottereaux arrêtaient les progrès des flammes que le moribond avait cherché à combattre ; Salazard revint à la place noircie par le feu, examina les interstices du parquet , frappa de son houseau revêtu de lames de fer mobiles , interrogea le plancher avec la hampe d'une lance, et sourit d'entendre un écho argentin répondre sourdement aux coups : avant d'employer la hache qui se fut émoussée sur les madriers de chêne brodés de têtes de clous, que les pas avaient usées et polies, il s'adressa de nouveau , mais en silence , au cadavre , qu'il visita pour découvrir une clef dans ces mains serrées comme des étaux; en froissant la paroi d'une boiserie , il sentit un obstacle saillant qui se rencontrait au joint de son épaulière et de sa cuirasse : il lui sembla qu'un bras invisible l'empêchait de poursuivre ces outrages sacrilèges sur un mort , il pâlit et se retourna pour regarder en face une apparition du ciel ou de l'enfer ; mais il ne vit rien qu'une clef dans la serrure, cette clef , dont il supposait l'existence , et que le hasard ne lui offrait qu'après le martyre d'un vieillard; son seul remords fut d'avoir perdu à la chercher un temps précieux pour eu faire usage ; il la tourna vivement , et frémit d'une joie cupide , quand la bascule chassa dans un nuage
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de poussière l'immense couvercle qui s'élevait en grondant aux yeux des brigands ébahis. Leur surprise muette augmenta et se changea en cris d'admiration à l'aspect éblouissant des trésors étalés devant eux : les uns pleuraient , les autres se signaient dans l'ivresse de cette merveilleuse découverte. Salazard calculait de l'œil ce qu'il faudrait d'heures et de bras pour emporter le butin que les plus impatiens entamaient déjà , qui s'emparaient de grands vases d'argent, qui ornaient leurs doigts de pierreries , qui s'en allaient courbés sous des sacs d'écus d'or ; Salazard courut se poster à la porte de la chambre et ne permit à personne de sortir les mains pleines , avant cette allocution :
— Sangdieu ! mauvais linfards , cuidez-vous à mes dépens vous enrichir? Rien ne vous serait ni trop chaud ni trop pesant; mais je fais serment que le fin premier qui robera la moindre bague , n'en profitera guère , car il sera tôt accroché aux créneaux : maître Wolmuster , ayez l'œil et la main à cet ordre ! Maintenant , mes mignons , dépêchez-vous de mettre la montjoie eb quelque chariot à bœufs , pour l'emmener à sauveté et la répartir entre chacun qui fut de la prise,
— Oh ! les belles dragées et friandes épices ! s'écria Goguelu qui parut tout barbouillé de vin. Notre bon sire nous a , en cette plaisante nuit
de janvier, octroyé de bien plaisantes étrennes ! La clarté des torches et des cierges était effacée par des lueurs rouges que projetaient les hautes fenêtres sur cette scène de pillage qui ne fut pas du moins ensanglantée. Salazard se délectait au bruissement de l'or et de l'argent que les Cottereaux remuaient avec des regards avides et des murmures envieux, sans oser détourner une pièce de monnaie. Cependant l'incendie désolait la ville en proie à toutes les horreurs de la licence soldatesque.
SHAPZTHSS Z.
Reviens, amy : trop longue est ta demeure ; Elle mefaict avoir peine et doulour.
Mon esperit le demande à toute heure : Reviens, amy : trop longue est ta demeure. Car il n'est nul , fors toi qui me secueure Ne secourra, jusques à ton retour.
Reviens , amy : trop longue est ta demeure : Elle me faict avoir peine et doulour.
Jean Fboissard , poésies.
CVulbcmcut.
Jeanne Sanglier , chez qui la lassitude du corps avait succédé à l'agitation morale , s'était endormie bientôt d'un sommeil profond , mais turbulent , durant lequel recommençait sans cesse sa lutte corps à corps avec Ambroise : elle se roulait d'un bord à l'autre de sa couche et jetait des cris étouffés quoiqu'elle ne s'éveillât pas. Les premières rumeurs de l'invasion des Cottereaux , les
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aboiemens des chiens , et les gémissemens de la porte battue en brèche , ne la tirèrent pas de sa pénible léthargie , et arrivèrent à son esprit en sons confus , qui se mêlaient à ses rêves plus noirs et plus accablans : c'était toujours son ami Jean de la Roche percé de coups et défiguré, ou bien harcelé par des bêtes féroces , ou bien se débattant au milieu des eaux , ou bien vaincu et râlant sous le pied de son adversaire, et toujours la figure lubrique et railleuse du moine se montrait dans le lointain, s'approchait, s'approchait encore , jusqu'à ce que son haleine infectât la sienne; alors, frissonnante et glacée, elle fuyait, en criant , le spectre qui la suivait pas à pas , qui l'enveloppait d'une horrible étreinte , qui pesait sur elle à lui ôter la respiration ; elle croyait rendre l'âme , mais son supplice se renouvelait dans
un nouveau cauchemar Enfin le fracas de la
porte qui sautait en l'air , la réveilla en sursaut, brisée , haletante , terrifiée : elle était en songe au pouvoir d'Ambroise !
Elle resta droite sur son séant , dans la position où elle s'était trouvée à son réveil : les draps et les couvertures pendaient hors de son lit , sa chemise ouverte avait glissé de ses épaules et laissait sa gorge nue , ses cheveux épars n'étaient plus captivés dans les plis d'une coiffure nocturne , et une de ses jambes reployée sous elle avait écarté le
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voile léger qui couvrait les beautés les plus secrètes de son corps , les formes les plus arrondies et la peau la plus satinée. Elle eût rougi de sa nudité involontaire , si elle avait eu le loisir de s'en apercevoir; mais, l'œil fixe, la bouche béante , l'oreille tendue, le seiq bondissant, elle écoutait avec la pensée que le malade l'avait appelée ; elle distingua des voix , des pas , des coups, des cris, des bruits d'armes qui s'entrechoquaient ; puis entre tout ce tumulte qui remplissait la ville et le château, elle entendit une voix qui la glaça de terreur, et elle n'entendit plus rien que cette voix résonnant seule à ses oreilles. Tout-à-coup une marche rapide monta du bas de l'escalier , s'avança dans les corridors , retentit de plus en plus près. Jeanne voulut se lever , s'enfuir , elle n'en eut pas la force ; elle ne put qu'étendre les mains en avant pour repousser la terrible vision qu'elle redoutait; les pas devenaient plus distincts et plus pressés, le frôlement des habits de laine contre les murs, et le souffle d'une respiration entrecoupée , prenaient des accens formidables pour cette pauvre fille succombant à l'effroi : c'était lui !
La porte ne s'ouvrait pas pourtant, et on était passé ; Jeanne respirait enfin , lorsque la tapisserie qui couvrait l'entrée de son oratoire grinça sur les anneaux, et le reflet jaune de la lampe
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enfermée dans l'ivoire transparent , éclaira une tête de loup appartenant à un corps d'homme. Jeanne fut presque rassurée en croyant n'avoir à craindre qu'un être surnaturel, démon ou loupgarou; mais le rire jubilant qui éclata derrière ce masque de bête , raviva toutes ses angoisses , et l'horreur qu'elle éprouva fut si foudroyante qu'elle tomba évanouie sur le lit , sans pouvoir tirer de son gosier une prière , une exclamation de désespoir ; cette défaillance ne dura qu'un moment , mais c'en fut assez pour la livrer à la discrétion de son ennemi, qui s'était arrêté dans l'enivrement : à l'aspect des trésors mystérieux que sa vue profane possédait déjà , il réfléchit qu'il devait se réserver les moyens de jouir plus long-temps de ce bien incomparable, qu'il n'avait pas acheté trop cher au prix de la ruine d'une ville entière , et il entortilla dans les draps la malheureuse Jeanne qui ne revint à elle que pour se voir indignement garrottée ; cependant elle espérait encore, puisque Ambroise ne s'était pas encore nommé , et cette tête de loup lui causait moins de dégoût que le visage du moine.
— Mon doux seigneur Jésus , ayez pitié de ma grande misère ! dit-elle en n'attendant son salut que du ciel. Ma très-benoîte Vierge mère de Dieu, soyez-moi favorable !
L'homme au museau de loup répondit par un