‹ Les fraudes archéologiques en Palestine: suivies de quelques monuments phéniciens apocryphesChapitre 38 sur 67 · I. Le qalam est le roseau, taillé comme nos · texte numérisé non relu

I. Le qalam est le roseau, taillé comme nos

en se servant de l'alphabet de la stèle de Mesa telle qu'elle figure dans mes publications et en y introduisant des variantes plus ou moins ingénieuses, les passages du Deutéronome que le Dr Ginsburg a déchiffrés et traduits avec une science et une patience dignes d'un meilleur emploi.

Le faussaire pensait bien avoir pris toutes ses précautions.

Mais Ton ne songe pas à tout.

n a oublié un tout petit détail qui me sert aujourd'hui à le confondre.

Il a laissé subsister sur la matière première, qu'il croyait vierge de toute marque suspecte^ des traces révélatrices qui m'ont armé contre lui d'un témoignage écrasant.

Ce qui m'a mis sur la piste, c'est l'existence constatée par moi à première vue, sur les fragments qu'il m'avait été permis de manier pendant quelques minutes, d'une particularité en apparence insigni-

plumes d'oie, dont on se sert et dont on s'est toujours servi en Orient pour écrire. Cf le mot caîamus.

fiante, maïs qui m'avait fort intrigué de prime-abord.

J'ai dit que l'écriture moabite est disposée sur ces bandes de cuir en colonnes verticales contenant chacune de dix à douze lignes.

Ces colonnes sont séparées par des plis verticaux coupant transversalement les bandes à des intervalles sensiblement égaux. Or, à droite et à gauche de chacun de ces plis, j'avais observé deux traits linéaires verticaux, tracés au poinçon ou plutôt, à la pointe du canif, comme des indications de lignes marginales.

Le faussaire n'a pas fait attention à ces traits extrêmement fins qui ont rayé et pour ainsi dire incisé le cuir d'une façon presque invisible, mais indélébile.

Ses lignes de caractères moabites, au lieu d'être limitées à leurs extrémités par ce tracé, qui doit avoir cependant sa raison d'être, n'en tiennent nul compte.

Tantôt elles le dépassent, tantôt elles restent en deçà, soit à leur commencement, soit à leur fin.

Le faussaire s'est visiblement guidé, non sur ces lignes marginales tracées verticalement, qu'il n'a pas vues ou qu'il a négligées, mais d'après les plis intermédiaires si nettement marqués sur le cuir des bandes.

L'on comprendra mieux cette disposition, qui est la base même de ma démonstration, si Ton veut bien se reporter dès à présent à la partie B de la planche ci- jointe (n** i8), reproduisant d'une façon un peu schématique, mais suffisamment exacte, l'aspect d'une de ces bandes.

vn

Si maintenant nous comparons ces bandes suspectes à l'un des rouleaux de synagogue dont je parlais plus haut, la raison de cette singularité nous sera immédiatement révélée.

Ces rouleaux consistent en grandes pièces de cuir carrées (généralement du cuir de mouton), cousues bout à bout et formant une énorme bande qui peut atteindre trente et quarante mètres de longueur, sur soixante centimètres, et plus, de largeur.

Ils ne sont écrits que d'un côté. Le recto seul du cuir est préparé pour recevoir l'écriture ; le verso est laissé à l'état brut.

Le texte du Pentateuque y est disposé d'une façon continue, en colonnes parai-

lèles jtrès régulières (i), qui comptent parfois une cinquantaine de lignes parfaitement calibrées.

En haut, est réservée une marge horizontale, et en bas une autre marge également horizontale, qui régnent Tune et l'autre tout le long. du rouleau.

Par exemple, sur un de ces rouleaux appartenant aux collections du British Muséum et provenant de Hébron (2), cette marge inférieure a, une hauteur uniforme de huit centimètres.

Les colonnes du texte, séparées par des intervalles qui, sur le rouleau que je prends comme point de comparaison, mesurent environ quatre centimètres de largeur, sont réglées au poinçon ou à la pointe

1. Ces colonnes d'écriture sont appelée en hébreu delatôt, littéralement portes , ou, plus exactement, l'ati/fli/jc, battants de porte,

2. N» 1460 ou 1453 ^u catalogue. Il y a, dans mes notes une confusion, du reste sans importance, entre les numéros respectifs de ces deux rouleaux provenant, l'un de Hébron, l'autre de Sanaa (Arabie), qui m'ont été communiqués sur ma demande et m'ont servi à établir ma démonstration.

du canif (i); les lignes horizontales sur lesquelles s'alignent les caractères hébreux carrés sont limitées, à droite et à gauche, par deux grandes lignes verticales également tracées à la pointe sèche.

Ces lignes verticales, qui sont de véritables filets marginauXy comparables à ceux qui séparent les colonnes de nos journaux, dépassent constamment la première et la dernière ligne horizontale des colonnes et se prolongent dans le champ des marges supérieures et inférieures : tantôt elles s'arrêtent un peu avant les bords du rouleau, tantôt elles les atteignent.

Ce n'est pas tout. Entre chaque colonne le cuir forme un pli vertical qui va du haut en bas du rouleau.

Ce sont ces bouts de lignes verticales, tracées à la pointe et débordant dans les marges, que nous retrouvons, avec les plis caractéristiques qui les séparent, sur les bandes longues et étroites que le faus-

I. Probablement le canif même dont le scribe se servait pour tailler le roseau ou qaîam avec lequel il écrivait.

saîre a découpées dans la marge inférieure d'un ou de plusieurs de ces rouleaux et où il a ensuite écrit ses caractères moabites.

Il y a plus. J'ai dit que les grandes pièces de cuir des rouleaux de synagogue étaient cousues bout à bout. Or parmi les bandes soi-disant moabites qu'il m'a été donné d'entrevoir, j'en ai aperçu au moins une où cette couture existe encore.

Enfin, l'on remarque que, dans les bandes pseudo-moabites, Tun des deux bords, soit le supérieur, soit l'inférieur, est frangé et déchiqueté : c'est le bord inférieur, primitif et usé, du rouleau qui a fourni au faussaire sa matière première; le bord opposé est, au contraire, tranché à vif avec un canif ou des ciseaux : c'est le résultat de la résection moderne pratiquée par le faussaire immédiatement audessous de la dernière ligne des colonnes du texte en hébreu carré.

Il suffit de prendre la bande suspecte et de la juxtaposer ou, mieux encore, de la superposer à la marge inférieure d'un de

ces rouleaux de synagogue, pour que la fraude saute aux y eux.

Il m'était interdit, par suite du refus que j'avais essuyé, de procéder matériellement à cette confrontation concluante.

Mais il est aisé d'y suppléer théoriquement.

Que l'on veuille bien jeter un coup d'oeil sur la planche n« 1 8 et l'on se rendra immédiatement compte de la genèse du prétendu Deutéronome moabite.

Sur le rouleau, l'on observera :

La disposition générale du texte en caractères hébreux carrés, distribué en colonnes parallèles;

La couture qui joint les pièces de cuir ;

Les filets de marge verticaux qui limitent la justification des colonnes et débordent dans les marges supérieure et inférieure, la marge inférieure étant plus large que la supérieure;

Les plis du cuir entre chaque colonne ;

Les bords supérieur et inférieur du rouleau, firangés irrégulièrement.

Sur la bande, Ion observera :

La disposition du texte moabite en co-«

lonnes séparées par des plis, et la coïacidence absolue de la bande et du rouleau, qui peuvent être exactement repérés quant à la couture, aux plis et aux filets verticaux.

L'on voit, en outre, que les lignes de caractères moabites ont une justification plus large que les lignes du rouleau :

c'est parce qu'elles empiètent sur ces filets extrêmement déliés qui ont échappé à l'attention du faussaire.

Enfin, l'on notera que le bord supérieur de la bande excisée par le faussaire est coupé nettement, tandis que le bord inférieur, identique au bord primitif du rouleau générateur, est, comme lui, firangé irrégulièrement.

Cette figuration graphique parle aux yeux et me dispense de plus amples commentaires.

Rien de plus facile que d'opérer, si l'on en a la fantaisie, la vérification expérimentale des faits que j'avance. Que l'on me donne un rouleau de synagogue vieux de deux ou trois siècles, avec la faculté de tailler en plein cuir à ma guise ; je me

charge d'en tirer des bandes de tout point semblables aux bandes moabites, et d'y transcrire, pour peu que Ton y tienne, le texte du Lévitique, par exemple, qui fera un digne pendant au Deutéronome de M. Shapira et aura sur lui l'avantage de coûter un peu moins cher.

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Il eût été intéressant, bien que ce soit à peu près superflu après une pareille évidence, de pousser les constatations plus loin. Il ne me fut pas alors donné de le faire, on sait pour quelles raisons. Je dus me contenter de recommander aux savants plus^favorisés que moi de s'attacher notamment aux points suivants :

i"* Voir, si par hasard, il ne resterait pas, à la partie inférieure (i) des bandes, des traces de queues de caractères carrés, c'est-à-dire modernes, surtout pour les lettres finales qui, comme Ton sait, des* cendent au-dessous de la ligne normale et

I . J'entends par là le bord tranché par le faussaire. Certaines bandes semblent avoir été retournées par lui le haut en bas lorsqu'il y a transcrit son texte moabite.

ont pu être, par mégarde, coupées parle faussaire;

2° Voir si le verso du cuir ne diffère pas matériellement d'aspect du recto et n'a pas été laissé à Tétat brut comme sur les rouleaux de synagogue ;

3"* Vérifier la nature du cuir et surtout le fil de la couture; voir, ce qui est facile, si la couture n'est pas antérieure à V excision de la bande qui a dtl couper la couture elUr même;

4° Prendre la hauteur maxima (i) générale permettant de déterminer la largeur de la marge primitive du rouleau, ou des rouleaux, dont s'est servi le faussaire.

Il serait bien désirable de savoir si le faussaire a complètement sacrifié le rouleau, ou les rouleaux qui lui ont fourni les rognures sur lesquelles il se proposait de faire sa transcription moabite.

Assurément, il eût été d'une prudence

I. Les deux bords ne sont pas toujours dun parallélisme rigoureux.

élémentaire de détruire les rouleaux ainsi mutilés et de faire disparaître ce corpus delicti compromettant.

Cependant, le texte hébreu étant, somme toute, demeuré intact après Tablation de la marge, et ces rouleaux ayant une certaine valeur marchande, il ne serait pas impossible, bien que ce fût une spéculation fort dangereuse, que le faussaire ait été tenté d'en tirer également parti et de faire ainsi d'une pierre deux coups. Si jamais l'on rencontre, dans les collections publiques ou privées, quelque rouleau de synagogue aux marges rognées. Ton fera bien de voir si, par hasard, les bandes moabites de M. Shapiranes'y ajusteraient pas.

L*on obtiendrait alors, en quelque sorte la souche et son coupon.

J'avais jéussi à faire la lumière complète sur une question qui tenait de l'autre côté de la Manche l'opinion publique en suspens depuis plus de trois semaines; à percer à jour une fraude grossière, qui ne supportait pas un instant l'examen et n'aurait pas dû être prise une seule minute au sérieux.

Ma conviction était formée. Mais mon rôle ne devait pas se borner là.

Il me restait à éclairer sans retard cette opinion publique aveuglée par des communications inconsidérées et surexcitée par la passion religieuse ; à faire prompte justice d'une mystification dont la prolongation menaçait de jeter finalement un discrédit immérité sur des études de Tordre le plus élevé, accessibles seulement au petit nombre.

Le premier devoir d'un savant est de faire la police de la science et de la débarrasser au plus vite de telles impostures ; car elles ne peuvent que la compromettre aux yeux des profanes, qui après plusieurs déboires de ce genre, en arrivent à englober dans le même scepticisme le vrai et le faux, à tenir en suspicion les faits les plus avérés et les monuments les moins douteux.

N'ai-je pas entendu soutenir autour de moi, à Londres, que si le manuscrit Shapira était faux, la stèle de Mesa et l'inscription de l'aqueduc de Siloé, c'est-àdire les pages les plus précieuses et les plus authentiques de l'épigraphie sémitique, devaient être également fausses ?

C'est évidemment ce sentiment supérieur des véritables intérêts de la science qui avait déterminé le ministre de l'instruction publique à me confier la tâche ingrate d'aller examiner un document sur Toriginalité duquel il n'y avait, d'avance, aucune illusion à se faî:re. Une fois en possession des preuves que j'étais venu cher-

cher, je crus répondre à cette intention en désabusant immédiatement le public par la voie de la presse. .

Le i8 août, j'adressai kïeditor du Times qui Taccueillit avec une courtoisie parfaite et la publia le 21, une longue lettre contenant en substance les révélations consignées plus haut. Cette lettre fut suivie de la publication, dans le numéro du 25 août, d'un diagramme justificatif, analogue au dessin donné plus haut, par lequel je rendais la fraude sensible atix yeux les plus inexpérimentés.

Mon premier soin avait été d'ailleurs, de faire part de mes conclusions motivées aux divers fonctionnaires du British Muséum avec lesquels je suis en relations d'études et d'amitié.

Elles leur semblèrent tout à fait pror bantes et décisives. L'on me permettra même de citer à ce sujet le mot caractéristique que m'adressa l'un des plus éminents d'entre eux, faisant une allusion spirituelle aux difficultés particulières que j'avais dû surmonter pour arriver à la cons-

tatation de la vérité : « Vous pouvez dire maintenant : Vent y non vidiy vici ».

Dès le lundi 20 août, les spécimens du manuscrit avaient disparu de la vitrine du British Muséum, où ils n'auraient jamais dû être exposés.

Six jours aprèSy le 27 août, le Times publiait un court rapport officiel du Dr Ginsburg, daté du 22, c'est-à-dire du lendemain de la publication de ma première lettre.

Dans l'intervalle, le Dr Ginsburg avait encore fait paraître dans le Times (i) un fragment de sa traduction. Ce fut le dernier.-

Cette fois, le Dr Ginsburg se prononçait catégoriquement pour l'inauthencité du manuscrit qu'il étudiait depuis vingt jours, et dont il avait pris la peine de publier la traduction complète au fur et à mesure de ses déchiffrements.

L'on se demandera peut-être pourquoi lé savant hébraïsant n'avait pas commencé

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