‹ Les fraudes archéologiques en Palestine: suivies de quelques monuments phéniciens apocryphesChapitre 37 sur 67 · Cf. le Times, à partir du 3 août · texte numérisé non relu

Cf. le Times, à partir du 3 août

II voulut bien m*y conduire lui-même et me présenta au Dr Ginsburg, que je trouvai en train de poursuivre ses laborieuses études sur les fragments, en compagnie de leur possesseur. -

Ce possesseur n'était autre que notre vieille connaissance M. Shapira, devenu, depuis" ses dernières prouesses, citoyen prussien.

Le, seul fait de l'intervention de M. Shapira en cette affaire ne pouvait que confirmer Timpression de défiance que j'avais éprouvée, et qu'avaient dû éprouver comme moi beaucoup de savants à la seule annonce de cette trouvaille invraisemblable. C'était déjà une forte présomp* tion morale. Mais je devais en faire abstraction et, me renfermant dans l'examen intrinsèque du document, demander à ce document seul les preuves de son origine vraie ou fausse.

Je fus reçu avec une froideur marquée.

J'exposai au Dr Ginsburg l'objet de ma mission, en présence du Dr Birch.

Je lui expliquai que j'étais venu pour étu-

dier de près un document dont on avait saisi l'opinion publique et qui, dès lors, appartenait à la discussion générale. Voulant dissiper toute inquiétude de sa part au sujet de la priorité de publication d'un texte auquel il paraissait attacher une importance considérable et dont il avait déjà livré à la publicité, depuis une douzaine de jours , des traductions étendues , je lui dis :

Que je me proposais de me borner à Texamen des conditions matérielles et extérieures des fragments ;

Qu'il me suffirait de les avoir tous sous les yeux pendant une heure seulement]

Que je les inspecterais exclusivement à ce point de vue extrinsèque, et cela, en sa présence même^ et en présence du possesseur, si celui-ci l'exigeait ;

Que j'étais prêt, enfin, à prendre l'engagement de m'abstenir d'étudier le texte proprement dit et de publier quoique ce fût sur le contenu même des fragments.

Le Dr Ginsburg, qui avait bien voulu me laisser jeter un coup d'œil pendant

quelques minutes sur deux ou trois des fragments placés entre ses mains, m'ajourna, après quelque hésitation, au surlendemain pour un plus ample examen.

Il se ravisa cependant presque aussitôt et, finalement, réserva sa liberté sur le point de savoir si les fi^agments pouvaient ou non m'être communiqués. Il fut convenu en dernière analyse que j'aurais une réponse définitive à cet égard le surlendemain vendredi.

Force me fiit donc de patienter pendant deux jours. J'avais fait cependant sur les fragments, un instant entrevus par moi, certaines constatations matérielles qui devaient me conduire, comme on le verra tout à l'heure, à la découverte de la vérité.

J'employai la journée du jeudi à me mettre un peu au courant de ce que la presse anglaise avait publié sur la question et, notamment, à prendre connaissance des traductions, transcriptions et commentaires que le Dr Ginsburg avait successivement donnés dans le Times du 8 août et dans VAthmaum du 1 1 , et qui avaient fait une si grande impression sur le public (i).

Voici d'abord quelques détails sur la matière, la forme, l'aspect, le contenu et la provenance de ces fragments.

Ils consistent en quinze ou seize bandes de cuir étroites, d'environ trois pouces anglais et demi de largeur, et d'une longueur

I. Ces communications ont été ultérieuirement continuées dans le Times du 17, VAtbenaum du 18 et le Times du 22 août.

variable (six à sept pouces, disent les articles de journaux). L'un d'eux, mesuré par moi approximativement, m'a paru avoir 63 centimètres de longueur et entre 8 et 9 centimètres de largeur.

Le cuir, noirci^ fripé, déchiré, troué, a un aspect de vétusté qui peut faire une certaine illusion.

Le texte est écrit d'un seul côté , à Tencre et au qalaniy en colonnes verticales de dix et douze lignes. Ces colonnes sont au nombre de quarante.

L'écriture est menue, serrée, assez mal alignée, très peu visible sur plusieurs fragments et comme effacée par le temps.

L'on a dû, paraît-il, recourir à des réactifs, notamment à des lavages à l'alcool, pour la raviver et la rendre plus lisible.

Les caractères sont, comme je l'ai dit plus haut, identiques aux caractères de la stèle de Mesa, qui constitue un spécimen authentiquedel'alphabet hébreu archaïque des premières années du ix® siècle avant notre ère.

Le texte reproduit , en double , des

extraits du Deutéronome , y compris le Décalogue, avec des variantes de fantaisie dont il ne vaut vraiment pas la peine de discuter la nature et la portée si le manuscrit est bien, comme je suis à même de le prouver, l'œuvre toute récente d'un impudent faussaire.

Les deux rédactions diffèrent quelque peu entre elles et semblent avoir été écrites par deux mains distinctes.

Selon le dire de M. Shapira, ces bandes de cuir auraient été découvertes, il y a déjà de longues années, par un Bédouin, dans une caverne des environs de l'antique Aroer , près du wadi Modjeb , le fleuve Amon de la Bible, qui formait la limite nord du pays de Moab, de l'autre côté du Jourdain, c'est-à-dire dans la région occupée par la tribu Israélite de Ruben.

Elles étaient, assure-t-on, soigneusement enveloppées dans des linges noirâtres et embaumées à la mode égyptienne, ce qui expliquerait la conservation du cuir, conservation tant soit peu surprenante, en dépit du dicton anglais populaire: Nothing

like leather^ « il n'y a rien comme le cuir. » C'est vers 1878 que M. Shapiracn aurait appris l'existence entre les mains de ce Bédouin, qui les avait gardées comme talisman ; il les aurait acquises par l'intermédiaire d'un cheikh à qui ce talisman n*a pas porté bonheur. En effet, le pauvre diable serait mort, paraît-il, quelque temps après.

C'est vraiment fâcheux, car son témoignage eût été d'un certain prix.

^'(ôM"''

Le vendredi 17 août, je retournai au British Muséum, pour chercher la réponse promise, et mon éminent ami M. Newton, conservateur des antiquités grecques et romaines, voulut bien me conduire chez M. Bond, principal librarian ou directeur du British Muséum.

M. Bond me déclara qu'il ne pouvait à son grand regret, me donner communication des fragments, leur possesseur, M. Shapira , s'y refusant formellement.

Je dois avouer que cette fin de non-recevoir ne laissa pas que de me surprendre.

Je pensais que mes études sur la stèle de Mésa, mes révélations décisive^ sur la fraude des poteries moabites de Berlin, mes travaux sur Tépigraphie sémitique en général, la marque même de confiance dont m'avait honoré notre ministre de

Tinstruction publique en me chargeant de cette mission, m'attribuaient quelque compétence dans la question et me donnaient quelque titre à y intervenir. J'espérais qu'on voudrait bien me faire la faveur, accordée à d'autres savants et à de hauts personnages, de me communiquer un document sur lequel on avait bruyamment appelé l'attention générale, et dont l'administration du British Muséum n'hésitait pas à exposer publiquement des spécimens.

Il paraît que je me trompais.

Cependant il n'y avait rien à objecter.

Le possesseur, dont on m'opposait la volonté, était libre d'agir comme bon lui semblait. C'était son droit strict.

Je me bornai à prendre acte de cette exclusion significative qui, je dois le dire, pouvait déjà prêter, à elle seule, à une interprétation peu favorable.

Il ne faut pas oublier, en effet que c'est ce même M. Shapira qui avait vendu à l'Allemagne les fausses poteries moabites, et que c'est précisément la personne qui

en avait découvert et établi l'apocryphicité dont il récusait le jugement dans le cas présent.

L'on pourrait se demander seulement pourquoi le Dr Ginsburg et l'administration du British Muséum ont cru pouvoir se prêter à une pareille récusation.

Il ne m'appartient pas de répondre à cette délicate question.

Cela est d'autant plus étrange que dans YAthenaum du 1 1 août, le Dr Ginsburg faisait lui-même formellement appel au jugement des savants compétents et les adjurait de ne pas se laisser aller to anystrong opinion avant d'avoir examiné les fragments eux-mêmes, disant que cet examen était dû to fair criticism and to M. Shapira.

Il est vrai que dans le numéro suivant, du i8 août 1883, alors que mon arrivée à Londres était mentionnée par les journaux anglais, et postérieurement à mon entrevue avec le Dr Ginsburg, YAthcfueum, dans un entrefilet anonyme, retirait cette invitation. La Revue critique ayant exprimé le désir que ces documents fussent soumis

« au contrôle d autres savants compétents et notamment à celui des savants français qui, en matière d'épigraphie et de paléographie sémitiques, jouissent en Europe d'une incontestable autorité », VAthenaum déclarait, avec une fermeté trahissant une inspiration officieuse, que « jusqu'à ce que le Dr Ginsburg eût fait son rapport, il serait impossible de laisser examiner les fragments à d'autres savants et que le vœu de la Revue critique ne serait pas réalisé. »

En face d'un tel parti pris, le but de ma mission devenait singulièrement difficile à atteindre. Bien que ma conviction intime fût absolument formée, je désespérais presque d'arriver à une démonstration catégorique et objective de la vérité.

Je ne perdis cependant pas courage, et je me mis immédiatement à l'œuvre avec les maigres éléments d'information qui restaient à ma disposition :

1° L'inspection sommaire de deux ou trois fragments que le Dr Ginsburg avait bien voulu me laisser manier pendant quelques minutes lors de notre première et unique entrevue ;

2° L'examen de deux firagments exposés

dans une vitrine du British Muséum, vitrine profonde , déplorablement éclairée et difficilement abordable, vu la foule de curieux qui affluait autour de ces vénérables fragments signalés quotidiennement à l'attention publique par la presse anglaise et par les communications à sensation du Dr Ginsburg.

Je consacrai deux journées à cette tâche ingrate, celles du vendredi et du samedi, et j'eus la satisfaction d'arriver, malgré tout, à un résultat décisif, complètement inespéré.

Dès le vendredi, j'étais en mesure non seulement d'affirmer que le manuscrit était faux, mais de reconstituer rigoureusement, pièces en main, le procédé môme employé pour le fabriquer.

Cette démonstration radicale et matérielle avait sur toute autre considération, plus ou moins directe, l'avantage de couper court à toute discussion concernant la teneur môme du document, et de rendre superflues les inductions controversables laborieusement tirées de la critique philo-

logique et paléographique d'un texte que Ton a traité avec les honneurs immérités d'une exégèse en règle (i).

Ce genre de démonstration était, en outre, de nature à être facilement saisi par le premier venu et, par conséquent, plus propre qu'aucun autre à guérir le public d'illusions imprudemment provoquées.

Voici ce qui s'est passé. Le faussaire a tout simplement pris pour base de sa supercherie un ou plusieurs de ces grands rouleaux rituels de synagogue, en cuir, contenant un texte biblique en caractères hébreux carrés (2), probablement le texte

1 . Le lecteur désireux d'avoir des détails sur le contenu de ces textes apocryphes, en trouvera la transcription et la traduction in-extenso dans la brochure de M. Guthe intitulée : Fragmente einer Lederlmjidschrift enthaîtend ^ose's Rede an die Kinder Israël et publiée peu après ma démonstration.

2. Je rappellerai qu'on nomme caractères hébreux carrés l'écriture hébraïque moderne, par opposition aux caractères archaïques de forme phénicienne, qui se retrouvent sur les sicles juifs, sur les gemmes gravées et dans quelques rares textes lapidaires.

du Pentateuque, et pouvant remonter à deux ou trois siècles.

M. Shapira, soit dit en passant, doit bien connaître ces rouleaux^ car il en a vendu dans le temps à des bibliothèques d'Angleterre, et aussi, je crois, d'Allemagne, divers exemplaires provenant des synagogues de Judée et du Yemen.

Je dois môme ici relater un petit incident dont je laisse aux lecteurs le soin de tirer la conclusion.

En même temps que son manuscrit moabite, M. Shapira avait apporté à Londres des rouleaux de synagogue identiques à ceux dont je parle et en avait aussi proposé, dans des prix apparemment plus doux, Tacquisition au British Muséum, qui, d'ailleurs, en possède déjà plusieurs échantillons.

Vendredi, 17 août^ les rouleaux de M. Shapira étaient encore entre les mains de M. Scott, du département des manuscrits, pour être examinés.

Le lendemain, samedi, mes révélations et le rôle essentiel que les rouleaux de

s)'nagogue y jouaient étant devenus de notoriété publique, M. Shapira reprenait subitement ses propres rouleaux, disant qu'il avait changé d'avis et quil ne voulait plus les vendre.

Je poursuis maintenant mon explication des opérations exécutées par le faussaire sur le rouleau ou les rouleaux de synagogue qu'il a utilisés pour sa fraude.

Il en a découpé la marge, probablement la marge inférieure^ celle qui lui offrait la surface vide la plus large.

Ces rognures lui ont fourni des bandes de cuir étroites, des sortes de lanières, offrant un aspect de vétusté relative qui a pu être encore augmenté par des procédés chimiques appropriés. Le cuir a été saucé dans de l'huile, du bitume et autres ingrédients.

Sur ces bandes de cuir, le faussaire, qui était certainement familier avec l'hébreu, a transcrit à l'encre et au qalam (i)

Page 1