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GUET-APBNS
Mm* de Crespy et sa fille, accompagnées de leur femme de chambre, étaient arrivées à l'église Saint- Nicolas-surles-Fossés-etrdu-Vivier par une nuit presque complète.
Gomme on l'a vu, elles y avaient été suivies par Lebel et firiasson.
Elles prirent leur place accoutumée, non loin de la chaire.
Derrière elles, les deux coquins durent subir l'office.
Lebel, rompu à toutes les hypocrisies, semblait en prendre son parti ; mais Briasson, nature plus triviale, dissimulait mal de fréquents bâillements.
— Tu t'ennuies, lui dit Lebel à demi-voix.
— Hum!
— Va faire causer le sacristain ; il a cessé de sonner ses cloches, il doit avoir soif.
Briasson s'éclipsa.
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Seul, Lebel fit sa moisson d'observations. Il observa que l'office terminé, — vers neuf heures environ, — un certain nombre de fidèles persistaient à s'attarder dans l'église.
II observa que, malgré cette persistance et comme pour la combattre, le sacristain s'empressait de fermer la grande porte, la porte principale.
Il observa qu'alors il ne restait plus, sur un des côtés de l'église, qu'une seule porte de sortie, petite, basse, et donnant sur une rue étroite, tout à fait propre à servir ses projets à lui, Lebel.
De jolis projets!
Ces observations, et plusieurs autres encore, il les réamt à celles que lui rapporfa Briasson.
Il sat par lui que le confesseur de Mli0 de Grespy s'appelait l'abbé Morguin.
Usut^que Mlle de Grespy venait régulièrement tous les soirs, depuis quelque temps, à l'église Saint-Nicolas.
Cette recrudescence de dévotion n'avait rien que de fort naturel aux approches de son mariage.
Elle y venait ordinairement avec sa mère et avec sa femme de chambre, — quelquefois avec cette dernière seulement.
11 s'agissait pour Lebel d'empêcher un soir Mm# de Grespy d'accompagner sa fille, — puis de faire en sorte que Marthe et la femme de chambre restassent les dernières dans l'église.
Elles seraient alors forcées, — la grande porte étant fermée, — de sortir par la porte de côté et de s'en retourner par la petite rue déserte.
Une fois là, cela allait tout seul.
Lebel ne remit pas plus tard qu'au lendemain l'exécution de ce plan.
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Briasson fat chargé de découvrir dans les cabarets et autres mauvais lieux d'Arras trois ou quatre de ces drôles que l'argeut trouve prêts à tout.
Une chaise de poste devait stationner dans la partie la plus obscure de la petite rue ; on prendrait le soin d'envelopper les roues avec du linge. Les jiortières auraient des vitres en bois.
Il ue fallait pas que le postillon fût un homme trop scrupuleux; il était nécessaire de s'assurer à l'avance de son impassibilité.
Sur la route, un ordre du roi parfaitement en règle fermerait la bouche et les yeux aux indiscrets.
Les deux émissaires de la marquise de Pompadour n'eurent pas trop de vingt-quatre heures pour leurs préparatifs.
Lebel s'était informé du médecin de M"" de Crespy.
Dans l'après-dlner, celle-ci reçut le billet suivant, qu'elle n'avait aucune raison de croire apocryphe :
a Ma chère cliente,
« Ne sortez pas ce soir; il y a de malignes influences dans l'air.
« J'irai vous voir d'aussi bonne heur? que cela me sera possible, pour vous entretenir d'un nouveau mode de traitement destiné à rendre toute sa nçtteté à votre appareil acoustique.
a Je m'estimerais heureux si, par la même occasion, M. de Crespy voulait bien m'attendre en son hôtel. J'aurais également un mot à lui communiquer.
« Daignez, madame et chère cliente, agréer les hommages que dépose à vos pieds le plus dévoué de vos serviteurs.
a Docteur Ahablb Vassbur. »
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De cette façon, les parents se trouvaient consignés zeux.
D n'y avait donc pas à craindre d'être dérangé de ce côté-là.
Yen le soir, — toutes leurs mesures prise», — Lebel eiBriasson s'acheminèrent vers l'église Saint-Nicolassor-les-Fossés-et-du- Vivier avec une anxiété qu'ils ne cherchaient pas à se dissimuler l'un à l'autre.
1P de Crespy viendrait-elle?
Quelque obstacle imprévu ne surgirait-il pas au dernier moment?
Lebel était vêtu d'une longue lévite noire, boutonnée, qw pouvait jusqu'à un certain point le faire prendre par un ecclésiastique.
Tons les deux s'installèrent près de la grande porte, afin d* -^Idux voir entrer les fidèles.
Un quart d'heure s'écoula, puis une demi-heure.
Les cloches cessèrent de sonner ; l'office commença.
Us désespéraient et regardaient déjà leur entreprise uHnme ajournée, lorsque M11* de Crespy arriva.
Elle était avec sa femme de chambre.
Elles allèrent à leur place, regards baissés, livre en main.
Est-il nécessaire de dire que l'office sembla plus que la veille d'une longueur mortelle à Lebel et Briasson?— Ce que c'est que le peu de foi !
Enfin, un amen sonore annonça la fin de la cérémonie.
Les prêtres défilèrent un à un devant l'autel, en s'inclinant.
L'abbé Morgnin venait le second.
Alors il y eut dans la nef un moment de calme profond. Personne ne voulait montrer d'empressement à l'en aller; chacun restait à sa place pour une dernière
prière, pour une dernière oraison. Toutes ces tètes silencieuses, prosternées sous l'idée divine, toutes ces mains jointes, tous ces genoux ployés, formaient un tableau vraiment imposant.
Peu à peu, cependant, il se fit un bruit de chaises remuées ; ce fut le signal du départ. Des rangées entières s'écoulèrent à pas discrets.
Bientôt il ne resta plus qu'une trentaine de personnes.
Lorsque le vide se fut fait autour de Mu* de Crespy et de sa femme de chambre, Lebel se dirigea vers elles en feignant de venir de la sacristie.
— Mademoiselle, dit-il de cette voix respectueuse et étouffée propre aux gens d'église, Vahbv Morguin vous prie de vouloir bien l'attendre ici un ihstanl.
Un peu étonnée, MH*de Crespy lit néanmoins* a\a*». ».i tète un signe de consentement. . M> ;>-
11 se pouvait, en effet, que son confesseur eût une coin* munication à lui faire.
L'église continua de se vider lentement.
Au lieu d'une trentaine de personnes, il n'y en eut plus que douze environ, disséminées, immobiles.
Le sacristain ferma la grande porte, qui retentit lourdement et longuement sur ses gonds.
Puis il alla vers l'autel et se mit en devoir d'éteindre les cierges.
Cela décida encore quatre ou cinq personnes à partir, — par la petite porte.
M11* de Crespy attendait toujours.
Vint un moment où il ne resta dans l'église que sept personnes.
Lebel, caché derrière un pilier, jugea qu'il était temps d'agir.
Il fit signe à Briasson, demeuré dans l'ombre, d'avancer vers lui.
— Sommes-nous prêts ? lui demanda-t-il à voix basse.
-Oui.
— La voiture?
— Elle vient d'arriver... elle se tient à vingt pas, dit Briasson.
— Bien. Et tes hommes ?
— Deux sont aux aguets dans la rue ; les deux autres *>irt ici, prêts à fermer la marche et à protéger notre
— Désigne-les-moi, dit Lebel.
— Là devant toi... et là à ma gauche.
— Mais il y en a un troisième de l'autre côté ; re-
• îl n'en est pas, fit Briasson.
r"Dle!
- Quelque dévot acharné.
a dirait qu'il nous observe, dit Lebel.
Saurai l'œil sur lui. Eh bien! qu'attends-tu?
— Cet homme m'inquiète...
Cependant, «'apercevant que Mlle de Grespy commençait à donner des signes d'impatience, Lebel cessa d'hésiter.
11 alla vers elle etiui dit, toujours de la même voix onctueuse :
— Mademoiselle, vous plaît-il de me suivre? Je suis chargé de vous conduire auprès de l'abbé Morguin.
M0* de Grespy eut un second geste d'étonnement, et k tourna vers sa femme de chambre comme pour la consulter.
Il faut croire que celle-ci n'eut aucune objection à
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faire, car les deux femmes se levèrent et se disposèrent à suivre Lebel.
Celui-ci, au lieu de les mener vers la sacristie, Jes guida vers la petite porte.
— Mais ce n'est pas par là... murmura Marthe irrésolue.
— Venez, venez, prononça Lebel.
Elles essayèrent de se retourner, mais alors elles se virent presque poussées par deux individus de figure rébarbative. L'effroi leur fit faire involontairement un pas en avant.
— - Venez donc ! répéta Lebel avec une insistance mêlée d'autorité.
Elles se trouvèrent dans la rue.
Alors là il se passa une scène d'une audacieuse atrocité.
Lebel jeta rapidement sur Mli0 de Grespy un voile dont il lui enveloppa la tète, en le serrant à la bouche et au cou; puis l'enlevant dans ses bras avec une rare habileté, il la transporta à la chaise de poste dont la portière se trouvait ouverte, et où il la déposa en moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire.
La pauvre enfant s'était immédiatement évanouie, sans avoir eu la force de se débattre ni de pousser un cri.
Il n'en avait pas été de même de la femme de chambre, appréhendée également au corps et enveloppée, elle aussi, d'un voile épais par un des deux individus. Soit que celui-ci s'y prit moins habilement que Lebel, soit qu'il rencontrât une vigoureuse résistance, toutefois estil que la donzelle put jeter deux ou trois exclamations et distribuer quelques énergiques gourmades à son en* leveur.
— Au secours I au meurtre ! au...
Lffi FRÈRES CBANTBME88E 441
— Te tairas-tu, femelle ?
Et une large paume de main «'appliquant sur la partie inférieure de son visage intercepta pour un moment ses vociférations.
Sa un clin d'oeil elle fut à son tonr conduite à la voiture et jetée sur les coussins à côté de M11* de Crespy.
— liais je ne veux pas de celle-là 1 dit vivement Lebel; je ne veux pas l'emmener !
«—Qu'est-ce qne vous voulez que x nous en fassions, aous autres? répliquèrent les cou^e- jarrets. Un d'entre eux, plus sagace, lui dit :
— Emmenez-la toujours, vous la laisserez en route si die tous gène.
'Dès qu'elle se sentit délivrée de la terrible empaunrnre, la femme de chambre recommença ses cris et ses kaads.
Lebel ne fut occupé pendant quelques secondes qu'à 1s contenir.
— A l'assassin ! articulait-elle d'une voix qu'on pou- ' ▼ait justement qualifier d'étranglée.
— Coquine!... elle va tout perdre... Aidez-moi au moins à la bâillonner, camarades.
Ce ne fut pas sans difficultés que les camarades procédèrent à cette opération.
Il en résulta une perte de temps précieuse dans les circonstances où l'on se trouvait.
— Et Briasson ? Où est Briasson? demanda tout à coup Lebel.
— Il doit être resté en arrière.
— Que le diable l'emporte 1 Je ne peux pourtant pas l'attendre indéfiniment... et, d'un autre côté, partir seul avec ces deux femmes...
La situation était critique.
Déjà quelques habitants de la rue s'étaient mis aux fenêtres ; deux ou trois passants s'étaient arrêtés.
Et Briasson ne venait pas.
Voici ce qui était arrivé à Briasson :
11 était .en effet resté dans l'église pour deux motifs :
Le premier, afin de couper la retraite à M"- de Crespy et à sa femme de chambre , au cas où elles auraient été tentées de retourner sur leurs pas;
Le second, pour surveiller le dernier individu, au sujet duquel il avait fini par partager les inquiétudes de Lebel.
-Cet individu s'était levé en même temps que les deux femmes.
Eu même temps qu'elles, il s'était dirigé vers la petite porte.
Mais quelque diligence qu'il fit, il y arriva lorsqu'elles * en avaient dépassé le seuil, suivies des deux hommes farouches qui lui avaient improvisé une escorte.
11 ne trouva plus que Briasson, lui barrant résolument le passage.
— Où allez-vous? dit Briasson.
— Je sors, parbleu !
— On ne sort pas par là. p
— Vous venez bien de voir que si.
— Passez par la sacristie, dit Briasson.
— Pourquoi?
— Ah ! pourquoi ! Yous êtes trop curieux mon maître... Mais tournez-vous donc un peu du côté de la lumière : je vous reconnais.
— Et moi aussi, je vous reconnais.
— Yous êtes le laquais de l'hôtel de Crespy, vous êtes Damiens.
— Et vous, le valet de M. Legentil; vous étés Briasson.
LES FRÈRES GHANTEMESSE 143
— Ce Damiens que nous retrouvons sans cesse derrière nous !
— Et que vous espériez bien avoir laissé sur la paille d'une prison.
— Ma foi I...
— Vous voyez qu'on peut s'échapper de vos griffes.
— Àh ça 1 quel intérêt avez-vous à nous épier de la sorte? dit Briasson.
— Et vous, quelle œuvre d'infamie êtes- vous venu accomplir à Arras ?
— Il faut des explications à monsieur Damiens?
— Eh bien, oui!
—Arriére, fit Briasson, sentant que Lebel l'attendait;
— Je veux passer. .
— Non.
— Entendez-vous ces cris?... On appelle... dit Damiens. C'était la femme de chambre qui se débattait.
— Vous rêvez, dit Briasson. Voyons, restez tranquille, soyez sage, ou sinon...
Les cris redoublèrent.
— Laissez-moi sortir! s'écria Damiens.
— Ah ! vous êtes gênant !
Tout cela se passait à vingt-cinq pas du sacristain, qui continuait son travail à l'autel.
Briasson comprit qu'il fallait en finir au plus vite.
D'un de ces prompts crocs en jambes dont il possédait le secret et la fréquente pratique, il étendit Damiens sur les dalles.
Damiens, renversé, s'accrocha aux vêtements de son adversaire.
Une lutte sourde s'engagen.
— Làche-moi ! disait Briasson menaçant.
— Jamais I
Briasson, dégageant une de ses mains, fit luire un couteau aux yeux de Damiens.
— Encore une fois, me lâcheras-tu?, murmura- t-il.
— Nonl
La lame entama la vnste de Damiens.
Celui-ci, qui s'était relevé à moitié, retomba lourdement. Sa tête porta sur la pierre. Il s'évanouit...
Au bruit de la chute, le sacristain arriva.
Mais Briasaon avait pu s'enfuir; et, dans sa fuite, il eut le soin de refermer la porte.
Cela fait, il courut à la voiture.
Il était temps 1 Le peuple commençait déjà à s'attrouper et à s'inquiéter. Cinq minutes plus tard, le coup était manqué. 4
Le postillon fouetta ses chevaux, et la chaise de poste roula rapidement sur le pavé d'Arras.
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