DE LA BIBLE
Le Detitéi'onome de M. Shapira , offert au British Muséum.
ÉCTDÈMENT, M. Shapira joue de malheur avec le moabite.
Je ne me doutais guères que, dix ans plus tard, je le retrouverais sur ma route avec un document d'une portée autrement considérable que celle de tout ce que nous venons de voir.
Les poteries moabites sont jeux d'enfants à côté de ce que l'avenir nous réservait.
Dans le courant du mois de juillet 1883, la presse anglaise commença à mener grand bruit au sujet d'une mirifique trouvaille.
Il s'agissait des fragments d'un manuscrit de la Bible qui ne tardèrent pas à exciter un intérêt extraordinaire par l'âge extrêmement reculé auquel ils préten-
daient; à s'en fier aux apparences paléographiques, ils n'auraient pas eu moins de vingt sept à vingt-huit siècles d'existence.
Us étaient, en effet, disait-on, écrits en caractères moabites, identiques à ceux de la stèle de Mésa, dont la date, comme je l'ai dit plus haut, peut être fixée avecrertitude aux environs de Tan 896 avant notre ère.
Cette précieuse et vénérable relique venait d'être apportée à Londres pour être soumise ^au jugement des savants de la Grande-Bretagne.
La découverte d'un pareil document eût été, il faut l'avouer, d'une importance hors ligne, qui- pouvait justifier dans une certaine mesure et l'émotion du public anglais, provoquée et entretenue par le fracas de la presse, et le prix fabuleux d'un million de livres sterling demandé par l'heureux possesseur de ce trésor, dont je n'appris le nom que plus tard.
La question était seulement de savoir si ces fragments étaient authentiques.
Dès le I®' août, dans une lettre que j'a-
dressaîs à notre ministre de Tinstruction publique, pour lui signaler un fait qui intéressait à un si haut degré les études sémitiques, je faisais à ce sujet des réserves expresses (i). Il ne sera pas inutile de les reproduire ici :
« l'ai cependant, disais-je, des raisons particulières pour tenir ce document en suspicion jusqu'à plus ample examen. Il se pourrait qu'il eût la même origine que ces nombreuses imitations frauduleuses auxquelles la découverte de la stèle de Mésa a donné naissance à diverses reprises, et qu'il fût proche parent des poteries pseudo-moabites acquises, il y a quelques années, par l'empereur d'Allemagne, poteries dont j'aî réussi à établir l'absolue apocryphicité.»
L'événement a pleinement confirmé mes doutes.
Chargé, par un arrêté ministériel en date du 7 août suivant, d'une mission
I. Ct. ce que dit à ce sujet le Temps du 3 août, d'après les indications empruntées à cette lettre.
spéciale à l'effet d'aller examiner à Londres le document suspect, j'ai eu la satisfaction non seulement de prouver d'une façon irréfragable la fausseté de ces fragments autour desquels on avait fait un bruit si peu mérité, mais de découvrir avec la dernière certitude le procédé même employé par le faussaire pour les fabriquer.
C'est le résultat de cette enquête que je vais essayer d'exposer ici.
Je suis heureux de saisir cette occasion pour faire justice des attaques inqualifiables dirigées contre moi par une partie de la presse anglaise, qui a systématiquement dénaturé mon rôle dans cette aj9faire, afin de donner le change à l'opinion et de dégager plus facilement la responsabilité de certaines personnes qui s'y sont trouvées engagées.
Il me suffira, pour rétablir la vérité des faits, de relater, dans l'ordre même où ils se sont produits, les divers incidents de cette histoire, qui ne manque pas de certains côtés piquants.
J'arrivai à Londres le mercredi 1 5 août, au moment où l'émotion du public avait atteint son paroxysme.
Chaque jour, les feuilles anglaises étaient pleines de nouveaux détails sur ces merveilleuses reliques.
Les transcriptions, les traductions, les commentaires allaient leur train.
Le Times et VAthemetim pour ne parler que des organes les plus sérieux, leur ouvraient leurs colonnes toutes grandes.
Les reporters assiégeaient le British* Muséum, où les fragments étaient déposés, pour obtenir des informations
La foule se pressait autour de la vitrine où quelques spécimens venaient d'être solennellement exposés à sa curiosité, au milieu de la salie dite Grenville Library.
[Kings library). Le premier ministre.
M. Gladstone, était venu en personne les honorer de sa visite quelque temps auparavant.
Je me rendis tout d'abord au siège de la Société du Palestine Exploration Fund, où les fragments avaient été présentés en premier lieu dans le courant de juillet. Là, on m'informa qu'ils avaient été transportés dès le commencement du mois d'août au British Museam. Ils y étaient depuis ce temps soumis officiellement à l'examen du Révérend Dr CD. Ginsburg, hébraïsant distingué.
Celui-ci communiquait au public, au jour le jour, par la voie du Times (i), le résultat de ses déchiffrements, qui produisaient une sensation croissante.
Je me transportai sur-le-champ, au British Muséum, où mon savant ami, le Dr S. Birch, conservateur des antiquités orientales, m'apprit que les firagments étaient déposés au département des manuscrits, à qui l'acquisition était proposée.