‹ Les frères Chantemesse (volume 2)Chapitre 10 sur 23 · LES PROMENADES · texte numérisé non relu

LES PROMENADES

C'était cette heure de Taprès-diner où la belle société d'Arras venait respirer la fraîcheur sur tes promenades.

J'aime ces promenades des villes de province, ces masses abondantes de feuillage, qui gardent un grand caractère de solennité et de recueillement. Le terrain n'y est pas ménagé, le gazon y pousse comme il veut. Désertes dans la journée, on peut y venir rêver à Taise ; — Qà et là^ sur un banc de pierre, une femme coud, un enfant joue. Le soleil s'en donne à cœur joie au milieu de ce silence.

Arras a de vastes promenades, plantées de superbes tilleuls, et coupées par le Crinchon, la gaie rivière aux teinturiers.

Ces promenades ont simplement pour nom : les Promenades. On voit que les habitants ne se sont pas mis . en grands frais d'appellation.

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Abandonnées à de rares promeneurs pendant les heures de travail, — à des militaires désœuvrés et à des vieillards frileux, — elles s'animent aux approches du soir. Pour peu que la musique de la garnison s'y fasse entendre, la foule accourt, se presse sous les beaux arbres odorants.

Ce tableau était, surtout charmant à l'époque de notre récit; l'attrait du paysage s'augmentait de la variété et de la coquetterie des costumes. La verdure majestueuse s'accommodait de l'éclat papillonant des étoffes.

Or, vers six heures, un particulier, n'ayant pas souci de la foule, traversait rapidement les Promenades.

Il ne regardait personne et proférait quelques paroles à voix haute.

Cet homme suivait l'allée des Soupirs.

Arrivé au bout de cette allée, il se heurta contre un autre homme non moins empressé que lui, non moins agité, et qui venait de la porte des Capucins.

Deux exclamations retentirent en même temps.

— Lebel I

— Bria^son 1 ^

— Je te cherchais.

— J'allais au devant de toi.

— Si tu savais...

— Si tu pouvais te douter...

— Parlons chacun à notre tour.

— Soit. Commence.

Lebel, posant ses deux mains sur les deux bras de Briasson, lui dit :

— Sais-tu avec qui je viens de me rencontrer nez à nez, il n'y a qu'un instant?

— Non.

— Devine, cherche, suppose. Mais suppose Tinoul, cherche l'invraisemblable, devine l'incompréhensible.

LES FRÈRES GHANTEMESSE 125

•— Je suis un mauvais devin, répondit Briasson.

— Avec Damiens.

— Où cela?

— Dans cette allée.

— C'est impossible.

— Je m'attendais à cette réponse. C'est impossible, en effet, mais cela est vrai.

— Tu railles, Lebel?

— Plût au ciel I

— Damiens est en prison, dit Briasson, et bien en prison ; tu l'y as conduit toi-même.

— Il y était, il n'y est plus.

— Inexplicable I

•— A qui le dis-tu! murmura Lebel.

— Cependant, ton mandat, d'arrêt... reprit Briasson.

— Tu vois le cas qui en a été fait.

— Et ce commissaire?

— Ah! le traître! 11 me le paiera!

— Je suis sans inquiétude sous ce rapport, dit Briasson; mais Damiens...

— Eh bien ?

— Est-ce qu'il t'a, reconnu?

— Parbleu ! j'ai même surpris un sourire de triomphe sur ses lèvres.

Les deux hommes avaient marché jusqu'alors avec une rapidité parallèle.

Briasson s'arrêta.

— A présent, dit-il à Lebel, laisse-moi parler; c'est mon tour.

— Tu ne peux rien m'apprendre qui égale ce que je viens de te dire.

— Voilà ce qui te trompe.

— Je n'en crois rien, fit Lebel d'un air insouciant. -

l. ii*

— Lis ! dit Briasson en lui tendant un papier.

— Qu'est-ce que c'est que ça?

— La lettre de faire part du mariage de M^^' de Crespy.

— Ahl je t'ai défendu de prononcer ce nom-là.

— Lis, te dis-je.

— Non, fit Lebel durement.

— Alors, écoute...

Et sans avoir égard au mécontentement de son acolyte, Briasson entreprit la lecture du document suivant : a M°* de Crespy, veuve d'Armand-Jules de Crespy, écuyer, seigneur de Stenay et de Corbet, chevalier de l'ordre royal de Saint-Louis, a l'honneur de vous faire part du mariage de M"® Marie-Marthe de Crespy... »

— Assez I dit Lebel.

— « ... sa fille, avec M. le... »

— Je n'écoute rien.

— a ... avec M. le chevalier Pierre de Chantemesse... »

— Hein? dit Lebel dressant Toréille.

— a ... et vous invite à assister à la messe et à la bénédiction nuptiale qui auront lieu... »

— J'ai mal entendu. Le chevalier?...

— a ... qui auront lieu le mardi prochain, 24 du mois de juin courant, dans l'église de Saint-Nicolas-sur-les- Fossés-et-du-Vivier, leur paroisse. »

— Qu'est-ce que tu dis? fit Lebel impatienté.

— je ne dis pas, je lis, répliqua Briasson.

— Alors tu lis de travers.

— Je ne crois pas.

— Tu lis que M"* de Crespy épouse...

— Le chevalier de Chantemesse.

— Le comte?

LES FRÈRES GHAKTEMESSE Hl

— Non, le chevalier... C'est écrit..., regarde. Label lui arracha, plutôt qu'il ne lui prit, la lettre des

mains.

— C'est vrai, dit-il stupéfait.

— Qu'en penses-tu ? lui demanda Briasson.

— Je pense... je pense que c'est une erreur... ce ne peut être qu'une erreur.

— Je le pensais aussi, dit Briasson, et je suis allé aux informations.

— Eh bien?

— Eh bien ! rien de plus positif. Il parait que les deux familles s'étaient entendues pour faire revenir le chevalier de Paris, sans en avoir l'air. On lui avait fait croire au mariage de son frère, tandis qu'en réalité c'était le sien qu'on avait projeté. Le chevalier "& donné dans le panneau. Voilà toute l'histoire.

Lebel l'écoutait avidement.

— Ainsi ce n'est pas le comte de Chantemesse qui se marie?

— Encore une fois non.

— Tu en es bien sûr?

— Ohl

— Mais alors, s'écria bruyamment Lebel, du moment que ce n'est pas le comte, je redeviens libre de mes actions... Je ne suis lié qu'avec le comte de Chantemesse, moi.. /Je ne connais pas le chevalier, ou du moins le chevalier m'est tout à fait indifférent; il ne m'a pas sauvé la vie, je ne lui ai aucune obligation. Briasson!

— Mon cher patron?

— Briasson, mon ami, réjouissons-nous i

— Je ne demande pas mieux.

— Nous ne rentrerons pas à Paris l'œil morne et la tète baissée, comme tu le craignais.

128 LES FRÈRES GHANTEMESSE

— J'avoue que cette perspective me navrait et m'humiliait, dit Briasson ; on a son amour-propre comme un autre.

— Plus qu'un autre, morbleu I Je veux que la marquise de Pompadour me donne sa royale main à baiser I s'écria Lebel.

— Moi, je me contenterai d'une bonnète gratification.

— Accordé I

Les deux associés se seraient mis à sauter de joie s'ils n'avaient été entourés de promeneurs.

— Donc, nous rentrons en campagne à partir de demain, reprit Briasson.

— Que dis-tu, à partir de demain? A partir de ce soir, mon cherl Le mariage ne sera-t-il pas célébré mardi prochain?

— Oui.

— Quel jouf sommes-nous?

— Jeudi.

— 11 n'y a pas une minute à perdre pour l'empêcher, s'écria Lebel.

— L'empêcher? tu en parles bien à ton aise I As-tu un plan? dit Briasson.

— J'en ai plusieurs!

— C'est différent.

— Et d'abord regarde... Vois ces personnes qui passent sous les arbres, dit Lebel.

— Quelles sont-elles?

— Ne reconnais -tu pas M"* de Crespy avec sa mère?

— Et cette femme qui les accompagne?...

— Ou qui les escorte... une femme de chambre sans doute, dit Lebel.

Il faisait encore assez jour pour qu'on pût distinguer

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les promeneurs. Le soleil couchant trouait les fonds d'allées en y mettant sa poudre d'or. Et cette infraction aux habitudes des pâles horizons du Nord faisait s'attarder les Flamands sous les tilleuls. Le soleil est toujours le bienvenu dans tous les pays et chez tous les peuples. Les groupes se renouaient ; on convenait d'un tour ou deux de plus.

— M"* et M"' de Crespy viennent de la promenade, comme tout le monde, et rentrent probablement à leur hôtel, dit Briasson.

— Probablement... en passant toutefois par l'église, répliqua Lebel rêveur.

— Qui te fait supposer cela ?

— N'entends-tu pa^ le son des cloches?

— Je l'entends toute la journée; c'est une manie dans cette contrée... Pourquoi irait-on à l'église à pareille heure?

— Briasson, ton éducation religieuse a été fort négligée.

— Je l'avoue, je ne connais rien à tontes ces momeries.

— Ces momeries ^'appellent l'Office du soir, l'Angelus, le Salut...

•— Tu m'en diras tant !

Les deux drôles s'enfoncèrent à distance sur les traces des trois femmes...

Toute la société d'Arras, avons-nous dit, se trouvait cette après-diner-là aux Promenades. Il n'y avait rien d'étonnant à cela. Ce qui pourrait paraître plus surprenant, et ce que le hasard se charge de justifier volontiers, c'est que presque tous les principaux personnages de ce livre s'y trouvaient rassemblas à la même heure, comme s'ils s'y fussent donné rendez-vous.

C'était ainsi que, dans une allée moii^s fréquentée que

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les autres, on pouvait remarquer les frères Chantemesse, causant bras dessus bras dessous.

Il n'était plus reconnaissable, le chevalier Pierre de Chantemesse. Le changement physique avait suivi le changement moral. Il était redevenu beau, fier, souriant. Son regard était éclairé, sa parole était prompte.

— Si vous saviez, mon cher Hector, disait-il, comme mon cœur déborde de joie !

— Je le sais et je le vois, répondait le comte.

— Vous ne le savez pas encore assez I reprenait-il, et dire que c'est à vous que je dois cette transformation!

— Croyez- vous donc, Pierre, que je ne sois pas heureux de votre bonheur ?

— Marthe m'aime, je n'en saurais douter depuis la signature du contrat.

— Vous vous en doutiez bien un peu auparavant, dit le comte.

— Taisez-vous, Hector, ce n'est plus la même chose. Mais voyez donc comme il fait beau autour de nous, et comme tout le monde a l'air heureux I

— C'est que tout le monde se marie peut-être.

— Vous vous moquez de moi, dit le chevalier, et vous faites bien. On ne s'habitue pas du Jour au lendemain à tant de félicité ; c'est un pli à prendre. Pour le moment, j'en suis tout étourdi. Dites-moi, mon frère, c'est bien pour mardi, n'est-ce pas?

— Quoi?

— Mon mariage, parbleu I Est-ce qu'il y a autre chose au monde que mon mariage !

-*- C'est bien pour mardi, en effet, dit le comte de Chantemesse.

— Comme c'est long ! s'écria le chevalier. Croiriez-

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VOUS que d'ici là j'ai peur qu'il n'arrive quelque malheur?

— A qui?

— A elle, à moi, à quelqu'un de sa famille ou de la nôtre. Enfin j'ai de noirs pressentiments.

— Quelle idée ! dit le comte.

— Je ne vivrai pas d'ici à mardi.

Sur un autre point des Promenades, mais entièrement isolé, loin de la foule et des gens heureux, deux autres frères se faisaient leurs adieux.

Ils étaient humhles de vêtements et d'allures.

— Ainsi tu retournes à Saint-Omer, Joseph?

— Ma femme m'attends; elle doit être doublement inquiète, et pour toi et pour moi.

— Gela m'o^ige de te voir partir.

— Pars avec moi, François.

— Non.

— Il y aura un lit pour toi à la maison et une place à la table. Tu seras plus heureux qu'ici. Si tu veux, je t'apprendrai à peigner les laines. Mais non, il te faut autre chose, nous chercherons ensemble.

— Mon bon Joseph !

— J'ai parlé de toi au curé de Sainte-Marguerite, M. Fenès.

— Un janséniste, murmura Damiens.

— Qu'importe I il te veut du bien et saura te placer. Il y a aussi les religieux de la maison du Bon-Fils, à St- Yenant, qui pourraieut t'employer.

— Merci, Joseph; il faut que je reste encore quelque temps à Arras.

— Pourquoi ?

Damiens ne répondit pas.

— Les habitants y sont mauvais pour toi, continua Joseph; tu y as des ennemis.

— 0\l I oui.

— Tu ne trouveras pas facilemeut à le replacer.

— Je ue me replacerai pas non plus, dit Damiens.

— Alors, qu'est-ce qui peut te retenir?

— J'ai un devoir à remplir ici.

Le peigneur de laine secoua la tête avec tristesse.

— Tu as un secret, je le vois bien, et tu ne veux pas le partager avec moi. Je comprends cela; nous n'avons pas les mêmes idées. Tu as beaucoup voyagé. Moi^ je ne suis jamais sorti de ma province. Que suis-je auprès de toi?

— mon cher Joseph I s'écria Damiens cédant à son émotion; tu es celui qui m'aime et qui m'a rendu l'honneur! Je n'aurai pas assez de toute ma vie, pour te bénir et pour prier pour toi !

— Tu pries donc encore ?

— Quelquefois.

— Tant mieux ; je serai moins inquiet sur ton compte. . . car je ne te le cache pas, je te laisse à regret ici.

— Adieu, Joseph.

— Adieu donc, dit le peigneur de laine en soupirant ; mais avant de te quitter laisse -moi te laisser ce Uvr^ ^^ souvenir de moi.

Et il tira de sa poche un bouquin à tranche rouge/

— Qu'est-ce que c'est que cela, dit Damiens.

L'ouvrant, il lut sur la première page : Prières et Instructions chrétiennes.

— 11 y a des circonstances dans la vie où l'on a besoin de consolations et de conseils, dit Joseph ; promets-moi, dans ces circonstances-là, de lire quelques pages de ce livre.

— Je te le promets, répondit Damiens.

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— Adieu, François^t que Dieu te garde comme tu en as besoin !

— Adieu, Joseph, et que Dieu te rende heureux comme tu le mérites !

Les deux frères s'embrassèrent avec effusion.

Puis le peigneur de laine prit la route de Saint-Omer, non sans se retourner plusieurs fois pour dire encore adieu à son frère de l'œil et de la main.

Longtemps, et d'un air pensif, Damieus le regarda s'éloigner.

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GUBT-APBNS

M*"' de Crespy et sa fille, accompagnées de leur femme de chambre, étaient arrivées à l'église Saint-Nicolas-surles-Fossés-et-du-Yivier par une nuit presque complète.

Comme on Ta vu, elles y avaient été suivies par Lebel et Briasson.

Elles prirent leur place accoutumée, non loin de la chaire.

Derrière elles, les deux coquins durent subir l'office.

Lebel, rompu à toutes les hypocrisies, semblait en prendre son parti ; mais Briasson, nature plus triviale, dissimulait mal de fréquents bâillements.

— Tu t'ennuies, lui dit Lebel à demi-voix.

— Huml

— Va faire causer le sacristain ; il a cessé de sonner ses cloches, il doit avoir soif.

Briasson s'éclipsa.

LES FRËRB8 GHANTEMESSE 135

Seul, Lebel fit sa moisson d'observations.

Il observa que l'office terminé, — vers neuf heures environ, — un certain nombre de fidèles persistaient à s'attarder dans l'église.

Il observa que, malgré cette persistance et comme pour la combattre, le sacristain s'empressait de fermer la grande porte, la porte principale.

' Il observa qu'alors il ne restait plus, sur un des côtés de l'église, qu'une seule porte de sortie, petite, basse, et donnant sur une rue étroite, tout à fait propre à servir ses projets à lui, Lebel.

De jolis projets!

Ces observations, et plusieurs autres encore, il les réunit à celles que lui rapporta Briasson.

Il sut par lui que le confesseur de M"* de Crespy s'appelait l'abbé Morguin.

Il sut que M'^' de Crespy venait régulièrement tous les soirs, depuis quelque temps, à l'église Saint-Nicolas.

Cette recrudescence de dévotion n'avait rien que de fort naturel aux approches de son mariage.

Elle y venait ordinairement avec sa mère et avec sa femme de chambre, — quelquefois avec cette dernière seulement.

Il s'agissait pour Lebel d'empêcher un soir M™' de Crespy d'accompagner sa fille, — puis de faire en sorte que Marthe et la femme de chambre restassent les dernières dans l'église.

Elles seraient alors forcées, — la grande porte étant fermée, — de sortir par la porte de côté et de s'en retourner par la petite rue déserte.

Une fois là, cela allait tput seul.

Lebel ne remit pas plus tard qu'au lendemain l'exécution de ce plan.

Briasson fat chargé de découvrir dans les cabarets et autres mauvais lieux d'Arras trois ou quatre de ces drôles que l'argent trouve prêts à tout.

Une chaise de poste devait stationner dans la partie la plus obscure de la petite rue ; on prendrait le soin d'envelopper les roues avec du linge. Les i)ortières auraient des vitres en bois.

Il ne fallait pas que le postillon fût un homme trop scrupuleux; il était nécessaire de s'assurer à Tavance de son impassibilité.

Sur la route, un ordre du roi parfaitement en règle fermerait la bouche et les yeux aux indiscrets.

Les deux émissaires de la marquise de Pompadour n'eurent pas trop de vingt-quatre heures pour leurs préparatifs.

Lebel s'était informé du médecin de M°^* de Grespy.

Dans l'après-diner, celle-ci reçut le billet suivant, qu'elle n'avait aucune raison de croire apocryphe :

a Ma chère cliente,

« Ne sortez pas ce soir; il y a de malignes influences dans l'air.

a J'irai vous voir d'aussi bonne heure que cela me sera possible, pour vous entretenir d'un nouveau mode de traitement destiné à rendre toute sa netteté à votre appareil acoustique.

(( Je m'estimerais heureux si, par la même occasion, M. de Grespy voulait bien m'attendre en son hôtel. J'aurais également un mot à lui communiquer.

« Daignez, madame et chère cliente, agréer les hommages que dépose à vos pieds le plus dévoué de vos serviteurs.

a Docteur Amab|^ Ya^^rur. »

L]BS FHÈ^S CHANTSMEISSE 137

Se cette façon, les parents se trouvaient consignés chez eux.

Il n'y avait donc pas à craindre d'être dérangé de ce c6té-là.

Vers le soir, — toutes leurs mesures prises, — Lebel etBriasson s'acheminèrent vers l'église Saint-Nicolassur-les-Foss^s-et-du-Vivier avec une anxiété qu'ils ne cherchaient pas à se dissimuler l'un à l'autre.

M"* de ftespy viendrait-elle?

Quelij[ue obstacle imprévu ne surgirait-il pas au dernier moment ?

Lebel était vêtu d'une longue lévite noire, boutonnée, qui pouvait jusqu'à un certain point le faire prendre pour un ecclésiastique.

Tous les deux s'installèrent près de la grande porte, afin de mieux voir entrer les fidèles.

Un quart d'heure s'écoula, puis une demi-heure.

Les cloches cessèrent de sonner ; l'office commença. '

Hs désespéraient et regardaient d^à leur entreprise comme ajournée, lorsque M"* de Crespy arriva.

Elle était avec sa femme de chambre.

Elles allèrent à leur place, regards baissés, livre en main.

Est-il nécessaire de dire que l'office sembla plus que la veille d'une longueur mortelle à Lebel et Briasson?— Ce que c'est que le peu de foi !

Enfin, un amen sonore annonça la fin de la cérémonie. ^

Les prêtres défilèrent un à un devant l'autel, en s'in*clinant.

L'abbé Morguin venait le second.

Alors il y eut dans la nef un moment de calme profond. Personne ne voulait montrer d'empressement à s'en aller ; chacun restait à sa place pour une dernière

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prière, pour une dernière oraison. Toutes ces tètes silencieuses, prosternées sous l'idée divine, toutes ces mains jointes, tous ces genoux ployés, formaient un tableau vraiment imposant.

Peu à peu, cependant, il se fit un bruit de chaises remuées; ce fut le signal du départ. Des rangées entières s'écoulèrent à pas discrets.

Bientôt il ne resta plus qu'une trentaine de personnes.

Lorsque le vide se fut fait autour de M"" de Crespy et de sa (emme de chambre, Lebel se dirigea vers elles en feignant de venir de la sacristie.

— Mademoiselle, dit-il de cette voix respectueuse et étouffée propre aux gens d'église, l'abbé Morguin vous prie de vouloir bien l'attendre ici un instant.

Un peu étonnée, M"' de Crespy fit néanmoins avec la ^ète un signe de consentement.

Il se pouvait, en efiet, que son confesseur eût une communication à lui faire.

L'église continua de se vider lentement.

Au lieu d'une trentaine de personnes, il n'y en eut plus que douze environ, disséminées, immobiles.

Le sacristain ferma la grande porte, qui retentit lourdement et longuement sur ses gonds.

Puis il alla vers l'autel et se mit en devoir d'éteindre les cierges.

Gela décida encore quatre ou cini] personnes à partir, — par la petite porte.

M^^' de Crespy attendait toujours.

Tint un moment où il ne resta dans l'église que sept personnes.

Lebel, caché derrière un pilier, jugea qu'il était temps d'agir*

LES FRÈRES GHAKTEMESSE 139

Il fit signe à Briasson, demeuré dans l'ombre^ d'avancer vers lui.

— Sommes-nous prêts ? lui demanda-t-il à voix basse. i

— Oui,

•— La voiture?

— Elle vient d'arriver... elle se tient à vingt pas, dit Briasson.

— Bien. Et tes hommes?

— Deux sont aux aguets dans la rue ; les deux autres sont ici, prêts à fermer la marche et à protéger notre coup.

— Désigne-les-moi, dit Lebel.

— Là devant toi... et là à ma gauche.

— Mais il y en a un troisième de l'autre côté; regarde.

— Il n'en est pas, fit Briasson.

— Diable I

— Quelque dévot acharné.

— On dirait qu'il nous observe, dit Lebel.

— J'aurai l'œil sur lui. Eh bien ! qu'attends-tu ?

— Cet homme m'inquiète...

Cependant, s'apercevant que M"* de Crespy commençait à donner des signes d'impatience, Lebel cessa d'hé«siter.

Il alla vers elle et lui dit, toujours de la même voix onctueuse :

— Mademoiselle, vous plalt-il de me suivre? Je suis chargé de vous conduire auprès de l'abbé Morguin.

M"* de Crespy eut un second geste d'étonnement, et se tourna vers sa femme de chambre comme pour la consulter. ^

il faut croire que celle-ci n'eut aucune objection à

140 L6S FRËHES GHANTEMESSE

faire, c^r les deux femipes se levèrent et se disposèrent à suivre Lebel.

Celui-ci^ au lieu de les mener vers la sacristie^ les guida vers la petite porte.

— Mais ce n'est pas par là.*, murmura Marthe irrésolue.

— Venez, venez, prononça Lebel.

Elles essayèrent de se retourner, mais alors elles se virent presque poussées par deux individus de figure rébarbative. L'effroi leur fit faire involontairement un pas en avant.

— Venez donc I répéta Lebel avec une insistance mêlée d'autorité.

Elles se trouvèrent dans la rue.

Alors là il se passa une scène d'une audacieuse atrocité.

Lebel jeta rapidement sur M"® de Grespy un voile dont il lui enveloppa la tête, en le serrant à la bouche et au cpu; puis l'enlevant dans ses bras avec une rare habileté, il la transporta à la chçiise de poste dont la portière se trouvait ouverte, et où il la déposa en moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire.

La pauvre enfant s'était immédiatement évanouie, sans avoir eu la force de se débattre ni de pousser un cri.

Il n'en avait pas été de même de la femme de chambre, appréhendée également au corps et enveloppée, elle aussi, d'un voile épais par un des deux individus. Soit que celui-ci s'y prit moins habilement que Lebel, soit qu'il rencontrât une vigoureuse résistance, toutefois estil que la donzelle put jeter deux ou trois exclamations et distribuer quelques énergiques gourmades à sOn enleveur.

— Au secours! auiqeurtre! au...

LES FRÈRES GHANTEMESSE Hi

— Te tairas-tu, femelle ?

Et une large paume de. main s'appliquant sur la partie inférieure de son visage intercepta pour un moment ses vociférations.

En un clin d'œil elle fut à son tour conduite à la voiture et jetée sur les coussins à côté de M"" de Crespy.

— Mais je ne veux pas de celle-là ! dit vivement Le* bel ; je ne veux pas l'emmener !

— Qu'est-ce que vous voulez que nous en fassions, nous autres? répliquèrent les coupe-jarrets.

Un d'entre eux, plus sagace, lui dit :

— Emmenez-la toujours, vous la laisserez en route si elle vous gêne.

Dès qu'elle se sentit délivrée de la terrible empaumuré, la femme de chambre recommença ses cris et ses bonds.

Lebel ne fut occupé pendant quelques secondes qu'à la contenir.

— A l'assassin I articulait-elle d'une voix qu'on pouvait justement qualifier d'étranglée.

— Coquine!... elle va tout perdre... Aidez-moi au moins à la bâillonner, camarades.

Ce ne fut pas sans difficultés que leâ camarades procédèrent à cette opération.

Il en résulta une perte de temps précieuse dans les circonstances où l'on se trouvait.

— Et Briasson? Où est Briasson? demanda tout à coup Lebel.

— Il doit être resté en arrière.

— Que le diable l'emporte 1 Je ne peux pourtant pas l'attendre indéfiniment... et, d'un autre côté, partir seul avec ces deux femipes...

La situation était critique.

142 LES FRÊRË8 GHANTEME88E

Déjà quelques habitants de la rue s'étaient mis aux fenêtres; deux ou trois passants s'étaient arrêtés.

Et Briasson ne venait pas.

Voici ce qui était arrivé à Briasson :

11 était en effet resté dans l'église pour deux motifs :

Le premier, afin de couper la retraite à M"* de Qrespy et à sa femme de chambre, au cas où elles auraient été tentées de retourner sur leurs pas;

Le second, pour surveiller le dernier individu, au sujet duquel il avait fini par partager les inquiétudes de Lebel.

Cet individu s'était levé en même temps que les deux femmes.

En même temps qu'elles, il s'était dirigé vers la petite porte.

Mais quelque diligence qu'il fit, il y arriva lorsqu'elles en avaient dépassé le seuil, suivies des deux hommes farouches qui lui avaient improvisé une escorte.

11 ne trouva plus que Briasson, lui barrant résolument le passage.

— Où allez-vous? dit Briasson.

— Je sors, parbleu I

— On ne sort pas par là.

— Vous venez bien de voir que si.

— Passez par la sacristie, dit Briasson.

— Pourquoi?

— Ah I pourquoi I Vous êtes trop curieux mon maître... Mais toumez-vô|is donc un peu du côté de la lumière : je vous reconnais.

— Et moi aussi, je vous reconnais.

— Vous êtes le laquais de l'hôtel de Crespy, vous êtes Damiens.

— Et vous, le valet de M. Legentil; vous êtes Briasson.

LES FRÈRES GHANTEME88E 143

— Ce Damiens que nous retrouvons sans cesse derrière nous !

-^ Et que TOUS espériez bien avoir laissé sur la paille d'une prison.

— Mafoi!...

— Vous voyez qu'on peut s'échapper de vos griffes.

— Ah ça I quel intérêt avez- vous à nous épier de la sorte ? dit Briasson.

— Et vous, quelle œuvre d'Infamie ètes-vous venu accomplir à Arras ?

— Il faut des explications à monsieur Damiens?

— Eh bien, oui !

— Arrière, fit Briasson, sentant que Lebel l'attendait.

— Je veux passer.

— Non.

— Entendez-vous ces cris?... On appelle... dit Damiens. C'était la femme de chambre qui se débattait.

— Vous rêvez, dit Briasson. Voyons, restez tranquille, soyez sage, ou sinon...

Les cris redoublèrent. *

— Laissez-moi sortir ! s'écria Damiens.

— Ah ! vous êtes gênant I

Tout cela se passait à vingt-cinq pas du sacristain, qui continuait son travail à l'autel.

Briasson comprit qu'il fallait en finir au plus vite.

D'un de ces prompts crocs en jambes dont il possédait le secret et la fréquente pratique, il étendit Damiens sur les dalles.

Damiens, renversé, s'accrocha aux vêtements de son adversaire.

Une lutte sourde s'engagea.

— Làche-moi ! disait Briasson menaçant.

— Jamais I

144 LES FRÈRES GHÂNTEMESSE

Briasfton, dégageant une de ses mains, fit luire un couteau aux yeux de Damiens.

— Encore une fois, me làcheras*tu? murmura-t-il.

— NonI

La lame entama la vitste de Damiens.

Celui-^i, qui s'était relevé à moitié, retomba lourdement. Sa tète porta sur la pierre. Il s'évanouit...

Au bruit de la chute, le sacristain arriva.

Mais Briasson avait pu s'enfuir; et, dans sa fuite, il eut le soin de refermer la porte.

Cela fait, il courut à la voiture.

Il était temps 1 Le peuple commençait déjà à s'attrouper et à s'inquiéter. Cinq minutes plus tard, le coup était manqué.

Le postillon fouetta ses chevaux, et la chaise de poste roula rapidement sur le pavé d'Arras.

LES FRÈRES GHÂNTEMESSE 1 ï 5

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