XVII I
FaiYOUTÉ
Dans un coin de la florissante province de l'Ile-de- France s'élève un adorable petit château, loin des chemins fréquentés, environné d'arbres magnifiques.
Bâti par des architectes en manchettes de dentelle, sur quelque" ancien plan retrouvé d'un temple de Gythère, ce château avait reçu de ses premiers propriétaires le nom de Frivolité.
C'était là que Lebel avait conduit M^^* Marthe de Crespy.
Tout était vrai dans la vision de Damiens.
Cependant plusieurs détails sur la manière dont s'était accompli ce voyage sont indispensables à rintelligence de ce récit.
Dès que M"* de Crespy fut revenue de son évanouissement, ce fut pour entrer dans une phase d'épouvante suffisamment justifiée.
Elle se vit dans l'intérieur d'une voiture lancée au
galop, hermétiquement fermée, et éclairée par une lanterne à la lueur vacillante.
A côté d'elle était sa femme de chambre, Justine, hàillonnéé et les mains liées.
Devant elle, ce Lebel et ce Brîasson.
Pour une jeune fille qui n'était jamais sortie de la maison maternelle, cela n'était pas rassurant, on en conviendra.
Naturellement, sa première parole fut pour demander où on la conduisait.
Lebel répondit sur le ton du plus parfait respect :
— A Versailles, chez M"' la marquise de Pompadour.
Au son de cette voix, et en même temps aux traits de ce visage, Marthe reconnut le procureur auquel sa tante Sidonie l'avait présentée quelques jours auparavant.
— Toujours M"* la marquise de Pompadouri murmura-t-elle.
— Vous n'ignorez pas Tintérèt que vous porte M"' la marquise, continua Lebel; vous ne sauriez lui savoir mauvais gré de vouloir s'occuper de votre sort.
— Mon sort est tout assuré, dit Marthe.
— Elle en juge autrement, et elle veut faire votre bonheur malgré vous.
— Malgré moi! répéta Marthe avec uue amère ironie; ainsi, o'est d'après sa volonté que vous avez employé envers moi la ruse et Ja violence?
— Du moment que votre tante refusait les propositions de madame la marquise, nous avions ordre de passer outre.
— Et vous avez fait votre devoir.
— Que voulez-vous, mademoiselle, répliqua Lebel toujours respectueusement, M"* la marquise de Pompa- 0our veut vous voir à toute force.
u "la
— A toute force ?
— Je veux dire à tout prix.
— Ce doit être la même chose pour vous en effet, dit Marthe avec mépris.
— Nous n'avious pas à discuter les iustructions de M"* la marquise, dit Lebel, nous n'avions qu'à les exécuter.
Après un moment de silence, Marthe reprit :
— Vous avez donc compté que je n'opposerais aucune résistance à cet acte abominable?
— Quelle résistance?
— Je peux appeler, je peux...
— On ne vous entendra pas, on ne vous répondra pas.
— Je peux, lorsque la voiture s'arrêtera, essayer de me précipiter par la portière.
— M"* lie Crespy ne voudrait pas me forcer à user envers elle des mêmes moyens dont nous avons dû user à l'égard de sa femme de chambre.
Marthe frémit, et jeta un coup d'oeil sur celle-ci. Justine se tordait dans ses liens; de grosses larmes roulaient sur ses lèvres rendues muettes par le bâillon.
— C'est vrai, dit Marthe à demi-voix, je suis une fille noble... Accomplissez en paix votre œuvre de scélératesse.
Lebel ne crut pas dépasser ses pouvoirs en prononçant les paroles suivantes, qui décelaient eiî lui un semblant d'humanité.
— Je vous sais gré de votre résignation, mademoiselle... D'ailleurs, comme vous en jugerez bientôt par vous-même. M™* la marquise de Pompadour est une, femme sensible et généreuse. Dès qu'elle vous aura vue et qu'elle vous aura parlé, si elle ne vous persuade paa
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àur-le-champ, nul doute qu'elle ne se rende à votre désir en vous faisant ramener dans votre famille.
Candide comme elle l'était, Marthe accueillit cette espérance.
La chaise de poste allait avec une vitesse d'enfer. Lebel, dont on a vu l'intelligence à l'œuvre, n'était pas sans sup|K>ser que l'alarme avait dû être donnée par Damiens. Il se sentait poursuivi, serré de* près. Aussi semait-il l'or à chaque relais, demandant les chevaux les plus vigoureux, et rétribuant en prince les postillons.
Après Bapaume, Lebel et Briasson avaient tenu conseil à demi-voix au sujet de la femme de chambre de M"® de Crespy.
Cette, femme de chambre était embarrassante; ils n'avaient pas mission dé l'emmener à Paris, elle, et ils ne voyaient pas la nécessité de surcharger leur conscience d'un enlèvement inutile.
En conséquence, et puisqu'elle avait tant paru désirer recouvrer sa liberté, ils l'invitèrent à descendre au milieu du chemin.
Au moment de se voir séparée de Justine, l'effroi reprit M"' de Crespy.
— Quoi I s'écria-t-elle, vous auriez l'indignité d'abandonner cette pauvre ûUe, la nuit, sur la grande route I
— Nous ne l'abandonnons-pas, nous lui rendons la liberté, répondit Lebel; la nuit n'est pas froide, et en marchant tout droit, elle regagnera Bapaume et de là Arras. N'est-ce pas là ce qu'elle souhaite?
La perspective d'un tète-à-tète prolongé avec ces deux hommes parut horrible à M"' de Crespy, qui jeta un regard suppliant à sa femme de chambre.
Celle-ci, qui ne pouvait parler, se rapprocha vivement de sa maîtresse comme pour protester de son désir de ne la point quitter.
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Mais le postlUoQ avait déjà arrêté ses chevaux.
— Allons, mademoiselle! dit Briassoa eu ouvrant la portière.
Marthe sentit un frisson courir tout son corps.
— Messieurs, au uom du ciel, dit-elle, ne me séparez pas de Justine !
— Impossible! murmura Briassou.
— Je vous en prie, vous, monsieur ! dit-elle en s'adressant à Lebel; je serai entièrement soumise, je vous l'assure; mais ne me Réparez pas d'elle... Songez donc! est-il convenable, pour moi, pour la protégée de M"^* la marquise de Pompadour, qu'une ûlle de mon rang et de mou nom voyage sans femme de chambre! Oh ! vous seriez blâmés par tout le monde I
Briasson tenait toujours la porte ouverte.
— Monsieur I monsieur ! s'écria Marthe en continuant de s'adresser à Lebel; écoutez-moi : si peu que je sois ou que je devienne, je me souviendrai toute ma vie de ce service, que je vous demande à mains jointes !
Lebel parut réfléchir.
— Soit, dit-il.
— Ohl merci, monsieur.
— Mais jurez-moi une chose, en revanche.
— Laquelle? dit Marthe.
— C'est que vous ne tenterez rien pour vous évader jusqu'à...
— Parlez.
— Jusqu'à ce que vous vous soyez trouvée en présence de M"^ la marquise de Pompadour.
— Je vous le jure, dit-elle.
— Gardez donc avec vous M^^° Justine, dit Lebel.
— Délivrez-la du moins de ces cordas et de ce bâillon.
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— Volontiers.
Tel n'était pas là-dessus l'avis de Briasson; mais il avait l'habitude d'obéir.
Il obéit.
S'ils avaient continué de suivre la route de Paris, ils auraient été infailliblement rejoints par MM. de Chantemesse. Mais on a vu qu'ils avaient pris la route de Senlis.
C'était bien sur cet incident qu'avait compté Lebel.
La chaise de poste arriva donc tranquillement à Frivolité, où M"' de Crespy fut reçue avec les plus grandes démonstrations de tendresse et de considération par une dame âgée.
On a deviné que Frivolité était une des dépendances du Parc-aux-Cerfs. Ces dépendances, au nombre de trois ou quatre, étaient réparties autour de Paris dans un rayon de quinze lieues. Quelques esprits optimistes ont vainement essayé de ramener à des proportions innocentes cette trop fameuse institution du Parc-aux-Cerfs. Un écrivain qui tenait ses renseignements d'une des pensionnaires mêmes de ce sérail, nous a transmis les détails les plus précis sur l'organisation d'une de ces maisons, — dite des Trois-Moulins, aux portes de Melun. Tout s'y passait comme dans l'Orient, l'Orient du Sopha. 11 y avait des bostangis, des baltagis, des agas.
Le château de Frivolité avait été organisé sur le modèle des Trois-Moulins. C'était le même service intérieur, un personnel également oriental.
Après avoir reçu M"^ de Crespy au bas du perron, la dame âgée la conduisit dans la chambre qui lui était destinée.
La première parole de Marthe fut pour demander où était la marquise de Pompadour.
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— M"' la marquise est à Versailles, mon enfant.
— Je ne suis donc pas à Versailles, ici? Où suis-je?
— Vous êtes dans une des maisons de plaisance de M.^* la marquise... et celle qui vous reçoit est une de ses meilleures amies.
— • J'en suis convaincue, madame, dit Marthe, et je vous prie d'excuser mon inquiétude ; mais les moyens dont on s'est servi pour me conduire en cet endroit...
— Désormais vous n'avez plus rien de pareil à craindre. M"' la marquise de Pompadour est prévenue de votre arrivée : elle sera ici demain, sans doute.
— Demain seulement! dit Marthe.
r- Reposez-vous, mon enfant; le voyage doit vous avoir beaucoup fatiguée; demain il sera temps de causer.
M^^* de Crespy obtint, non sans peine cependant, que Justine coucherait dans un cabinet , attenant à sa chambre.
C'était une grave infraction au règlement, qui n'admettait pas que le service fût fait par des persoimes étrangères au cbàteau.
La dame âgée, que nous appellerons la sultane-mère ou sultane validé, du nom qu'elle se donnait elle-mèmey — s'en expliqua le soir même avec Lebel sur un ton de fort mauvaise humeur.
C'était dans une salle basse que cê dialogue avait lieu.
— Je partage absolument votre contrariété sur ce point, ma chère sultane, disait Lebel; mais c'est une concession qu'il faut faire. M"* de Crespy Qu'est pas une personne comme les autres...
La sultane validé haussa les épaules.
»— Non, vous dis-je, continua Lebel, et vous ne tarde-
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rezpasàvous en apercevoir; j'ai deviné un caractère très-résolu dans cette jeune tète-là.
— • Laissez-moi donc tranquille; j'ai dompté bien d'autres caractères 1
— Elle vous donnera plus de mal que vous ne le penseZf attendez-vous^, dit Lebel.
— Cette petite pecque provinciale 1
— Cette petite pecque provinciale est fort bien^ apparentée et tient à d'honorables familles. Entre nous, je crains que la marquise de Pompadourne se soit mis une désagréable affaire sur les bras.
— En vérité, Lebel, je ne vous reconnais plus, s'écria la sultane-validé ; vous devenez craintif 1
— Je deviens soucieux. Ecoutez donc, le métier que nous faisons amasse tant de malédictions sur nos tètes 1
La sultane le regarda avec stupeur, et lui dit :
— Il ne faudrait pas aller promener vos scrupules dans les appartements de Versailles; vous ferez sagement, Lebel, de ne pas prendre d'autre confidente que moi.
11 ne répondit pas.
Ses yeux restaient fixés eu terre.
— Allons, vous êtes malade, Lebel.
— Je ne dis pas non, si le remords est une maladie.
— Le remords? répéta la sultane : voilà que vous créez des mots à présent I
Et, comme frappée d'une idée subite :
— Vous êtes peut-être amoureux de cette demoiselle?
Lebel hocha la tète.
— L'amonr n'est pas possible pour-moi, dit-il.
— Je comprends, vous avez trop vu comment il s'achetait.
164 LES FRÈRES GHANTEMESSE
— Et comment il se volait, surtout I
— Tenez, Lebel, allez-vous-en ; vous n'êtes pas dans votre assiette ordinaire.
— Vous avez peut-être raison ; mais c'est une si laide chose que mon assiette ordinaire !
— Adieu, Lebel, adieu. *
— Adieu, madame.
Puis, sur le point de sortir :
— A propos, dit-il^ je vous laisse Briasson.
— Un méchant cadeau que vous me faites là, murmura la sultane.
— Vous l'emploierez dans lé service extérieur.
— Un ivrognae plutôt gênant qu'utile.
— Mais un bon chien de garde. D'ailleurs ce n'est que pour quelques jours.
— Je l'espère bien.
Lebel s'inclina le plus gravement qu'il lui fut possible devant la sultane-validé et sortit.
Sur le seuil, il dit à Briasson :
— Tu restes ici.
— Boni
— Je t'élôve à la dignité de cadi.
— Qu'est-ce que cela? demanda Briasson.
— Un magistrat dans les pays chauds.
-^ Je serai un cadi. Mais qu'est-ce que je vais avoir à faire?
— Tu surveilleras ce qui se passe céans.
— Cela me va, répondit Briasson avec un gros rire.
— Et puis, dit Lebel, si quelque chose d'extraordinaire vient à se produire...
— Je t'en informerai immédiatement...
Lebel s'éloignait ; Briasson le retint par le bras.
— Un mot encore, lui dit-il.
LES FRÈRES GHANTEMESSE 165
•— Parle.
— Un cadi n'observe pas le jeûne?
— Je n'en sais rien ; mais sache te comporter avec bienséance.
— Comme toujours, dit Briasson.
— Tu me fais frémir I dit Lebel.
Là-dessus, les deux chenapans se séparèrent.
106 LES FRÈRES GHANTEMESSE
DANGER DU 6BNRB ROGOGO
La nuit se passa pour M"* de Crespy dans des transes continuelles.
Un souper avait été servi dans sa chambre; elle n'y toucha presque pas.
Justine n'était guère plus confiante qu'elle.
Tout leur était motif à soupçon et à tressaillement.
L'oreille collée aux portes, elles écoutaient arriver jusqu'à elles les sons lointains d'une musique à laquelle se mêlaient de vagues éclats de rire.
— Ah 1 si tu n'étais pas là, Justine, disait M^^* de Crespy, je mourrais mille fois de frayeur 1
Elles avaient inventorié leur chambre avec une curiosite sans égale.
Cette chambre était un prodige d'élégance et de coquetterie, avec quelque chose de plus que nous essayerons d'indiquer en faisant appel à toutes les délicatesses que pourra nous fournir notre langue si riche en sousentendus.
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Tendue du haut en bas de satin à grandes fleurs, ornée de meubles en bois doré, de bergères, d'ottomanes, de brùle-parfums, de jardinières, de guéridons surmontés de vases opulents, — cette chambre était eu outre décorée de peintures inestimables. Une suite de panneaux reproduisaient les Amours des Dieux, d'Augustin Carrache, en camaieu. C'était Jupiter abusant de sou don de métamorphose pour transformer l'adultère aux yeux de Léda en simple caprice ornithologique. C'était Diane descendant en pâle nuée jusque sur les lèvres d'un berger endormi. C'était Mars et Vénus, traîtreusement emprisonnés dans les filets du stupide oiseleur Yulcain. C'était Hercule enlevant Déjanii**! sous les regards de Nessus, qui médite déjà l'envoi de sa tunique vengeresse. C'était Hébé, coupe en main, faisant en plein Olympe une chute dont — elle ne devait jamais se relever. Un accent de volupté sans frein présidait à ces débauches mythologiques, d'où les deux prisonnières durent détourner leurs yeux offensés.
Ce parti pris de galanterie à outrance était répété dans tous les détails d'ornementation de la chambre, dans les moulures des portes et des fenêtres, dans les reliefs de la cheminée, dans les bergères et les fauteuils, dans les candélabres et dans les flambeaux, jusque dans les médaillons du tapis. Partout l'amour courbant ses sujets sous ses lois, et ne voulant voir que des heureux dans son empire.
Un seul portrait frappait les yeux^dans cette chambre magnifique.
C'était celui d'un homme jeune encore, de belle pre.stance, majestueux sans paraître s'en douter, le teint ''^'t'r, le nez noble, l'œil bien assuré, la bouche aimable, la tète bien portée, le cou bien attaché dans sa cravate de dentelle, un ensemble souriant et indiflfërent.
168 LES FRÈRES GHANTEMESSE
Les deux femmes examinèrent longtemps ce portrait, comme s'il leur rappelait une figure vue autre part. Tout à coup, M*** de Crespy s'écria :
— C'est le roi !
C'était Louis XY, en effet, bien que le peintre eût oublié — à dessein — les insignes de la royauté.
Marthe s'arrêta à contempler ce portrait. Elle se sentait comme protégée par cette image radieuse; car il y a cent ans, un roi passait encore pour être le père de son peuple. C'était, du moins, un trope en usage dans tous les traités de rhétorique.
Elle fut tirée de sa contemplation par une exclamation de Justine, qui venait de découvrir une petite bibliothèque, un bijou de bois découpé — enfermant une centaine de volumes de poche, reliés en maroquin, avec un sinet de soie bleu, rouge où vert.
— Oh! les jolis livres I s'écria Justine.
— Cela nous aidera à passer quelques heures, dit Marthe, car je ne veux certainement pas m'endormir ; et toi, Justine?
— Moi non plus, mademoiselle. Voyons 6e petit volume si bien doré.
Mais Justine eut à peine jeté les yeux sur le titre qu'elle rougit.
— Voyons un autre, dit-elle.
Le titre de l'autre l'effarouchant moins, elle l'entr'ouvrit à un endroit où s'étalait une gravure d'Eisen.
— Montre-moi donc... dit M"" de Crespy.
— Non, répondit vivement Justine en s'empressant de replacer le volume dans la bibliothèque.
Et elle murmura :
— Où sommes-nous ?
M"' de Crespy s'endormit au point du jour, après s'è
tre soigneusement barricadée. Son spmineil fut* entrer
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coupé de rêves. Elle se revit à Arras dans l'hôtel paternel, heureuse, insouciante. Elle revit le chevalier de Chantemesse, son mari de demain.
Mais, s'il faut tout dire, le roi eut aussi une place dans ses rêves. Ces rois ont tous les privilèges I
, Au matin, ^son étonnement ne fut pas médiocre en apercevant sur la toilette placée au chevet de son lit une feuille de papier qui ne s'y trouvait certainement pas la veille. Sur cette feuille de papier, on avait écrit ces mots : a Vous pouvez demander tout ce que vous voudrez. Tous n'avez qu'à pousser du doigt le ressort qui est au-dessous du grand portrait. »
Gomment ce papier avait-il été^apporté là? Cette énigme ajouta son inquiétude à toutes celles qui dévoraient M"« de Crespy. Elle ignorait que les murailles de Frivolité étaient pleines d'yeux et d'oreilles comme les palais de tragédies, que des corridors secrets pratiqués autour de toutes les chambres permettaient de voir et d'entendre ce qui s'y passait, — tandis que des portes dérobées, des meubles tournants permettaient de s'y introduire.
Elle pvressa le ressort indiqué et vit paraître presque aussitôt une façon de duègne, à laquelle elle demanda si la maîtresse du château pouvait lui accorder l'entretien qu'elle lui avait promis la veille.
La sultane-validé s'empressa de se rendre auprès de Marthe, qu'elle trouva debout et sévère.
— Comment avez vous passé la nuit, ma chère demoiselle?
— Très-mal, madame ; pouvait-il en êtrR autrement dans l'étrange situation où je me vois?-
— 0"^ dites-vous là I s'écria la sultane ;. votre situation est de celles qu'envieraient toutes les jeunes filles.
— Il faut penser que je ne suis pas pacpille à toutes les
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jeunes filles, dit Marthe, car tout ce qui m'entoure ici m'étonne et me trouble au plus haut point.
— Je crois vous comprendre : ces tableaux un peu libres vous auront choquée. Que voulez-vous I c'est le goût du jour; vous finirez par vous y accoutumer... Peut-être aussi avez-vous entendu quelque bruit de musique hier soir; on dansait au salon... 11 faudra que vous sojei de ces petites fêtes.
— En vérité, madame, vous parlez comme si je dévala rester ici plusieurs jours I Vous m'avez cependant assuré que je verrais M^^ la marquise de Pompadour aujourd'hui même.
— Vous la verrez aussi. Mais combien je suis désolée de la mauvaise nuit que voas avez passée! Vous plait-il de descendre dans la salle de bain?
— Non, madame.
— Au moins vous m'accorderez la faveur de déjeuner avec moi. Je vous présenterai quelques-unes de mes jeunes amies avec lesquelles vous ferez vite connaissance, je l'espère.
— Dispensez-moi, madame. J'attendrai dans ma chambre l'arrivée de ma protectrice.
— Gomme vous voudrez... J'ai fait monter à votre intention une robe de la mode la plus nouvelle et la plus riche. Voyez plutôt I
— Elle est très-belle, en effet.
— Vous serez jolie comme un cœur là -dessous.
— Je ne mettrai pas cette robe, dit Marthe.
— Pourquoi donc cela? Vous ne pouvez paraître aux yeux de la marquise dans l'équipage où vous voilà.
— Ah! vous croyiez?... dit Marthe qui lorgnait complaisnmmeiit la robe.
— Il y a des lois d'étiquette auxquelles il faut obéir.
LES FRÈRES GHANTEMES6E 171
— Je ferai donc selon votre volonté, madame.
— A la bonne heure I s'écria gaiement la suîtane-validé ; je veux vous essayer moi-même cette robe.
— Ohl madame, Justine me suffira.
— Non, non; laissez-moi faire...
— Je suis honteuse...
— Quel enfantillage I
La sultane-validé avait déjà enlevé d'une main leste le mouchoir qui couvrait le cou de M^^" de Crespy.
— Les divines épaules I s'écria-t-elle.
— Vous êtes trop indulgente, madame.
— Non, vraiment; j'ai vu bien des épaules...
— Ah!
— A la cour... mais je n'en connais pas qui puissent lutter de blancheur et d'éclat avec les vôtres.
La première robe ôtée, la sultane s'extasia sur la finesse de la taille.
— Elle est à prendre* dans les dix doigts I
— Cessez de vous moquer d'une pauvre fille, disait Marthe décontenancée.
-^ On n'est pas plus belle... C'est Flore, c'est IrisI
L'admiration de la sultane-validé ne tarissait pas. De
la taille elle passait aux bras qu'elle comparait à tie la
neige et à des lis.
— Vos éloges m'embarrassent, madame, dit Marthe rougissante.
— Ne suis-je pas une femme?
Et la châtelaine de Frivolité s'empressait autour de sa nouvelle pensionnaire, reculant de quelques pas pour juger de l'effet, se rapprochant, et ne se lassant pas de louer.
Enfin Marthe fut habillée.
— Une reine I s'écria la sultane 6n battant des mains.
172 LE8 FRÈRES GHANTEMS86E
Justine, entraluée, joignit ses compliments à ceux de la sultane.
Marthe ne put résister au désir de se regarder dans Les glaces, et peut-être se trouva-t-elle jolie.
Mais quelques efforts i(ue fît auprès d'elle la sultanevalidé, elle ne put la décider à visiter les appartements du château, ni même "à se promener dans le parc. Marthe s'ohstina à demeurer dans sa chambre.
La journée se passa sans qu'on vit arriver la marquise de Pompadour.
Le soir ramena les mêmes inquiétudes chez M^'" de Grespy et sa femme de chambre. Chez cette dernière, ces inquiétudes s'accrurent de quelques observations qu'elle avait recueillies en allant et venant à travers la maison.
— Mademoiselle, nous ne pouvons pas rester ici plus longtemps, lui dit-elle à l'oreille.
— Pourquoi me parler bas, Justine? nous sommes seules.
— Ahl vous croyez cela, mademoiselle! Eh bien! vous vous trompez joliment.
— Que veux-tu dire ?
— Je dis que j'en ai appris de belles sur l'endroit où nous sommes.
— Tu m'épouvantes, Justine !
— Il y a de quoi.
— Parle donc, dit M"« de Crespy.
— Sachez que j'ai entrevu des personnes et surpris des propos.. « 11 m'est impossible de m'expliquer davantage.
— Me voilà bien avancée ! dit M"* de Crespy.
— 11 faut que nous songions au moyen de sortir d'ici au plus vite, c'est le principal.
— J« ne demande pas mieux^mais eommeat?
I^S FRËR£S GHANTEMEIB8E 173
— Laissez-moi faire, dit Justine*
— Cela ne doit pas être facile, nMirmara M^^' de Crespy.
— Non, sans doute; mais où serait le mérite? Ces femmes ne peuvent être trompées que par d'autres femmes.
— Je ne suis pas comme toi : je n'ai pas perdu toute espérance. Nos amis d'Ârras doivent s*agiter en ce moment.
— Ohl je n'en doute pas, dit Justine; MM. de Chantemesse les premiers ; ils remuent certainement ciel et* terre pour vous délivrer; et ils vous délivreront, j'en suis sûre...
— Ah I tu vois bien I
— I Mais quand? Ils n'ont aucun indice, E)t puis arriveront-ils à temps, comme les beaux-frères de Barbebleue ?
— > A temps?... répéta Marthe, rendue rêveuse par ce mot.
— Croyez-moiy ne les attendez pas, reprit Justine ; chaque jour,, chaque heure vous rapprochent d'un danger dont vous ne soupçonnez pas l'étendue.
— Tu deviens mystérieuse comme la maîtresse de ce château.
— L'abominable créature I s'écria Justine avec un accent de dégoût.
— Tu trouves I dit Marthe; elle me déplaît moins qu'hier; je la crois bonne femme au. fond.
— Ohl mademoiselle, déliez-vous-en 1 défiez-vousen I... Je vous le répète, né pensons, ne cherchons qu'à fuiri
— Fuir?... Hélas I ma pauvre Justine, tu ne te rappelles donc plus que je suis liée par un serment?
— Quel serment?
— Afin qu'on ne nous séparât point, j'ai juré que je ne ferais aucune tentative pour m'évader avant d'avoir vu M*"* la marquise de Pompadour.
— Vous vous êtes laissé prendre à un piège, dit Justine; heureusement que moi je n'ai rien juré! s'écriat-elle.
M"° de Crespy fit un mouvement de terreur.
— Comment I tu me quitterais I
— Pour vous sauver, oui, mademoiselle.
— Tu me laisserais seule ici?
— Une fois dehors, je ferais savoir à votre famille le lieu de votre retraite.
— Que deviendrais-je si tu m'abandonnais? Je ne puis m'habituer à cette idée.
— A quoi vous serais-je utile en restant? reprit Justine.
— Tu peux me défendre, au moins.
La'femme de chambre eut un sourire d'incrédulité.
— Encore une fois, dit M"* de Crespy, il te sera impossible de t'échapper d'ici.
— Oh I du moment que je pars seule, je n'ai pas besoin de m'échapper.
— Explique-toi.
— On m'a accueillie avec assez de mauvaise grâce pour me donner à espérer qu'on me laisserait partir avec empressement.
— Mais crois-tu donc qu'on ne prendra pas pour te faire sortir les mêmes précautions qu^on a prises pour te faire entrer?
— Si, répondit Justine.
— Alors, sur quoi comptes-tu?
— Je compte sur le hasard, sur mon courage, enfin sur le désir que j'ai de vous sauver.
LES FRÈRES GHANTEMESSE 175
— Brave fille I dit M^^ de Crespy en lui tendant la main.
— Laissez-moi partir, ma chère maltresse.
— Tu me désespères I
— Voulez-vous donc passer ici toute votre vie?
— Attends encore quelques jours.
— Non, dit Justine, il faut prendre une résolution.
— Eh bien, jusqu'à demain seulement I... Si demain, à la même heure, je n'ai pas vu M°^" de Pompadour, tu partiras, Justine.
— Ma chère maîtresse, je peux déjà vous faire mes adieux.
176 LES FRËRilS GHÀNTBMEB8E