I. La livre turque vaut environ 23 ir
De guerre las il se décida à l'expédier à Constantinople. Pendant quatorze ans l'on ne put parvenir à savoir ce qu'était devenu le précieux monument. Ce n'est que tout récemment que sa présence a été signalée (i) au musée impérial de Tchinili- Kieuchk. Il est singulier qu'il ait échappé jusqu'à ce jour à l'attention des nombreux archéologues qui ont été à même d'étudier le Musée de Sainte-Irène et de Tchinili- Kieuchk.
J'avais fait mon deuil de la stèle du Temple, lorsque, à peine arrivé à Constantinople, je reçus, d'un mien ami de Jérusalem, une nouvelle inattendue (2) . Un Arabe chrétien de la Ville Sainte nommé Martin Boulos, que j'avais employé dans mes négociations infructueuses pour obtenir des possesseurs musulmans l'autorisa-
1 . M, Mordtmann. Zeitscimjï des deulschen Paîaesiifta-VereinSf VII, cahier 2, p. 119.
2, Lettre du 8 octobre 1871.
tion d'enlever le monument, étaît venu le trouver le 30 septembre. Il lui apportait la copie grossière de quelques lettres grecques gravées, disait-il, sur une pierre tout à fait pareille à l'autre, et maçonnée, comme elle, dans le mur d'une maison arabe. Il se faisait fort de l'enlever et de me la faire obtenir moyennant une somme honnête.
La .chose n^était pas, à priori y aussi invraisemblable qu'on pourrait le croire.
Nous savons, en effet, de source certaine, par Flavius Josèphe, que le texte de la loi prohibitive édictée par Hérode était gravé en plusieurs exemplaires, non seulement en grec, mais aussi en latin.
Une série de stèles identiques à celle découverte par moi, jalonnaient de place en place l'enceinte sacrée du Temple dont elles étaient chargées d'interdire l'accès aux païens.
Ce pouvait donc être, à la rigueur, un duplicata authentique que Martin Boulos avait déniché.
Néanmoins, la découverte presque si-
multanée de ces deux sœurs jumelles était, il faut l'avouer, une coïncidence bien bizarre.
De plus je savais que Martin Boulos était, de son métier, tailleur de pierres ou, comme nous disons ici, marbrier; qu'il avait plusieurs fois gravé des épitaphes sur des dalles tombales pour le cimetière de Jérusalem. Enfin, je connaissais par expérience le fond qu'on pouvait faire sur sa moralité et j'avais la conviction qu'il m'avait trahi dans l'affaire même où je m'étais servi de lui comme intermédiaire.
Je soupçonnai aussitôt une fraude doublée d'une tentative de chantage. Je m'empressai d'écrire à mon correspondant pour lui ouvrir les yeux, tout en lui recommandant de laisser notre homme s'enferrer à fond.
Le drôle revint à la charge.
Après la copie, il apporta l'estampage de la pierre.
Alors commence une comédie qui n'a pas duré moins de trois mois avant d'aboutir au dénouement prévu, et qui ne
manque pas de détaik amusants. J'étais tenu régulièrement au courant par mon correspondant (i). Ce sont, d'abord, des difficultés de toute sorte pour laisser voir le prétendu original qui se trouvait dans une maison adjacente à celle où j'avais découvert la stèle. On redoute d'éveiller encore une fois l'attention du gouverneur.
Craintes et exigences du propriétaire.
Intervention decompères musulmans, etc.
Le tout accompagné, bien entendu, de demandes incessantes d'argent pour désintéresser celui-ci, acheter le silence de celuilà, etc.
Le 24 novembre mon correspondant obtient enfin d'être mené à l'endroit où gît le trésor.
Il est introduit avec mille précautions, à cinq heures du matin, dans une petite écurie obscure où logeait un âne. Maître
I . Lettres des 8 et 2 3 octobre ; 2 1 et 24 novembre ; I" décembre 1 871 ; 2 janvier 1872.
Aliboron, vigilant comme les oies du Capitole se met à braire et menace de dénoncer aux voisins la présence des visiteurs qui marchent à pas de loup . Terreur des assistants. On fait taire le malencontreux animal en lui tirant la queue^ recette infallible, paraît-il, pour fermer la bouche aux ânes bavards.
L'alerte passée, Ton montre à mon correspondant la fameuse pierre encastrée dans une des parois de l'écurie et en partie dégagée. Elle était placée exactement dans la même position que l'autre, c'està-dire les lignes s'enfonçant verticalement danslesol. On n'est pas plus consciencieux.
Qiielques jours après cette petite mise en scène qui semblait avoir produit l'effet voulu, Martin Boulos^ jugeant l'affaire à point, réussissait à enlever la pierre et l'apportait triomphalement à mon correspondant.
C'est alors qu'eut lieu un véritable coup de théâtre.
Mon correspondant lui dit vertement son fait. Martin Boulos fut obligé de con-
fesser son péché et s'en alla la tête basse, abandonnant sa prétendue stèle entre les mains de celui qu'il avait voulu duper. Il en fut pour sa courte honte , trop heureux d'en être quitte à si bon marché.
Lorsque je revins à Jérusalem en 1873, je trouvai la stèle de Martin Boulos déposée au couvent franciscain de Saint-Sauveur, et j'en pris une photographie à titre de curiosité.
En voici la reproduction. (Voir la planche n® i.)
La fausse stèle a sensiblement les mêmes dimensions que la stèle originale. Seulement l'imposteur a choisi, pour plus de commodité, un calcaire moins dur.
L'inscription est copiée ligne à ligne et lettre à lettre. Mais le lapicide moderne a commis de nombreuses erreurs, soit en confondant une lettre avec une autre, soit en liant entre eux des caractères séparés, soit en laissant des blancs dans les régions trop frustes pour être déchiffrées par lui.
Pour faciliter cette comparaison, je
donne ci-dessous la transcription exacte de rinscription authentique :
MHOENAAAAOrENHEIZnO
PEYE20AIENTO2TOYnE
PITOIEPONTPY0AKTOYKAI
nEPIBOAOYOlAANAH
OGHEAYTniAITlOIEI
TAIAIATOEZAKOAOY
0€IN0ANATON(1)
i.Cest-à-dire : «Que nul étranger ne pénètre à l'intérieur du tryphaktos (balustrade) et de l'enceinte (périboîe) qui sont autour du hiéron (esplanade du Temple). Celui qui s'y ferait prendre s'exposerait à la mort par sa propre faute. »
FAUSSE INSCRIPTION GRECaUE DE SELWAN
La fausse stèle du Temple ne tarda pas à avoir son pendant.
Je relève dans mon carnet de 1871 la note suivante, prise avant mon départ pour Constantinople et qui prouve que Martin Boulos était déjà occupé à préparer ses panneaux:
« Martin m'a dît qu'un homme de Selwân avait trouvé dans le village (i) une pierre écrite à moitié enfouie, dont deux lignes seulement dépassaient. »
Je quittai Jérusalem sans avoir eu le loisir de vérifier ce dire que je n'avais, à ce moment, aucune raison de suspecter.