LE PBIGNBUR DE LAINE
Le bruit de Tarrestatioii de Damiens ne tarda pas à se répandre à Arras et dans les environs.
A l'hôtel de Crespy la sensation avait été diverse.
— Cela m'afQige, mais cela ne m'étonne pas, avait dit le grand-père.
— C'est singulier I avait dit la mère, dont nous avons signalé la surdité; je n'ai jamais entendu ce garçon me répondre un mot de trop.
— Qu'on le pende, ce sera bien fait ! s'était écriée l'impétueuse tante Sidonie.
Seule, Marthe avait murmuré :
— Pauvre Damiens 1
Bien que cet homme lui semblât étrange, elle s'était aperçue de la secrète et respectueuse sympathie dont il l'enveloppait. Lui parti, elle se sentit moins protégée.
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Mais ce De fut que Timpressiou de quelques jours seulement.
Quarante -huit heures après cette arrestation, un homme aux souliers poudreux, aux traits fatigués, portant le costume des habitants de la campagne, frappait à la porte du commissaire M. Hangest, et demandait à lui parler sur-le-champ.
Il s'annonçait comme venant de Saint-Omer.
— Faites entrer, dit le commissaire.
— Bonjour, monsieur Hangest, prononça l'arrivant ; est-ce que vous ne me reconnaissez pas? Il faut donc croire que j'ai bien changé !
— Attendez, dit le commissaire : Joseph Damiens, le peigneur de laine...
— Lui-même. Je vous reconnais bien, moi. Vous avez demeuré deux ans à Saint-Omer, en face de chez nous, à preuve que vous vous arrêtiez toujours à causer avec mes petits enfants et à leur donner des liards... Allez, ils se souviennent bien de M. Hangest, l'aîné surtout, à qui vous trouviez une mine si éveillée.
— C'est vrai... Qu'est-il devenu?
— Eh! cela a déjà neuf ans, et cela travaille à la laine comme moi... La mère garde la maison... vous savez, Marie Pauvret, la bien nommée par parenthèse, la filleule à votre femme de chambre.
— Oui, je me rappelle, dit le commissaire; vous êtes d'honnêtes gens, des cœurs courageux, l'exemple de votre quartier... Pourquoi faut-il qu'il y ait des mauvais sujets dans toutes les familles?
Le peigneur de lavie pâlit à ces mots.
— Vous me dites cela pour mon frère François, n'estce pas ?
— Hélas I fit le commissaire en accompagnant cette exclamation d'un geste de commisération.
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— Et vous avez tort I reprit vivement celui qu'on connaît déjà sous le nom de Joseph; vous connaissez mal François, vous avez été égaré sur son compte... je ne sais par qui... mais vous avez été égaré.
— Mon brave Joseph, je comprends le sentiment qui dicte vos paroles ; mais les faits sont là, malheureusement.
— Les faits?...
— Avoués par votre frère lui-même.
— Il vous a dit qu'il avait volé? continua Joseph sans trop d'étonnement; il s'est dénoncé? je m'en doutais; mais quelqu'un a dû le pousser à cela.... et je saurai qui... Oh ! oui, je saurai qui !
Le commissaire' se mordit les lèvres.
— Eh bien I oui, François a volé, reprit le peigneur de laine eus'exaltant; mais c'est une vieille histoire, qui s'est passée à Paris et non à Arras, et qui ne vous regardait pas, et dont vous ne saviez pas le premier mot...
— Joseph !
— Non... et dont vous ne savez pas le dernier mot non plus... car si François vous a avoué son vol, il ne vous a pas appris que la somme volée avait été remboursée.
— Par qui ?
— Par moi.
Le commissaire regarda en face ce visage campagnard qui flamboyait d'honnêteté.
— Par vous, Joseph?
— Hélas I monsieur le commissaire, c'était un peu à cause de moi qu'il avait commis ce vol.
— Gomment cela?
— J'avais eu l'imprudence de lui écrire pour lui dé-
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peindre ma profonde misère, et pour lui demander s'il pouvait nous venir eu aide. Les indigents agissent quelquefois étourdiment. Je ne prévoyais pas que je m'adressais à plus malheureux que moi. On s'imagine qu'à Paris tout le monde est riche. 11 ne me répondit pas. Seulement, huit jours après, ma femme m'amena un individu dans l'endroit où je travaillais. C'était François. Après m'avoir embrassé, il s'excusa d'avoir gardé le silence, et il me dit d'un air soucieux auquel je me reproche dé n'avoir pas pris garde, qu'un de ses amis avait mis une petite somme à sa disposition. Puis il m'offrit trois cents livres. Jugez de ma joie I
— Gela se comprend, fit le commissaire.
— Je courus acheter des laines, et bientôt on fut moins malheureux à la maison. Fran(^ois n*avait pas voulu demeurer chez nous, il était reparti sans me dire où il allait. Sur ces entrefaites, la foudre entra chez moi un matin sous la forme d'une lettre que m'écrivait de Paris mon autre frère Louis. Ahl monsieur le commissaire! quel coup terrible pour ma femme et pour moi 1
— Je devine...
— Louis m'apprenait que le dernier maître de François avait porté contre lui une plainte au Ghàtelet. Nous n'en dormîmes pas de plusieurs jours. Un de nos voisins partait pour Paris, le sieur Leys...
— Ferdinand Leys, le jeune bachelier en médecine, je le connais, dit le commissaire.
— Nous le chargeâmes d'aller trouver M. Michel et de lui restituer d'abord trente louis d'or que je fus assez heureux pour me procurer tout de suite... ensuite de lui promettre le reste de la somme pour bientôt.
— C'est bien, Joseph.
— Ah! monsieur, c'est ce que tout le monde aurait
fait à notre place! Grâce aux prières de Leys, M. Michel se déâista de sa plainte.
— Vous dites?... fit le commissaire.
— Je dis qu'il se désista de sa plaiute, ainsi qu'il nous en donna bientôt l'assurance par écrit. J'ai toutes les preuves sur moi. Je l'ai remboursé petit à petit, à force de travail, et j'avais tout lieu de croire cette affaire entièrement igoorée, quand on est veuu m'apprendre hier que François était en prison. Alors je suis venu bien vite pour vous dire qu'il faut qu'il en sorte, monsieur le commissaire.
— Il en sortira, mon ami, mais...
— 11 faut qu'il en sorte tout de suite I
— J'ai malheureusement écrit à Paris pour demander des instructions à son égard, et je dois attendre la réponse.
— Mais puisque personne ne l'accuse... puisque le négociant reconnaît qu'il s'est trompé! s'écria Joseph Damieus.
— N'importe, l'affaire doit suivre son cours, et j'ai besoin de nouveaux ordres.
Le peigneur de laine tomba accablé sur son siège.
— Je suis aussi chagrin que vous, mou cher Joseph; mais espérez.
— 11 faut que François ait un ennemi ici... Je le découvrirai! Je découvrirai celui qui nous a déshonorés 1
— Ne précipitez rien, vous gâteriez les affaires de votie frère. Espérez, vous dis-je.
Le pauvre homme s'en alla chancelant.
Le surlendemain, ainsi que le commissaire l'avait prévu, l'ordre arriva de Paris de mettre Damiens eu liberté.
Le commissaire obéit à cet ordre avec d'autant plus de
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plaisir que M. Legentil avait, comme on s'en souvient^ renoncé à tous ses droits sur Damiens, et le « lui avait abandonné, » selon son expression.
D'ailleurs M. Hangest n'avait plus revu M. Legentil^ et il pouvait le croire parti.
Sur le seuil de la prison, Damiens trouva Joseph, le peigne'ur de laine, qui se jeta dans ses bras. *
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