‹ Les fraudes archéologiques en Palestine: suivies de quelques monuments phéniciens apocryphesChapitre 64 sur 67 · Vol. XVII, 4° cahier, p. $43, n° 10 (cf. pi. III · texte numérisé non relu

Vol. XVII, 4° cahier, p. $43, n° 10 (cf. pi. III

NTiD.TnnS, lecture inadmissible. Le caractère que M. Euting prend pour un guimel est certainement un phé, et celui quil prend pour un daleth, est non moins certainement un rech.

Nous avons vu tout à l'heure que Levy de Breslau, assure en 1869 4^^ 1^ scarabée n'existe pas au British Muséum.

Ce fait mérite quelque explication.

Je tiens du savant conservateur des antiquités orientales du British Muséum, le Dr S. Birch, que le scarabée a été égaré pendant de longues années.

L'on ne savait ce qu'il était devenu.

Ce n'est qu'à une date relativement récente qu'il a été retrouvé par l'un des conservateurs, M. Franks, dans des suites auxquelles il n'appartenait pas.

C'est probablement pendant cette période que Levy, ayant pris des informations, a cru que le monument ne faisait pas partie du British Muséum.

L'on en conservait cependant au Musée une ancienne empreinte à la cire d'Es-

pagne. Celte empreinte existe encore, et c'est elle apparemment qui a permis à plusieurs savants qui se sont occupés du scarabée, de l'attribuer avec raison au British Muséum.

Il est regrettable que l'on ne puisse pas fixer avec précision la date de cette disparition. C'est peut-être elle, en effet, qui a facilité la grave méprise de Fauteur du catalogue du Louvre, et qui a pu même suggérer au faussaire Tidée première de sa supercherie.

En tout cas, il y a un rapprochement dont on ne saurait manquer d'être frappé.

L'intaille du Musée impérial et royal de Vienne^ dont j'ai démontré plus haut la fausseté, est copiée d'après un original authentique, pubUé successivement par Gori et par Kopp; or. c'est exactement [le cas du scarabée faux du Louvre. L'original d'où il dérive est reproduit à la fois dans les ouvrages de Gori et de Kopp ; à quelques pages seulement de distance, l'ouvrage de Kopp

donne les gravures dfes prototypes de Tintaille apocryphe de Vienne et du scarabée faux du Louvre. L'on est autorisé à en induire que c'est à cette double source que les auteurs de ces deux fraudes ont pu puiser leurs éléments dWormation, et que ces faussaires ne sont peut-être qu'une seule et même personne. Nous allons être justement ramenés du côté de l'Autriche par un incident imprévu qui formera le dernier épisode de ce petit historique.

Il y a en archéologie de singuliers hasards et des rencontres vraiment curieuses.

Sept ans après que j'étais arrivé à établir la fausseté du scarabée phénicien du Louvre, il me tombait entre les mains, de la façon la plus inattendue, un monument qui présente avec lui d'étroites affinités.

Au mois de mai 18S3 , mon ami, M. E.

Senart, de l'Institut, me soumit l'empreinte d'une pierre fine montée en bijou, sur laquelle étaient gravés des caractères inconnus dont on désirait avoir l'explication.

J'y jetai un coup d'œil et je n'y distinguai d'abord , au milieu d'arabesques , que quelques signes bizarres, ayant l'aspect de lettres de fantaisie dont il n'y avait rien à tirer.

Un examen plus approfondi ne tarda pas à me faire revenir sur cette première impression.

Quel ne fut pas mon étonnement quand je finis par reconnaître dans cette légende énigmatique la reproduction de la légende gravée sur les scarabées du British Muséum et du Louvre ! Naturellement ma curiosité fut piquée au vif par cette constatation invraisemblable.

Ce bijou devenait un élément essentiel du problème qui m'avait occupé depuis si longtemps.

Je demandai aussitôt à M. Senart, qui s'empressa de me les fournir, les renseignements qu'il était possible de se procurer sur l'origine de cet objet.

Ils se réduisent malheureusement à peu de chose.

Le bijou dans lequel est monté la gemme en question est un bracelet d'or. C'est un bijou de famille appartenant actuellement à Mlle ***, qui a bien voulu, sur la demande de M. Senart, le mettre à ma disposition et m'autoriser à le publier.

J'en donne, ci-dessous, un dessin partiel reproduisant exactement la pierre, à la grandeur de l'original,

La pierre est une cornaline rouge, taillée en octogone allongé, pkte, avec les bords rabattus en biseau.

mv m

N" 28, Bracelet appanenant à Mlle «**.

Dans une sorte de cartouche central, entouré de traits imitant les caractères arabes, mais qui sont, je crois, de simples arabesques, est gravée la légende proprement dite. Elle se compose de huit caractères.

Il suffit de la comparer signe à signe avec celle de nos scarabées pour voir qu'elle lui est identique.

Seulement les caractères sont raides, étroits, beaucoup plus allongés, comme étirés.

De plus, ils offrent quelques anomalies.

Ainsi, le lamed a perdu son crochet, et est réduit à une simple barre verticale ; le phé a sa tête complètement bouclée et prend tout à fait en cet état la forme du rech qui le suit, etc. . . Valeph hors de ligne, de Tinscription originale, n'a pas été reproduit, comme on devait bien s'y attendre.

En examinant minutieusement le bracelet, je remarquai^ derrière la monture de la pierre, une courte inscription en allemand, gravée sur lor même, en caractères très fins et très petits :

12*"^ Màr'^ 8}8 12 3/4'fn.

C'est évidemment une 'date : 12 mars i8j8 , 12 3l4^\ probablement d'après ce qui m'a été dit, la date et l'heure d'un événement de famille concernant une des personnes à qui le bracelet a appartenu. La première propriétaire était membre d'une grande famille magyare qui porte un nom illustre. L'on ignore à quel moment ce bijou

est entré dans la famille. Selon une information qu'il est impossible de préciser, il aurait été donné autrefois par un pacha turc.

L'on peut au moins retenir de cette indication que la pierre existait déjà en 1838.

Qu'est-ce qui a pu guider le lapicide dans le choix de cette épigraphe ?

Je ne serais pas surpris qu'il lait empruntée soit au volume des Mines de V Orient cité précédemment, volume qui a été imprimé à Vienne en 180^^, soit à l'ouvrage de Kopp, paru vingt ans plus tard. Les anomalies caractéristiques des lettres de la légende se retrouvent dans les fac-similés des Mines de l'Orient et de la Palceographia critica. Il est vrai de dire que ces deux facsimilés dérivent eux-mêmes de celui de Tassie.

Nous nous trouvons donc encore ramenés par ces faits vers la région où nous avions été conduits, par d'autres considérations, à chercher l'origine du scarabée faux du Louvre, et vers l'époque où ce scarabée a dû y être introduit.

Reste maintenant à expliquer comment il se fait que ce soit précisément le scarabée du British Muséum, c'est-à-dire un monument déjà utilisé pour une supercherie par un lapicide peu scrupuleux, qui ait servi de modèle pour une reproduction peut-être innocente cette fois.

Est-ce là une pure coïncidence? Ne serait-ce pas le même lapicide qui aurait exécuté les deux 'reproductions, l'une partielle, l'autre intégrale, de ce monument depuis longtemps célèbre dans le monde des antiquaires, et aussi la fausse intaille du Musée de Vienne ?

Je dois cependant faire remarquer que la légende de la cornaline, malgré la déformation systématique qu'elle a subie par l'allongement exagéré des caractères, est incomparablement plus correcte et plus voisine de la légende originale que celle du scarabée faux du Louvre. De plus elle est gravée, non pas à l'endroit, comme sur celui-ci, mais à l'envers, c'est-à-dire de manière à fournir des empreintes dans le sens normal.

En tout cas, si je ne puis élucider ce dernier point, du reste secondaire, je crois avoir réussi à démontrer que le scarabée du Louvre est un monument absolument apocryphe et qui doit être définitivement banni de nos collections, au milieu desquelles il a trop longtemps fait tache.

t^/foVQpîv»

La démonstration qui précède, ayant fait de ma part l'objet d'une communication à l'Académie des Inscriptions et Belles- Lettres, a donné lieu à une réclamation que je ne puis passer sous silence.

M. Ledrain, conservateur-adjoint du département des Antiquités orientales au Musée du Louvre, a publié à ce sujet la note suivante (i) que je ne saurais laisser sans réponse :

« Il a été fait à l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres (séance du 4 avril 1884) une communication sur un scarabée du Louvre. Dans cette communication on a bien voulu nous apprendre que cet objet est faux. C'est un renseignement que nous

I . Revue d'AssyrioJogie et d'Archéologie orientale^ 1884. N» I, p. 38.

possédions depuis longtemps. Quand le département des Antiquités orientales a été créé, en 1881, le scarabée n'était pas dans les vitrines. Il en avait déjà été retiré par le département des Antiques. Ce sont des faits que connaissent tous ceux qui s'intéressent à cet objet. Demander qu'on le raye du catalogue est assez smgulier; attendu qu'il est marqué sur le catalogue de M. de Longpérier dont la dernière édition (1854), ^^t depuis longtemps épuisée. »

Le ton de cette note, les sous-entendus qu'elle contient, la doctrine finale qu'elle tend à faire prévaloir, me forcent à revenir sur la question et à rappeler certains faits, sur lesquels, par un sentiment de réserve que l'on comprendra, je n'avais pas crû devoir insister, me renfermant strictement dans les limites techniques du problème que je m'étais proposé de résoudre.

Le Louvre possédait en effet, depuis longtemps, avant même Tentrée de M. Ledrain au département des Antiqutés

orientales récemment créé (i), le « renseignement » que le monument était faux, et ce monument avait été retiré des vitrines.

Je dois confesser que j'étais même au nombre de « tous ceux qui, s'intéressant à cet objet, connaissaient ces faits. »

Et cela pour une assez bonne raison.

M. Ledrain, nouveau venu à la Conservation, paraît, en effet, ignorer un détail qu'il n'est peut-être pas inutile de faire connaître : c'est que c'est justement par moi que le « renseignement » a été fourni au Louvre, et que c'est à mon instigation que l'objet a été retiré des vitrines. . .

Je précise. C'est en novembre 1876, à la suite d'une visite au British Muséum, que j'ai constaté l'existence, dans cet établissement, de l'original du monument, très

I . Cette mesure, réclamée par les besoins de science, est la réalisation d'un projet soumis par moi plusieurs années auparavant au Ministère de rinsiruction Publique, et déposé dans les Archives des Musées. C'est grâce à la persévérance de M. de Ronchaud, directeur des Musées nationaux, qui dès l'oriçinc, s'était déclaré partisan résolu de mon idée, qu elle a pu enfin triompher des obstacles qui en ont trop longtemps retardé l'exécution.

connu des archéologues, dont le Louvi avait cru jusqu'à ce jour être possesseur i dont il n'avait en réalité qu'une grossièi contrefaçon.

Je rapportai, dès cette époque, pour pn céder à une confrontation, un moulaj du scarabée du British Muséum, que déposai au cabinet du Corpus inscripHonu semiiicarum comme pièce à conviction.

Mon premier soin fut d'avertir M. Hei zey, alors conservateur-adjoint du Must des Antiques (commencement de décembi 1876). Je communiquai également le n sultat de mes constatations à mon maîti M. Renan, et à M. de Longpérier lu mcme. Je dois dire que ce dernier ne î rendit pas à mes raisons et maintint l'ai thenticité du scarabée incriminé.

Cependant le scarabée continua de figi rer dans les vitrines du Louvre jusqu'à 4 février 1877. Ce jour là — j'ai pris noi exacte de la date sur mon carnet — j'ei occasion de faire part de mes doutes foi mels à M. Héron de Villefosse, aloi attaché à la conservation des Antiques, (

de lui en démontrer le bien fondé, corpus delicti en main. Cela se passait un samedi.

Le lendemain, ou le surlendemain, — je retournai au Louvre le mardi (i) — le scarabée avait disparu des vitrines pour n'y plus reparaître.

Par déférence ^our Tautorité de M. de Longpérier je n'avais pas cru devoir en ce moment faire publiquement la preuve de la fausseté du scarabée, l'exécution sommaire dont il avait été l'objet, sur ma dénonciation réitérée, donnant un commencement de satisfaction aux légitimes exigences de la science.

M. de Longpérier étant mort, et une seconde contrefaçon du scarabée original étant tombée depuis entre mes mains d'unefaçon assez inattendue, j'estimai qull y aurait avantage à saisir les savants et appeler un jugement définitif sur le monument en litige. C'est alors que je me décidai à publier une démonstration qui

I . L'on sait que le Louvre n'est pas ouvert au public le lundi.

pouvait d'un jour à l'autre être faite par quelque archéologue venu de l'étranger.

Le monument avait beau ne plus figurer matériellement dans les collections, il était bien et dûment enregistré dans le catalogue, et ce catalogue, tout « épuisé » qu'il est, n'en fait pas moins loi jusqu'à nouvel ordre. L'épuisement d'un livre n'a jamais que je sache, frappé de prescription son contenu. Tout savant, en vertu du catalogue dont on peut facilement encore se procurer des exemplaires, avait le droit de réclamer la production du n** 592 et de faire à son sujet telles observations critiques qu'il lui plairait.

Pour annuler un monument incorporé dans ces conditions à une collection publique, il ne suffit pas d'un retrait pur et simple, non motivé, comme celui que mes révélations confidentielles avaient déterminé. Il faut un jugement scientifique en bonne forme le déclarant faux et le rayant des catalogues et des inventaires.

Entré officiellement, il doit sortir officiellement.

C'est ce jugement indispensable que je me suis efforcé de provoquer. J'ai dressé l'acte d'accusation ; aux autorités compétentes de rendre un arrêt qui ne peut être, j'en ai la conviction, que conforme à mes conclusions. Tel est le terrain inattaquable sur lequel je me suis placé et j'entends me maintenir.

J'aurais assurément préféré, pour éviter démêler à cette affaire si simple en soi, des questions de personnes, ne pas me voir contraint à entrer dans ces complications.

Elles étaient nécessaires pour remettre en lumière la vérité obscurcie par la note émanant du conservateur-adjoint du département des Antiquités Orientales au Musée du Louvre, et pour montrer que la porte ouverte qu'on m'accuse d'avoir enfoncée, a été en réalité ouverte par moi.

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