‹ Les frères ChantemesseChapitre 23 sur 63 · DANGER DU GENRE ROCOCO · texte numérisé non relu

DANGER DU GENRE ROCOCO

La nuit se passa pour MUt de Crespy dans des transes continuelles.

Un souper avait été servi dans sa chambre ; elle n'y toucha presque pas.

Justine n'était guère plus confiante qu'elle.

Tout leur était motif à soupçon et à tressaillement.

L'oreille collée aux portes, elles écoutaient arriver jusqu'à elles les sons lointains d'une musique à laquelle se mêlaient de vagues éclats de rire.

— Ahl si tu n'étais pas là, Justine, disait Mu# de Crespy, je mourrais mille fois de frayeur !

Elles avaient inventorié leur chambre avec une curiosité sans égale.

Cette chambre était un prodige d'élégance et de coquetterie, avec quelque chose de plus que nous essayerons d'indiquer en faisant appel à toutes les délicatesses que pourra nous fournir notre langue si riche en sousentendus.

Tendue du haut en bas de satin à grandes fleurs, or- Dée de meubles en bois dore, de bergères, d'ottomanes, de briMe-parfums, de jardinières, de guéridons surmontés de rases opulents, — rette chambre était en outre décorée de peintures inestimables. Une suite de panneaux reproduisaient les Amours des Dieux, d'Augustin Carrache, en camaïeu. C'était Jupiter abusant de son don de métamorphose pour transformer l'adultère aux yeux de Léda en simple caprice ornithologique. C'était Diane descendant en pâle nuée jusque sur les lèvres d'nn berger endormi. C'était Mars et Vénus, traîtreusement emprêounés dans les filets du stnpide oiseleur Vulcain. CVUit Hercule enlevant Déjaniiti sous les regards de fesas, qui médite déjà l'envoi de sa tunique vengeresse. C'était Hébé, eoupe en rnain, faisant en plein Olympe nue chute dont — elle ne devait jamais se relever. Un accent de volupté sans frein présidait à ces débauches mythologiques, d'où les deux prisonnières durent détourner leurs yeux offensés.

Ce parti pris de galanterie à outrance était répété dans tous les détails d'ornementation de la chambre, dans les moulures des portes et des fenêtres, dans les reliefs de la cheminée, dans les bergères et les fauteuils, dans les candélabres et dans les flambeaux, jusque dans les médaillons du tapis. Partout l'amour courbant ses sujets sons ses I013, et ne voulant voir que des heureux dans son empire.

Uu seul portrait frappait les yeux dans cette chambre magnifique.

C'était celui d'un homme jenne encore, de belle prestance, majestueux sans paraître s'en douter, le teint clair, le uez noble, l'œil bien assuré, la bouche aimable, la tôle bien portée, le cou bien attaché dans sa cravate de dentelle, uu ensemble souriaut et indifférent.

168 LES FRÈRES GHANTEMESSE

Les deux femmes examinèrent longtemps ce portrait, comme s'il leur rappelait une figure vue autre part. Tout à coup, M11* de Crespy s'écria :

— C'est le roi!

C'était Louis XV, en effet, bien que le peintre eût oublié — à dessein — les insignes de la royauté.

Marthe s'arrêta à contempler ce portrait. Elle se sentait comme protégée par cette image radieuse ; car il y a cent ans, un roi passait encore pour être le père de son peuple. C'était, du moins, un trope en usage dans tous les traités de rhétorique.

Elle fut tirée de sa contemplation par une exclamation de Justine, qui venait de découvrir une petite bibliothèque, un bijou de bois découpé — enfermant une centaine de volumes de poche, reliés en»maroquin, avec un sinet de soie bleu, rouge ou vert.

— Oh I les jolis livres ! s'écria Justine.

— Cela nous aidera à passer quelques heures, dit Marthe, car je ne veux certainement pas m'endormir ; et toi, Justine?

— Moi non plus, mademoiselle. Voyons ce petit volume si bien doré.

Mais Justine eut à peine jeté les yeux sur le titre qu'elle rougit.

— Voyons un autre, dit-elle.

Le titre de l'autre l'effarouchant moins, elle l'entrouvrit à un endroit où s'étalait une gravure d'Eisen.

— Montre-moi donc... dit MUo de Crespy.

— Non, répondit vivement Justine en s' empressant de replacer le volume dans la bibliothèque.

Et elle murmura :

— Où sommes-nous?

Mlle de Crespy s'endormit au point du jour, après s'ê-j tre soigneusement bftrrica4ée, Son sprameij fyt entre-»

eonpé de rêves. Elle se revit à A>rras dans l'hôtel paternel, heureuse, insouciante. Elle revit le chevalier de Chantemesse, son mari de demain.

Mais, s'il faut tout dire, le roi eut aussi une place dans ses rêves. Ces rois ont tous les privilèges !

Au matin, son étonnement ne fut pas médiocre en •percevant sur la toilette placée au chevet de son lit une feuille de papier qui ne s'y trouvait certainement pas la veille. Sur cette feuille de papier, on avait écrit ces mots : c Vous pouvez demander tout ce que vous voudra. Vous n'avez qu'à pousser du doigt le ressort qui est au-dessous du grand portrait. »

Gomment ce papier avait-il été apporté là? Cette énig- JB* ajouta son inquiétude à toutes celles qui dévoraient Mlla de Crespy. Elle ignorait que les murailles de Frivolité étaient pleines d'yeux et d'oreilles comme les palais de tragédies, que des corridors secrets pratiqués autour de toutes les chambres permettaient de voir et d'entendre ce qui s'y passait, — tandis que des portes dérobées, des meubles tournants permettaient de s'y introduire.

Elle pressa le ressort indiqué et vit paraître presque aussitôt une façon de duègne, à laquelle elle demanda si la maîtresse du château pouvait lui accorder l'entretien qu'elle lui avait promis la veille.

La snltane-validé s'empressa de se rendre auprès de Marthe, qu'elle trouva debout et sévère.

— Comment avez -vous passé la nuit, ma chère demoi- •elle?

— Très-mal, madame ; pouvait-il en être autrement dans l'étrange situation où je me vois ?

— Que dites-vous 1A ! s'écria la sultane ; votre situation S tst de celles qu'envieraient toutes les jeunes filles.

— Il faut penser que je ne suis pas pareille à toutes les I. 15

jeunes filles, dit Marthe, car tout ce qui m'entoure ici m'étonne et me trouble au plus haut point.

— Je crois vous comprendre : ces tableaux un peu libres vous auront choquée. Que voulez-vous! c'est le goût du jour; vous finirez par vous y accoutumer... Peut-être aussi avez-vous entendu quelque bruit de musique hier soir; on dansait au salon... 11 faudra que vous soyez de ces petites fêtes.

— En vérité, madame, vous parlez comme si je devais rester ici plusieurs jours ! Vous m'avez cependant assuré que je verrais Mmo la marquise de Pompadour Aujourd'hui même.

— Yous la verrez aussi. Mais combien je suis désolée de la mauvaise nuit que vous avez passée I Vous plaît-tl de descendre dans la salle de bain?

— Non, madame.

— Au moins vous m'accorderez la faveur de déjeuner avec moi. Je vous présenterai quelques-unes de mes jeunes amies avec lesquelles vous ferez vite connaissance, je l'espère.

— Dispensez-moi, madame. J'attendrai dans ma chambre l'arrivée de ma protectrice.

— Gomme vous voudrez... J'ai fait monter à votre intention une robe de la mode la plus nouvelle et la plus riche. Voyez plutôt 1

— Elle est très-belle, en effet.

— Vous serez jolie comme un cœur là -dessous.

— Je ne mettrai pas cette robe, dit Marthe.

— Pourquoi donc cela ? Vous ne pouvez par^Jtre aux yeux de la marquise daus l'équipage où vous voilà.

— Ah! vous ccoyttz?... dit Marthe qui lorgnait eouiplaisnmmeut la robe.

— H y a des lois d'étiquette auxquelles il faut obéir.

— Je ferai donc selon votre volonté, madame.

— A la boone heure ! s'écria gaiement la sultane- validé ; je veux vous essayer moi-même cette robe.

— Ohl madame, Justine me suffira. *

— Nod, Don; laissez- moi faire...

— Je suis honteuse...

— Quel enfantillage !

La sultane-validé avait déjà enlevé d'une main leste le mouchoir qui couvrait le cou de Mlle de Crespy.

— Les divines épaules 1 s'écria-t-elle.

— Vous êies trop indulgente, madame.

— Non, vraiment; j'ai vu bien des épaules... -Ah!

— A la cour... mais je n'en connais pas qui puissent lutter de blancheur et d'éclat avec les vôtres.

La première robe ôlée, la sultaue s'extasia sur la finesse de la taille.

— Elle est à prendre dans les dix doigts 1

— Cessez de vous moquer d'une pauvre fille, disait Marthe décontenancée.

— On n'est pas plus belle..» C'est Flore, c'est Iris! L'admiration de la sultane-validé ne tarissait pas. De

la taille elle passait aux bras qu'elle comparait à de la neige et à des lis.

— Yos éloges m'embarrassent, madame, dit Marthe rougissante.

— Ne suis-je pas une femme?

Et la châtelaine de Frivolité s'empressait autour de sa nouvelle pensionnaire, reculant de quelques pas pour jnger de l'effet, se rapprochant, et ne se lassant pas de louer.

Enfin Marthe fut habillée.

— Une reine ! s'écria la sultane en battant des mains.

172 LES FRÈRES GHANTEMESSE

Justine, entraînée, joignit ses compliments à ceux de la sultane.

Marthe ne put résister au désir de se regarder dans les glaces, et peut-être se trouva-t-elle jolie.

Mais quelques efforts que fit auprès d'elle la sultanevalidé, elle ne put la décider à visiter les appartements du château, ni même à se promener dans le parc. Marthe s'obstina à demeurer dans sa chambre.

La journée se passa sans qu'on vit arriver la marquise de Pompadour.

Le soir ramena les mêmes inquiétudes chez MUo de Grespy et sa femme de chambre. Chez cette dernière, ces inquiétudes s'accrurent de quelques observations qu'elle avait recueillies en allant et venant à travers la maison.

— Mademoiselle, nous ne pouvons pas rester ici plus longtemps, lui dit-elle à l'oreille.

— Pourquoi me parler bas, Justine? nous sommes seules.

— Ah! vous croyez cela, mademoiselle! Eh bien! vous vous trompez joliment.

— Que veux-tu dire?

— Je dis que j'en ai appris de belles sur l'endroit où nous sommes.

— Tu m'épouvantes, Justine !

— Il y a de quoi.

— Parle donc, dit MUe de Grespy.

— Sachez que j'ai entrevu des personnes et surpris des propos... Il m'est impossible de m'expliquer davantage.

— Me voilà bien avancée ! dit M1,e de Crespy.

— 11 faut que nous songions au moyen de sortir d'ici au plus vite, c'est le principal.

— Je ne demande pas mieux, mais comment?

LES FRÈRES CHANTEMES8E 173

— Laissez-moi faire, dit Justine.

— Cela ne doit pas être facile, murmura MUo de Crespy.

— Non, sans doute; mais où serait le mérite? Ces femmes ne peuvent être trompées que par d'autres femmes.

— Je ne suis pas comme toi : je n'ai pas perdu toute espérance. Nos amis d'Arras doivent s'agiter en ce moment.

— Oh! je n'en doute pas, dit Justine; MM. de Ghantemesse les premiers ; ils remuent certainement ciel et terre pour vous délivrer; et ils vous délivreront, j'en »is sûre...

— Àh ! tu vois bien !

— Mais quand? Ils n'ont aucun indice. Et puis arriveront-ils à temps, comme les beaux-frères de Barbebleue?

— A temps?... répéta Marthe, rendue rêveuse par ce mot.

— Croyez-moi, ne les attendez pas, reprit Justine; chaque jour, chaque heure vous rapprochent d'un danger dont vous ne soupçonnez pas l'étendue.

— Tu deviens mystérieuse comme la maîtresse de ce château.

— L'abominable créature ! s'écria Justine avec un accent de dégoût.

— Tu trouves I dit Marthe ; elle me déplaît moins qu'hier; je la crois bonne femme au fond.

— Ohl mademoiselle, déliez-vous-en 1 défiez- vousen!... Je vous le répète, ne pensons, ne cherchons qu'à fuir!

— Fuir?... Hélas 1 ma pauvre Justine, tu ne te rappelles donc plus que je suis liée par un serment?

— Quel serment ?

— Afin qu'on ne nous séparât point, j'ai juré que je ne ferais aucune tentative pour m'évader avant d'avoir vu Mme la marquise de Pompadour.

— Vous vous êtes laissé prendre à un piège, dit Justine; heureusement que moi je n'ai rien juré! s'écriat-elle.

MUo de Grespy fit un mouvement de terreur.

— Comment ! tu me quitterais !

— Pour vous sauver, oui, mademoiselle.

— Tu me laisserais seule ici?

— Une fois dehors, je ferais savoir à votre famille le lieu de votre retraite.

— Que deviendrais-je si tu m'abandonnais? Je ne puis m'habituer à cette idée.

— A quoi vous serais-je utile en restant? reprit Justine.

— Tu peux me défendre, au moins.

La femme de chambre eut un sourire d'incrédulité.

— Encore une fois, dit M!le de Crespy, il te sera impossible de t'échapper d'ici.

— Oh ! du moment que je pars seule, je n'ai pas besoin de m'échapper.

— Explique-toi.

— On m'a accueillie avec assez de mauvaise grâce pour me donner à espérer qu'on me laisserait partir avec empressement.

— Mais crois-tu donc qu'on ne prendra pas pour te faire sortir les mêmes précautions qu'on a prises pour te faire entrer?

— Si, répondit Justine.

— Alors, sur quoi comptes-tu?

— Je compte sur le hasard, sur mon courage, enfin sur le désir que j'ai de vous sauver.

LES FRÈRES CHANTEMBSSE 175

— Brave fille! dit MUe de Crespy en lui tendant la main. "

— Laissez-moi partir, ma chère maîtresse.

— Tu me désespères !

— Voulez-vous donc passer ici toute votre vie ?

— Attends encore quelques jours.

— Noa, dit Justine, il faut prendre une résolution.

— Eh bien, jusqu'à demain seulement 1... Si demain, à la même heure, je n'ai pas vu Mme de Pompadour, tu partiras, Justine.

— Ma chère maîtresse, je peux déjà vous faire mes •dieux.

tHi i lw">» i»i k.

LB GADI

Justine avait dit vrai.

Une seconde journée se passa sans voir arriver la marquise de Pompadour.

— C'est incompréhensible 1 s'écria la sultane-validé en se présentant chez Mlle de Crespy sur son invitation; j'en suis la première toute bouleversée ; il faut des événements bien graves pour avoir retenu la marquise à Versailles.

Et, changeant de ton :

— Afin de vous faire prendre patience, ma belle demoiselle, voici un bracelet et un collier sur lesquels je veux avoir votre avis.

— Oh! les admirables perles! dit Marthe éblouie.

— Je veux voir auss^ comment cela vous ira, ma petite reine.

— Non, madame.

— Que vous êtes farouche !

LES FRÈRES GHANTEMESSE 177

— Eloignez ces bijoux, mon âme est toute à là tristesse.

— Yoyez les feux que lancent ces boucles d'oreilles, continua la sultane.

— En effet, dit Marthe ; je n'en ai jamais vu de plus brillants.

— C'est qu'elles vous vont à ravir; voyez plutôt... Cependant, le délai demandé par MUe de Grespy à Justine était expiré.

La femme de chambre, résolue, guettait la sultane-validé au sortir de l'appartement.

— Madame... lui dit-elle en l'abordant.

— Que voulez- vous, ma mie? fit la sultane avec une aigreur qu'elle ne lui avait jamais dissimulée.

— Madame, je viens vous demander la permission de n'en aller.

— C'est une excellente idée que vous avez là ma chère; entre nous, vous étiez un peu curieuse.

— Dites beaucoup, madame.

— Tous rôdiez toujours dans les escaliers, le matin...

— Le soir aussi.

— Ou le long des murailles du parc, continua la sultane.

— Je n'en disconviens pas, répondit Justine.

— C'est un défaut qui ne saurait être toléré dans notre maison.

— • Aussi, madame, désespérant de m'en corriger, je prends le parti de quitter votre maison.

— Et vous faites bien. Il n'aurait cependant tenu qu'à tous d'y rester... dit la sultane en attachant sur elle un regard significatif.

— Je le crois, madame, répliqua Justine d'un air narquois.

— Mais vous avez un caractère qui nuira souvent à votre fortune.

— Je le crains.

La sultane-validé ajouta en raillant :

— Au moins, dans votre court séjour chez nous, avezvous eu le temps de faire de belles découvertes?

— Des découvertes, oui... Belles, c'est autre chose, dit Justine.

— Et vous comptez sans doute aller en faire part aux amis de M11* de Crespy?

— Je n'ai aucun projet arrêté, madame.

— Et vous agirez sagement en ne vous arrêtant à aucun, dit la sultane avec un accent sévère ; retenez bieu ce conseil.

— Oui, madame. *

— Toutes nos précautions bont prises contre les indiscrets; mais, dans le cas où vous parviendriez à les déjouer, vous vous exposeriez au ressentiment de personnes puissantes.

— Je vous remercie de m'avertir, dit Justine. La sultane-validé sonna.

— Qu'on aille me chercher le cadi.

Le cadi parut.

Justine laissa échapper un geste de surprise à sa vue. Elle avait reconnu Briasson.

— C'est vous qui avez amené ici cette demoiselle? dit la sultane.

— En personne, répondit le cadi.

— C'est vous qui allez la remettre dans son chemin.

— Parfaitement.

— AJoici la nuit; vous allez partir sur-le-champ.

— Je suis prêt.

— Je vais donner des ordres pour qu'on mette les chevaux à la voiture grillée. Phanor conduira.

— Le muet?

— Oui.

— Usbeck montera derrière la voiture.

— Le sourd?

— Oui.

— Avez-vous des recommandations à me faire? demanda le cadi.

— Approchez.

La sultane-validé lui dit quelques paroles à Voix bisse.

— Soyez tranquille, répliqua le cadi.

Se retournant vers Justine, la sultane lui adressa ces mois :

— Cet homme vous laissera à moitié chemin de Pans et d'Arras, avec une bourse pour continuer votre route du côté qu'il vous plaira.

— Bien obligée, madame. ;

— N'essayez pas surtout de savoir d'où vous venez, et gravez bien dans votre mémoire mes instructions de tout' à l'heure.

— Je n'y manquerai pas, dit Justine.

— A présent, partez.

— Un mot encore, madame, ou plutôt une prière.

— Dites vite.

— Je voudrais faire mes adieux à ma. maitr^se,, è. Mlk de Grespy.

— C'est inutile, répondit sèchemeut la sultane-validé.

— Yous êtes cruelle, madame.

— Je le sais. Allez, ma mie.

La femme de chambre avait les larmes aux yeux. Elle baissa la tète et suivit le cadi. Uu quart d'heur»' après, Justine voyait ou plutôt entendait se fermer derrière elle les grilles du château.

180 LES FRÈRES CHÀNTEMBSSE

Justine était une fille assez fraîche, ayant la beauté du diable. Aussi la perspective d'un tète à tète avec elle pendant plusieurs heures n'avait rien d'effrayant pour notre cadi.

Mais le cadi devait se tenir sur ses gardes; on l'avait prévenu de la curiosité de la donzelle.

Il ne fallait pas qu'elle pût retrouver son chemin, si le désir lui t ^ venait plus tard.

En conséquence "o cadi avait ordre de la reconduire par des sentiers détournés, — ordre aussi de tenir constamment fermées les vitres de la portière, afin d'éviter que Justine pût se rappeler le contour d'une montagne ou la forme d'une habitation.

Mais la nuit complètement noire rendait cette dernière précaution tout à fait inutile.

C'est pourquoi le cadi ne fit pas trop de difficultés lorsque Justine, se plaignant justement de la chaleur (j'ai dit qu'on était en juin), le pria de laisser pénétrer un peu d'air dans la voiture.

— Volontiers, dit-il, mais à une condition.

— Voyons.

— C'est que si la lune vient à se lever, je referme la vitre immédiatement.

— Espérons que, la lune ne nous jouera pas ce mauvais tour, dit Justine.

— Ce serait trop, en effet, de deux astres à la fois. Le langage du cadi, comme on le voit, ne sortait pas

de la couleur orientale.

— Vous êtes plus galant aujourd'hui qu'il y a quatre jours, remarqua Justine.

-— C'est qu'il y a quatre jours je n'étais pas seul avec vous comme aujourd'hui. La présence d'un tiers me paralyse.

— S'il De faisait pas nuit, vous me verriez rire, dit. la femme de chambre.

— Si les roues de la voiture ne résonnaient pas tant snr le sable, vous m'entendriez soupirer, dit le cadi.

— Vraiment.

— Voulez-vous mettre la main sur mon cœur?

— Avouez que pour un soupirant votre rôle est furieusement embarrassant, reprit Justine.

— Hélas !

—Et que vous avez tant soit peu 'l'air d'un... Comment

dtai-je? ^\

—Ne dites pas!

— D'un exempt.

— Pourquoi m'accabler ? murmura le cadi ; je n'ai pas choisi cette situation.

— Mais vous l'avez acceptée, ce qui revient au même.

— N'était-ce pas un moyen de me rapprocher de toos?

— Les geôliers se rapprochent aussi de leurs prison i tiers, dit-elle.

i — Sort funeste ! s'éeria-t-il avec l'emphase comique i de l'Arlequin de M. de Marivaux.

— Funeste... pour qui?

i — Je pourrais avoir un autre air si vous le permettiez.

— Quel drôle de nom que celui du château que nous quittons!

— Vous trouvez? Frivolité, cela a bon .air cependant.

— Ah ! Frivolité. . . . • * ; < \ Elle nota le nom dans sa me moite, car <e\]®iiu ,ie con-

/^fiJ!sMt»{^aa,. • • ' r.lii (/ ' "•'! ,,,t11 """j <j-*'" «". ! • Le cadi s,8{>erçm*it,4Htfiij uvaft ilôiuië daus un piégç?

cela est probable, car il se recogna brusquement et silencieusement dans sa place.

— Vous ne me dites plus rien, reprit Justine au bout de quelques instants.

— Je ne dois rien dire. " i Vous ne soupirez même plus. Est-ce que vous ne

devez plus soupirer.

— A quoi bon?

— Je n'ai pas de réponse à vous faire, dit Justine en

minaudant.

— Vous êtes trop daugereuse pour moi, murmura-t-il.

Comment V entendez-vous?

Vous me feriez manquer à tous mes devoirs.

— Vous ète* donc bien attaché à vos devoirs ? deman-

da-t-elle.

Le cadi se rapprocha.

— Ah! s'écria- t-il, c'est une petite femme comme vous qu'il me faudrait.

— Puur voyager?

Pour me fixer.

Dans ces cnvirous? dit elle.

— Ou ailleurs.

-^ Le pays parait superbe, n'est-ce pas?

— Je le connais peu, répondit-il.

Trop plat, peut-être; c'est le défaut de cette

\ Beouce.

— Quelle Beauce? Vous voulez dire...

— Quoi ?

— Rien. , ,

— Ce n'est pas la Beauce, pensa la femme de chambre.

— Qu'importe le pays?

Beaucoup pour moi. Par exemple, je le voudrais à peu de distance de Paris... comme celui-ci.

LES FRÈRES CUANTEMESSE 183

— Je te vois venir, marmotta le cadi.

— A dix ou douze lieues. Est-ce dix ou douze?

— Qu'importe la distance !

— Ali ça! rien ne vous importe, à vous !

— Oh! que si!

— Kt quoi donc?

— Vos bonnes grâces, dit-il en revenant à ses gros soupirs.

— Que faites-vous tant pour les mériter?

— Que voulez-vous que je fasse?

La femme de chambre parut réfléchir.

— Je vous le dirai peut-être tout à l'heure.

— Vous ne serez pas trop exigeante? demanda le cadi.

— Voilà déjà que vous avez peur!

— Ce n'est pas précisément de la peur, reprit-il, c'est de la méfiance.

— Vous êtes poli, s'écria-t-elle en riant.

— Vous êtes rusée, répliqua-t-il gravement.

— Si Ton peut dire!... Tiens! un clocher... Oh! qu'il est haut!... Comment le nomme-t-on?

Cette fois, le cadi ne s'y laissa pas prendre.

— Je vois que la lune va se lever, dit-il en faisant le geste de relever la glace de la portière.

— Pas encore! dit elle en cherchant à s'y opposer. Leurs mains se rencontrèrent dans ce mouvement. La glace resta baissée.

— Hum 1 j'oublie tout auprès de vous ! murmura le cadi.

— Eh bien, et moi, est-ce que je ne m'oublie pas aussi? repartit la femme de chambre.

— Songez donc que j'ai les ordres les plus rigoureux.

— Alors, rigueur pour rigueur!

Elle voulut retirer sa main.

— Non, fit-il tendrement; non.

— Cadi! cadi!

— Eh bien?

— Vous n'avez plus si peur... *

Sur tes entrefaites, la voiture vint à traverser un pont.

— Une rivière ! dit Justine.

Et elle se pencha à travers la portière.

— Retirez-vous 1 fit le cadi effrayé; retirez- vous !

— Oh ! laissez-moi respirer la fraîcheur de l'eau... c'est si bon 1

— La lune !

— Rien qu'un instant ! -

— La lune ! la lune ! cria-t-il.

Justine aperçut sur la rive les lumières d'une ville.

— Encore une fois, retirez- vous ! prononça le cadi d'un accent désolé.

— Vous voyez bien qu'il est trop tard à présent !

— Ah ! j'aurais dû vous bander les yeux, comme on me l'avait recommandé !

— Eh bienl vous auriez été aimable, dit-elle.

— J'ai été trop faible.

— Mais puisqu'on ne distingue rien, dit Justine, cela doit vous rassurer.

Le cadi hocha la tète.

— On prétend que les femmes voient clair dans la nuit.

La ville fut bientôt dépassée ; on se retrouva en rase* campagne.

Le cadi était redevenu silencieux et morose.

— Allons, lui dit Justine, ne vous repentez pas d'avoir agi en galant homme.

— Encore, si ma faute trouvait près de vous sa récompense, dit-il en se rapprochant de nouveau.

— Diable ! vous ne faites pas de longs crédits !

— Je suis si pauvre !

— Ecoutez, dit la femme de chambre ; j'ai de mon côté une chose à vous demander.

— Encore?

— Si vous me rebutez dès le premier mot, je me tais.

— Parlez, dit le cadi.

— Eh bien? mais je n'ose... Vous aller me refuser. — Yoyons toujours.

—J'ai envie de souper, dit la femme de chambre.

Ce désir flattait trop les propres penchants du cadi pour qu'il s'en étonnât.

Chez Briasson, on s'en souvient, l'amour de la bonne chère était à l'état permanent.

— Comme cela se rencontre ! s'écria-t-il gaiement ; je suis dans la même disposition que vous.

— Ah bah ! dit Justine.

— Mais rassurez-vous : on ne me prend jamais sans *erd. J'avais prévu votre envie.

— Gomment cela?

— En faisant placer, au moment de notre départ, des vivres dans la caisse de la voiture.

— Ah ! dit Justine d'un air soucieux.

— Oui; un pâté, des viandes, quelques fruits... J'ai fut main basse sur l'office.

— Je vois que vous êtes un homme de précaution, mais...

— Mais quoi ?

— Est-ce que nous souperons en voiture ? demanda-telle.

— Dame!

186 LES FRÈRES GHANTEMESSE

La femme de chambre fit la moue.

— Manger avec ce bruit insupportable de roues et de grelots, avec ces cahots, avec toute cette poussière !

— A la guerre comme à la guerre 1 Eu voyage comme en voyage ! s'écria le cadi renaissant à la joie. Nous ferons une table de nos genoux rapprochés.

— Et vous trouvez cela commode?

— Je trouve cela charmant.

— Parlez- moi du souper dans une hôtellerie, autour d'une nappe blanche, entre deux flambeaux! dit Justine.

— C'est aussi mon sentiment, parbleu I mais on ne peut pas avoir toutes ses aises.

— Pourquoi pas? Gela ne dépend que de vous, répliqua-t-elle.

— C'est vrai, mais...

— Étes-vous si pressé de vous débarrasser de ma compagnie? A-t-on fixé un nombre d'heures à votre voyage?

— Pas du tout.

— Eh bienl alors...

Le cadi se grattait le bout du nez.

— Je sais bien une auberge, dit-il enfin avec hésitation.

— Où? fit vivement la femme de chambre.

— Pas loin d'ici; une auberge excellente, ma foi 1 trèsbien... Et un vin comme je n'en ai bu que là !

— Eh bien, dit Justine, qu'est-ce qui nous empêche de nous y arrêter !

— Vous le savez, mes ordres.

— Mon cher cadi ! supplia-t-elle.

Le cadi n'avait pas été taillé dans le roc. Le tableau d'un bon souper, dans ces conditions de bien-être, faisait pétiller ses yeux. Il est permis de supposer aussi qu'il

LES FRÈRES GHANTEMESSE 181

comptait un peu sur l'excitation du repas pour aider à ses desseins amoureux.

Quoi qu'il en soit, le cadi murmura :

— Il y a peut-être un moyen; mais consentirez- Tons?

— J'y consens. Ce moyen...

— C'est de vous laisser bander les yeux.

— Voilà le fameux bandeau qui revient! s'écria-telle.

— Grâce à cette précaution, je ne verrais aucun in* tOMréoient à vous conduire jusqu'à la chambre du souper.

-One fois là?

— Oh lune fois là, plus de bandeau... excepté celui de l'Amour!

— Allons, puisqu'il le faut...

Au bout de quelques instants, le cadi faisait arrêter la Toiture devant une maison pleine de lumière et de bruit, l'annonçant comme une hôtellerie d'importance.

— Ne regardez pas, et tendez le front! dit le cadi en déployant un mouchoir.

Ils se trouvèrent bientôt dans une chambre qui réalisait tout à fait le programme de Justine : la nappe blanche, les deux flambeaux, les deux chaises.

Le mouchoir tomba.

L'hôtelier étant monté pour prendre leurs ordres, le cadi crut devoir lui adresser l'allocution que voici, en présence de Justine :

— Monsieur l'hôtelier, il importe, au nom des plus graves intérêts, que la personne avec laquelle je vais souper et que vous avez sous les yeux, ignore absolument où elle est, le pays qu'elle traverse, et jusqu'au nom de votre hôtel.

L'aubergiste ouvrit de grauds yeux.

— Je vous serai donc obligé, continua le cadi, et bien que votre galanterie puisse en souffrir, de ne pas répondre aux questions que Madame pourrait vous adresser.

L'hôtelier, ayant ouï, s'inclina; et voici les paroles mémorables qu'il proféra à son tour.

Ces paroles sont dignes de s'ajouter à l'anecdote de la Pièce sans a, annoncée par des comédiens ambulants. Le premier d'entre eux qui parut en scène et qui ouvrit la bouche s'écria :

— Ahlcieil

Il en fut de même de l'hôtelier qui répondit à la recommandation du cadi :

— Soyez tranquille ; je n'ai pas mon pareil dans tout Yarignant pour la discrétion.

Le cadi fît un soubresaut.

La femme de chambre éclata de rire.

L'hôtelier les regarda tous deux avec étonnement; puis, comme s'il appréhendait de ne s'être pas assez fait éomprendre, il ajouta :

— Dieu merci ! le maître de l'hôtel du Coq-Hardi est favorablement connu d'ici à Senlis.

. Le cadi mit sa tête dans ses mains d'un air désespéré, tandis que Justine continuait ses éclats de rire. " — Soyez donc certain que je saurai garder le silence, dit l'aubefgiste en manière de péroraison.

( — Oh! vous pouvez tout dire maintenant! s'écria le cadi consterné.

* — Je n'ai plus rien à apprendre, en effet, dit Justine ; mais lors même que monsieur n'aurait pas parlé, ceci aurait parlé pour lui...

Elle montrait les assiettes de faïence où, au milieu d^njolivements de couleur, se lisait cette inscription : ffôfèl du Coq-Hardi, à Yarignant, par Senlis.

Sur les couverts, sur les couteaux, sur les verres, ces

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mots étaient répétés : Hôtel du Coq-Hardi, à Varignant, par Seulis.

Et encore sur une pancarte, à côté de la glace : Hôtel du Coq-Hardi, à Varignant, par Senlis.

Le souper se ressentit de cet incident.

Justine savait désormais tout ce qu'elle voulait savoir. Elle n'avait plus aucun motif pour ménager le cadi.

Lui, de son côté, avait le sentiment de sa force perdue; il avait rempli sa mission aussi maladroitement que possible. 11 n'osait plus remettre en avant ses prétentions.

Oq se parla donc peu, et Ton revint à la voiture moins unis qu'on en était sorti.

Le voyage dura quatre ou cinq heures encore, et ne fat marqué par aucun épisode.

A l'endroit désigné par la sultane-validé, c'est-à-dire à une distance à peu près égale de Paris et d'Arras, le cadi prit cougé de la femme de chambre et la déposa sur la lisière d'un petit bois.

— Tous allez marcher tout droit devant vous pendant nn quart d'heure, lui dit-il; là, vous trouverez un village, et dans ce village un relais de poste. Yoici une bourse contenant cinquante pistoles. Adieu et bon ▼oyage.

— Adieu, cadi, répliqua Justine; vous étiez bien plus aimable au départ.

— Je me suis toujours repenti de mon amabilité auprès des femmes; j'y renonce à partir d'aujourd'hui.

— C'est dommage, murmura-t-elle.

— Quant à vous, la belle railleuse, ne cherchez pas à abuser des renseignements que le hasard vous a fournis. Cela pourrait vous porter malheur. On expédie beaucoup de jolies femmes cette année au MississipL

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— Sans compter le nombre d'honnêtes gens qu'on envoie tous les jours aux galères, ajouta -t- elle.

— Serviteur 1 dit le cadi.

— Saus rancune! dit Justine.

Telle fut leur séparation.

Et le cadi de grommeler cette phrase en remontant en voiture :

— Voilà un voyage dout je ne me vanterai pas auprès de Lebel !

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