‹ Les frères Chantemesse (volume 2)Chapitre 20 sur 23 · LA 6BÔLB DE VERSAILLES · texte numérisé non relu

LA 6BÔLB DE VERSAILLES

Deux heures s'étaient à peine écoulées depuis l'attentat.

Damiens avait été amené dans la chambre criminelle de la prévôté de l'hôtel du roi, sous la garde de Fleury, exempt des gardes du corps^ escorté, comme on l'a vu, d'un gros d'officiers et de soldats.

Ce cortège assez nombreux dut s'arrêter devant la porte de la geôle, mais toute la nuit il ne cessa d'y stationner et de s'y accroître, malgré la rigueur du froid.

Versailles ne se coucha pas cette nuît-là; des lumières brillèrent jusqu'au matin aux fenêtres de toutes les maisons; les rues furent parcourues par une foule inquiète, interrogefmte, avide de détails, s'exagérant la grandeur et les conséquences de l'événement.

On avait jeté Damiens sur un lit de sangle où il continuait à pousser de sourds gémissements.

Ses souffrances augmentant d'instant en instant, le lieutenant général Leclerc du Brillet, qui avait d^jàma-

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nifesté envers lui quelques sentiments d'humanité, jugea indispensable de faire prévenir le chirurgien de Sa Majesté, M. de la Hartinière.

En attendant son arrivée, M. du Brillet, assisté d'un greffier provisoire, procéda immédiatement à un premier interrogatoire dQ Damiens.

Ce premier interrogatoire, qui devait être et qui est resté le plus important, fut un peu conduit sans méthode, pris et repris au hasard. Cela ne pouvait guère être autrement, Iqs questions étant interrompues par des cris de douleur, les réponses étant entrecoupées de soubresauts.

Après lui avoir fait prêter serment de déclarer la vérité, M. du BriUet lui demanda son nom, son âge et le lieu de sa naissance.

Damiens obéit sans hésitation ; mais il refusa de dire sa profession et il voulut taire sa demeuré. On ne sait pas pourquoi.

— Depuis combien de temps ètes-vous à Versailles? dit M. du Brillet.

— J'y suis arrivé depuis lundi dernier.

— Y êtes-vous venu seul ?

— Oui.

— T connaissez-vous quelqu'un?

— Personne.

— Qu'est-ce que vous êtes venu y faire? continua le lieutenant général.

— Vous le savez bien, murmura Damiens.

— Ainsi vous avouez avoir voulu tuer le roi?

— Tuer est trop fort, répondit-il; si j'ayais voulu le tuer, j'en étais le maître.

^ — Quel motif vous poussait?

— J'ai entendu dire que tout le peuple de Paris périt,

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et que le roi n'a voulu écouter aucune des représentations du Parlement.

— Pouviez-vous penser qu'après votre crime le roi serait mieux disposé à entendre les représentations dont vous parlez?

Damiens se tut.

— Tous venez de parler de religion ; à quelle religion appartenez-vous ?

— A la religion catholique, apostolique et romaine, dit Damiens.

— T a-t-il longtemps que vous vous êtes approché des sacrements?

— Il y a sept ou huit mois, je me suis confessé et j'ai reçu l'eucharistie.

— Quel est votre directeur ordinaire?

— Je n'en ai pas ; je'me suis confessé tour à tour à des jésuites dont j'ignorais les noms.

— Quel était le dernier?

*- Un père de l'Oratoire de la rue Saint-Honoré.

— Avez-vous communiqué à vos divers confesseurs les inquiétudes dont vous êtes animé au sujet de la religion? ^

— Non, répondit Damiens.

— Leur avez-vous fait part de votre projet d'assassiner le roi?

— Jamais.

On lui remit sous les yeux la bourse de filoselle saisie sur lui, ainsi que le sac de toile enfermant des louis et des écus.

— Reconnaissez-vous cet argent pour vous apparte- . nir? demanda M. du Brillet.

— Je le reconnais, dit-il.

— Sans doute il vous a été donné par quelqu'un pour accomplir votre forfait?

316 LES FAËRBS GHANTEMESSE

— Non.

— D'où provient cette somme alors?

— D'un arrangement à la suite d'un procès avec une de mes parentes demeurant à Béthune.

— Qui en témoignera?

— Le sieur Sothier, procureur à Arras ; c'est devant lui que cet arrangement a été conclu.

Dans ce premier interrogatoire Damiens retira la plupart des assertions qu'il avait avancées dans la salle des gardes. Il rejeta ses aveux sur les tourments qu'on lui faisait endurer.

Pourtant il convint d'avoir fait prévenir à deux reprises Monseigneur le Dauphin de se tenir sur ses gardes et de ne pas sortir.

— Gomment pou viez-vous savoir que Monseigneur le Dauphin courait un danger? lui dit le lieutenapt général.

Damiiensse tut/ . — Quel était ce danger et d'où étiez-vous informé? Même silence.

— Yous avez donné un précieux avertissement : n'en restez pas là, dites la vérité.

— Je n'ai rien à dire, répliqua Damiens.

Et comme le lieutenant-général insistait :

— Non, reprît Damiens^ non, je ne dirai rien... du moins pour le présent.

Puis il se surprit à ajouter cette phrase singulière : '■J' Si je nommais ceux qui ont pris part à ce complot, tout serait fini 1

— Je vois ce que c'est, dit M. du Brillet, vous êtes engagé par serment avec ces personnes.

-^ Aucun serment ne me lie, répondit Damiens.

— Alors,^pourquoi vous taire?

— Ah I pourquoi!

En ce moment^ le chirurgien M. de La Martinière entra.

II quittait Louis X Y à qui ses premiers soins revenaient de droit, naturellement. Màintenaùt^ après avoir p'Ânâé là victiîne^ il venait paniser le meurtrier ; — il pratiquait l'égalité devant là cliarpîè.

M. de La Mà^tiïiièré se révolta comme avait fait M. du Brillet^ en voyant les jambes grillées de Da* miens.

Il se hàtà d'appli<]fnér un premier remède, qui apporta un peu d'apaisement dans l'état du malade. Puis il pres^ crivit un iréginle. Dàùdens le remercia avéV ce regard reconnaissant et chargé de larniès de l'animal soulagé.

Cela fait, rintërrbgatoire continua, plus que jàitiais ondoyant^ complexe, à bâtons rompus.

— Quelles sont les correispondances que vous avez hors du royaume?

Fort étonné, Damiens leva un peu la tète pour répondre :

-— Je n'ai, hors du royaume, ni correspondai\(es ni relations, drt-ii.

L'heure avançait; il faUait terminer l'interrogatoire par un coup d^éclat.

Le lieutenant-gétiéral mit toute son habileté et tout son amour-propré à arracher au coupable quelques paroles de remords.

Damiens, horriblement fatigué, vaincu, dit ce ^^'on voulut, convint de Ténormité de son crime, et témoigna de son repentir... mais répéta son mot favori ;

— Il n'est plus temps !

On se contenta de cela pour le premier jour* Tel lut, à peu de chose près, Tintérfôgatoire du mercredi, lequel^ si incomplet qu'il ait été (ou qu'il soit parvenu jusqu'à nous) devait dominer toute l'instruction. Il

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donne une idée assez confuië de Damiens, mais il ne parvient pas à étoufifer la fenneté de son caractère, — fermeté qui devait passer par bien d'autres épreuves 1

Après que lecture lui eut été faite de cette première pièce, on l'obligea à en signer la minute* ,

Ensuite le serrurier du roi, Antoine Bicher, fut mandé.

Il passa autour du corps de Damiens une longue chaîne de fer, ramenée aux deux poignets et rivée par un boulon.

Lui aussi, ce serrurier, dans son indignation, serra cette chaîne outre mesure.

Je compléterai le tableau mouvementé de cette soirée par le récit fort original de l'aventurier fameux Casanova, que lé hasard avait amené à Versailles.

« J'arrivai à Paris, dit-il dans ses Mémoires, — le mercredi 5 janvier 1757 ; après m'ètre procuré un appartement, je pris un fiacre et je me rendis à l'hôtel de Bourbon, dans l'intention de me présenter à M. de Bemis. J'arrive, il n'y est pas,, il est à Versailles. A Paris plus qu'ailleurs il faut aller vite en besogne, et, conmie on dit vulgairement, mais très-bien, il faut battre le fer tant qu'il est chaud. Impatient de voir l'accueil qu'il me ferait, je vais au Pont-Royal, je prends un cabriolet, et j'arrive à Versailles dans la soirée.

a Mésaventure! nos équipages s'étaient croisés en route ; et le mien, de fort mince apparence, n'avait point arrêté les regards de Son Excellence. M. de Bemis était retourné à Paris avec l'ambassade de Naples. Je remonte, dans ma voiture; mais, arrivé à la grille, je vois une foule de monde courant sans ordre de tous côtés et avec les signes de la plus grande confusion ; et j'entends crier à droite et à gauche : — Le roi est assassiné I On vient çl'assassiner le roi I Mon cocher, e&ayé, ne pense

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qa*à poursuivre son chemin ;. mais on arrête la voiture, on me fait descendre, et on me fait entrer dans le corps de garde, où je vois déjà du monde ; et, en moins de trois minutes, nous étions plus de vingt personnes arrêtées, toutes très-étonnées de f être et toutes aussi coupables que moi. Nous ne fûmes pas longtemps dans cette pénible situation, car, cinq minutes après, un ofQcier entra, et, après nous avoir fait poliment des excuses, il nous dit que nous étions libres.

« — Le roi est blessé, dit-il, et on l'a porté dans son appartement. L'assassin, que personne ne connaît, est arrêté. On cherche partout M. de La Martinière...

(( Remonté dans ma voiture, et fort heureux de m*y voir, un jeune homme s'approcha et me pria instamment de lui accorder une place, en payant la moitié. Malgré les lois de la politesse, je refusai ; en tout autre temps je me serais fait un plaisir de lui offrir une place, mais il y a des moments où la prudence ne permet pas d'être poli. Je mis environ trois heures pour faire le trajet, et, dans ce court espace de temps, je fus devancé par au moins deux cents courriers qui allaient ventre à terre. Â chaque minute j'en voyais un nouveau, et chaque courrier criait et pid)liait à l'air la nouvelle qu'il portait. Les premiers dirent ce que je savais ; à la fin, je sus que le roi avait été saigné, que la blessure n'était pas mortelle, et enfin que la blessure était légère. Muni de cette excellente nouvelle, je me rendis chez Silvia (la comédienne), et je trouvai toute la famille à table, car il n'était pas onze heures.

« — J'arrive de Versailles, leur.dis-je.

« — - Le roi a été assassiné?

« — Point du tout ; il pourrait aller à Trianon ou à son Parc-aux-Cerfs s'il en avait envie.

« A cette nouvelle, que les domestiques de Silvia s'em-

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pressèreDt de publier, une foule de voisins vinrent m'^tendre ; je fus obligé de répéter dix fois la nième chose, et le quartier me dut dé passer une nUit tranquille. x>

Casanova termine sa narration par cette réflexion en manière de trait : *

« Dans ce temps-là les Parisiens s'imaginaient aimer leur roi; ils en faisaient de bonne foi et par bias^d toutes les grimaces. Aujourd'hui plus écteirés, ils n'aimeront que le souverain qui voudra réellement le bonheur de la nation^ et qui ne sera que le premier citoyen d*ûn grand peuple. x>

Ajoutons quelques touches locales à la narratiçu de Casanova.

Par le bruit que fit cet événement à Versailles^ on peut juger de ce que ce fut à Paris.

Il y eut des rassemblements éplorés, des cloches mises en branle, des cierges à tous les coins de rues et dans lés allées des maisons ; il y eut des députations^ des neuvainés, des vœux à la Vierge et aux saints.

Rien de plus heureux ne pouvait arriver à Louis XV.

11 ressaisit un peu de cette affection qui, quoi qu'en dise Casanova, s'était bien lassée depuis quelque temps. Mort, on se fûit peut-être moins attendri sur son compte. Blessé, on eut presque pitié de lui. On se ressouvint qu'il avait porté jadis le surnom de Bien- Aimé. Cette fois encore, le peuple de Paris ne voulut pas en avoir le démenti, et fit revivre le surnom pour quelques jours.

Peut-être aussi le peuple de Paris s'imaginait-il que Louis XV verrait un avertissement dans ce coup si faiblement porté.

Le pQuple de Paris 'était encore naïf en ces tem|^-là.

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LA LORRAINE BT SA FILLB

Une des rues les plus tristes de TancieD Paris était la rue du Cimetière-Saint-Nicolas-des-Cihampd»

Une des îuaisons les plus tristes de la rue du Cimetière-Saint-Nicolas-des-Champs étaitla maison de M°" Ripàndelly.

M*^^ Ripandelly, que les rapports du temps qualifient de a banquière, » occupait un certain nombre de domestiques.

Parmi ces domestiques, il y avait une humble femme de quarante-huit ans, doiit le véritable noni était Af^'Damiens, mais qui n'était guère connue que soùs le sobriquet de la Lorraine.

Le lendemain dû 5 janvier, vers midi, une voix traversant iWtlcliàmbre de M^^ Ripàndèlfy, s'écria :

•— Êtes-vous là, la Lorraine?

— Ôiii; qûè me Voulez-vous?

— C'est votre fille qui vous demandé.

-* Ma fille? me voilà tout de suite! répondit-elle.

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Et interrompant les soins du ménage, la Lorraine se montra dans l'entrebâillement des deux portes.

Elle se trouva en présence d'une jeune fille de dixhuit ans environ, agréable de physionomie, élancée de taille, mais boiteuse.

Après s'être embrassées :

— i Qu'est-ce qui t'amène par ici, Marie? demanda la Lorraine.

— J'étais allée acheter, rue Saint-Martin, des couleurs pour mes enluminures ; j'ai voulu monter pour te dire bonjour.

— Je te remercie... Mjais comme tu es pàlei Serais- ta souffrante?

La jeune fille était livide.

— Ce n'est rien, murmura-t-elle.

— Tu trembles !

— Le froid...

-— Le fait est que depuis longtemps nous n'avons eu un hiver semblable. On dit que la Seine e^t gelée jusqu'à un pied d'épaisseur... Yeux-tu un verre de vin pour te remettre?

— Merci, ne fais pas attention...

Elle regardait sa mère avec une expression étrange. Tout à coup, conmie n'y tenant plus, elle s'écria :

— Maman, est-ce que tu ne sais pas ce qui se passe? — - Comment veux-tu que je sache quelque chose? Je

sors si rarement.

— Tu n'es donc pas descendue depuis hier?

— Non, c'est Jeannette qui est allée aux commissions.

— Alors... tP n'as rien entendu crier dans la rue? continua la jeune fille avec un accent d'anxiété.

— Rien, répondit la Lorraine ; qu'est-ce qui se passe donc? Le peuple est mécontent^ comme toujours, sans

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doQte. Ce gros froid ne doit pas l'arranger; tout devient plus cher... Gela finira mal, comme dit ton père.

Marie tressaillit.

Puis, se soutenant à peine, elle prononça avec effort :

— Y a-t-il longtemps que tu Tas vu, mon père?

— ^^Je ne fai pas revu, comme toi, depuis lundi, répondit la Lorraine.

— Il est reparti pour son pays?

— Oui.

— Pour Arras... tu en es bien sûre, maman?

— C'est du moins ce qu'il m'a dit; après cela, on ne peut guère se fier à ses paroles. Il change de projets tous les jours.

— Ah i... Ainsi, selon toi, il n'y aurait rien d'étonnant à ce qu'il ne fût pas retourné à Arras?

— Oh i rien du tout.

— Et qu'il fût allé... à Versailles, par exemple?

— A Versailles, où ailleurs. On ne sait jamais ce que ton père a en tète.

— Il ne se confie donc pas à toi?

— Lui i s'écria la Lorraine.

— Tu es sa femme, cependant, c'est-à-dire sa meilleure amie.

La Lorraine haussa les épaules.

— François ne me regarde pas plus qu'un chien, répondit-elle, et il m'ordonne de me taire quand je m'avise de lui faire quelques observations.

— Est-ce qu'il a des intérêts qui auraient pu l'appeler à Versailles? reprit Marie.

— Je ne crois pas, dit la Lorraine; mais pourquoi me parles-tu de Versailles, et dans quel but m'adressos-tu toutes ces questions? Je ne t'ai jamais vue ainsi.

— Un peu de fatigue, maman.

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— Ta travailles trop peut-être.

— Oui, c'est» cela...

La pauvre fille, comprimant son cœur avec la main, reprit après quelques minutes :

— Mon père est donc un IiQmme biep singulier?

— Ah ! je t'en réponds i s'écria la Lorraine ; mais tu le connais aussi bien que moi.

— Je le crois bon, cependant, dit Marie.

— Bon pour les autres, peut-être; bon pour .des gens qui lui sont inconnus ; bon pour tout le nionde en général. Que m'importe? A-t-il jamais^été bon pour toi ou pour moi?

Marie murmiura :

— Il ne m'a seulement pas apporté d'étrennes en venant nous voir au jour de l'an.

— Des étrennes I il s'occupe bien de cela, ma foi i répliqua la Lorraine.

— Pourtant, lorsque je lui en ai fait des reproches, il s'est mis à pleurer.

— Sur le moment, je ne dis pas, mais ces accès-là ne durent pas chez lui. Le dos tourné, il pense à autre chose... Damiens pense toujours à autre chose.

— 11 te donne de l'argent quelquefois, prononça timidement Marie.

— Il me le jette, veux-tu dire i

— Oh I maman, tu es sévère pour mon père.

— Que veux -tu? s'écria la Lorraine; je ne lui dois aucun ijistant de bonheur. Toujours bourru, jamais un mot d'amitié. 11 reste quelquefois cinq ou six mois sans venir nie voir. Ce qu'il fait pendant ce temps, je l'ignore ; il ne me le dit pas, et j'ai fini par ne plus ^le lui deniander. Dans toutes les places où il s'offre, il se présente comme garçou.

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— Il ne se ferait peut-être pas accepter autrement, dit Marie.

— Enfin, vois-tu, ton père n'est pas un homme comme un autre.

— Pourquoi parle-t-il toujours des affaires de l'Etat ?

— C'est une manie qu'il a gagnée chez ces messieurs du Parlement où il a servi.

' — Alors, il est pour le Parlement? continua la jeune fille.

— Oh ! absolument.

— Contre les prêtres?...

— Pas contre tous ; contre les évêques seulement, et surtout contre l'archevêque de Paris. C'est à lui qu'il attribue tous les malheurs du royaume.

, — Et... le roi? Que dit-il du roi? demanda avidement Marie.

— Je ne sais pas ce qu'il en pense, répondit la Lorraine ; mais lorsqu'on en parle devant lui, il se tait tout à coup et devient sombre.

*— Ahl tu as remarqué cela, maman?

— Bien souvent.

— Et moi aussi, reprit Marie de plus en plus agitée ; depuis un an particulièrement, n'est-ce pas ?

— Oui, depuis un an, en effet, répondit la Lorraine.

— Mon père doit haïr le roi, bien certainement !

— Je le crois presque.

— Mais pourquoi, mon Dieu! pourquoi? s'écria la jeune fille; qu'est-ce que le roi peut lui avoir fait?

— A lui rien, mais à quelqu'un de ses maîtres peut être... Et la haine de Damiens est tenace.

— Tu mé fais peur, maman !

— Peur? répéta la Lorraine étonnée; deviens-tu oUe?

326 LES FRÈRES GHANTEMES8E

— Ttt snpposes qiie la baiue de mon père ne reculerait devant rien?

•— Oh I devant rien, je t'assure.

— Ni devant personne?

— Ni devant personne.

•— Quoi ! dit Marie, pas même devant...

Elle s'interrompit, pour cacher soudainement sa tête dans ses mains.

— Tu es bien nerveuse aujourd'hui, Marie I dit la Lorraine.

— C'est vrai, reprit la jeune fille en essayant de se remettre; pardonne-moi, maman... C'est que j'ai des pressentiments.

— Quels pressentiments?

— Je crains qu'il ne soit arrivé un malheur à mon père... un grand malheur!

— Qu'est-ce qui peut te donner cette idée?

— N'as-tu pas remarqué qu'il était plus triste que de coutume le jour de son départ? Il nous a dit adieu plusieurs fois, comme s'il ne devait plus nous revoir.

— Sais-tu, Marie, que tu vas finir par me faire partager ton inquiétude?

Marie s'empressa d'ajouter :

— Ohl les pressentiments sont souvent trompeurs... Mais, dis-moi, maman, y a-t-il beaucoup de personnes qui portent ce nom de Damiens?

— Pourquoi me demandes-tu cela?

— Réponds, maman.

— Damiens a un grand nombre de parents : des frères, des oncles, des cousins... En quoi cela t'intéresse-

t-il?

— Ah! ma mère, tu le sauras peut-être trop tôt! s'écria Marie.

La Lorraine demeura bouche béante.

LES FRÈRES GHÀNTEMESSB 327

— Tu m*effraies à mon tour, reprit-elle ; Marie, tu sais quelque chose?

— Non, mâmau! répondit la jeune Qlle en reculant machinalement comme les enfants qu'on gronde.

— Tu n'es pas venue ici sans motif. Je me rends compte de tout maintenant: ta pâleur, ton agitation, tes questions... Ton père est en danger I

— Je n'ai pas dit cela...

— Marie !

— J'aurai mal entendu...

— Qu'as-tu donc entendu, ma fille? demanda la Lorraine.

— Rien, oh ! rien, ma mère !

— Tu mens !

La Lorraine venait de pousser cette exclamation lorsqu'un individu entra.

C'était le garçon d'un café voisin.

Il ne remarqua pas le trouble des deux femmes.

— Bonjour, la Lorraine, dit-il.

— Bonjour M. Charles. ^

— Je viens chercher le plateau que j'ai laissé hier.

— Je vais vous le doimer tout de suite, réponditelle.

— Oh ! je ne suis pas pressé, répliqua le garcpn de café.

Et s' asseyant sur une chaise comme quelqu'un qui s'apprête à causer, il dit :

— Eh bien! vous savez sans doute la nouvelle?

— Quelle nouvelle, mousie^ur Charles? demanda la Lorraine.

— La grande nouvelle, parbleu! il n'y en a qu'une... on ne s'entretient que de cela partout... Le roi a été frappé d'un coup de couteau. •

— Est-ce possible? s'écria la Lorraine.

— Oui, sans doute, hier, à Versailles.

Marie se sentait défaillir.

Elle recueillit cependant assez de force pour dire à sa mère :

— Maman, va donc chercher le plateau.

Mais une lueur terrible venait de se faire dans le cerveau de la Lorraine :

— A Versailles I répéta- t-elle ; le roi... un coup de couteau...

— Ou de canif, reprit le garçon de café, on ne sait pas au juste.

— Et l'assassin? ,demanda-t-elle d'une voix rauque.

— Maman, va donc chercher... essaya encore de balbutier la jeune fille.

— Laisse-moi donc, toi I s'écria la Lorraine ; je veux savoir... Continuez, M. Charles.

— On ne connaît pas encore tous les détails. C'est le soir, comme il se disposait à monter en voiture, que le roi a été frappé.

— Et l'assassin? répéta la Lorraine.

— Il a été arrêté sur-le-champ.

— Quel est-il?

— Un laquais, à ce qu'il parait.

La mère et la fille se regardaient dans une douleur infinie.

Haletante, la Lorraine put demander encore :

— Sait-on comment il s'appelle?

— On m'a dit son nom... Damiens, je crois, ou quelque chose d'approchant.

— Miséricorde !

Le garçon de café se leva épouvanté.

— Qu'avez-vous, la Lorraine? vous vous trouvez mal...

Elle s'était évanouie, en effet.

LES FRÈRES GHANTEMESSE 329

— Je vais chercher du secours, dit-il.

— Non I non ! s'écria vivement Marie ; n'appelez personne I

— Ah I... dit le gacçon surpris; je ne pouvais prévoir que cette nouvelle lui ferait tant d'effet.

— Ma pauvre mère !

La Lorraine revenait jà peine à elle; la porte s'ouvrit avec fracas.

C'était la maîtresse de maison, c'était M"^' Ripandelly qui, sortie depuis une heure, rentrait tout à coup.

Elle était, elle aussi, dans un état de surexcitation extrême.

A la vue de la Lorraine et de sa fille, M"*' Ripandelly s'écria, irritée :

— Malheureuses I Comment! vous êtes encore ici? Vous n'avez pas fui?

La Lorraine semblait changée en statue.

Elle ne voyait rien, elle n'entendait rien.

— Damiens assassin! murmurait-elle.

— Vous avez raison, madame, dit la jeune fille qui revint la première au sentiment de sa situation ; il faut fuir!

Et tirant la Lorraine par sa jupe :

— Ma mère... ma mère, sauvons-nous!

— Il est trop tard, dit M"*' Ripandelly ; je ne peux pas vous laisser partir maintenant; je serais compromise.

— Madame, je vous supplie ! dit Marie en larmes.

— C'est impossible... Monsieur Charles, fermez la porte!

Le garçon de café, hébété par ce qui se passait devant loi, obéit.

— Oh ! madame ! reprit Marie.

— î Non, vous dis-je ! fit M"*' Ripandelly ; il n'est plus temps, c'est moi qui irais en prison à votre place.

330 LES FRÈRES GHANTEMESSB

— En prison!

— Ou dirait que j'ai laissé échapper la femme et la fille d'un aseassiu.

— Assassin I répéta la Lorraine comme un lugubre écho.

— D'un régicide, continua M"*' Ripandelly.

— Pitié pour ma mère ! disait Marie.

A la voix de sa fille, la Lorraine retrouva la raison. Elle s'adressa à son tour à M''^ Ripaudelly.

— Madame, lui dit-elle, écoutez-moi : depuis que je suis dans votre maison, jo vous ai toujours servie avec fidélité et probité; vous n'avez jamais eu de reprocho à me faire.

— Vous êtes une bonne domestique, c'est vrai.

— Eh bien ! au nom de tout ce qui vous est sacré, par ce que vous avez de plus cher... laissez ma fille s'échapper.

— Sans toi, ma mère, non I dit Marie.

— Tais-toi, dit la Lorraine.

Et continuant à prier M"' Ripandelly :

— On peut me conduire en prison, moi ; je suis vieille, je peux souffrir... Mais elle, elle est trop jeune... Madame, laissez vous attendrir!... Vous ne répondez pas... Ah! Marie! mon enfant, sauve-toi vite, madame veut bien!

— Non ! non ! répliqua M"*' Ripandelly ; j'en suis fâchée, mais je ne peux pas.

Marie n'avait pas bougé, d'ailleurs.

La Lorraine s'obstinait.

— Qui le saura? qui le dira? Ce n'est pas^vous, moQf sieur Charles?... Ah! mou Dieu ! et moi qui ne vous ai pas reudu votre plateau I... Tout à l'heure.. • Je nB sais plus où j'ai la tète... Excusez-moi. ••

LES FRÈRES GHANTEMESSE 331

Elle se jeta aux pieds de M"^' Ripandelly en s'écriaut : ^

— Laissez partir ma fille !

— Ni i'uue ni l'autre, répondit M"® Ripandelly; qui m'assure que vous n'êtes pas les complices du régicide?

— Oh ! fit Marie avec indignation,

La Lorraine s'était relevée rapidement sous cette parole.

— Ma fille, restons !

Il aurait été difficile à ces pauvres créatures de faire : autrement, car déjà un bruit de pas et de voix, présage alarmant, remplissait l'escalier.

La porte s'ouvrit une nouvelle fois, donnant passage au commissaire, M. Rochebrune, et à plusieurs exempts de police, assistés d'un sergent des gardes-françaises.

— C'est finil murmura Marie avec abattement.

Le sergent désigna du geste la Lorraine au commissaire.

C'était à ce sergent, nommé Denis Bobin, qu'on devait la capture de la femme Damiens.

Le commissaire fit alors son devoir.

— Apprètez-vous à me suivre, dit-il aux deux femmes qui se serraient l'une contre l'autre.

— mon Dieu ! fit la Lorraine.

— Du courage, ma mère! lui dit Marie.

— Que veut-on faire de nous?

— Vous devez connaître les personnes qui ont inspiré à votre mari son exécrable projet, dit le commissaire.

— Hélas! monsieur, nous ne connaissons rien!

Le commissaire remua la tète d'nn air incrédule.

— Partons! prononça l'exempt d'Hemery.

— Ua fiacre est eu bas, dit le commissaire ; dépèchonsnous... eï, croyez-moiy pas de larmes, pas de cris!... Si

le penple savait qui vous êtes, nous ne pourrions vous dtfendre contre sa fureur : il vous mettrait en morceaux.

— Ma mère, essuie tes yeux! dit vivement Marie.

— Oh I c'est un mauvais rêve que je fais I s'écria la Lorraine,

— Allons! dit l'exempt d'Hemery s'impatientant.

— Au moins nous ne serons pas séparées, dit Marie. Avant de quitter la chambre, M. Rochebrune se retourna vers M"' Ripandelly.

— Attendez-vous, madame, à être bientôt citée en justice.

Le garçon de café était plus pâle que son tablier. Vingt minutes après, la femme et la fille de Damiens étaient écrouées à la Bastille.

LES FRÈRES GHANTEMESSE 333

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