‹ Les frères ChantemesseChapitre 21 sur 63 · MONOLOGUE DE DAMIENS · texte numérisé non relu

MONOLOGUE DE DAMIENS

Damiens avait repris peu à peu connaissance.

Sa blessure était peu dangereuse, le fer n'ayant attaqué aucune partie essentielle.

Le sacristain lui avait prodigué les premiers secours.

A peine Damiens fut-il revenu à lui qu'il s'écria, autant du moins qu'il pouvait s'écrier :

— Courez... courez vite !

— Où? demanda le sacristain.

— Dans la rue... Empêchez la voiture de partir.

— Quelle voiture?

— Hâtez- vous...

Le sacristain sç précipita au dehors.

Pendant ce temps, Damiens essayait de se relever tout à fait.

En promenant ses regards autour de lui, il aperçut à terre un instrument tranchant, — celui dont s'était servi Briasson.

Il le ramassa et l'examina.

C'était un couteau à ressort, dont le manche était en corne blanche et noire.

Le ressort faisait jaillir deux lames placées aux deux extrémités du manche ; Tune large et longue était une vraie lame de couteau; l'autre plus étroite était taillée

en forme de canif.

C'était avec cette dernière que Briasson avait frappé

Damiens.

Après avoir fait rentrer les deux lames dans le manche Damiens mit le couteau dans sa poche en disant:

11 m'appartient à présent !

Revenu vers lui, le sacristain lui dit :

— Je n'ai rien vu... Cependant les gens de la rue m'ont parlé d'une chaise de poste.

— C'est cela... oui....

Emmenant plusieurs personnes.

— Trop tard l s'écria Damiens. 0 mon Dieu l que

faire?

11 eut une inspiration.

— Il n'y a que cela, se dit-il; agissons promptement! Et s'appuyant au mur, Damiens se prépara à sortir.

— Où allez-vous? lui demauda le sacristain.

— Tout près d'ici.

— Vous êtes trop faible pour marcher seul... je vais

vous faire accompagner.

— Non, je n'ai reçu qu'une égratiguure.

Au moins, entrez chez moi pour prendre un cordial, dit le sacristain.

^— Merci

Puisant une énergie momentanée dans la gravité de la situation, Damiens se redressa et marcha d'un pas

ferme vers la rue.

Ah! si c'est comme cela! dit le sacristain.

LES FRÈRES GHANTEMESSE 147

L'inspiration deDamiens était celle-ci : se sentant impaissant à protéger M11* de Crespy, il allait avertir le comte et le chevalier de Chautemesse, ses défenseurs naturels.

Mais le pauvre homme avait trop présumé de ses forces. Si légère que fût sa blessure, elle était cependant de nature à ralentir sa marche. Une vive cuisson lui mordait le flanc.

D se traîna plutôt qu'il ne se dirigea vers la rue des Portes-Cochères, où l'on sait qu'était situé l'hôtel de Chautemesse.

Justement les' deux frères étaient dans la même chambre.

îk firent un geste de surprise à la vue de cet homme chancelant, pâle, les traits décomposés.

— Qui ètes-vous? que voulez-vous? lui demandèrent- 3» à la fois.

En même temps le chevalier alla à lui pour le soute* rir et le faire asseoir.

— Hais vous êtes le valet de chambre de M. de Crespy I rtcria-t-il.

Le comte se leva à son tour.

Tous deux pressentirent un malheur.

— D'où vient ce sang sur votre veste? dit le comte.

— Oh I peu de chose, répondit Damiens avec un sou* rire crispé ; un coup de canif que j'ai reçu...

— Un coup de canif?

— Nous parlerons de cela plus tard, dit Damiens;

c'est un compte à régler. Pour le moment, allons au plus

pressé... Monsieur le chevalier, monsieur le comte, on

Tient d'enlever MIU de Crespy.

Les deux frères firent entendre une même exclamation.

— Que dites-vous? s'écria le chevalier.

— La vérité.

— Mlle de Crespy enlevée I répéta le comte; par qui?

— Par cet homme que j'appelle Legeutil et que vous connaissez sous le nom de Lebel.

— Mais dans quel motif? dit le chevalier.

Damiens hésita à répondre. Son regard rencontra celui du comte. Celui-ci comprit qu'il y avait quelque chose à taire au chevalier.

— Qu'importe le motif! s'écria le comte; raconteznous l'enlèvement le plus brièvement possible.

Damiens obéit. Il dit ce qu'il savait et ce qu'il avait vu.

— Les brigands ! les scélérats 1 hurlait le chevalier de Chantemesse.

Le comte, plus précis, demandait des renseignements.

— Une chaise de poste... Bien... Quelle route ont-ils prise?

— Ils ne peuvent pas en avoir pris d'autre que la route de Paris.

— La route de Paris. Il suffit.

Les deux frères se regardèrent.

— Eh bien, Pierre ?

— Eh bien, Hector?

— A cheval, s'écria le comte.

— A cheval tout de suite ! s'écria le chevalier.

— Non, tout à l'heure... Nous avons auparavant un devoir à remplir.

— Lequel ?

— Pendant que je vais quérir des chevaux, courçz chez M. de Crespy ; annoncez-lui avec précaution ce terrible événement ; dites-lui que nous nous mettons à la poursuite des misérables, et que nous espérons pouvoir les rattraper.

— Noos en sommes sûrs !

—-Hum! dit le comte; ils auront deux heures d'avance sur nous.

— N'importe ! s'écria le chevalier.

— Yolez donc chez M. de Grespy... et rendez-vous à la poste.

Le chevalier sortit en courant.

Dés qu'il se vit seul avec Damiens, le comte de Chantemesse lui dit :

— Parlez maintenant; quel est le motif de cet enlèvement? Qui est-ce qui pousse ce Lebel?

— Lebel est un émissaire de la cour.

-Après?

— Un des familiers obscurs et dévoués de la marquise de Pompadour.

— Après?

— L'intendant secret des plaisirs du roi.

— Oh ! je devine 1 dit le comte en cachant sa tète dans ses mains; merci de vous être tu devant mon frèret Pauvre frère !

— Pauvre mademoiselle Marthe ! ajouta Damiens.

— Le chevalier l'a dit, il faut que nous rejoignions à tout prix cette chaise de poste.

— Oui...

— Dussions-nous crever nos chevaux à chaque relais I

— Prenez des pistolets, dit Damiens; Lebel et Briasson sont armés jusqu'aux dents.

— Vous avez raison... Et de l'argent aussi! beaucoup d'argent 1

— Que ne puis-je vous accompagner 1 murmura Damiens avec un profond accent de regret.

— C'est impossible dans l'état de faiblesse où vous èles. Restez; la vieille Catherine vous veillera... Moi, je vais embrasser mon père, et je pars. Adieu!

— Adieu, monsieur le comte.

Damiens essaya de se lever pour le saluer, mais vainement.

Assis, et les yeux sur la lumière d'une lampe, il se laissa aller à ses réflexions. Son sang bouillonnmt et, fouetté par les événements de la soirée, montait comme une marée rouge à son cerveau*

Onze heures sonnèrent.

Tout à coup Damiens se leva, droit, ferme, ne sentant plus sa blessure. Cédant à une de ces hallucinations auxquelles il était sujet, il se mit à parler tout haut, selon sa coutume.

Son regard, étrangement fixe, semblait percer les murailles et lire à travers l'espace.

Voici ce qu'il disait dans ce délire :

— Ils partent... ils sont partis!

Je les vois... je les suis... tenez, là~. Deux bons chevaux, vigoureux, les naseaux fumants... Ils traversent les rues silencieuses, les places vides... Ils dépassent le faubourg.

Ils ont quitté le pavé.

Les maisons sont plus rares, les murs plus longs. Bientôt la route apparaît devant eux infinie, nue, grisâtre.

Ils lancent leurs chevaux au galop...

Us vont comme le vent !

Regardez!

Oh ! ils les rattraperont, bien sûr.

Les arbres détalent à leurs côtés comme une armée en déroute.

Hop! hop! hop!

Courage 1 mes geutilshommes!

Le premier relais est dévoré. ..

LES FRÈRES GHANTEKES8R 151

Respirant à peine, sautant à terre, ils interrogent les gens du bnrean :

— Ayez- vous vu passer une chaise de poste?

— Oui.. 1 fermée... plusieurs personnes au dedans... évitait de se montrer.

— 0 y a combien de temps?

— Une heure et demie environ.

Ah! ce n'est plus deux heures I

— Vite, d'autres chevaux l Et la course recommence.

U course éperdue, furieuse, folle !

La course à travers les villages, les hameaux, les Wgs, les bois, les taillis, les forêts, les plaines, les champs, les prés, les tourbières, les landes!

La course qui escalade les collines!

La course qui dégringole les ravins !

La course qui fait jaillir les étincelles des cailloux!

Us vont, penchés ou plutôt cramponnés au cou de leurs chevaux.

Braves chevaux l on dirait qu'ils ont conscience de la. borne action à laquelle ils courent.

Ds semblent partager le vertige de leurs cavaliers...

Ils rasent le sol... ils fendent l'air...

Mais comme ce deuxième relais parait éloigné!

On y arrive pourtant.. .

A bout d'haleine, la figure flagellée, les yeux brouillés.

Là, même question :

— La chaise de poste?

— Elle est passée il y a une heure.

Ah! une heure! rien qu'une heure*!

Et les deux frères qui n'ont pas encore échangé une parole échangent furtivement une poignée de main. Puis ils remontent à cheval.

Us ont reconquis de nouvelles forces.

Ce n'est plus une Shimère qu'ils poursuivent, c'est un but qu'ils entrevoient.

Ils sentent que leurs efforts peuvent aboutir.

Dès lors, peu leur importe la fatigue ! peu leur importe le danger !

Ils vont plus vite que jamais...

Hardi! M. le comte!

Courage! M. le chevalier!

0 les vaillants cœurs!

Plus vite! encore plus vite !

Mais un obstacle qu'ils n'avaient pas prévu...

La pluie...

Une pluie d'été subite, inutile, absurde, torrentielle...

Oh ! cela ne sera rien !

Loin de les décourager, cette pluie semble les exciter au contraire.

Bravo! ils la défient...

Ils pressent leurs chevaux...

C'est un orage, un véritable orage!

Ou ne voit plus le ciel, on ne voit plus la terre... '

On ne voit qu'un rideau de pluie.

0 mon Dieu!

Les chevaux refusent d'avancer.

Le vent souffle à leur rencontre avec impétuosité.

Sous leurs pieds, de larges flaques d'eau...

Eh bien, enfoncez l'éperon!

Sans pitié! sans pitié!...

En avant!

Toujours en avant !

Ah!... le troisième relais! Enfin!

Je croyais qu'on n'y arriverait jamais.

Les chevaux s'abattent à la porte de l'écurie. Pauvres bètes !

LES FRÈRES GHANTEMESSE 153

Si la chaise de poste s'était arrêtée ici à cause de l'orage?...

liais non...

On Jear répond qu'elle est passée il y a une heure,

lis n'ont eu aucune avance cette fois, par suite de l'orage.

Mais peut-être la chaise de poste s'est-elle arrêtée plus loin; cette espérance leur reste encore. .

0b! qu'ils ne s'arrêtent pas, eux!

Qu'ils redoublent d'ardeur!

Alerte!

Péroone est dépassée...

lis galopent sur Roye, la quatrième poste.

Qu'est-ce que j'aperçois, là-bas, sur la ligne de l'horizon?

Quelque chose de bleu et de pâle...

Le jour!

Le petit jour, indécis, piteux, sale, éclairant comme à regret la campagne dévastée par l'orage de la nuit.

Le triste spectacle !

Des arbres renversés, cassés, gisant en travers des chemins...

Des barrières rompues, des chaumes écroulés...

La pluie a cessé cependant, mais le sol détrempé alourdit le galop des chevaux.

A Roye, ils apprennent que la chaise de pOste s'est arëtée...

Quelque chose comme un quart d'heure.

Ils reprennent confiance.

Moi aussi!

Ils enfourchent leurs nouveaux chevaux avec un cri d'émulation.

Et les voilà repartis !

Comme ils vont!

Ce ne sont plus des hommes ni des chevaux, c'est. un double ouragan.

Je suis sûr d'eux maintenant !

Ils vont arracher Marthe à ces monstres, cela n'est pas douteux.

Le ciel seconde leurs desseins !

A chaque instant ils s'attendent à apercevoir la chaise de poste...

Ce n'est plus qu'une question de minutes.

Courage!

Ah! la chaise de poste!... la voilà!... c'est ellel

Là bas!

Ils ne la voient pas encore.

Mais je la vois, moi...

Comme elle est légère, et avec quelle furie elle est lancée aussi !

C'est égal, ils la rattraperont, ils vont la rattraper...

C'est inévitable !

Et alors, pas de grâce pour eux!

Non, pas de grâce!

Voici un carrefour, une patte d'oie...

Deux routes se présentent.

Un poteau indicateur se dresse entre elles deux.

Celle de droite est la route de Paris.

C'est bien simple.

Pourquoi est-ce que je tremble cependant?

La chaise de poste roule vers ce carrefour.

Elle va suivre la route de droite, la route de Paris.

Cela va de soi...

Puisque c'est à Paris qu'ils se dirigent!

La voilà devant le poteau.

Elle n'hésite pas, elle prend...

Elle prend la route à gauche !

Qu'est-ce que cela signifie !

LB8 FRÈRES CHANTEMESSE , 155

Le postillon ne se trompe -t- il pas?

Mon Dieu ! mon Dieu ! mon Dieu !

MM. de Chantemesse ne sont pas préveuus de ce changement de route.

Que vont-ils faire? Je crains de le prévoir.

Qui leur enverra une bonne iuspiration?

Ils arrivent à franc étrier...

Ils n'hésitent même pas...

Us cootinnent à suivre la route de Paris.

Arrêtez I arrêtez!

Son! vous dis-je, non! Pas par là!... à gauche! à gnefae!

Entendez-moi !

ta malheureux!... Tout est perdu.

Un cri perçant sortit de la poitrine de Damiens. Epuisé par cet etfort de seconde vue, il tomba tout de m long sur le tapis de la chambré.

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