‹ Les frères Chantemesse (volume 2)Chapitre 13 sur 23 · LB CADI · texte numérisé non relu

LB CADI

Justine avait dit vrai.

Une seconde journée se passa sans voir arriver la marquise de Pompadour.

— C'est incompréhensible I s'écria la sultane-validé «n se présentant chez M"' de Crespy sur son invitation; j'en suis la première toute bouleversée ; il faut des événements bien graves pour avoir retenu la; marquise à Versailles.

Et, changeant de ton :

— Afin de vous faire prendre patience, ma belle demoiselle, voici un bracelet et un collier sur lesquels je veux avoir votre avis.

— Oh I les admirables perles I dit Marthe éblouie.

— Je veux voir aussi comment cela vous ira, ma petite reine.

— Non, madame.

— Que vous êtes farouche !

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— Eloignez ces bijoux^ mon âme est toute à la tristesse.

— Voyez les feux que lancent ces boucles d'oreilles, continua la sultane.

— En effet, dit Marthe ; je n'en ai jamais vu de plus brillants.

— C'est qu'elles vous vont à ravir; voyez plutôt... Cependant, le délai demandé par M'^" de Crespy à Justine était expiré.

La femme de chambre, résolue, guettait la sultane-validé au sortir de l'appartement.

— Madame... lui dit-elle en l'abordant.

— Que voulez- vous, ma mie? fit la sultane avec une aigreur qu'elle ne lui avait jamais dissimulée.

— Madame, je viens vous demander la permission de m'en aller.

— C'est une excellente idée que vous avez là ma chère; entre nous, vous étiez un peu curieuse.

— Dites beaucoup, madame.

— Vous rôdiez toujours dans les escaliers, le matin...

— Le soir aussi.

— Ou le long des murailles du parc, continua la sul* • tane.

— Je n'en disconviens pas, répondit Justine.

— C'est un défaut qui ne saurait^tre toléré dans nôtre maison.

— Aussi, madame, désespérant de m'en corriger^ ja * prends le parti de quitter votre maison.

— Et vous faites bien. Il n'aurait cependant tenu qu'à* vous d'y rester... dit la sultane en attachant sur elle un regard significatif.

— Je le crois, madame, répliqua Justine d'un air narquois.

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— Mais veus avez un caractère qui nuira souvent à votre fortune.

— Je le crains.

La sultane-validé ajouta en raillant :

— Au moins, dans votre court séjour chez nous, avezvous eu le temps de faire de belles découvertes?

— Des découvertes, oui... Belles, c'est autre chose, dit Justine.

— Et vous comptez sans doute aller en faire part aux amis de M"* de Crespy?

— Je n'ai aucun projet arrêté, madame.

— Et vous agirez sagement en ne vous arrêtant à aucun, dit la sultane avec un accent sévère ; retenez bien ce conseil.

— Oui, madame.

— Toutes nos précautions sont prises contre les indiscrets; mais, dans le cas où vous^parviendriez à les déjouer, vous .vous exposeriez au ressentiment de personnes puissantes.

— Je vous remercie de m'avertir, dit Justine. La sultane-validé sonna.

— Qu'on aille me chercher le cadi.

Le cadi parut.

Justine laissa échapper un geste de surprise à sa. vue. Elle avait reconnu Briasson.

— C'est vous qui avez amené ici cette demoiselle? dit la sultane.

— En personne, répondit le cadi.

— C'est vous qui allez la remettre dans son chemin.

— Parfaitement.

— Voici la nuit; vous allez partir sur-le-champ.'

— Je suis prêt.

— Je vais donner .des ordres pour qu'on mette les chevaux à la voiture grillée. Phanor conduira.

LES FRÈRES GHANTEMESSE 179

— Le muet?

— Oui.

— Usbeck montera derrière la voiture.

— Le sourd?

— Oui.

— Avez-vous des recommandations à. me faire? demanda le cadi.

— Approchez.

La sultane-yalidé lui dit quelques paroles à voix basse.

— Spycz tranquille, répliqua le cadi.

Se retournant vers Justine, la sultane lui adressa ces mots :

— Cet homme vous laissera à moitié chemin de Paris et d'Arras, avec une bourse pour continuer votre route du côté qu'il vous plaira.

— Bien obligée, madame.

— N'essayez pas surtout de savoir d'où vous venez, et gravez bien dans votre mémoire mes Instruciious de tout à l'heure.

— Je n'y manquerai pas, dit Justine.

— A présent, partez.

— Un mot encore, madame, ou plutôt une prière.

— Dites vite.

— Je voudrais faire mes adieux à ma maîtresse, à M*** de Grespy.

— C'est inutile, répondit sèchement la sultane-validé.

— Vous êtes cruelle, madame.

-«- Je le sais. Allez, ma mie.

La femme de chambre'avait les larmes aux yeux. Elle baissa la tète et suivit le cadi.

Uu quart d'heure après, Justine voyait ou plutôt euteudait se fermer derrière elle les grilles du château.

t80 LES FRÈRES GHANTEMBSSB

Justine était une fille assez fraîche, ayant la beantédu diable. Aussi la perspective d'un tête à tête avec elle pendant plusieurs heures n'avait rien d'efifrayant pour notre cadi.

Mais le cadi devait se tenir sur ses gardes; on l'avait prévenu de la curiosité de la donzelle.

Il ne fallait pas qu'elle pût retrouver son chemin^ si. le désir lui en venait plus tard.

En conséquence, le cadi avait ordre <te la reconduire par des sentiers détournés, — ordre aussi de tenir constamment fermées les vitres de la portière, afin d'éviter que Justine pût se rappeler le contour d'une montagne ou la forme d'une habitation.

Mais la nuit complètement noire rendait cette dernière précaution tout à fait inutile.

C'est pourquoi le cadi^ne fit pas trop de difficultés lorsque Justine, se plaignant justement de la chaleur (j'ai dit qu'on était en juin), le pria de laisser pénétrer im peu d'air dans la voiture.

— Volontiers, dit-il, mais à une condition.

— Voyous.

— (/est que si la lune yient à se. lever, je referme la vit-rc immédiatement.

— Espérons que la lune ne nous jouera pas ce mauvais tour, dit Justine.

-^ Ce serait trop, en effet, de deux astres à la fois. Le langage du cadi, comme on le voit, ne sortait pas de la couleur orientale.

— Vous êtes plus galant aujourd'hui qu'il y a quatre jours, reqiarqua Justine. *

— C'est qu'il y a (]uatre jours je n'étais pas seul avec vous comme aujourd'hui. Ln présence d'un tiers me j)aralyî^e.

LES FRÈRES CHANTEMESSE 1 S l

— S'il ue faisait pas nuit) vous me verriez rire, dit la femme de chambre.

— Si les roues de la voiture ne résonnaient pas tant sur le sable, vous m'entendriez soupirer, dit le cadi..

— Vraiment.

— Youlez-vous mettre la main sur mon cœur?

— Avouez que pour un soupirant votre rôle est furieusement embarrassant, reprit Justine.

-- Hélas i

— Et que vous avez tant soit peu l'air d'un... Comment dirai-je?

— Ne dites pas 1

— D'un exempt.

— Pourquoi m'accabler? murmura le cadi; je n'ai pas choisi cette situation.

— Mais vous l'avez acceptée, ce qui revient au même.

— N'était-ce pas un moyen de me rap])rocher de vous?

— Les geôliers se rapprochent aussi de leurs prisonniers, dit-elle.

— Sort funeste ! s'écria- t-il avec l'emphase comique de l'Arlequin de M. de Marivaux.

— Funeste... pour qui?

— Je pourrais avoir un autre air si vous le permet- ' tiez.

— Quel drôle de nom que celui du château que ilous quittons I

— Vous trouvez? Frivolité, cela a bon air ccpendaht.

— Ah! Frivolité..,

Elle nota le nom dans sa mémoire, car elle no le connaissait pas.

'LeTadi s'apen^ut-il qu'il avait donné dans im piège? ;

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cela est probable, car il se recogna brusquement et silencieusement dans sa place.

— Vf)us ne me dites plus rien, reprit Justine au bout de quelques instants.

— Je ne dois rien dire. '

— Vous ne soupirez même plus. Est-ce que vous ne devez plus soupirer.

— A quoi bon?

— Je n'ai pas de réponse à vous faire, dit Justine en minaudant.

— Vous êtes trop dangereuse pour moi, murmura-t-il.

— Comment l'entendez-vous?

— Vous me feriez manquer à tous mes devoirs.

— Vous ête« donc bien attaché à vos devoirs ? demanda-t-elle.

Le cadi se rapprocha.

— Ah! s'écria-t-il, c'est une petite femme comme vous qu'il me faudrait.

— Pour voyager?

— Pour me fixer.

— Dans ces environs? dit-elle.

— Ou ailleurs.

— < Le pays parait superbe, n'est-ce pas?

— Je le connais peu, répondit-il.

— Trop plat, peut-être; c'est le défaut de cette Beauce.

— Quelle Beauce? Vous voulez dire...

— Quoi?

— Rien.

— Ce n'est pas la Beauce, pensa la femme de chambre.

— Qu'importe le pays?

— Beaucoup pour moi. Par exemple, je le voudrais à peu de dislaïue de Paris... comme celui-ci.

— Je te vois venir, marmotta le cadi.

— A dix ou douze lieues. Est-ce dix ou douze?

— Qu'importe la distance I

— Ah ça ! rien ne vous importe, à vous !

— Ohl que si!

— Et quoi doiic?

— Vos bonnes grâces, dit-il en revenant à ses gros soupirs.

— Que faites- vous tant pour les mériter?

— Que voulez-vous que je fasse?

La femme de chambre parut réfléchir.

— Je vous le dirai peut-être tout à l'heure.

— Vous ne serez pas trop exigeante? demanda le cadi.

— Voilà déjà que vous avez peur 1

— Ce n'est pas précisément de la peur, reprit-il, c'est de la méfiance.

— Vous êtes poli, s*écria-t-elle en riant.

— Vous êtes rusée, répliqua-t-il gravement.

— Si l'on peut dire!... Tiens! un clocher... Oh! qu'il est haut!... Comment le nomme-t-on?

Cette fois, le cadi ne s'y laissa pas prendre.

— Je vois que la lune va se. lever, dit-il en faisant le geste de relever la glace de la portière.

— Pas encore ! dit elle eu cherchant à s'y opposer. Leurs mains se rencontrèrent dans ce mouvement. La glace resta baissée.

— Hum I j'oublie tout auprès de vous ! murmura le cadi.

— Eh bien, et moi, est-ce que je ne m'oublie pas aussi ? repartit la femme de chambre.

— Songez donc que j'ai les ordres les plus rigoureux.

— Alors, rigueur pour rigueur!

184 LES FRÈRES GHÂNTEMESSE

Elle voulut retirer sa main.

— Non, fit-il tendrement ; non.

— Cadilcadil

— Eh bien?

— Vous n'avez plus si peur...

Sur ces entrefaites, la voiture vint à traverser un pont.

— Une rivière I dit Justine.

Et elle se pencba à travers la portière.

— Retirez-vous I fit le cadi effrayé ; relirez- vous !

— Ohl laissez-moi respirer la fraîcheur de l'eau... c'est si bon I

— La lune I

— Rien qu'un instant I

— La lune ! la lune I cria-t-il.

Justine aperçut sur la rive les lumières d'une ville.

— Encore une fois, retirez-vous I prononça le cadi d'un accent désolé.

— Vous voyez bien qu'il est trop tard à présent I

— Ah I j'aurais dû vous bander les yeux, comme on me l'avait recommandé I

— Eh bien I vous auriez été aimable, dit-elle.

— J'ai été trop faible. '

— Mais puisqu'on ne distingue rien, ^it Justine, cela doit vous rassurer.

Le cadi hocha la tète.

— On prétend que les femmes voient clair dans la nuit.

La ville fut bientôt déj)assée ; on se retrouva en rase campagne.

Le cadi était redevenu silencieux et morose.

— Allons, lui dit Justine, ne vous repentez pas d'avoir agi en galant homme.

LES FHËRES GHANTEMESSE 185

— Encore, si ma faute trouvait près de vous sa récompense, dit-il eu se rapprochant de nouveau.

— Diable I vous ne faites pas de longs crédits I

— Je suis si pauvre !

— Ecoutez, dit la femme de chambre ; j'ai de mon cAté une chose à vous demander.

— Encore?

— Si vous me rebutez dès le premier mot, je me tais.

— Parlez, dit le cadi,

— Eh bien? mais je n'ose... Vous aller me refuser.

— Voyons toujours.

— J'ai envie de souper, dit la femme de chambre.

Ce désir flattait trop les propres penchants du cadi pour qu'il s'en étonnât.

Chez Briasson, on s'en souvient, l'amour de la bonne chère était à Tétat permanent.

— Comme cela se rencontre I s'écria-t-il gaiement ; je suis dans la même disposition que vous.

— Ah bah I dit Justine. ^

— Mais rassurez-vous : on ne me prend jamais sans verd. J'avais prévu votre envie.

— Comment cela?

— En faisant placer, au moment de notre départ, des vivres dans la caisse de la voiture.

— Ah I dit Justine d'un air soucieux.

— Oui; un pâté, des viandes, quelques fruits... J'di fait main basse sur l'office.

— Je vols que vous êtes un homme de précaution, mais...

— Mais quoi?

— Est-ce que nous souperons en voiture ? demanda-telle.

— Dame I

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La femme de chambre fit la moue.

— Mapger avec ce bruit insupportable de roues et de grelots, avec ces cahots, avec toute cette poussière !

— A la guerre comme à la guerre ! Eu voyage comme en voyage ! s'écria le cadi renaissant à la joie. Nous ferons une table de nos genoux rapprochés.

— Et vous trouvez cela commode?

— Je trouve cela charmant.

— Parlez- moi du souper dans une hôtellerie, autour d'une nappe blanche, entre deux flambeaux! dit Justine.

— C'est aussi mon sentiment, . parbleu ! mais on ne peut pas avoir toutes ses aises.

— Pourquoi pas? Cela ne dépend que de vous, répliqua-t-elle.

— C'est vrai, mais...

— Étes-vous si pressé de vous débarrasser de ma compagnie? A-t-on fixé un nombre d'heures à votre voyage?

— Pas du tout.

— Eh bien! alors...

Le cadi se grattait le bout du nez.

— Je sais bien une auberge, dit-il enfin avec hésitation.

— Où? fit vivement la femme de chambre.

— Pas loin d'ici ; une auberge excellente, ma foi ! trèsbien... Et un vin comme je n^en ai bu que là !

— Eh bien, dit Justine, qu'est-ce qui nous empêche de nous y arrêter !

— Vous le savez, mes ordres.

— Mon cher cadi ! supplia-t-elle.

Le cadi n'avait pas été taillé dans le roc. Le tableau d'un bon souper, dans ces conditions de bien-être, faisait pétiller ses yeux. Il est permis de supposer aussi qu'il

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comptait un peu sur Texcitatiou du repas pour aider à ses desseius amoureux.

Quoi qu'il en soit, le cadi murmura :

— 11 y a peut*ètre un moyeu; mais consentirezvous?

— J'y consens. Ce moyen...

— C'est de vous laisser bander les yeux.

— Yoilà le fameux bandeau qui revient! s'écria- 1elle.

— Grâce à cette précaution, je ne verrais aucun inconvénient à vous conduire jusqu'à la chambre du souper.

— Une fois là?'

— Oh! une fois là, plus de bandeau... excepté celui de l'Amour!

— Allons, puisqu'il le faut...

Au bout de quelques instants, le cadi faisait arrêter la voiture devant une maison pleine de lumière et de bruit, s'annonçant comme une hôtellerie d'importance.

— Ne regardez pas, et tendez le front! dit le cadi en déployant un mouchoir.

Ils se trouvèrent bientôt dans une chambre qui réalisait tout à fait le programme de Justine : la nappe blanche, les deux flambeaux, les deux chaises.

Le mouchoir tomba.

L'hôtelier étant monté pour prendre leurs ordres, le cadi crut devoir lui adresser l'allocution que voici, en présence de Justine :

— Monsieur l'hôtelier, il importe, au nom des plus graves intérêts, que la personne avec laquelle je vais souper et que vous avez sous les yeux, ignore absolument où elle est, le pays qu'elle traverse, et jusqu'au nom de votre hôtel.

L'aubergiste ouvrit de grauds yeux.

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— Je vous serai donc obligé, continua le cadi, et bien que votre galanterie puisse en souffrir, de ne pas répondre aux questions que Madame pourrait vous adresser.

L'hôtelier, ayant oui, s'inclina; et voici les paroles mémorables qu'il proféra à son tour.

Ces paroles sont dignes de s'ajouter à l'anecdote de la Pièce sans a, annoncée par des comédiens ambulants. Le premier d'entre eux qui parut en scène et qui ouvrit la bouche s'écria :

— Ah! ciel!

Il en fut de même de l'hôtelier qui répondit à la recommandation du cadi :

— Soyez tranquille ; je n'ai pas mon pareil dans toat Yarignant pour la discrétion.

Le cadi fit un soubresaut.

La femme de chambre éclata de rire.

L'hôtelier les regarda tous deux avec étonnement; puis, comme s'il appréhendait de ne s'être pas assez fait comprendre, il ajouta :

— Dieu merci I le maître de l'hôtel du Coq-Hardi est favorablement connu d'ici à Senlis.

Le cadi mit sa tête dans ses mains d'un air désespéré, tandis que Justine continuait ses éclats de rire.

— Soyez donc certain que je saurai garder le silence, dit l'aubergiste en manière de péroraison.

* — Ohl vous pouvez tout dire maintenant! s'écria le cadi consterné.

— Je n'ai plus rien à apprendre, en effet, dit Justine; mais lors même que monsieur n'aurait pas parlé, ceci aurait parlé pour lui...

Elle montrait les assiettes de faïence où, au miliea d'enjolivements de couleur, se lisait cette inscription : Hôtel du Coq-Hardi, à Varignaot, par Senlis.

Sur les couverts, sur les couteaux, sur les verres, ces

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mots étaient répétés : Hôtel du Coq-Hardi, à Varignant, par Seiilis.

Et encore sur une pancarte, à côté de la glace : Hôtel du Coq-Hardi, à Yarignant, par Senlis.

Le souper se ressentit de cet incident.

Justine savait désormais tout ce qu'elle voulait savoir. Elle n'avait plus aucun motif pour ménager, le cadi.

Lui, de son côté, avait le sentiment de sa force perdue; il avait rempli sa mission aussi maladrpitement que possible. Il n'osait plus remettre en avant ses prétentions.

On se parla donc peu, et l'on revint à la voiture moins amis qu'on en était sorti.

Le voyage dura quatre ou cinq heures encore, et ne fut marqué par aucun épisode.

A l'endroit désigné par la sultane-validé, c'est-à-dire à une distance à peu près égale de Paris et d'Arras, le cadi prit congé de la femme de chambre et la déposa sur la lisière d'un petit bois.

— Vous allez marcher tout droit devant vous pendant un quart d'heure, lui dit-it; là, vous trouverez un village, et dans ce village un relais de poste. Voici une bourse contenant cinquante pistoles. Adieu et bon voyage.

— Adieu, cadi, répliqua Justine ; vous étiez bien p]us aimable au départ.

— Je me suis toujours repenti de mon amabilité auprès des femmes; j'y renonce à partir d'aujourd'hui.

— C'est dommage, murmura- 1- elle.

— Quant à vous, la belle railleuse, ne cherchez pas à abuser des renseignements que le hasard vous a fournis. Cela pourrait vous porter malheur. On expédie beaucoup de jolies femmes cette année au Mississipi.

IdO LES FRÈRES CHANTEMESSE

— Sans compter le nombre d'honnêtes gens qu'on envoie tous les jours aux galères, ajouta-t-elle.

— Serviteur I dit le cadi.

— Sans rancune I dit Justine.

Telle fut leur séparation.

Et le cadi de grommeler cette phrase en remontant en

voiture : |

— Voilà un voyage dont je ne me vanterai pas auprès i de Lebel I .

LES FBËRES GHANTEMES8E 491

GOMME DANS LES ROMANS D'aVBNTURBS

Comme dans les romans d'aventures, Justine, seule, toute à ses réflexions, suivait sans se hâter le chemin indiqué par le cadi.

Le ciel était d'un bleu d'Astrée, et les oiseaux formaient de déiieieux concerts. Or, comme on était au milieu du jour, elle* n'éprouvait aucune alarme à se trouver au milieu de la campagne.

Tout à coup elle aperçut un homme assis au bord d'un ruisseau et semblant rêver profondément. Son cheval était auprès de lui, attaché à un arbre, — comme dans les romans d'aventures.

Cet individu était tellement absorbé qu'il n'entendit point venir Justine, et qu'il ne releva point la tète lorsqu'elle passa auprès de lui.

Ce fut elle qui, l'ayant examiné, s'écria :

— Monsieur Damieus I

Il parut s'éveiller, et, avec les signes de la plus vive surprise :

192 LES FRÈRES GHANTEMESSE

— Mademoiselle Justine! s'écria- t-il à son tour; estce possible?

— Vous le voyez ; mais où allez-vous ainsi?

— A "Versailles; et vous, mademoiselle?

— Je retourne à Arras.

— Seule? dit Damiens en sentant son cœur se serrer.

— Seule.

— Et... M"« de Grespy? demanda-t-il.

— C'est vrai, vous aviez de l'aJQfection pour ma jeune maitsésse.

— Mieux que de l'affection : un dévouement sans bornes !

— On vous jugeait mal à l'hôtel, M. Damiens; j'ai été souvent obligée de prendre votre défense.

— Hélas I dit-il, je n'ai pu être utile à M"* Marthe et à vous autant que je l'aurais désiré... J'étais dans l'église Saint-Nicolas le soir de votre enlèvement; je n'ai pu courir à votre secours... j'ai été frappé...

— Vous, monsieur Damiens 1

— Cela n'a rien été... J'ai trouvé les meilleurs soins chez M. de Chantemesse le père. Aujourd'hui je suis complètement rétabli ; je peux me mettre à la recherche de M"® de Crespy, comme MM. de Chantemesse.

— MM. de Chantemesse nous cherchent? Nous ne nous trompions donc pas ! s'écria Justine.

. — Ils montaient à cheval deux heures après votre départ d' Arras.

— Où sont-ils maintenant?

— Ils n'ont pas encore donné de leurs nouvelles, répondit Damiens ; mauvais signe ! Je les retrouverai probablement à Versailles ou à Paris. A nous trois, chacun selon nos moyens et en dispersant nos efforts, nous arriverons peut-être au but que nous poursuivons.

LEO FRÈRES GHANTEMESSE 193

— Ah I M. DamiensI s'écria la femme de chambre; c'est le ciel qui m'a envoyée sur votre route I

— Que voulez-vous dire?

— Ce n'est pas à Versailles que vous devez aller ; ce n'est pas à Paris non plus...

— Achevez I

— Vous devez vous diriger du côté de Senlis, dit Justine.

— De Senlis, répéta Damiens.

— Par Variguant, ajouta-t-elle.

— Bien.

— A deux heures de voiture de Senlis, dans une région que je ne peux malheureusement déterminer, est un château caché par de hautes murailles, et qui se nomme Frivolité, Retenez bien ce nom.

— Oh 1 ne craignez rien 1 s'écria Damiens attentif.

— C'est là qu'est M"*' de Crespy, continua Justhie; c'est là qu'on la tient enfermée.

— Là 1 dit Damiens, dont les yeux semblaient percer l'espace.

Elle lui raconta, sans omettre aucun détail, ce qui s'était passé pendant le séjour au château. Les couleurs noires ne manquèrent pas au portrait de la sultane-validé. Sa narration fut plusieurs fois interrompue par les exclamations indignées de Damiens.

— Ohl je la délivrerai, soyez-en sûre! s'écria-t-il quand elle eut fini. Courez rassurer M. et M"® de Crespy; dites-leur qu'avant peu M"® Marthe leur sera rendue.

— Dieu vous entende I fît Justine.

— Il m'entendrai

Damiens détacha son cheval de l'arbre auquel il l'avait

lié.

— A bientôt, mademoiselle Justine 1 lui dit-il.

194 LES FRÈRES GHANTEMESSE

— Ainsi, c'est à Senlis qne vous allez?

— Snns retard, comme vous voyez!

Et s'affermissant en selle, il piqua des deux avec une ardeur confiante.

— Décidément, c'est, dit Justine, un meilleur homme que je ne croyais I

Elle continua sa route vers Arras.

^ Lui parti, elle partie, le terrain demeura désert, — comme dans les romans d'aventures.

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