‹ Les frères Chantemesse (volume 2)Chapitre 14 sur 23 · LB LIEUTENANT DE POLICE · texte numérisé non relu

LB LIEUTENANT DE POLICE

La déception des frères Chantemesse avait été grande. Ayant perdu la trace de M"" de Grespy, à qui la demander? qu' avaient-ils à faire?

Le chevalier était resté anéanti dans son désespoir.

Plus maître de lui, le comte, dès leur arrivée à Paris, essaya de définir la situation. Pour retrouver M"" de Crespy, trois moyens se présentèrent à son esprit, — trois moyens de puissance graduée, résumés en trois, personnes : s'adresser au lieutenant de police ; s'adresser à la marquise de Pompadour , et enfin s'adresser au roi.

Certes, s'il avait eu le moindre indice, il ne se serait adressé à personne. Deux gentilshommes français réclamant une jeune fille enlevée auraient aisément fait trioii\pher le hon droit à l'aide de leur épée. Mais cet indice leur manquait. Us n'avaient à leur portée que les trois moyens indiqués plus haut.

De ces moyens, le premier, qui consistait à s'adresser au lieutenant de police, comme au magistrat chargé de

Tordre dans tout le royaume, celui-là était le plus simple eu apparence, celui qui dans toute autre occasion aurait été le plus efficace. Mais, dans les circonstances actuelles, n'était-ce pas le plus dérisoire? Tout ne faisait-il pas supposer que l'audacieux enlèvement de M"^ de Crespy, décidé en haut lieu, avait été accompli avec le consentement de la police?

N'importe! Le comte de Chantemesse crut devoir employer ce prelnier moyen, si inutile qu'il lui parût, avant de recourir aux deux autres, extrêmes et désespérés.

Connaissant le caractère impétueux de son frère, et en redoutant les conséquences, il résolut d'agir seul.

Il se lit aimoncer chez M. Berrier, le lieutenant général de police, qui s'empressa de le recevoir sur son titre, et qui l'écouta avec beaucoup d'attention.

— M. le comte, lui dit ce magistrat, je suis profondément affligé de ce que je viens d'apprendre par votre bouche ; je vais mettre sur-le-champ mes plus fins limiers en campagne... Mais, quels que soient leur zèle et leur intelligence, je m'en voudrais de vous laisser trop d'espoir.

— Pourquoi cela? dit le comte de Chantemesse.

— Ehl mon Dieu! par une fatalité inexplicable, il s'est produit plusieurs affaires de ce genre depuis quelque temps... Mes agents sont aux abois.

— Quelque déplorables que puissent être les attentats dont vous parlez, celui-ci les dépasse tous. Songez-y ! Une jeune fille noble, arrachée à sa famille, enlevée dans un lieu saint! Il y a de quoi épouvanter tout un pays, irriter toute une population.

— Le crime est grand, en effet, M. le comte, mais les populations ont trop de bon sens, je l'espère, pour rendre l'autorité responsable de ces excès isolés.

— C'est ce qui vous trompe, monsieur le lieutenaut de police.

Celui-ci releva la tête.

Le comte de Chantemesse continua :

— Je ne dois pas vous laisser ignorer que le pom d'une auguste personne a été mêlé à ce rapt indigne.

— Quel nom, monsieur? s'écria le magistrat.

Le comte hésita.

— Il faut que vous disiez ce nom, monsieur, il le faut! continua le lieutenant de police.

— Celui de madame la marquise de Pompadour.

— Prenez garde, naonsieur 1 dit le lieutenant de police effrayé.

— De quoi prendrais-je garde?

-* Vous risquez gros jeu à vous faire l'écho de ces calomnies.

— Les hommes comme moi ne risiiuent rien, étant au-dessus de toutes les opinions et dg toutes les atteintes.

Ces mots furent prononcés par le comte de Chantemesse avec une dignité qui donna à réfléchir au lieutenant de police.

— Monsieur le comte, reprit celui-ci, l'accusation que vous venez porter jusqu'à moi n'est pas seulement outrageante... elle est folle I

— La justice redouterait-elle donc d'être éclairée?

— La justice ne tient pas compte des insultes qui essaient de monter jusqu'au trône.

— Alors je me retire, dit M. de Ghautemesse.

— Non, restez, dit le lieutenant de police^ je tiens à savoir jusqu'à quel point on a pu mettre en cause l'éminente personne que vous venez de nommer.

— Rien de plus simple, monsieur. Deux misérables se

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sont présentés à l'hôtel de M. de Crespy en y produisant une lettre de madame la marquise.

— Un faux, monsieur I

— Soit, dit le comte, mais un faux dont vous devez rechercher et punir les auteurs.

— Il est fâcheux que vous ne sachiez pas leurs noms.

— Qui vous a dit cela?

— Je croyais... murmura le lieutenant de police.

— Un des deux s'appelle Lebel.

— Ah I dit le magistrat en cherchant à lire sur la figure du comte.

— Oui, Lebel, autant qu'il m'en souvienne.

— Et savez-vous quel est ce... Lebel?

— Non, ni ne me soucie de le savoir. Il s'est trouvé deux fois sur ma route dans les circonstances les plus honteuses pour lui.

— N'auriez-vous pas entendu dire par hasard qu'il occupât un emploi... ou plutôt un poste... dans les appartements particuliers de Versailles?

Le lieutenant de police semblait attendre avec un intérêt bizarre la réponse du comte.

Celui-ci, assez indifférent, dit :

— Je crois, en effet, qu'il m'a touché quelques mots de cela, mais je ne lui ai accordé ni attention ni foi... Quel emploi pourrait occuper un coquin pareil?

— Hum I fit le lieutenant de police. Ainsi Voilà tout ce que vous savez de ce... Lebel?

— Tout, et c'est trop, répondit le comte.

Le magistrat sembla respirer plus à l'aise.

11 se leva majestueusement et prononça les paroles suivantes :

— Monsieur le comte, je vais m' employer de la manière la plus active à rechercher M"* de Crespy. Il y a

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peut-être là-dessous moins à s'épouvanter que vous le dites. Un enlèvement n'est pas un meurtre après tout. Telle pièce qui s'annonce tragiquement a parfois un dénouement heureux, et...

— Pas un mot de plus, monsieur le lieutenant de police, dit sévèrement le comte. Nous autres gentilshommes de province, nous sommes prompts à nous offenser, car nous prenons tout au sérieux, surtout l'honneur. Je ne suis pas venu ici pour être consolé, mais pour être rassuré. "Vous m'avçz fait pressentir l'inutilité probable de votre intervention ; n'ajoutez pas de commentaire à cet aveu. Je pars, la mort dans le cœur, mais décidé à tout tenter pour suppléer à l'impuissance de la police.

— Est-ce une menace? dit le magistrat.

— Un avertissement, tout au plus.

— Monsieur le comte, reprit le lieutenant de police, je veux bien faire la part de votre douleur; je la ressens et je m'y associe plus vivement que vous ne paraissez le supposer, et je vais vous eh donner la preuve immédiate... en vous conseillant de ne pas pousser trop loin les tentatives dont vous parlez.

. — Je comprends, dit le comte avec un sourire amer; M. le lieutenant de police n'aime pas qu'on fasse sa besogne.

— Peut-être.

— Même lorsqu'il ne la fait pas.

— Monsieur, vous dépassez les bornes I

-r- Monsieur le lieutenant de police, on fouille nos provinces, on y fait des levées de chair humaine^ on y ravit les jeunes filles à main armée, on les jette dans des voitures closes comme d«s tombeaux, avec une escorte empruntée a votre maréchaussée, et vous êtes le dernier à le savoir. Laissez faire votre besogne par d'autres ! On détruit toute sécurité dans les familles, . on souille les

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cheveux blancs des pères, on terrifie les mères, et vous avouez que vous n'avez aucun rapport sur ces affaires-là. Laissez faire votre besogne par d'autres. Monsieur le lieutenant de police, on déshonore la France, on soupçonne le roi, on calomnie M"^" la marquise de Pompadour ; encore une fois, laissez faire votre besogne par d'autres.

— Le lieutenant de police pourrait s'irriter de ces paroles, monsieur le comte, et tout autre que vous ne les lui aurait pas fait entendre impunément.

— C'est vrai, vous avez la Bastille, dit M. de Chantemesse avec mépris.

— Je ne l'ai pas nommée.

— Un argument irrésistible 1 votre grand moyen I Certes, elle est bien grande, la Bastille, et elle peut aisément me contenir, moi; mais ce qu'elle ne saurait contenir, si grande qu'elle soit, c'est toute une ville comme Arras, toute une province comme l'Artois. Ma cause est la cause de cette province et de cette ville ; vous pouvez facilement étouffer ma voix si elle vous incommode, mais vous n'étoufferez pas cinquante mille voix qui se lèveraient pour me défendre et vous accuser 1

Le lieutenant de police hocha la tête, et répliqua d'un ton plus doux que le comte ne s'y serait attendu :

— Nous n'aurions aucun bénéfice, l'un et l'autre, à prolonger cet entretien. Restons-en donc là si vous m'en croyez. .Je ne veux pas vous envoyer à la Bastille. Mais laissez-moi, avant de vous quitter, vous mettre en garde contre vos généreuses illusions. Si légitime que soit l'intérêt que tout cœur honnête doit prendre au malheur qui vous frappe, vous vous (j^agérez la sensibilité des populations en leur faisant si étroitement partager votre douleur et embrasser votre cause. Les villes ont leur somme d'indifférence comme les individus. Tout

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dure en France, excepté Tindignation. Gela dit, monsieur le comte, au revoir. Malgré ce que vos propos ont pu avoir de blessant, je ne retirerai heu de Testime que vous m'avez inspirée. Remarquez surtout que je ne vous décourçige pas... et retenez ceci : si M"' de Crespy peut vous être rendue par moi, elle vous le sera, monsieur le comte.

A ces paroles, qui rachetaient un peu celles du commencement, le comte de Ghantemesse ne trouva rien à répondre que par un profond salut.

Puis il sortit.

Dès qu'il eut franchi l'antichambre, le magistrat ouvrit un meuble à secret, et y prit une de ces grilles dont on fait remonter Tinvention aux premiers inquisiteurs, lesquels l'ont léguée à la diplomatie, d'où elle est tombée dans la police.

Il appliqua cette grille sur une feuille de papier, et dans les intervalles restés libres il écrivit à la marquise de Pompadour une lettre intime, que celle-ci, pour lire, n'avait qu'à replacer, de son côté, sous une grille semblable.

Voici ce que disait cette lettre :

« Ma chère marquise,

• (( y os émissaires vous ont encore compromise. Je ne sais rien de plus maladroit que ces gens-là; je vous l'ai souvent répété. Quand nous serons à dix, j*espère que vous m'accorderez la permission d'en faire pendre quelques-uns.

« On vient à l'instant de me réclamer une petite fille du nom de M"' de Crespy, que votre Lebel a, paraîtraitil, fort brutalement enlevée et séquestrée, en s' autorisant d'une lettre de vous. Voilà qui est réellement déplaisant,

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d'abord pour vous, belle marquise, ensuite pour moi, qu'on est toujours tenté de croire de connivence avec vos estafiers. Yous savez pourtant que ma police ne contrecarre jamais la vôtre et que je vous laisse agir en toute liberté. Je ne savais pas le premier mot de cette histoire.

« L'homme qui sort d'ici s'appelle le comte de Chantemesse ; c'est sans doute le fiancé de la jeune personne. J'ai oublié de m'en informer auprès de lui. Dans tous les cas, je vous le donne comme un échantillon de ces cjiractères intraitables que la province produit parfois. Sa douleur est d'autant plus dangereuse qu'elle est calme et fière. Il parait résolu à tout, même au scandale.

a Ma chère marquise, je n'ai aucun avis à vous donner; n'étes-vous pas la beauté et la sagesse à la fois, Vénus et Minerve en une seule personne? — Est-ce que vous tenez extraordinairement à cette petite &ile? Estelle annoncée là-bas? Il y aurait un beau rôle pour vous à jouer, et à votre place... Je m'arrête; vous n'auriez qu'à me donner sur les doigts, comme cela vous arrive quelquefois.

« Je ne serais pas du tout étonné que le comte de Ghantemesse essayât d'arriver jusqu'à vous. Si vous êtes curieuse de faire connaissance avec une de ces natures du Nord, altières et froides, recevez-le; il vous intéressera peut-être.

« Je baise vos pantoufles adorées, et je demeure votre àme damnée jusqu'à mon dernier souffle.

a Bbbrieb. »

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PROFIL DB MAHQUISE

Le lieutenant de police ne s'était pas trompé.

En même temps que sa lettre, la marquise de Pompadour en recevait une autre du comte de Ghautemesse, sollicitant la faveur d'une audience.

11 ne perdait pas de temps, comme on voit.

La première idée de la marquise avait été de ne pas lui répondre, non qu'une entrevue fût embarrassante pour elle, — il n'y a pas d'embarras pour les personnes arrivétîs à la toute-puissance, — mais parce qu'au milieu des agitations de sa vie elle avait un peu négligé cette affaire.

Pourtant, la lettre du lieutenant de police excita sa curiosité. Elle était tellement entourée de flatteurs et d'adulateurs que l'envie lui prit de connaître quelqu'un qui ne leur ressemblât pas.

La marquise de Pompadour fit donc répondre au comte de Chantemesse qu'elle le recevrait à Versailles, oii elle occupait, au rez-de-chaussée, les anciens appartements /)e la Montespan. - ^

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Appartements splendides, avec une maison presque aussi nombreuse que la maison du roi : intendants, secrétaires, médecins, femmes de chambre, brodeuses, porte-flambeaux, grands laquais, maîtres d'hôtel, sommeliers, coureurs, piqueurs, trente aides d'office, trois cochers, trois postillons, deux nègres.

Encore n'était-ce que la moins importante de ses résidences. La marquise avait des domaines, des châteaux, des hôtels innombrables; Carabas enté sur Pompadour. Elle avait, eu outre de son hôtel à Paris, — qu'elle avait acheté huit cent mille livres, — un hôtel à Fontainebleau et un hôtel à Compiègne. Elle avait l'Ermitage, à Versailles même. Elle avait le château de Meudon et le château de Bellevue. Elle avait Montretout, Brimborion, Babiole. Elle avait la terre de la Celle, la terre d'Aulnay, la terre de Grécy, la terre de Saint- Remy. Elle avait Tréou, Magenville et Oville.

Il faudrait compter par quinze et par vingt les millions jetés par elle dans ces somptueuses demeures, où Beauvais envoyait ses tapisseries les plus radieuses, la Chine ses étofifes les plus rares, la Bohème ses cristaux les plus éblouissants; — oii les peintures étaient de Vanloo, d'Oudry, de Boucher, de Vieu, de Boulongne; — où les statues étaient de Falconnet et de Pigalle.

Vingt millions pour fonder un genre dans l'art : le genre Pompadour!

C'est une figure qui arrête l'œil dans l'histoire ; elle brille, elle reluit. Elle ne séduit qu'à moitié cependant. Elle a régné dix-neuf ans d'un règne coquet et désastreux. Elle a inspiré de jolis meubles et décrété d'atroces mesures ; elle a fait battre nos armées à Rosbach et triompher notre porcelaine à Sèvres; elle a appauvri la France et mis le vernis Martin à la mode ; elle a laissé pourrir Latude dans les cachots et fait une pension de

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quatre mille livres au sieur Lafonlaine pour des enjolivements à une berliue; elle a placé sa famille en évidence, et cache le roi à ses sujets.

Ilesle la protection qu'elle a accordée aux artistes et aux écrivains et dont elle a couvert les philosophes. En cela, la fine commère était bien avisée et voyait loin. La musique portée à Jean-JacqueS Rousseau, 1« brevet de gentilhomnoe expédié à Voltaire, Grébillon encouragé, V Encyclopédie approuvée, autant de recommandations pour la postérité.

Etait-elle jolie? La Tour dit oui dans son pastel fameux, qui vaut une page d'histoire; Vanlooditoui en la peignant en sultane ; Boucher dit oui en la peignant en jardinière. C'est moins de la beauté que de la grâce, une expression spirituelle, un charme très-frauc^ais.

Les poètes disent oui sur tous les tons de leurs petites lyres ; Bernis arrive le premier pour « célébrer tant d'appas » :

On avait dit que Penfant de Cylhôre, Près du Lignon, avait perdu le jour; Mais je l'ai vu dans le bois solitaire Oîi va rêver la jeune Pompadour.

Et cette autre pièce d'une mignardise achevée, qui commence ainsi :

Ainsi qu'Hébé, la jeune Pompadour

A deux jolis trous sur la joue, Deux trous charmants où le plaisir se joue Qui furent faits par la main de Pamour.

L'enfant ailé, sous un rideau de gaze, La vil dormir et la prit pour Psyché...

Voltaire, qui sut être irrévérencieux si à propos, le prend avec un saus-façou voisin de la licence, et ramène

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M"* Poisson à des proportions plus bumaioes. Ecoutez sa voix stridente :

Telle plulôt cette heureuse grisette, Que la nature ainsi que Part forma Pour le sérail ou bien pour FOpéra...

Sa vive allure est un vrai port de reine, Ses yeux fripons s'arment de majesté, Sa voix a pris le ton de souveraine, Et sur son rang son esprit s'est monté.

A présent, voulez-vous entendre une autre chanson, mais tout à fait discordante et contre-disaut absolument les poètes et les peintres? Voici ce qu'on fredonne dans les rues, ce qui circule sous le manteau :

Une petite bourgeoise Elevée à la grivoise, Mesurant tout à sa toise, Fait de la cour un taudis.

Le roi, malgré son scrupule.

Pour elle fortement brûle ; Cette flamme ridicule Excite dans tout Paris ris, ris, ris!

Si, dans les beautés choisies, Elle était des plus jolies.

On passerait les folies Quand Pobjet est un bijou :

Mais pour cette créature

Et pour si plaie figure,

Exciter tant de murmure.

Chacun juge le roi fou, fou, fou, fou !

La contenance éventée,

La peau jaune et maltraitée,

Et chaque dent tachetée.

Les yeux froids et le coli long...

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Est-ce bien de la même personne qu'il s'agit? On en douterait presque. Et dire que ces couplets venaient frapper la marquise de Pompadour aux débuts de sa faveur, alors qu'elle n'avait guère plus de vingt-cinq ans I Qui faut- il croire? A qui s'en rapporter?

La marquise de Pompadour avait trente-trois ans environ lors des événements que ce récit met en scène. De l'aveu de tous, amis et ennemis, elle était fatiguée, amaigrie, perpétuellement inquiète. Son docteur, Quesnay, lui reprochait l'abus du chocolat à la vanille. Elle n'avait plus que l'éclat que donnent la toilette et le milieu.

Le salon où la marquise s'apprêtait à recevoir le comte de Chantemesse communiquait aux appartements du roi par un escalier qu'elle avait fait pratiquer elle-même, — escalier célèbre, qui inspira Ce franc propos à la maréchale de Mirepoix :

— C'est votre escalier que le roi aime, ma chère amie; il est habitué à le monter et à le descendre ; mais s'il trouvait une autre femme à qui il pût parler de sa chasse et de ses afibires, cela lui serait égal au bout de huit jours.

C'était cette atitre femme qu'il fallait l'empêcher de trouver, — et même de chercher. Voilà pourquoi la marquise de Pompadour s'était réservé le département de ses rivales, qu'elle choisissait ou faisait choisir en dehors de la cour.

En dehors de la cour, condition absolue t

Quelques minutes avant l'audience, la marquise s'était placée près d'une haute croisée, à une petite table où elle avait l'habitude de s'adonner à la gravure sur cuivre. On sait que, grâce à la brillante éducation que lui avait fait donner son jparrain Lenormand de Tournehiem, elle possédait une teinture de presque tous les arts.

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A rheure couvenue, GourbiUoo, son valet de chambre, introduisait auprès d'elle le comte Hector de Ghantemesse. Au bruissement des pas sur le tapis, elle tourna légèrement la tète. Ce premier examen fat favorable à l'arrivant.

— Avancez un siège, dit-elle au valet de chambre.

Le comte resta debout, compreaant que cette politesse était pure affaire de forme.

— Il faut donc des circonstances exceptionnelles pour qu'on vous voie à la cour, monsieur deGhanteniesse?lui dit-elle sans interrompre sou travail.

Le comte fut surpris de cette aménité.

La marquise continua.

— En vérité, les amis du roi se tiennent trop à l'écart. Votre grand-père, qui fut chef d'escadre sous Louis XIV, comprenait mieux ses devoirs envers sou souverain et soq pays.

— Quoi I madame, vous daignez vous souvenir...

— Des services rendus ? assuréjaient, monsieur ; est-ce que cela vous étonne ?

— Ëxcusez->moi, madame, dit le comte déplus en plus surpris; je ne m'attendais pas à tant de bienveillance.

— C'est que, sans doute, vous partagez sur moi l'opinion de beaucoup de monde.

— Madame, j'ai l'habitude de n'emprunter mes sentiments à personne.

— Je sais que la province a des préjugés sur moi. On m'y croit dévorée d'ambition, insatiable d'élévation. Voyez pourtant à quoi je na'occupe.

Elle montrait ses outils et sa planche de cuivre.

— Approchez, monsieur de Ghautemesse, lui dit-elle p^r un signe d'une cbarn^aute sioiplicité.

Le comte éta^t venu avec des préventions sansjuombre; il les sentait fondre une à un^e.

Il regardait attentivement cette femme qui, plus qu'aucune autre, avait élevé la séduction à la hauteur d'une science.

S'il ne subissait pas exclusivement son charme, il s'y laissait aller déjà.

— Savez-vous quel est ce sujet? lui demanda-t-elle.

— Une allégorie, je supposç, dit-il en se penchant sur la table.

Gomme dans toutes les eaux-fortes de M°' de Pompadour, on retrouvait dans celle-ci une figure nue, un autel et des papillons.

— Allons, dit-elle en souriant de l'air embarrassé du comte, je vois qu'il faut venir à votre aide : c'est t Amour sacrifiant à l* Amitié. Oh I le dessin n'est pas de moi.

— Alors, il est de M. Boucher, dit le comte; c'est tout à fait sa manière.

— Vous êtes donc un connaisseur I s'écria la marquise; j'en suis enchantée.

— Un modeste amateur, rien de plus, répliqua-t-il; la province nous fait tant de loisirs!

— Vos conseils seront une bonne fortune pour moi; je veux que vous m'en donniez souvent.

— Ne vous raillez pas de moi, madame.

— Et pour commencer, dites-moi sincèrement ce que vous pensez de ces deux bras soutenant un pauier de roses. 11 y a là un effort qui ne me plait pas du tout et qui ne me semble pas heureux.

— Madame...

— Répondez donc, monsieur, s'écria-t-elle avec une jolie impatience.

— Puisque vous l'exigez...

Il fut forcé de se pencher davantage vers la marquise.

Dans cette position, il respirait l'odeur de ses cheveux

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poudrés, de ses dentelles; il était à deux lignes de son cou éblouissant de blancheur.

Un frisson parcourut tout son corps.

— Eh bien ! monsieur de Chantemesse^ vous ne répondez pas?

— Je cherche à glisser une critique, et je ne trouve place que pour Tadmiration.

— Ce que c'est que l'atmosphère de la cour I dit la marquise; vous voilà déjà courtisan... N'importe, je rectifierai cette attitude... Mais, à propos, — ajouta-t-elle tout à coup en cessant son travail, — il parait que je vous dois des explications.

Le comte se récria sur le mot.

— Mais si I mais si! reprit-elle; un messager imprudent a dénaturé coioplétement mes intentions... du moins à ce que m'écrit Berrier.

— Ahl monsieur le lieutenant de police vous a écrit?

— Deux mots seulement. Je ne suis pas encore bien ati courant ; il m'a raconté cela en gros. Comment un tel malentendu a-t-il pu avoir lieu? J'avais reçu une lettre de ma chère baronne de Labourdois au sujet de sa nièce. Il faut vous dire que j'ainàe beaucoup la biaronne, mais beaucoup ; Sidouie est une amie d'autrefois, qui m'a connue toute petite dans mon bon temps. Donnez-moi donc de ses nouvelles.

— Madame de Labourdois est, ainsi que nous tous, plongée dans l'affliction depuis l'enlèvement de sa nièce.

— Sa nièce, M"® de Crespy, je crois.

— M"® de Crespy, oui, madame.

Le visage de la marquise était devenu sérieux.

— Si vous saviez, monsieur de Chantemesse, comme je suis mal servie et surtout mal comprise par ceux qui devraient m'ètre le plus attachés !

— Nous en avons eu une preuve désolante, madame.

— J'avais confié à je ne sais plus qui, à Laugeac, je crois, qui partait pour le Nord, le soin de voir la baronne et de savoir ce qu'elle désirait que je fisse pour sa nièce. Rien de plus simple, n'est-il pas vrai? Au dernier moment, Laugeac a passé la commission à Lebel. Tout l'imbroglio est venu de là. Je n'y suis pour rien, croyez-' moi; au fond, je ne peux vouloir que du bien à cette chère petite. Elle est donc bien jolie, mademoiselle de Crespy?

Le comte ne répondit pas.

]y|me ^Q Pompadour comprit et se mordit les lèvres.

— Je ne sais où j'ai la tète, vraiment I dit-elle; où en étais-je? Ce Lebel a compris tout de travers; c'est le plus extravagant et le plus corrompu des valets de chambre du roi. Vous ne pouvez savoir tout cela, monsieur de Ghantemesse, vous qui vivez si loin de Versailles; vous ne pouvez comprendre ces mœurs.

— Hélas! madame, je commence à m'en faire une idée.

— Figurez-vous que Lebel a la rage de découvrir partout des astres de beauté, des merveilles. Son prédécesseur, Binet, était comme lui ; c'est une manie attachée à l'emploi. Ce fut Binet qui, jadis, parla de moi imprudemment à Sa Majesté, et qui lui donna l'envie de me voir. Tout cela est fatal. Croiriez- vous que M"' Lebon m'a prédit, à neuf ans, que je serais reine de France... ou à peu près. J'étais furieuse; quoique petite, je voulais qu*on la chassât. Aujourd'hui, je lui fais une pension de six cents livres.

Le regard du comte, pendant ce flot de paroles, restait fixé sur la marquise.

Etait-elle sincère, ou se jouait-elle de lui?

La fixité de ce regard la troubla peut-être ; car, rom-

pant le cours de la conversation, elle lai adressa brusquement cette question :

— Ainsi donc, vous devez épouser M"* de Grespy? Une idée incompréhensible, et dont il ne se rendit pas

compte lui-même, poussa le comte à répondre :

— Oui, madame.

— Quel âge a-t-elle? demanda la marquise de Pompadour,

— Dix-huit ans.

— Vous avez refusé tout à l'heure de me dire si elle est jolie.

— Il y a trois jours, elle me semblait la plus belle du monde, répondit le comte de Chantemesse.

— Mes poètes ne m'auraient pas dit mieux. Je devrais vous arrêter sur cette pente, mais je me trouve aujourd'hui en disposition d'indulgence. Et puis, votre ton ne me déplaît pas ; vous avez l'air brave et ouvert, vous regardez les gens bien en face.

— Est-ce un reproche, madame?

— Non, mousièur de Chantemesse ; je suis de votre école : je ne déguise jamais ma pensée. Mais expliquezmoi pourquoi je me sens si à l'aise avec vous ; on dirait que je vous connais depuis longtemps; je cause avec vous comme avec un ancien ami.

— Madame, vous me rendez confus.

— L'amitié est le rêve que j'ai le plus constamment poursuivi, et que j'ai le plus rarement atteint, continua la marquise ; autour de moi je cherche des mains ouvertes, et je ne vois que des mains tendues. Monsieur de Chantemesse vous devriez venir vous fixer à la cour.

— Moi, madame?

— Sa Majesté vous trouverait un emploi digne de vous, je vous le garantis.

— J'ai peu d'ambition, dit le comte.

— On ne vous en demande pas, dit la marquise ; néanmoins vous devez vous ennuyer souvent à Arras. Ici, la vie offre des distractions intelligentes. Aimez-vous la comédie? Nous avons un théâtre des petits appartements, où nous jouons Topera, et même des ballets. La semaine dernière, nous avons représenté Titon et C Aurore : je faisais l'Aurore; le vicomte de Rohan jouait le rôle de Titon, et le marquis de la Salle celui du Soleil. Gela été à merveille, je vous assure.

Le comte répondit :

— Au risque de produire sur vous l'effet du paysan du Danube, je vous avoue, madame, que la comédie a peu d'attraits pour moi.

— Je vous y convertirai, s*écria-t-elle ; j'y ai bien converti le roi I

A cette parole sans réplique, le comte sourit et s'inclina.

La marquise de Pompadour continua :

— Je vois ce que c'est : vous préférez la chasse. C'est juste, c'est le principal amusement de la province. Eh bien ! mais nous avons des chasses magnifiques dans des forêts incomparables; vous les suivrez, monsieur de Chantemesse... Vous ne répondez pas?

— Madame, je cherche une réponse qui soit à la fois d'accord avec votre extrême bienveillance et avec l'extrême tristesse sous l'empire de laquelle je me suis présenté devant vous.

La marquise, dépitée, secoua la tète et dit :

— Où mon esprit va-t-ii s'égarer, en effet? J'oublie que vous êtes retenu à Arras par des liens puissants, et que vous aimez M^^° de Crespy... car vous l'aimez?

Même silence de la part du comte.

— Par dessus tout? conlinua-t-elle. .

— Vous me mettez à^ la torture, ijjLadaijae, lui dit-il ;

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il y a crnauté à vouloir me faire convenir devant vous de certains sentiments ou à m'obliger à les désavouer.

— Savez-vous que vous feriez un excellent homme d'Etat, monsieur de Chantemesse?

— A votre école que n'apprend rait-on pas?

M"' de Pompadour sembla lutter avec elle-même pendant quelques minutes; puis elle s*éoria tout-à-coup avec une certaine vivacité :

— Il est impossible que vous aimiez M"' de Crespy au point de lui sacrifier un avenir des plus brillants.

Le comte répondit après une courte hésitation :

— Je sacrifierais tout pour rendre M"* de Crespy à sa famille.

— A sa famille... seulement?

La situation se tendait.

Le comte de Chantemesse ne savait plus en réalité sur quel têrraiu il marchait. Il avait des éblouissements. La femme qui était devant lui, émue et enlaçante, était-elle bien l'altière M"'' de t^ompadour?

Il croyait deviner, mais il n'osait.

Cette fois encore, elle prit pitié de son trouble :

— Tenez, monsieur de Chantemesse, vous allez me juger bien étrangement par ce que je m'en vais vous dire.

— Je ne suis pas un juge, madame, loin de là.

— J'obéis à je ne sais quelle force superstitieuse, et je veux travailler à votre bonheur malgré vous.

— Madame...

— Vous voyez bieii que la province et Paris ont raison : oui, je suis impérieuse; oui, je suis tyrannique! Partout en toute occasion, ma volonté cherche à s'imposer. Et je vais vous le prouver, monsieur de Chantemesse^

— A moi, madame?

LES FRÈRES GHANTEMESSE 215

— A vous, lui dit-elle ; écoutez-moi bien.

Une respirait plus.

— M*'" de Crespy sera rendue à sa famille.

— Ahl

— Demain... ou après-demain.

— Je savais bien que votre cœur était généreux I s'écria le comte.

— Attendez, dit la marquise ; il y a une condition.

— Quelle qu'elle soit, j'y souscris d'avance ! répliquat-il.

— Une condition singulière, inexplicable, peut-être, et dans laquelle va se révéler mon despotisme tout entier I Appelez cola caprice, fantaisie, maladie nerveuse, tout ce que vous voudrez enfin. M"'' de Crespy sera rendue à sa famille, à la condition...

— A la condition?

• — Que vous renoncerez à sa main.

Peindre la stupeur du comte de Ghantemesse à ces paroles, c'est impossible et c'est inutile.

On la comprend, on la voit.

11 s'attendait à bien des choses, excepté à celle-ci.

Que devait-il répondre?

Par une inspiration bizarre, sans se douter où cela pouvait le conduire, il s'était substitué à son frère.

Devait-il avouer sur-le-champ cette supercherie? N'y avait-il pas à craindre le courroux de la marquise?

Mais qu'est-ce qu'il risquait à soutenir ce rôle? Il n'engageait que lui, d'ailleurs.

Avant tout, et à quelque prix que ce fût, ne s'agissaitil pas de sauver M^'® de Crrspy? Elle sauvée, il serait toujours temps d'en arriver aux explications.

Telles étaient les pensées «jui s'agitaient rapides, eu foule, dans la tète du comte Hector de Ghantemesse.

Quant à ce qui se pa^!ÛtjdAi)s celle de la marquise do

216 LES l'RÈRES GHANTEMESSE

Pompadqur, je renonce à le comprendre, — et surtout à essayer de le faire comprendre.

Que c'iiaciiiio de mes lectrices essaye de se rappeler un jour exceptiouiiel dans sa vie, — un seul; — voilà Tumque commentaire auquel j'aspire.

— J'attends votre réponse, dit la marquise, rompant le silence la première.

11 avait pris son parti.

— Madame, prononça-t-il d'une voix ferme, le comte de Chautemesse ne sera jamais Tépoux de M"® de Crespy.

Ce fut à grand'peine que M*"® de Pompadour contint une exclamation de triomphe.

Son œil retrouva une de ces belles flammes qui illuminent ses meilleurs portraits.

En ce moment ou entendit une voix dans l'escalier seerct.

— Pompon l disait cette voix.

l^e comte de Chautemesse leva la tête, étonné.

— Partez, lui dit la marquise ; je vous ferai écrire demain... ou plutôt, non; écrire ne vaut rien... Je vous enverrai un de mes gens, vous n'aurez qu'à le suivre. Nous ne nous verrons pas ici, mais à l'Ermitage.

• — Et M"® de Crespy ? demanda-t-il.

— Je vous donnerai demain de ses nouvelles. Partez !

— Adieu, madame, et merci I

Elle lui lendit rapidement sa main à baiser.

Puis elle sonna Gourbillon, pour qu'il reconduisit le comte dediantemesse.

Dans l'escalier, la même voix appelait toujours :

— Pompon!... .Vous ne me répondez pas?

Au même instant, un homme parut sur la dernière marche.

Celait le roi de France.

LES FRÈRES GHANTEMES8E 217

APRÈS MOI, LE déluge!

— Vous étiez avoc quelqu'un^ Pompon?

— Oui, sire, avec un gentilhomme de province.

— Un solliciteur encore 1

— A peu près.

— Quel ennui ce doit être pour vous de recevoir tous ces gens-là, et combien je vous sais gré, ma chère marquise, de vouloir bien prendre sur vous une partie du lourd fardeau de la royauté !

Le roi se jeta avec effort dans une bergère.

— Vous paraissez fatigué, sire? lui demanda la marquise.

— Qui ne le serait pas au métier que je fais? murmura-t-il.

La marquise sourit imperceptiblement.

— Qui peut donner du souci au roi Bién-aimé? ditelle ; ses ministres, sans doute? son parlement?

— Tout le monde, Pompon, tout le monde.

— Vous m'inquiétez, sire.

218 LES FRÈRES GHANTEMESSE

Le roi tourna un œil languissant du c6té de la marquise de Pompadour.

— Je crois, dit-il^ que j'ai la maladie de nos voisins les Anglais.

— Oh I sire, vous ne voudriez pas leur faire ce plaisir. Jamais, au contraire, je ne vous ai vu un teint plus reposé et plus clair. Votre Majesté a sa belle figure de Fontenoy.

— Marquise, nous vous exilerons un jour ou l'autre, pour crime de flatterie...

Louis XY avait des plaisanteries à faire trembler. Il reprit d'un ton presque sérieux :

— Je parie que vous ne croyez pas à ma maladie, Pompon.

— Pas plus que vos médecios, sire.

Le roi haussa les épaules :

— Mes médecins n'y connaissent rien ; ils sont bien heureux que je n'aie pas un autre Molière à ma cour!

— Mais de quoi Votre Majesté souffre-t-elle ?

— Hélas I Pompon, j'ai quarante-cinq aus! dit-il d'un air funèbre. . -

— Qui dit cela?. fit vivement la marquise; vos historiographes?

— Ohl non... je l'ai lu, ce matin, dans un almanach.

— Est-ce que par hasard Votre Majesté croit à tout ce qu'on met dans les almanachs? dit-elle.

— Dame I puisque c'est imprimé. Pompon.

— La belle raison 1

— Avec mou approbation royale, ajouta-t-il.

— Voilà qui est bien fait I dit M"® de Pompadour eii riant pour tout de )>on.

— C'est égal, cette découverte a gâté ma journée, poursuivit le roi.

LES FRÈRES GHANTEMESSE Î19

— Votre Majesté veut dire : cette imposture. Elle n'a qu'à se regarder dans ce miroir pour en être convaincue.

— Ah ! je suis un roi bien malheureux !

Il se leva péniblement et alla aux fenêtres.

— 11 faut vous distraire, sire, dit la marquise en le suivant des yeux.

— C'est à quoi j'ai songé tout à l'heure précisément.

— De votre propre mouvement, sire?

— Un peu du mien et un peu de celui de Lebel.

— Ah ! fit la marquise devenant attentive.

— Ce garçon, qui est quelquefois de bon conseil, m'a presque décidé à un petit voyage.

— Un voyage? répéta la marquise d'un air étonné.

— Oui, du côté de Senlis.

— A Frivolité? s'écria-t-elle.

— Tout juste.

— Et pourquoi à Frivolité plutôt qu'ailleurs? demanda-t-elle déjà inquiète.

Le roi, qui avait la malice et l'apathie des félins, se retourna pour rire de l'inquiétude de la marquise.

— Pourquoi, Pompon?

— Oui, sire, pourquoi? Votre Majesté me semble écouter bien complaisamment M. Lebel, le donneur d'avis.

— Là, là, marquise 1 n'en prenez pjas d'ombrage ; le pauvre diable n'est occupé que de mes plaisirs, liii.

— Lui I répéta-t-elle avec un soupir où tenait toute sa vie de favorite.

Le roi feignit de n'avoir rien entendu, et continua en ces termes :

— Il parait qu'il vient d'arriver à Frivolité cette belle demoiselle de province qu'on m'a si fort prônée... vous, toute la première, marquise.

220 LES FRËRE8 GHANTEMËSSB

— Moi, sire, je ne m'en souviens pas.

— Lebel prétend qu'elle est encore au-dessus de Téloge que' vous m'en avez fait.

— Toujours Lebel!... Et à quelle époque Votre Majesté se propose-t-€Ue d'entreprendre ce voyage ?

-^ Mais, à répoque de demain, répondit Sa Majesté. €à plan dérangeait complètement les nouveaux projets de M""* de Pompadour.

— Vous n'y songez pas,^sire! s'écria-t-elle ; Frivolité est la plus éloignée de vos maisons de plaisance ; ce voyage augmentera votre fatigue.

— Peut-être.

— Attendez au moins quelques jours.

— Pourquoi donc? demanda le roi.

— Demain, vous avez votre conseil, dit la muarquise.

— Je le remettrai.

— Après-demain, grande chasse dans la forêt de Sénart.

— Ah I diable, je n'y pensais plus, dit le roi.

— Et une chasse ne se remet pas comme un conseil.

— Non, parbleu ! Ce petit voyage me souriait cependant, reprit-il.

— Ce n'est que partie remise.

— Que ferai-je en attendant?

Et ses doigts battaient une marche sur les vitres de la croisée.

— Votre Majesté veut-elle que je lui lise quelques pages du Journal à la main que Berrier m'envoie tous les matins?

— Volontiers, marquise ; y a-t-il du galant?

— Nous allons voir, sire.

— J'aime assez connaître les fredaines de mes sujets.

LES FRÈRES GHANTEMESSE 221

La marquise de. Pompadour tira un petit cahier d'un meuble en bois de rose, et commença :

— « M"^" de Saint-Julien, femme du receveur général du clergé, conserve toujours pour M. le comte de Maillebois une vive amitié : mais comme toutes les anciennes liaisons entraînent ordinairement avec elle quelque lassitude... »

-^ Je ne croyais pas que les agents de Berrier se permissent des réflexions morales, dit le roi.

. — Je passe, dit la marquise.

— C'est cela.

— a Hier, M. le duc de la Trémouille a 4onné à souper dans sa petite maison, rue des Martyrs, près de Montmartre, à MM. de Froulay, d'Etampes, de YierviUe et de Yalençay, avec les demoiselles Lozange et Martin, Ledoux et Buard, toutes quatres figurantes dans les ballets de l'Opéra... »

— Je ne vois aucun mal à cela, dit le roi.

— Le duc fait beaucoup de dettes, objecta la marquise.

— C'est de son âge. Après?

— « M. le comte de Rochefort continue d'agir magnifiquement avec la demoiselle Dubois ; il lui a fait présent de plusieurs plats d'argent, de nombre de robes très-riches, et il lui fait faire un héron, c'est-à-dire une aigrette et un collier de diamants. »

— Oh 1 oh 1 je ne le savais pas si riche.

— a La demoiselle Marguerite Avrilleuz, âgée de seize ans et demi, dont la mère est portière au Riche^ Laboureur, rue de Coudé, s'est absentée de chez elle depuis huit jours pour se rendre chez M. le comte de Joyeuse, demeurant à la barrière des Carmes, rue de Yaug^ard. Comme il craint que sa mère ne la recherche pour la faire enfermer, il l'a mise chez la dame Lefeb-

vre, couturière de rOpéra-Gomique, demeurant rue St- Tbomas-du-Louvre. Il lui a donné aussi un maître de danse, lequel, pour la mettre encore plus à l'abri, lui a fait contracter un engagement à TOpéra-Gomique. »

— A la bonne heure, voilà des précautions.

— Oui, cela est décent, ajouta M"' de Pompadour.

— Continuez, chère marquise.

— a Le sieur Lecomte, ci-devant notaire, rue de Seine, après avoir trompé le public par une banqueroute préparée mène aujourd'hui une vie douce et aisée rue Neuve-des-Petits-Gbamps ; il reçoit chez lui nombreuse compagnie, à laquelle il donne à manger très-proprement. Devant et après le repas, on joue le brelan, quelquefois au quinquenove.,. »

— Passons, dit le roi.

— Encore des soupers : « Le duc de Grammont et le marquis de Ximéuès avec la petite Dan ge ville; le chevalier de Coigny et M. Houille d'Orfeuil...

— Passons, passons.

— Ah 1 voici quelque chose qui concerne Votre Majesté.

— J'écoute, dit le roi.

— a Le sieur Vougny, marchand de fourrages et propriétaire de la salle de la comédie à Versailles, a, dimanche dernier, fait essayer à une des dames du Parc-aux- Cerfs, pour qui le roi a des bontés, un habit à la turque, appartenant à la Desglands, actrice de la Gomédie-Italienne. On assure que l'intention de cette dame est de surprendre Sa Majesté dans un habillement pareil qu'elle veut se faire faire. J'ignore le nom de cette dame; tout ce que je sais, c'est qu'elle est la plus ancienne, et qu'on l'a vue samedi dans les combles du château.*»

La marquise de Pompadour regarda le roi.

Le roi s'écria d'un air contrarié >

LES FRÈRES GHANTEMESSB 223

— Où votre journal va-t-il chercher de pareilles sornettes? Je ne comprends rien à ce qu'il dit.

— Votre Majesté est-elJe bien certaine de n'y pas mettre de la mauvaise volonté ?

— Pures inventions ! Les inspecteurs de Berrier veulent à tout prix gagner leur argent.

— Faut-il continuer^ sire?

— Ce n'en est pas la peine, répondit-il.

— Il y a cependant ime bien jolie chanson contre moi.

— Contre vous, marquise?

— Oh I d'un esprit et d'une méchanceté rares, murmura-t-elle en lisant à voix basse.

— Vraiment! Passez-moi donc cela, dit le roi.

La marquise de Pompadour pâlit sous son l*ouge, et, d'une main qui tremblait, elle lui donna le cahier. Louis XV le déchira sans y jeter les yeux.

— Oh 1 sire, vous êtes un vrai roi 1 s'écria-t-elle avec émotion.

— Quelquefois.

224 LES FRÈRES GHANTEMES6E

A l'BRHITAGB

Le comte de Ghantemesse avait laissé ignorer au chevalier son audience à Versailles^ comme il lui avait laissé ignorer son entrevue avec le lieutenant de police.

Aux questions réitérées du chevalier^ le comte répondait évasivement et laconiquement :

— Espérez 1 • Ou bien :

* — Je suis sur la piste ; laissez-moi faire^ et soyez tranquille.

— Gomment pourrais-je l'être? s'écriait le chevalier.

— Mes démarches aboutiront certainement.

— Vos démarches... auprès de qui?

-— Permettez-moi de garder encore le silence^ disait le comte.

Et comme il possédait ses auteurs, il complétait sa pensée par ces vers de Mithridate :

LES FRÈRES GHÂNTEMESSB ^25

El pour être approuvés,

De semblables projets yeulent être achevés.

Cet excès de précautions produisit un résultat opposé à celui que le comte en attendait : il éveilla les inquiétu* des du chevalier.

Le chevalier craignit que son frère ne s'exposât dans quelque entreprise trop hasardeuse. S'il y avait un danger, au moins en voulait-il sa part, lui qui était le plus intéressé à la victoire.

Aussi ses interrogations furent-elles plus pressantes au lendemain du voyage de son frère à Versailles.

De son côté, le comte ne s'était jamais tant tenu sur la réserve. Jamais non plus il n'avait montré plus de préoccupation, manifesté plus d'impatience.

Il tressaillait au moindre bruit de pas dans l'escalier ; il ouvrait la fenêtre à chaque instant et se penchait dans la rue.

La présence du chevalier, qui mettait une visible affectation à ne pas le quitter, semblait le gêner beaucoup.

Après le dîner, qu'il avait fait servir dans la chambre, il n'y tint plus et dit tout à coup :

— Pierre, qu'est-ce que vous comptez faire de votre soirée?

— Et vous, Hector?

— La mienne est engagée.

— Jusqu'à quelle heure? demanda le chevalier.

— Je l'ignore, répondit le comte ; ainsi, vous voilà libre. •

— Grand merci, mon frère. Au moins, sortons-nous ensemble?

— Non, je reste.

— Ici?

226 LES FRÉBfiS GHANTEMESSË

-— Pour le moment oui, dit le comte ; mais je ne vous retiens pas, Pierre.

— C'est-à-dire que vous me mettez à la porte.

•^ Il y a un peu de cela, répliqua le comte en souriant. ^

Le chevalier prit sou épée et son chapeau ; mais il demeura immobile, les yeux attachés sur son trère.

— C'est singulier I murmura-t-il.

— Quoi donc?

— On dirait que nous avons changé de rôles.

Le comte de Chantemesse rougit.

— C'est moi qui m'inquiète et qui crains pour vous à présent, continua le chevalier.

— Quelle folie I

— C'est vous, à votre tour, qui vous engagez dans les aventures. Si bien que me voilà obligé aujourd'hui de vous dire ce que vous m'avez dit autrefois : Frère, prenez garde !

— N'ayez aucune crainte, mon cher Pierre, vous connaissez ma prudence?

— Celle d'autrefois, oui. Et sur ce, adieu, car je ne suis pas familiarisé avec mon nouveau rôle de moraliste.

— Au revoir, Pierre 1

Les deux frères échangèrent une poignée de main.

Toutefois une pointe de ressentiment resta dans l'esprit du chevalier.

Comme il descendait l'escalier, il fut heurté par un individu qui s'arrêta et qui, après s'être excusé, lui dit :

— Ne seriez-vous point, par hasard, M. de Chantemesse ?

— Oui, répondit le chevalier.

— Alors, vous êtes prêt à me suivre?

LES FRÈRES GHANTEMESSB 227

Le chevalier toisa son interlocuteur, lequel était de fort convenable apparence, tenant le milieu entre le valet de chambre et l'intendant.

En toute autre circonstance, il aurait exigé des explications; mais sous Tempire de la vive contrariété qu'il , éprouvait^ il répondit :

— Je suis prêt.

Et il suivit le messager.

Après tout, il ne s'engageait à rien. On ne lui demandait pas^s'il était le comte ou le chevalier ; on lui deman-^ dait s'il était M. de Ghantemesse.

Une voiture attendait au coin de la rue.

Le messager invita M. de Ghantemesse à y monter.

— Où allons-nous? dit cependant le chevalier.

— A Versailles, vous le savez bien.

— A Versailles, soit 1 répéta le chevalier en montant ; je n'ai pas ma soirée engagée, moi... D'ailleurs il y a longtemps que je n'ai fait quelque folie, et puisque mon frère me lâche la bride sur le cou...

On se souvient qu'au début de cette histoire j'ai présenté le chevalier de Ghantemesse comme un franc étourdi ; ce qu'il était alors.

Son ancien caractère reprit le dessus. On ne dépouille jamais complètement le vieil homme, — encore moins le jeune homme.

Le messager avait pris place discrètement à côté du cocher, laissant le chevalier seul et tout entier à ses réflexions.

Ces réflexions se succédèrent assez nombreuses et assez variées pendant le trajet.

Le chevalier se doutait bien que c'était à son frère qu'on en voulait, mais il n'était pas fâché de lui faire pièce.

— Cela lui apprendra à se cacher de moi, disait-il.

228 LES FRÈRES GHANTEMESSE

U redoutait aussi quelque piège pour le comte, quelque embuscade ; et, dans cette expectative, il s'applaudissait d'avoir pris sa place.

La nuit était venue ; avec elle, ses idées prirent un tour plus mélancolique.

— Reverrai-je Àrras? reverrai-je M"' de Crespy? se demandait-il. Pauvre fou que j'étais d'avoir cru au bonheur tranquille I Me voilà redevenu le chevalier comme devant; me voilà retombé dans mon passé, dans mes fièvres, dans le bruit...

Supérieurement attelée et vigoureusement conduite, la voiture arriva rapidement à Versailles.

Là, elle longea le parc du côté de l'Orangerie pendant deux cents pas environ.

Une maisonnette se présenta, cachée dans le feuillage et précédée d'une modeste grille. Fenêtres closes; aucune lumière; rien n'annonçait qu'elle fût habitée.

Le messager fit mettre pied à terre au chevalier, après avoir interrogé la routç et s'être assuré qu'elle était déserte en ce moment.

Un ressort poussé fit rouler la grille sur ses gonds muets.

Le sable cria sous les pas des deux hommes.

Us montèrent un perron. Une femme de chambre parut, à laquelle le messager adressa quelques paroles à voix basse.

Celle-ci, précédant à son tour le chevalier, le fit entrer dans un petit salon, en lui disant :

— Madame la marquis,e va venir.

Et elle le laissa seul.

— La marquise? murmura le chevalier en jetant les yeux autour 'de lui; est-ce que ce serait par hasard?...

Quoique brave, il sentait son cœur battre à coups précipités.

LES FRERES CHANTEME88E Î29

H n'aurait pas voulu reculer^ mais il regrettait de s'être avancé.

Tout à coup un bruit d'étoffes se fit entendre.

Le danger était proche.

Une riclie portière se souleva, livrant passage à M°*® de Pompadour, moins pnrée que la veille, mais plus attrayante, dans un, déshabillé qui l'enveloppait comme d'une nuée blanche, sans diamants, — non plus en grande dame, mais en femme, et en femme sûre de sa beauté.

Un cri étouffé sortit de la gorge du chevalier.

Il l'avait reconnue, car depuis six ans qu'il habitait Paris, il avait eu maintes fois l'occasion de l'apercevoir dans les promenades publiques.

Quant à M""® de Pompadour, elle no savait que penser en se trouvant face à face avec un inconnu.

Remise d'un premier et involontaire sentiment d'effroi, elle alla droit à lui : ^

— Qui êtes-vous? lui dcmanda-t-elle d'un ton bref.

— Daignez m'excuser, madame... balluitia-t-il.

— Je ne vous demande pas d'excuses, je vous demande qui vous êtes.

— Je suis le chevalier de Ghantemesse.

La marquise demeura stupéfaite.

— J'ai mal entendu, dit-elle; répétez donc, monsieur : vous êtes...

— Le chevalier de Ghantemesse, madame.

— Allons I s'écria la marquise, je ne connais qu'un M. de Ghantemesse, celui que j'ai reçu hier en audience.

— Le comte, mon frère.

— Celui enfin qui doit épouser M"® de Crespy.

— Celui-là, c'est moi, madame.

— Vous?

La marquise lui saisit le bras, et le regardant en face :

— Il y a un de vous deux qui ment avec une rare impudence 1 s'écria-t-elle ; votre frère m'en a dit autant hier.

Le chevalier tressaillit.

— J'ignore dans quelle intention mon frère a parlé ainsi ; la vérité est que c'est moi qui suis fiancé à M^^^ de Crespy.

— Alors, on m'a trompée; alors, on s'est joué de moi.

Il baissa la tète.

— Mais vous, reprit-elle, pourquoi êtes- vous ici? Qu'y venez-vous faire? Que me voulez-vous?

— Cela est facile à expliquer, dit le chevalier.

— Expliquez-vous donc.

— On est venu me chercher à Paris ; on m'a demandé si j'étais M. de Ghantemesse, rien de plus; j'ai répondu affirmativement, et l'on m'a mené ici.

— Oh I fit la marquise en se laissant tomber sur une ottomane.

Au bout d'uu instant, les dents serrées, l'œil fixe, elle dit à demi-voix :

— Votre frère me paiera cher cette indigne supercherie.

— Grâce pour lui I s'écria le chevalier.

— N'y comptez pas.

— Il n'a pu songer à vous oflfënser, c'est impossible, madame I Ce qu'il a fait, je ne le comprends pas, mais il l'a fait sans doute pour moi.

La marquise mordait son mouchoir.

Il continua :

— Je vous supplie pour mon frère, madame. Si vous saviez comme il est boni On perd la tête quelquefois; il

aura cru vous intéresser davantage à M^'^ de (Irespy en se présentant à vous comme son futur mari. Ce doit être cela.

M"' de Pompadour eut un rire à faire peur.

— M 'intéresser à M"® de Crespy I dit-elle ; et pourquoi, monsieur, voulez-vous que je m'intéresse à cette demoiselle? J'ai bien autre chose à faire, vraiment !

— Madame !

— Eh oui I monsieur, bien autre chose. Où en seraisje, ma foi, si j'avais à écouter les réclamations de tous les gentillàtres? Est-ce que je vous connais, moi? Estrce que je savais avant-hier qu'il y eût des Ghantemesse au monde? Gela est insupportable, à la fin. Suis-je donc responsable de toutes les ûUes enlevées ou séduites? Une Crespy ! le beau malheur !

Elle s'était levée et parcourait la chambre à grands pas.

Le chevalier était re3té à sa place, fou de colère.

Il ne retrouva la parole que pour lui cracher cette apostrophe au visage :

— Madame, qui portez tant de noms, M^^* Poisson, M"« de Toumeheim, M"' d'Etiolés, M"** de Pompadour, M"^^ Louis XV, ne touchez pas à celles qui n'ont qu'un seul nom, le nom de leur père et de leur mère vénérés 1 Ne touchez pas à M"® de Crespy I Ceci est de l'honneur, et ceci ne vous regarde pas I Faites votre métier de maitresse royale, cousez la France à votre jupe, élevez et renversez des ministres, poussez des armées les unes contre les autres, rentez vos frères, opprimez le peuple, achetez des domaines, vendez des places ; mais ne touchez pas à nos vieilles familles, humbles et respectées, objet de notre amour éternel ! Ne touchez pas au cœur de la France I Cela vous porterait malheur.

La marquise recula.

— Vous allez sortir, monsieur I dit*elle épouvantée.

— Je ne suis qu'un gentillàtre, en eSet, continua- t-il; mais je vous prédis que vous ne laisserez après vous qu'une mémoire exécrée et qu'il n'y aura pas assez de boue pour votre front et pour votre nom!

— Je vous chasse I cria-t-elle.

11 se mit à rire à son tour.

— Sortez, répéta-t-elle, sortez, monsieur !

•-- Je ne suis pas de ceux qu'on chasse, madame. Vous avez outragé celle qui doit être ma femme ; il n'y aura jamais dans mon cœur trop de haine et trop de mépris pour vous.

^- Oh I je me vengerai 1 gronda-t-elle sourdement.

— De qui?

— De vous tous.

— Je vous brave comme je vous maudis.

La marquise suffoquait.

Livide, elle articula :

— Savez-vous, monsieur le chevalier de Chantemesse, que je m'en vais vous faire jeter hors d'ici ignominieusement?

— Je ne crois pas, madame.

— Vous allez voir l

— Je vais voir.

Elle agita une sonnette.

Il tira son épée.

— Devant moi ! s'écria-t-elle.

— Je ne suis pas ici chez M"^^ la marquise de Pompadour, dit le chevalier; je suis chez une courtisane que je ne connais pas, qui m'a attiré nuitamment et mystérieusement... Et le premier de ses gens qui fera un pas vers moi, un seul pas, je le tue I

Deux laquais montèrent.

LES FRÈRES GHÂNTËMESSË

Il y avait un tel flamboiement dans l'œil du chevalier, que la marquise, domptée et tombant sur un fauteuil, ne put que dire à ces hommes :

— Reconduisez monsieur jusqu'à la grille.

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