LB GATEAU DES ROIS
— Gela ne doit pas nous empêcher de tirer les rois ce soir ! dirent quelques gens de lettres et quelques artistes qui sortaient du café Procope.
— Vous avez raison, parbleu ! tirons les rois!
— C'est donc aujourd'hui l'Epiphanie? demanda l'un d'eux.
— Certainement. Interrogez plutôt l'abbé; n'est-ce pas, l'abbé?
Celui qu'on appelait l'abbé répondit :
— L'Epiphanie, en efifet, mot grec qui signifie l'apparition; on la désigne sous le nom de jour des Rois^ k cause des trois rois mages. C'est une des petites fêtes de l'Eglise...
— Et une des grandes fêtes du peuple.
— Tirons les rois ! dirent-ils en chœur.
— Malgré l'attentat? objecta quelqu'un.
— A cause de l'attentat, justement I s'écria celui qui avait eu l'initiative de cette partie.
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— Lorsque Paris s'inquiète et s'afflige?
— Nous le rassurerons par nos éclats de rire et par nos couplets I Nous ramènerons la confiance le verre à la main! Allons au cabaret!
— Mais quel cabaret?
— Le premier venu ! Ils sont tous bons !
Le plus jeune de la bande arrêta les autres du geste.
— Prenez garde ! Il n'est pas prudent d'aller ce soir au cabaret; la police est sur pied nuit et jour; notre intention, quelque bonne qu'elle soit, pourrait être mal appréciée.
— Où aller alors?
— Si vous le permettez, je vous offrirai l'hospitalité dans mon logement de garçon qui est à trois pas d'ici.
— Accepté, s'écria le chreur.
— Une mansarde ne vous fait pas peur? reprit le jeune homme.
— Elle nous enthousiasme, au contraire !
— La mansarde est l'échelle de la renommée ! ajouta un autre.
— Alors, apprêtez-vous à grimper, dit-il en riant.
— Suivons Beaumarchais 1
Le jeune homme qui offrait ainsi à ses amis de venir tirer les rois chez lui, c'était Beaumarchais, en effet; — Beaumarchais à vingt- cinq ans, modeste, inconnu, et professeur de guitare de Mesdames, filles du roi.
Et les amis qui acceptai(*nt de monter les cinq étages de Beaumarchais s'appelaient Collé, Favart, Vadé, deux ou trois acteurs et quelques peintres.
L'abbé était Tabbé Prévost.
Pendant qu'on se rendait chez Beaumarchais, gaiment et bruyamment. Collé dit :
— Mon ami Tépicier Gallet demeure dans le quartier : il nous fournira le sucre et la chandelle.
LES FRÈRES GHANTEMESSE 335
— Quel dommage que M"^^ Rabavin soit logée si loin! soupira Yadé ; j'aurais eu crédit pour une douzaine de brocs. Les rois ont besoin d'être arrosés.
— Vivent les rois !
Le joyeux cortège arriva devant la maison de Beaumarchais.
En route, on avait pris chez un pâtissier le g&teau traditionnel, dans les flancs duquel avait été insérée la fève monarchique.
Longue fut l'ascension, comme l'avait annoncé l'amphitryon; — mais déjà, dans cet escalier, que de rires et de saillies I
Nos poètes et nos artistes, dans, la spirale étroite, se tenaient par Thabit, à la queue-leu-leu.
La table fut vite dressée.
Chacun s'y plaça à sa fantaisie ou à sa sympathie.
Quelques viandes froides firent Toffice de prologue.
La conversation roula d'abord fatalement sur le sujet du jour, sur l'attentat de Damiens.
— Qui est-ce qui connaît ce Damiens? demanda- t-on.
— C'est un de mes compatriotes, dit l'abbé Prévost.
— Ah bah ! s'écrièrent les convives.
— Oui, reprit Tabbé, les Damiens sont originaires de l'Artois ; ils habitent Airas ou les enviions ; moi, je suis de Hesdin.
— Qui croirait que ces Flamands ont des têtes si exaltées !
— Le roi sera bientôt rétabli.
— 11 l'est déjà, prétend-on.
— Eh bien! Vadé^ s'écria Favart, voilà pour vous l'oc^ casion de donner un pendant à votre fameuee chanson du retour de Metz.
Vadé secoua la tète.
— Autre temps, autre chanson! dit-il.
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— N'est-ce pas à vous que Louis XY doit son sumom de Bien-Aimé? demanda Beaumarchais.
— Je crois que oui; il fallait une rime au bout d'un de mes vers^ celle-ci se trouva sous ma plume et lit fortune.
— Dites-nous ces vers, Vadé?
-* Je les ai oubliés, répondit-il.
On s'adressa alors à Collé, en lui demandant un échantillon d'une de ses parades au gros sel*
Collé, après s'être, fait un peu prier pour la forme, débita des fragments de CaroicUaqua et Caracataqué^ en empruntant tour à tour la voix languissante de Zirzabelle et le fausset aigu de Liandre.
Ces douces folies encouragèrent Saurin et Laujon à faire appel à leur mémoire.
Beaumarchais, lui-même, qui s'essayait à la poésie, où il ne devait pas acquérir grand renom, mais il fallait bien qu'il s'essayât à tout , — Beaumarchais fredonna quelques couplets galants.
Vint le moment où l'on se rappela qu'on s'était rassemblé pour tirer les rois.
Le gâteau apparut, salué d'un frémissement respectueux.
Beaumarchais, revendiquant les droits d'un maître de maison, le partagea en tranches égales, réservant, selon l'usage, la part du pauvre, de l'inconnu, de Dieu.
Puis, ainsi découpé, le gâteau des rois fut recouvert d'une serviette, et on lui imprima un mouvement de rotation pour éloigner tout soupçon de fraude.'
Dans les familles, c'est une inain innocente qui va chercher les parts et qui les distribue.
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A défaut de main innocente, on s'adressa à Tabbé Prévost.
Celui-ci se défendit d'un tel choix, mais il fut forcé de se rendre au vœu des convives.
11 étendit donc la main sous la serviette.
— Surtout, l'abbé, ne trichez pas î ne tâtez pas les morceaux !
— Oh ! messieurs î
. — Ecoutez donc, l'abbé, votre ordre vous rend suspect.
— Toujours un peu de mauvais goût, Vadé ! répliqua doucement l'abbé Prévost.
— Je ne travaille que dans ce genre-là, dit Vadé, prenant bien la semonce.
— Pour vous punir, continua l'abbé Prévost, restant le bras étendu, je m'en vais vous dire d'où vient la coutume d'élire un roi de la fève.
— Grâce, l'abbé I s'écria tout le monde.
— Vous me permettrez pour cela de remonter à la plus haute antiquité. Chez les Grecs, par exemple, les fèves ont toujours été employées à l'élection des magistrats. De là, ce précepte de Pythagore : « Abstiens-toi de fèves, » c'est-à-dire : Abstiens-toi de prendre part aux
^affaires du gouvernement. Plus tard, cet usage s'appliqua aux festins...
— L'abbé! l'abbé!
L'abbé Prévost fut clément et ajourna sa dissertation à l'année suivante.
Il distribua les morceaux du gâteau avec cette grâce enjouée qui lui était particulière. Chacun recevait, en outre de son triangle de feuilletage, un mot aimable ou fin. Mais personne n'en reçut la fève.
Le hasard la lui réservait à lui-même, dans la derjiière part qu'il adjugea.
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— Vive le roi Prévost 1 cria-t-on.
Le roi-abbé s'inclina.
Tous les verres se tendirent immédiatement vers lui.
Au moment de porter le sien à ses lèvres, il s'arrêta.
. — Le roi souhaite-t-il quelque chose? demanda Beaumarchais.
— Le roi veut parler î s'écria Collé.
— Parlez, sire I
Après avoir difficilement obtenu un peu de silence, car les têtes commençaient à s'échauffer, le roi de la fève prononça ces paroles :
— Eh quoi 1 mes chers sujets, ne vous apercevez-vous pas qu'il me manque quelque chose... ou plutôt quelqu'un?
— Qui est-ce qui vous manque, grand roi?
— Une reine.
— Le roi a raison I s'écrièrent tous les convives.
^- Il faut une reine au roi, en effet, dit Beaumarchais.
— Oui, il lui en faut une... au moins, ajouta Favart.
— Mais où la trouver?
— On demande une reine.
— Laissez-moi faire! dit Vadé qui prit sonépéeetson chapeau et se disposa à sortir.
— Où allez- vous? lui demanda-t-on.
— A la recherche d'une reine, répondit-il
— Le départ de ce maître fou ne doit pas nous empêcher de boire à la santé du rcd, dit Beaumarchais.
— Non, sans doute î s'écrièrent les convives.
— A la santé de l'abbé Prévost I
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L'abbé leur fit gaiment raison, et çboqua son verre contre les leurs. *
— Le roi boit 1 cria-t-on.
Prévost leur répondit, avec une pointe... d'émotion :
— Oui, je bois 1 Je bois à vous, mes chers amis ! Je bois aux lettres, à la pensée, aux chansons, à l'avenir, à tout ce qui est notre vie de chaque jour et de chaque instant !
— Ingrat, buvez à l'amour î lui dit Collé.
— J'y ai bu trop souvent, répondit Prévost; la coupe en est restée frottée d'amertume...
C'était une rareté de voir Tabbé Prévost à Paris. Sa vie s'était presque toujours passée en Hollande et en Angleterre, au milieu des plus orageuses aventures, persécuté, exilé (les fatalistes ont remarqué qu'il s'appelait Prévost à^Exiies), calomnié surtout. Depuis quelque temps seulement, il avait obtenu de revenir en France. On le jugeait calmé. Peut-être Tétait-il en effet. Sa belle tète commençait à grisonner. De tant d'années errantes, de nuits vagabondes, de travaux forcenés, de tant de chefs-d'œuvre improvisés et de tant de compilations méditées, il était resté sur sa physionomie une empreinte de résignation et de rêverie.
Pauvre abbé Prévost 1 ses contemporains sentaient en lui un homme supérieur, mais il u'avait été publiquement affirmé comme tel par aucun d'eux.
On l'étourdissait encore de sa royauté, lorsque Vadé rentra.
Yatié tenait par la main une délicieuse petite personne, d'une quiuzaiue d'années environ.
Le costume de cette jeune iille était celui des bouquetières et des marchandes des rues. Seulement,'au lieu de bouquets, elle portait devant elle uue petite boite ouverte où s'étalaient de menus objets de quincaillerie,
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tels que cordons de montres, tabatières, râpes à tabac, étuis de lunettes, bagues communes et breloques à bas prix.
— Messieurs, dit Vadé, permettez-moi de vous présenter M"^ Jeanne, qui a bien voulu accepter d'être la reine de notre festin.
— Reine par la jeunesse et par les beaux yeux, qu'elle soit la bienvenue 1 dit Beaumarchais.
Favart murmura à l'oreille de Saurin :
— Il n'y a que ce Vadé pour faire de semblables trouvailles.
— Prenez place au milieu de nous, M"* Jeanne.
— Merci, messieurs, vous êtes bien bons, réponditelle tout naturellement, sans effronterie.
Et avec une gentillesse d'enfant :
— Oh ! si vous saviez comme il fait froid dehors!... Je n'ai rien vendu ce soir.
Après avoir déposé sa petite marchandise dans un coin de la chambre, elle s'assit à table, regardant tous les convives et souriant à chacun d'eux avec assurance.
— Donnez un verre à la reine, dit Beaumarchais.
— Autrefois, dit le roi, nous eussions bu dans le même verre.
Les convives étaient restés émerveillés de cette fraîche vision.
— Êtes-vous de Paris, mon enfant? demanda Favart.
— Non, monsieur, je suis née à Vaûcouleurs.
— La patrie de Jeanne d'Arc... une garantie de vertu, hasarda Collé à demi-voix.
— Tais-toi I dit Favart.de l'autre bout de la table.
— Qu'est-ce qu'a dit ce monsieur? interrogea la fillette.
— C'est un mauvais plaisant, ne l'écoutez pas.
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— Pourquoi donc? Vous avez tous l'air bien obligeants.
— Vos parents existent-ils encore? dit Beaumarchais.
— J'ai ma mère, répondit-elle; mais je n'ai pas connu mon père. Au couvent, on m'appelait Jeanne Vaubemier.
— Ahl vous avez été au couvent, dit l'abbé Prévost . qui la regardait avec une inexprimable attention.
— Chez les religieuses de Saint- Aure, rue Neuve-Sainte-Geneviève.
— Et pourquoi n'y ètes-vous pas restée?
— J'en ai été renvoyée, répondit naïvement la jeune fiUe.
Tout le monde se mit à rire.
Elle continua :
— Oh! l'ennuyeuse maison 1 On y empêche de parler, de sauter ; on y est vêtue d'une robe de serge, et la tête couverte d'un voile noir. Gomme je suis contente d'en être sortie 1
— Quoi 1 s'écria Laujon avec étonnement^ vous préférez exercer le métier de colporteuse?
— Je le crois bienl Je suis libre au moins; je me promène toute la journée, je me tiens à la grille du jardin des Tuileries, je vois passer les beaux carrosses.
— Pourtant vous devez gagner peu d'argent?
— Excusez-moi, répliqua-t-elle; il y a des jours où l'on m'achète beaucoup... Des messieurs polis comme vous autres... Et puis cela ne sera pas toujours ainsi : ma mère a des protections, il doit lui revenir de l'argent de M. le comte du Barry qui l'a intéressée dans une affaire de vivres.
Les assistants étaient tout entiers à ce babil et à cette mine éveillée.
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C'est que M"» Jeanne Vaubernier était jolie à ravir; elle était mieux que jolie. Elle avait le front beau, l'œil bleu avec des cils noirs ; la bouche adorablement petite, et des cheveux blonds d'une finesse extraordinaire, soie et or.
Beaumarchais dit :
— Je m'aperçois que nous oublions de verser à boire à M"" Jeanne.
Il répara cet oubli, et chacun de pousser la clameur : <
— La reine boit 1
— Reine ! répéta la petite le regard brillant ; cela doit être bien amusant d'être une reine pour tout de boni
— N'en croyez rien, dit Vadé.
— Les reines meurent presque toutes de chagrin, répliqua Favart.
— Après avoir vécu d'ennui, ajouta Collé.
— Demandez plutôt à notre ami Beaumarchais que ses fonctions conduisent souvent au château de Versailles.
— Ah ! dit la jeune fille en se tournant avec intérêt du côté de l'amphitryon.
— Oh ! comme professeur de musique seulement, fît celui-ci en riant.
Et Beaumarchais reprit :
— Yadé a raison ; rien de plus malheureux que les deux reines de France.
— Comment I il y a deux reines? s'écria M"^ Jeanne avec surprise.
— Sans doute, la vraie et la fausse, M"** de Pompadour et Marie Leczinska.
— C'est juste, murmura-t-elle.
— La vraie... c'est-à-dire la marquise de Pompadour... passe tout son. temps au conseil des ministres.
LES FBËRËS GHANTEMESSE 343
M"^ Jeanne fit la moue.
— La fausse, continua Beaumarchais, c'est-à-dire Marie Lecziuska, la plus digne des femmes, demeure enfermée chez elle des journées entières en tète-à-tête avec Mignonne.
— Mignonne! répéta M"' Jeanne; qu'est-ce que c'est que cette Mignonne?
— C'est une tête de mort placée dans l'endroit le plus en vue de sa chambre à coucher.
— Fi I avoir donné un nom si coquet à une aussi vilaine chose I Ne parlons plus de cela... Yous m'avez fait peur...
La fillette s'était rétournée vivement du côté de l'abbé Prévost.
Elle le surprit les yeux attachés sur elle, absorbé dans sa rêverie accoutumée.
— Le roi parait bien triste, dit-elle.
— Non pas triste, mais pensif^ dit Vadé; c'est son habitude.
— A quoi pense-t-il donc? demanda Jeanne.
— Ahl <|ui sait? s'écria Vadé.
— Je le sais, moi, dit Collé.
A cette parole, l'abbé Prévost avait relevé la tête.
— Il pense à une de ses héroïnes, que vous lui rappelez... Il pense à sa Manon Lescaut.
L'abbé tressaillit.
— C'est vrai I dit-il.
— Manon Lescaut a donc existé? demanda Beaumarchais.
— En doutez-vous? s'écria l'abbé Prévost.
— Et elle est morte ?
— Manon est immortelle : voyez plutôt 1 Il désignait Jeanne Yaubernier.
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— Soyez plus heureuse qu'elle, mon enfant, reprit Tabbé Prévost avec un soupir.
— Ohl la destinée de JVi"® Jeanne sera brillante, j*en réponds 1 s'écria Beaumarchais ; vous savez que je me pique d'être physionomiste.
Le souper se prolongea pendant une heure. On but encore à la santé de la reine, qui, tout à coup, jetant les yeux sur la pendule :
— Gomme il est tard I s'écria-t-elle. J'ai oublié l'heure au milieu de vous, messieurs... Adieu I
Elle se leva pour aller reprendre sa boite de quincaillerie.
Ce fut le signal du départ général.
Vadé reconduisit Jeanne Vaubernîer.
On n'a jamais bien su par quel chemin ils avaient pris tous deux.
LES FRÈRES GHANTEMESSE 345