‹ Les frères ChantemesseChapitre 10 sur 63 · QUBL DRÔLE DB PROCUREUR · texte numérisé non relu

QUBL DRÔLE DB PROCUREUR

Avec la nature qu'on lui connaît, Damiens ne dormit pas de tonte la nnit.

Le lendemain matin, il se rendit au bureau delà Poste, et sot qu'il était arrivé la veille deux inconnus, un grand et on petit.

Ces deux inconnus qui venaient de Paris, et à qui semblait être absolument étranger, s'étaient inforimmédiatement d'une hôtellerie.

On leur avait indiqué le Plat-d'Etain, sur la Grande- Place, comme la première et celle qui était exclusiveit fréquentée par les voyageurs de distinction. Mais ces deux inconnus, dont le train était assez moet qui paraissaient vouloir se dérober à l'attention, se rabattirent sur l'auberge des Trois-Agaches, rue des Agaches, à laquelle ils se firent conduire par un petit déerottecfr stationnant ordinairement au coin du bureau de la Poste.

Damiens se dirigea vers l'auberge des Trois- Agaches,

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dont le propriétaire était de ses connaissances. Il entra dans une salle basse qui était une salle commune.

Quelques hommes s'y trouvaient attablés, buvant de la bière.

— Tiens, monsieur Damiens! dit l'hôte en ôtant sa pipe d'entre ses dents ; comment vous portez-vous aujourd'hui, et quel hasard de vous voir chez moi, monsieur Damiens?

Damiens était connu de tous les gens d'Arras; il comptait un grand nombre de parents dans la province.

Il répondit à peine au bonjour du cabaretier, et le tirant à part :

— Vous avez deux voyageurs arrivés d'hier ? lui demanda-t-il.

— D'hier, à six heures.

— Un grand et un petit ?

, — Non, un gros et un maigre.

— C'est cela, dit Damiens ; qu'est-ce qu'ils ont fait depuis leur arrivée ?

— D'abord, ils ont soupe, et bien soupe, ma foi! le gros surtout.

— Le petit. Et puis ?

— Ils sont allés se promener par la ville.

— Et ils sont rentrés à onze heures? continua Damiens.

— A onze heures, en effet.

— Mon cher monsieur Bultcl, j'ai le plus grand intérêt à connaître ces deux individus. Savez -vous ce qu'ils sont et ce qu'ils font?

— Mon premier devoir est de demander leurs passeports à tous ceux qui logent chez moi, et mon second d'inscrire leurs noms, prénoms et professions sur mon livre d'hôtel.

— Voyons vite.

L'anbergiste des Trois- A gâches alla prendre un registre et fit lire à Damiens ces deux lignes :

f Hilaire-Justin Legentil, procureur à Versailles, 38 ans.

t Briasson, natif de Paris, domestique, 36 ans. »

— Un procureur et son domestique, dit Damiens.

— Le maitre, c'est le maigre, fit observer l'hôtelier.

-Le grand. Où les avez- vous logés?

-Au premier étage, dans la plus belle chambre.

Damiens réfléchissait. 11 se demandait ce que pouvait Aîen faire un procureur sur un mur, à onze heures du soir, avec son domestique lui servant de courte échelle.

— M. Legentil ne doit pas être un procureur comme les autres, pensait-il.

— Est-ce là tout ce que vous voulez savoir? dit l'hôtelier.

— Est-ce là tout ce que vous savez? répliqua Damiens.

— Absolument tout.

— Merci donc, mon cher monsieur Bultel. A présent, tûtes- moi apporter de la bière.

— Avec grand plaisir, monsieur Damiens, et de la plus fraîche.

— Un mot : votre hôtel n'a pas d'autre sortie que celle-ci?

— Non, dit M. Bultel.

— Très-bien ; alors je m'installe ici, à cette table, près 4e la porte.

— Pourquoi faire? demanda l'aubergiste.

— Pour voir M. Legentil et son domestique lorsqu'ils descendront.

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Ils ne tardèrent pas à descendre.

M. Legentil venait le premier, naturellement, en sa qualité de maître.

Briasson suivait à trois pas, en valet respectueux.

Tous les deux étaient vêtus simplement et correctement.

M. Legentil, mie grande canne à la main, le visage composé, sévère, presque rogue, l'habit noir collé aux flancs, mine de corbeau et d'héritier, avait parfaitement l'air d'un procureur.

Peut-être même un regard exercé aurait-il trouvé qu'il avait trop l'air d'un procureur.

Briasson était court et vulgaire ; un domestique de l'école de Sancho.

Ils s'avancèrent vers l'hôtelier des Trois- A gâches, qui avait continué de s'entretenir avec Damiens.

Celui-ci devint attentif.

11 n'eut pas besoin de regarder deux fois M. Legentil pour reconnaître en lui son homme de la nuit précédente, le curieux dont un rayon de lune avait trahi les traits.

Mais son étonnement devint extrême lorsqu'il entendit M. Legentil prononcer les paroles suivantes :

— Monsieur notre hôte, vous connaissez sans doute parfaitement Arras?

— Parfaitement.

— Nous, nous ne l'avons vu encore que la nuit, en nous aidant des indications des passants, et ces indications sont un peu sorties de notre mémoire. Nous retrouverions difficilement notre chemin aujourd'hui. Voulezvous me faire le plaisir de m'indiquer l'hôtel de M. de Crespy?

L'aubergiste jeta un coup d'ceil à Damiens.

— L'hôtel de M. de Crespy? répéta l'aubergiste.

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— Ouï, répéta le procureur.

— Je ?ais avoir l'honneur de vous y conduire, monsieur; si vous voulez bien le permettre, dit Damiens.

M. Legentil s'inclina et accepta.

On sortit.

Le trajet fut employé à des banalités : le mauvais état do pavé à Àrras, l'aspect original de certaines maisons, Féloge du beffroi.

Enfin, Damiens se hasarda à dire :

— Ces messieurs arrivent de Versailles?

— Qu'est-ce qui vous le fait supposer ? demanda M. Legatû avec étonnement.

— Oh! rien.

— Cela se voit peut-être à notre tournure, dit Briassod en riant.

— Je doute que vous vous plaisiez beaucoup à Arras... an cas dû votre intention serait d'y rester quelques jours, reprit Damiens.

M. Legentil lui jeta un regard de travers et feignit de l'avoir pas entendu.

Ce fut encore le valet qui se chargea de répondre pour t maître.

— J'espère bien que nos affaires y seront prompte- ■ent terminées, dit Briasson; je ne snis pas né pour la province, moi.

— Ahl vous avez des affaires à Arras? dit Damiens. H. Legentil fit un signe de prudence à Briasson, qui

retint sa langue.

Damiens ne se rebuta pas.

— Arras est une ville sans ressources, sans attrait, mtinua-t-il.

— Trop de bière, ajouta Briasson.

La conversation se maintint dans ces notes insigni-

fiantes jusqu'à ce qu'on fût arrivé devant l'hôtel de Crespy.

Là, les trois hommes s'arrêtèrent.

— Je vous remercie d'avoir bien voulu nous accompagner jusque là, dit M. Legentil à Damiens, en soulevant à demi son chapeau.

— Bien obligé, camarade, dit Briasson en l'imitant.

— Cela n'en vaut pas la peine, répondit Damiens.

— Peut-être vous avons-nous dérangé de vos occupations, ajouta le procureur.

— Point.

— Ou tout au moins de votre chemin, ajouta Briasson.

— Mon chemin était le vôtre.-

— Adieu donc, fit M. Legentil en soulevant le lourd marteau.

La porte roula sur ses gonds rouilles.

Au moment*d'entrer avec son valet, M. Legentil se retourna, et vit Damiens toujours derrière lui.

— Vous restez? dit-il étonné.

— Non, répondit Damiens; j'entre avec vous.

— Pourquoi ?

— Parce que je demeure à l'hôtel de Crespy, fit-il en souriant.

— Bah ! s'écria M. Legentil.

— Comme cela se trouve ! s'écria Briasson.

— Que ne le disiez-vous tout de suite? reprit le procureur.

— Vous ne m'avez rien demandé, dit Damiens.

— Ce n'est pas comme vous, murmura Briasson.

— Alors vous êtes en condition chez M. de Crespy? dit M. Legentil.

— Son valet de chambre... Mais entrez donc.

Un coup de sifflet du suisse annonça une visite, comme c'était l'usage.

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Damiens précéda les deux voyageurs dans un vestibule, après leur avoir fait traverser la eour.

— Attendez-moi là, Briasson, dit M. Legentil à son domestique.

— Non, dit Damiens ; je vais vous conduire à l'office, camarade; vous y serez mieux qu'ici.

— Voilà une bonne inspiration 1 s'écria le gros valet tout joyeux.

— Briasson, comportez-vous avec la réserve dont je yods ai toujours donné l'exemple, dit M. Legentil.

H parait que Briasson était sujet à caution.

Lorsque Damiens revint vers le procureur, il lui deaaada :-

— Qui dois-je avoir l'honneur d'annoncer à M. de Crespy?

— Ce n'est pas à M. de Crespy que j'ai à parler, dit le procureur.

— À qui donc?

— Je suis porteur d'un message pour une de ses parentes qui demeure- dans le même hôtel.

— M"* Sidonie de Labourdois? prononça Damiens.

— De Labourdois, c'est cela.

— Cela ne me regarde plus; je vais aller prévenir sa femme de chambre.

Cinq minutes après, M. Legentil était introduit chez la tante Sidonie.

U y tombait en pleine bourrasque; la béquille à bec for s'exerçait coutre je ne sais plus quelle pauvre servante, qui avait cassé — ou failli casser — quelque chose en porcelaine.

— Bnse ! pécore ! idiote 1 que le ciel te brise à ton tonrl Voyez cette effrontée, si elle trouvera une parole d'excuse ou de regret ! Ce n'est pas ma chère amie du

Hausset qui t'aurait gardée à son service une seconde de plus après ce beau trait- là 1

Puis, sans transition, tournant la tète vers l'homme maigre et grave qui venait d'entrer et qui demeurait immobile au milieu de la chambre :

— Qui ètes-vous? que me voulez-vous? faites vite, car vous voyez que j'étouffe de colère !

— J'attendrai que vous soyez remise, madame, dit tranquillement M. Legentil.

— Qu'est-ce qu'il dit? s'écria la tante Sidonie. Que vient faire cet homme? Je n'ai pas entendu. Qui ètesvous, l'ami?

M. Legentil ne se laissait pas aisément effaroucher. Il salua, et dit :

— Avant de vous répondre, madame, je vous prie de vouloir bien faire retirer vos femmes. Les choses que j'ai à vous dire ne souffrent pas de témoins.

Le sang-froid du procureur imposa à la tante Sidonie, qui fit aux domestiques un geste de sa béquille en leur disant :

— Allez, mais ne vous éloignez pas.

La porte refermée :

— Parlez maintenant, dit-elle, nous sommes seuls; à quoi bon ce mystère?

— Madame, dit M. Legentil, je vous apporte la réponse de Mmo la marquise de Pompadour à la lettre que vous lui avez écrite dernièrement.

La tante Sidonie laissa échapper une exclamation de joie.

— J'en étais sûrel s'écria -t- elle! Quand je disais 1 Donnez, monsieur, donnez !

Ses maigres doigts s'allongeaient en tremblant vers le large pli aux armes de la marquise que M. Legentil lui présentait.

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Yoiei te que cette lettre contenait :

€ Versailles, le -1755.

f Ma chère baronne,

i Tous avez en raison de faire appel à mes souvenirs déjeune fille. Les bons jours que les jours d'autrefois, et comme ils contrastent avec ceux d'aujourd'hui ! J'étais heureuse alors !

t Je suis disposée à m'intéresser à votre jeune protégée, si elle est aussi charmante et aussi touchante que vous la dépeignez. Confiez-vous ù l'homme que je toos envoie : il est tout à mft discrétion et il a tous mes JWGToirs. /

a Votre bonne amie,

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