‹ Les frères ChantemesseChapitre 9 sur 63 · AU CLAIR DE LA LUNE · texte numérisé non relu

AU CLAIR DE LA LUNE

Ce soir-là, comme d'habitude, Damiens était remonté dan» sa chambre.

Comme d'habitude aussi, Damiens n'alluma pas sa eh*ndelle.

La nuit était superbe ; la lune versait à pleins flots sa douce lumière dans le jardinet et dans la petite ruelle d'en face.

Damiens se mit à la fenêtre et s'abandonna à ses rêveries accoutumées.

Tout dormait dans Arras; un triple silence régnait mr les pignons de la vieille ville espagnole : — le si* leace de la province, le silence de la nuit, le silence de la lune.

11 n'était pas tard cependant : dix heures et demie, à peine.

Yen onze heures, Damiens se disposait à fermer la croisée pour se livrer au sommeil, lorsque tout à coup

il lui sembla entendre un brait de pas dans la ruelle qu'il embrassait entièrement du baut de sa cbambre.

Passé une certaine heure, personne ne s'y hasardait plus.

Damiens regarda.

Deux ombres venaient de s'engager dafas cette ruelle ; elles se dessinaient, dans la clarté lunaire, comme sur une feuille de papier blanc.

Elles marchaient avec une sorte d'indécision, en ombres qui ne sont pas sûres de leur chemin et qui semblent se consulter.

Damiens se rejeta dans un coin de sa chambre.

Bien lui en prit de n'avoir pas allumé de chandelle ; il pouvait voir, et il n'était pas vu.

Les deux ombres, — il y en avait une grande et une petite, — s'arrêtèrent devant l'hôtel de Crespy.

Elles se communiquaient leurs réflexions, et il n'était pas besoin de les entendre parler pour les comprendre, tant leurs gestes se découpaient avec netteté sur la blancheur de la ruelle.

Le geste demandait :

— Est-ce ici?

Un autre geste répondait :

— Oui.

— En es -tu bien certain? faisait une tète s' élevant.

-— Parfaitement, faisait une tète s'abaissant.

— Sans doute cette fenêtre?

Un doigt indiquait la seule fenêtre de l'hôtel qui fût restée éclairée : la fenêtre de Mlle Marthe. Les jeunes filles ne sont jamais pressées de s'endormir.

Tètes en l'air, les deux ombres s'immobilisèrent dans leur examen.

Damiens était immobile aussi.

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Elles recommencèrent à s'animer, et leur dialogue rederint viable.

A des nnances assez accusées, on pouvait flairer une ombre-maitre et une ombre-valet.

L'ombre-maitre recula, revint sur ses pas, et se tournant ?ers l'autre :

— 11 faudrait regarder par-dessus le mur.

— Oni.

— Mais le mur est plus haut que nous.

— N'est-ce que cela? fit l'ombre-valet, prêtez-moi votre dos.

—J'aime mieux que tu me prêtes le tien. Le groupe se forma.

La grande ombre monta sur la petite ombre, qui était aussi une grosse ombre.

Elle s'éleva par-dessus le mur; mais elle s'y arrêta à mi-corps.

Retenue par les coudes, elle se contenta d'étudier les lieux.

— Qu'est-ce que cela veut dire? pensait Damiens; des ▼oleurs?...

Avant d'admettre cette supposition vulgaire, il voulut au moiii3 distinguer les traits du nocturne inspecteur.

Un mouvement opéré par celui-ci en détournant la tète, probablement pour communiquer ses observations i son compagnon, fit tomber 6ur ses traits un jet de lone.

— C'est bien, dit t)amiens; maintenant je suis sûr de le reconnaître entre mille !

11 avait bien pensé à descendre prestement et à gagner 1* ruelle. Mais avant qu'il eût réussi à réveiller le suisse H à faire le tour de l'hôtel, les deux quidams pouvaient s'esquiver.

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11 préféra demeurer à son poste.

L'ombre se laissa glisser au bout de quelques secondes*

Le groupe se défit ; chacune d'elles se retrouva sur pied.

Elles échangèrent encore cinq ou six paroles ; et elles reprirent le chemin par lequel elles étaient venues, non sans se retourner plusieurs fois.

— Oh ! oh ! murmura Damiens, voilà qui présage du nouveau.

11 se pencha inutilement pour les suivre du regard ; le bruit léger de leurs pas s'éloigna peu à peu et se perdit tout à fait.

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