MONOLOGUE DE DAMIENS
Damiens avait repris peu à peu connaissance.
Sa blessure était peu dangereuse, le fer n'ayant atta* que aucune partie essentielle.
Le sacristain lui avait prodigué les premiers secours.
A -peine Damiens fut-ii revenu à lui qu'il s'écria, autant du moins qu'il pouvait s'écrier :
— Gourez... courez vite 1
— Où? demanda le sacristain.
— Dans la rue... Empêchez la voiture de partir.
— Quelle voiture?
— Hàtez'vous...
Le sacristain se précipita au dehors.
Pendant ce temps, Damieus essayait de se relever tout à fait.
Eu promenant si^s regards autour de lui, il aperçut à terre un instrument tranchant, — celui dont s'était servi Briasson.
146 LES FRÈRES GHANTEMES8E
Il le ramassa et l'examina.
C'était un couteau à ressort, dont le manche était en corne blanche et noire.
Le ressort faisait jaillir deux lames placées aux deux extrémités du manche ; l'une large et longue était une vraie lame de couteau; l'autre plus étroite était taillée en forme de canif.
C'était avec cette dernière que Briasson avait frappé Damiens.
Après avoir fait rentrer les deux lames dans le manche, Damiens mit le couteau dans sa poche en disant:
— Il m'appartient à présent !
Revenu vers lui, le sacristain lui dit :
Je n'ai rien vu... Cependant les gens de la rue m'ont
parlé d'une chaise de poste.
— C'est cela... oui....
— Emmenant plusieurs personnes.
Trop tard I s'écria Damiens. mou Dieu ! que
faire?
11 eut une inspiration.
11 n'y a que cela, se dit-il ; agissons promptemeut I
Et s'appuyant au mur, Damiens se prépara à sortir. Où allez-vous? lui demanda le sacristain.
— Tout près d'ici.
Vous êtes trop faible pour marcher seuL.. je vais
vous faire accompagner.
— Non, je n'ai reçu qu'une égratignure.
Au moins, entrez chez moi pour prendre un cordial, dit le sacristain.
— Merci.
Puisant une énergie momentanée dans la gravité de la situation, Damiens se redressa et marcha d'un pas
ferme vers la rue.
Ahl si c'est comme cela! dit le sacristain.
LES FRÈRES CHANTEMBSSB 147
L'inspiration de Damiens était celle-ci : se sentant impuissant à protéger M"* de Crespy, il allait avertir le comte et le chevalier de Chantemesse, ses défenseurs naturels.
Mais lé pauvre homme avait trop présumé de ses forces. Si légère que fût sa blessure, elle était cependant de nature à ralentir sa marche. Une vive cuisson lui mordait le flanc.
Il se traîna plutôt qu'il ne se dirigea vers la rue des Portes-Cochères, où Ton sait qu'était situé l'hôtel de Ghantemesse.
Justement les deux frères étaient dans la même cham* bré.
Us firent un geste de surprise à la vue de cet homme chancelant, pâle, les traits décomposés.
— Qui êtes-vous? que voulez-vous? lui demandèrentils à la fois.
En même temps le chevalier alla à lui pour le soutenir et le faire asseoir.
— Mais vous êtes le valet de chambre de M. de Grespyl s'écTia-t-il.
Le comte se leva à son tour.
Tous deux pressentirent un malheur.
— D'oi^i vient ce sang sur votre veste? dit le comte.
— Oh ! peu de chose, répondit Damiens avec un sourire crispé ; un coup de canif que j'ai reçu...
— Un coup de canif?
— Nous parlerons de cela plus tard, dit Damiens; c'est un compte à régler. Pour le moment, allons au plus pressé... Monsieur le chevalier, monsieur le comte, on vient d'enlever M"* de Crespy.
- Les deux frères firent entendre une même exclamation.
— Que dites-vous? s'écria le chevalier.
148 LES PAËfiES CHANTËMBS6E
— La vérité.
— Ji^^ de Grespy enlevée 1 répéta le comte; par qai?
— Par cet homme que j'appelle Legentil et que vous connaissez sous le nom de Lebel.
— Mais dans quel motif? dit le chevalier.
Damiens hésita à répondre. Son regard rencontra t*^-
lui du comte. Celui-ci comprit qu'il y avait quelque chose à taire au chevalier.
— Qu'importe le motif I s'écria le comte; raconteznous l'eidèvement le plus brièvement possible.
Damiens obéit. Il dit ce qu'il savait et ce qu'il avait vu.
— Les brigands I les scélérats ! hurlait le chevalier de Ghantemesse.
Le comte, plus précis, demandait des renseignements.
— Une chaise de poste... Bien... Quelle route ontnls prise?
— Ils ne peuvent pas en avoir pris d'autre que la route de Paris.
— La route de Paris. Il suffit.
Les deux frères se regardèrent.
— Eh bien, Pierre?
— Eh bien, Hector?
— A cheval, s'écria le comte.
— A cheval tout de suite ! s'écria le chevalier.
— Non, tout à l'heure... Nous avons auparavant un devoir à remplir.
— Lequel?
— Pendant, que je vais quérir des chevaux, courez chez M. de Grespy ; annoncez-lui avec précaution ce terrible événement; dites-lui que nous nous mettons à la poursuite des misérables, et que nous espérons pouvoir les rattraper.
LES FRÈRES GHANTEMEB8B U9
— Nous en sommes sûrs!
— Hum I dit le comte ; ils auront deux heures d'avance sur nous.
<— N'importe ! s'écria le chevalier.
— Volez donc chez M. de Crespy.w et rendez*vous à la poste.
Le chevalier sortit en courant.
Dès qu'il se vit seul avec Damiens, le comte de Ghantemesse lui dit :
— Parlez maintenant; quel est le motif de cet enlèvement? Qui est-ce qui pousse ce Lebel?
— Lebel est un émissaire de la cour.
— Après?
— Un des familiers obscurs et dévoués de la marquise de Pompadour.
— Après?
•— L'intendant secret des plaisirs du roi.
— Oh I je devine ! dit le comte en cachant sa tète dans ses mains; merci de vous être tu devant mon frère! Pauvre frère !
— Pauvre mademoiselle Marthe ! egouta Damiens.
— Le chevalier l'a dit, il faut que nous rejoignions à tout prix cette chaise de poste.
— Oui.,.
— Dussions-nous crever nos chevaux à chaque relais I
— Prenez des pistolets, dit Damiens; Lebel et Briasson sont armés jusqu'aux dents.
— Vous avez raison... Et de l'argent aussi! beaucoup d'argent!
— Que ne puis-je vous accompagner ! murmura Damiens avec uh profond accent de regret.
— C'est impossible dans l'état de faiblesse où vous êtes. Restez; la vieille Catherine vous veillera... Moi, je vais embrasser mon père^ et je pars. Adieu!
150 LES FRÈRES GHANTEMESSE
— AdieUy monsieur le. comte.
Damiens essaya de se lever pour le saluer, mais yainement.
Assis, et les yeux sur la lumière d'une lampe, il se laissa aller à ses réflexions. Son sang bouillonnait et, fouetté par les événements de la soirée, montait comme une marée rouge à son cerveau.
Onze heures sonnèrent.
Tout à coup Damiens se leva, droit, ferme, ne sentant plus sa blessure. Cédant à une de ces hallucinations auxquelles il/^tait siyet, il se mit à parler tout haut, selon sa coutume.
Son regard, étrangement fixe, semblait percer les murailles et lire à travers l'espace.
Voici ce qu'il disait dans ce délire :
— Ils partent... ils sont partis!
Je les vois... Je les suis... tenez, là...
Deux bons chevaux, vigoureux, les naseaux fumants...
Ils traversent les rues silencieuses, les places vides...
Ils dépassent le faubourg.
Us ont quitté le pavé.
Les maisons sont plus rares, les murs plus longs.
Bientôt la route apparaît devant eux infinie, nue, grisâtre.
Ils lancent leurs chevaux au galop...
Ils vont comme le vent 1
Regardez 1
Oh I ils les rattraperont, bien sûr.
Les arbres détalent à leurs côtés comme une armée en déroute.
Hop! hop! hop!
Courage! mes gentilshommes!
Le premier relais est dévoré...
LES FRÈRES CHANTBMESSE ' l'Sl
Respirant à peine, sautant à terre, ils interrogent les gens du bureau :
— Avez- vous vu passer une chaise de poste?
— Oui... fermée... plusieurs personnes au dedans.., évitant de se montrer. '
— Il 7 a combien de temps?
— Une heure et demie environ.
. Ahl ce n'est plus deux heures !
— Vite, d'autres chevaux I Et la course recommence.
La course éperdue, furieuse, folle I
La course à travers les villages, les hameaux, les bourgs, les bois, les taillis, les forêts, les plaines, les champs, les prés, les tourbières, les landes I
La course qui escalade les collines!
La course qui dégringole les ravins ! ' "
La course qui fait jaillir les étincelles des cailloux!
Ils vont, penchés ou plutôt cramponnés au cou de leurs chevaux. ^
Braves chevaux ! on dirait qu'ils ont conscience de la bonne action à laquelle ils courent. ^
Ils semblent partager le vertige de leurs cavaliers.^.
Ils rasent le sol... ils fendent l'air... ^
Mais comme ce deuxième relais parait éloigné !
On y arrive pourtant... >,
A bout d'haleine, la figure flagellée, les yeux brouillés.
Là, même question :
— La chaise de poste? .l
— Elle est passée il y a une heure. y Ahl une heure 1 rien qu'une heure!
Et les deux frères qui n'ont pas encore échangé' une parole échangent furtivement une poignée de main^ ' Puis ils remontent à cheval. ' '
Us ont reconquis de nouvelles forces, ' '
152 LE8 FRÈRIS GHANTBiaBBSB
Ce n'est plus une chimère qu'ils poursuivent, c'est un but qu'ils entrevoient.
Ils sentent que leurs efforts peuvent aboutir.
Dès lors, peu leur importe la fatigue ! peu leur ijpporte le danger !
Ils vont plus vite que jamais...
Hardi I M. le comte I
Courage! M. le chevalier!
les vaillants cœurs 1
Plus vite! encore plus vite I
Mais un obstacle qu'ils n'avaient pas prévu...
La pluie...
Une pluie d'été subite, inutile, absurde, torrentielle ...
Oh ! cela ne sera rien !
Loin de les décourager, cette pluie semble les exciter au contraire.
Bravo! ils la défient...
Ils pressent leurs chevaux...
C'est un orage,"un véritable orage!
On ne voit plus le ciel, on ne voit plus la terre. ..
Oo ne voit qu'un rideau de pluie.
mon Dieu!
Les chevaux refusent d'avancer.
Le vent souffle à leur rencontre avec impétuosité.
Sous leurs pieds, de larges flaquesi d'eau...
£h bien, enfoncez l'éperon!
Sans pitié! sans pitié!...
En avant!
Toujours en avant !
Ah ! ... le troisième relais ! Enfin !
Je croyais qu'on n'y arriverait jamais.
Les chevaux s'abattent à la porte de l'écurie. Pauvres bëtes!
LES FRÈRES GHANTEMES8E 153
Si la chaise de poste s'était arrêtée ici à cause de l'orage?...
Mais non...
On leur répond qu'elle est passée il y a une heure.
Ils n'ont eu aucune avance cette fois, par suite de l'orage. >-
Mais peut-être la chaise de poste s'est-elle arrêtée plus loin; cette espérance leur reste encore.
Oh ! qu'ils ne s'arrêtent pas, eux I
Qu'ils redoublent d'ardeiir!
Alerte I
Péronne est d^assée...
Ils galopent sur Roye, la quatrième poste.
Qu'est-ce que j'aperçois, là-bas, sur la ligne de l'horizon?
Quelque chose de bleu et de pâle...
Le jour I
Le petit jour, indécis, piteux, sale, éclairant comme à regret la campagne dévastée par l'orage de la nuit.
Le triste spectacle!
Des arbres renversés, cassés, gisant en travers des chemins...
Des barrières rompues, des chaumes écroulés...
La pluie a cessé cependant, mais le sol détrempé alourdit le galop des chevaux.
A Roye, ils apprennent que la chaise de poste s'est arrêtée...
Quelque chose comme un quart d'heure.
Ils reprennent confiance.
Moi aussi I
Ils enfourchent leurs nouveaux chevaux avec un cri d'émulation.
Et les voilà repartis 1
Comme ils vont!
Ce ne sont plus des hommes ni des chevaux, c'est un double ouragan.
Je suis sûr d'eux maintenant !
Ils vont arracher Marthe à ces monstres, cela n'est pas douteux.
Le ciel seconde leurs desseins I
A chaque instant ils s'attendent à apercevoir la chaise de poste...
Ce n'est plus qu'une question de minutes.
Courage I •
Ahl la chaise de poste!... la voilà!. .. c'est ellel
Là bas!
Ils ne la voient pas encore.
Mais je la vois, moi...
Comme elle est légère, et avec quelle furie elle est lancée aussi !
C'est égal, ils la rattraperont, ils vont la rattraper...
C'est inévitable I
Et alors, pas de grâce pour eux!
Non, pas de grâce!
Voici un carrefour, une i)atte d'oie...
Deux routes se présentent.
Un poteau indicateur se dresse entre elles deux.
Celle de droite est la route de Paris.
C'est bien simple.
Pourquoi est-ce que je tremble cependant?
La chaise de poste roule vers ce carrefour.
Elle va suivre la route de droite, la route de Paris.
Cela va de soi...
Puisque c'est à Paris qu'ils se dirigent!
La voilà devant le poteau.
Elle n'hésite pas, elle prend...
Elle prend la route à gauche !
Qu'est-ce que cela signifie !
^ LES FRÈRES GHANTEMESSE 155
Le postillon ne se trompe-t-il pas?
Mon Dieu I mon Dieu I mon Dieu !
MM. de Ghantj&messe ne sont pas prévenus de ce changement de route.
Que vont-ils faire? Je crains de le prévoir.
Qui leur enverra une bonne inspiration?
Ils arrivent à franc étrier...
Us n'hésitent même pas...
Us continuent à suivre la route de Paris.
Arrêtez! arrêtez I
Non! vous dis-je, non! Pas par làl... à gauche! à gauche !
Entendez-moi !
Les malheureux!... Tout est perdu.
Un cri perçant sortit de la poitrine de Damiens. Epuisé par cet effort de seconde vue, il tomba tout de ion long sur le tapis de la chambre.
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1 56 LES FRÈRES GHANTEMESSE