FRIVOLITÉ
Dans un coin de la florissante province de l'Ile-de- France s'élève un adorable petit château, loin des chemins fréqueutés, environné d'arbres magnifiques.
Bâti par des architectes en manchettes de dentelle, sur quelque ancien plan retrouvé d'un temple de Cythère, ce château avait reçu de ses premiers propriétaires le nom de Frivolité.
C'était là que Lebel avait conduit Mlle Marthe de Crespy.
Tout était vrai dans la vision de Damiens.
Cependant plusieurs détails sur la manière dont s'était accompli ce voyage sont indispensables à l'intelligence de ce récit.
Dès que Mn* de Crespy fut revenue de son évanouissement, ce fut pour entrer dans une phase d'épouvante suffisamment justifiée.
Elle se vit dans l'intérieur d'une voiture lancée au
galop, hermétiquement fermée, et éclairée par une lanterne à la lueur vacillante.
A côté d'elle était sa femme de chambre, Justine, bâillonnée et les mains liées.
Devant elle, ce Lebel et ce Briasson.
Pour une jeune fille qui n'était jamais sortie de la maison maternelle, cela n'était pas rassurant, on en conviendra.
Naturellement, sa première parole fut pour demander où on la conduisait.
Lebel répondit sur le ton du plus parfait respect :
— A Versailles, chez Mmo la marquise de Pompadow.
An son de cette voix, et en même temps aux traits de ce îbage, Marthe reconnut le procureur auquel sa tante Sidonie l'avait présentée quelques jours auparavant.
— Toujours Mmê la marquise de Pompadourl murmun-t-elle.
— Vous n'ignorez pas l'intérêt que vous porte MMe la marquise, continua Lebel; vous ne sauriez lui savoir mauvais gré de vouloir s'occuper de votre sort.
— Mon sort est tout assuré, dit Marthe.
— Elle en juge autrement, et elle veut faire votre bonheur malgré vous.
— Malgré moi ! répéta Marthe avec une a mère ironie; Wflsi, c'est d'après sa volonté que vous nvez employé envers moi la ruse et la violence?
— Du moment que votre tante refusait les propositions de madame la marquise, nous avions ordre de passer outre.
— Et vous avez fait votre devoir.
— Que voulez-vous, mademoiselle, répliqua Lebel toajours respectueusement, Mme la marquise de Pompa- (jour veut vous voir à toute force,
— A toute force?
— Je veux dire à tout prix.
— Ce doit être la même chose pour vous en effet, dit Marthe avec mépris.
— Nous n'avions pas à discuter les instructions de Mme la marquise, dit Lebel, nous n'avions qu'à les exécuter. •
Après un moment de silence, Marthe reprit :
— Vous avez donc compté que je n'opposerais aucune résistance à cet acte abominable?
— Quelle résistance?
— Je peux appeler, je peux...
— On ne vous entendra pas, on ne vous répondra pas.
— Je peux, lorsque la voiture s'arrêtera, essayer de me précipiter par la portière.
— Mlle de Crespy ne voudrait pas me forcera user envers elle des mêmes moyens dont nous avons dû user à l'égard de sa femme de chambre.
Marthe frémit, et jeta un coup d'œil sur celle-ci. Justine se tordait dans ses liens; de grosses larmes roulaient sur ses lèvres rendues muettes par le bâillon.
— C'est vrai, dit Marthe à demi-voix, je suis une fille uoble... Accomplissez en paix votre œuvre de scélératesse.
Lebel ne crut pas dépasser ses pouvoirs en prononçant les paroles suivantes, qui décelaient eu lui un semblant d'humanité. <
— Je vous sais gré de votre résiguation, mademoiselle... D'ailleurs, comme vous eu jugerez bientôt par vous-même, Mme la marquise de Pompadour est une femme sensible et généreuse. Dès qu'elle vous aura vnc et qu'elle vous aura parlé, si elle ne vous persuade pas
sur-le-champ, nul doute qu'elle ne se rende à votre désir en vous faisant ramener dans votre famille.
Candide comme elle l'était, Marthe accueillit cette espérance.
La chaise de poste allait avec une vitesse «J'enfer. Lebel, dont on a vu l'intelligence à l'œuvre, n'était pas sans supposer que l'alarme, avait dû être donnée par Dandens. Il se sentait poursuivi, serré de près. Aussi semait-il l'or à chaque relais, demandant les chevaux les plus vigoureux, et rétribuant en prince les postillons.
Après Bapaume, Lebel et Briasson avaient tenu conîeïU demi-voix au sujet de la femme de chambre de Ulk de Cre3py.
Cette femme de chambre était embarrassante; ils n'avaient pas mission de l'emmener à Paris, elle, et ils ne voyaient pas la nécessité de surcharger leur conscience d'an enlèvement inutile.
En conséquence, et puisqu'elle avait tant paru désirer recouvrer sa liberté, ils l'invitèrent à descendre au milieu du chemin.
Au moment de se voir séparée de. Justine, l'effroi reprit MIIa de Crespy.
— Quoi ! s'écria-t-elle, vous auriez l'indignité d'abandonner cette pauvre fille, la nuit, sur la grande route !
— Nous ne l'abandonnons-pas, nous lui rendons la liberté, répondit Lebel; la nuit n'est pas froide, et en marchant tout dfoit, elle regagnera Bapaume et de là Arras. N'est-ce pas là ce qu'elle souhaite ?
La perspective d'un tète-à-tète prolongé avec ces deux hommes parut horrible à Mlle de Crespy, qui jeta un regard suppliant à sa femme de chambre. *
Celle-ci, qui ne pouvait parler, se rapprocha vivement de sa maîtresse comme pour protester de son désir de ne la point quitter.
Mais le postillon avait déjà arrêté ses chevaux.
— Allons, mademoiselle! dit Briasson en ouvrant la portière. •
Marthe sentit un frisson courir tout son corps.
— Messieurs, au nom du ciel, dit-elle, ne me séparez pas de Justine !
— Impossible I murmura Briassou.
— Je vous en prie, vous, monsieur! dit-elle en s'adressant à Lebel; je serai entièrement soumise, je vous Tassure; mais ne me séparez pas d'elle... Songez doncl est-il convenable, pour moi, pour la protégée de M"0 la marquise de Pompadour, qu'une fille de mon rang et de mon nom voyage sans femme de chambre! Oh 1 vous seriez blâmés par tout le monde !
Briasson tenait toujours la porte ouverte.
— Monsieur ! monsieur 1 s'écria Marthe en continuant de s'adresser à Lebel ; écoutez-moi : si peu que je sois ou que je devienne, je me souviendrai toute ma vie de ce service, que je vous demande à mains jointes !
Lebel parut réfléchir.
— Soit, dit-il.
— Oh ! merci, monsieur.
— Mais jurez-moi une chose, en revanche.
— Laquelle? dit Marthe.
— C'est que vous ne tenterez rien pour vous évader jusqu'à...
— Parlez.
— Jusqu'à ce que vous vous soyez trouvée en présence de Mme la marquise de Pompadour.
— Je vous le jure, dit-elle.
— Gardez donc avec vous M110 Justine, dit Lebel.
— Délivrez -la du moins de ces cordes et de ce bâillon.
LES FRÈRES GHANTEMESSE 161
— Volontiers.
Tel n'était pas là-dessus l'avis de Briasson; mais il avait l'habitude d'obéir.
Il obéit.
S'ils avaient continué de suivre la route de Paris, ils auraient été infailliblement rejoints par MM. de Chantemesse. Mais on a vu qu'ils avaient pris la route de Senlis.
C'était bien sur cet incident qu'avait compté Lebel.
La chaise de poste arriva donc tranquillement à Fri* volité, où Mlle de Grespy fut reçue avec les plus grandes démonstrations de tendresse et de considération par une dame âgée.
On a deviné que Frivolité était une des dépendances dn Parc-aux-Cerfs. Ces dépendances, au nombre de trois ou quatre, étaient réparties autour de Paris dans un rayon de quinze lieues. Quelques esprits optimistes ont vainement essayé de ramener à des proportions innocentes cette trop fameuse institution du Parc-aux-Cerfs. Un écrivain qui tenait ses renseignements d'une des pensionnaires mêmes de ce sérail, nous a transmis les détails les plus précis sur l'organisation d'une de ces maisons, — dite des Trois-Moulins, aux portes de Melun. Tout s'y passait comme dans l'Orient, l'Orient du Sopha. Il y avait des ùostangis, des baltagis, des agas.
Le château de Frivolité avait été organisé sur le modèle des Trois-Moulins. C'était le même service intérieur, an personnel également oriental.
Âpres avoir reçu MUo de Crespy au bas du perron, la dame âgée la conduisit dans la chambre qui lui était destinée.
La première parole de Marthe fut pour demander où était la marquise de Pompadour.
1 62 LES FRÈRES CHANTEMESSET
— Mme la marquise est à Versailles, mon enfant.
— Je ne suis donc pas à Versailles, ici? Où suis-je?
— Vous êtes dans une des maisons de plaisance de Mme la marquise... et celle qui vous reçoit est une de ses meilleures amies.
— • J'en suis convaincue, madame, dit Marthe, et je vous prie d'excuser mon inquiétude; mais les moyens dont on s'est servi pour me conduire en cet endroit...
— Désormais vous n'avez plus rien de pareil à craindre. Mme la marquise de Pompadour est prévenue de votre arrivée : elle sera ici demain, sans doute.
— Demain seulement! dit Marthe.
— Reposez-vous, mon enfant; le voyage doit vous avoir beaucoup fatiguée; demain il sera temps de causer.
Mlle de Crespy obtint, non sans peine cependant, que Justine coucherait dans un cabinet attenant à sa chambre.
C'était une grave infraction au règlement, qui n'adtnettait pas que le service fût fait par des personnes étrangères au château.
La dame âgée, que nous appellerons la sultane-mère ou sultane validé, du non! qu'elle se donnait elle-même, — s'en expliqua le soir même avec Lebel sur un ton de fort mauvaise humeur.
C'était dans une salle basse que ce dialogue avait lieu.
— Je partage absolument votre contrariété sur ce point, ma chère sultane, disait Lebel; mais c'est une concession qu'il faut faire. MIU de Crespy n'est pas une personne comme les autres...
La sultane validé haussa les épaules.
— Non, vous dis-je, continua Lebel, et vous ne tarde-
rezpasàvoas en apercevoir; j'ai deviné un caractère très-résolu dans cette jeune tête-là.
— Laissez-moi donc tranquille; j'ai dompté bien d'autres caractères !
— Elle vous donnera plus de mal que vous ne le pensez, attendez-vous-y, dit Lebel.
— Cette petite pecque provinciale !
— Cette petite pecque provinciale est fort bien apparentée et tient à d'honorables familles. Entre nous, je crains que la marquise de Pompadour ne se soit mis une désagréable affaire sur les bras.
— En vérité, Lebel, je ne vous reconnais plus, s'écria la sohane- validé; vous devenez craintif!
— Je deviens soucieux. Ecoutez donc, le métier que nous faisons amasse tant de malédictions sur nos tètes!
La sultane le xegarda avec stupeur, et lui dit :
— 11 ne faudrait pas aller promener vos scrupules dans les appartements de Versailles; vous ferez sagement, Lebel, de ne pas prendre d'autre confidente que moi.
Il ne répondit pas.
Ses yeux restaient fixés en terre.
— Allons, vous êtes malade, Lebel.
— Je ne dis pas non, si le remords est une maladie.
— Le remords? répéta la sultane : voilà que vous créez des mots à présent !
Et, comme frappée d'une idée subite :
— Vous êtes peut-être amoureux de cette demoiselle?
Lebel hocha la tète.
— L'amonr n'est pas possible pour moi, dit-il.
— Je comprends, vous avez trop vu comment il s'achetait.
164 LES FRÈRES GHÀNTEMESSE
— Et comment il se volait, surtout !
— Tenez, Lebel, allez-vous-en ; vous n'êtes pas dans votre assiette ordinaire.
— Vous avez peut-être raison ; mais c'est une si laide chose que mon assiette ordinaire !
— Adieu, Lebel, adieu.
— Adieu, madame.
Puis, sur le point de sortir :
— A propos, dit-il, je vous laisse Briasson.
— Un méchant cadeau que vous me faites là, murmura la sultane.
— Vous l'emploierez dans le service extérieur.
— Un ivrogne plutôt gênant qu'utile.
— Mais un bon chien de garde. D'ailleurs ce n'est que pour quelques jours.
— Je l'espère bien.
Lebel s'inclina le plus gravement qu'il lui fut possible devant la sultane-validé et sortit.
Sur le seuil, il dit à Briasson :
— Tu restes ici.
— Bon!
— Je t'élove à la dignité de cadi.
— Qu'est-ce que cela? demanda Briasson.
— Un magistrat dans les pays chauds.
— Je serai un cadi. Mais qu'est-ce que je vais avoir à faire?
— Tu surveilleras ce qui se passe céans.
— Gela me va, répondit Briasson avec un gros jire.
— Et puis, dit Lebel, si quelque chose d'extraordinaire vient à se produire...
— Je t'en informerai immédiatement...
Lebel s'éloignait; Briasson le retint par le bras.
— Un mot encore, lui dit-il.
— Parle-
— Un cadi n'observe pas le jeûne?
— Je n'en sais rien ; mais sache te comporter avec bienséance.
— Comme toujours, dit Briasson.
— Tu me fais frémir! dit Lebel.
Là-dessus, les deux chenapans se séparèrent.
166 LES FRÈBE8 CHANTEMESSE