LE COMTE DE GOHKSSB
Depuis le départ de Justine, M11* de Crespy se refusait plus obstinément que jamais à sortir de sa chambre.
file s'y consumait dans un morne, désespoir dont rien ne pouvait la distraire, — et dont elle ne voulait pas se distraire.
Elle passait ses journées accoudée à son balcon, d'où elle dominait une partie du parc de Frivolité.
Lorsqu'elle rentrait dans sa chambre, c'était pour rester des heures entières devant le portrait du roi. Ce portrait exerçait sur elle une fascination dont elle ne savait pas se rendre compte. Il l'attirait et la troublait. Vainement essayait-elle d'en détourner les yeux, ils revenaient on instant après se fixer sur la toile aimantée.
La nuit même, Marthe ne pouvait en détacher son imagination : elle voyait toujours briller dans l'ombre le regard royal, qui semblait s'approcher jusqu'au bord de sa couche...
Un matin; la sultane-validé, — qui avait renoncé
258 LES FRÈRES GHANTEMESSE
apprivoiser cette fière et triste enfant, — entra toute rayonnante dans sa chambre, au moment où elle venait de s'éveiller.
— Ma chère demoiselle, lui dit-elle, réjouissez- vous, je vous apporte une bonne nouvelle.
Marthe eut un sourire où l'incrédulité le disputait à la tristesse.
— Apprêtez-vous à recevoir ce soir une visite importante.
— MBe de Pompadour ! s'écria-t-elle avec un éclair de joie.
— Non, ce n'est pas Mme de Pompadour.
— Qui donc alors?
— Un de ses amis qu'elle envoie vers. vous, le comte de Gonesse.
— Le comte de Gonesse, répéta Marthe sur un ton d'interrogation.
— C'est un seigneur tout-puissant à la cour... aussi puissant que la marquise.
— Mais je ne le connais pas, je ne puis ni ne dois le recevoir.
— Vous devez toujours recevoir un envoyé de Mme de Pompadour.
La sultane ajouta, en mettant toutes sortes de câlineries dans sa voix :
— Faites-vous belle, ma chère enfant, je vous le conseille xl ans votre intérêt.
— Belle ! dit Marthe en soupirant, je ne tiens pas à être belle.
— Le comte de Gonesse est magnifique et galant; tâchez de lui plaire, et vous obtiendrez aisément de lui tout ce que vous souhaitez.
— Je ne souhaite qu'une chose : ma liberté.
— Le comte de Gonesse peut vous raccorder.
— Alors qu'il soit le bienvenu.
— À ce soir, mon enfant, prononça la sultane en se retirant, et faites-vous belle, croyez-moi.
Inutile de dire que Mlu de Crespy pensa toute la journée au comte de Gonesse.
Quel pouvait être ce personnage annoncé avec tant de fracas? De quelle mission était-il chargé par la marquise dePompadour? Fallait-il espérer? Fallait- il craindre?
Malgré elle, Marthe ne pouvait s'empêcher de redouter ou nouveau piège.
Un incident vint tout à coup l'arracher à cette préoccupation.
De son balcon où elle se trouvait alors, elle apercevait depuis quelques instants Un jardinier allant çà et là, courbé, soignant des fleurs. Fait bien simple en apparence! Dans toute autre occasion Mlle de Crespy ne l'aurait pas remarqué. Mais il lui sembla que cet homme tournait plus fréquemment que de raison ses regards de «m côté. Tout est indice on signal pour une recluse. Elle observa à son tour cet homme qui, se voyant l'objet de son attention, se rapprocha insensiblement du balcon.
Lorsqu'il n'en fut plus qu'à quelques pas, M11* de Crespy reconnut Damiens.
Rien ne peut se comparer à l'immense sentiment de consolation dont elle se sentit enveloppée. Damiens là, près d'elle, c'était quelque chose de son pays et de sa famille qui lui revenait. Ce n'était peut-être pas encore le salut, mais c'était du moins la protection.
Cette apparition inattendue opéra sur-le-champ une heureuse diversion dans son esprit.
Damiens, cependant, s'était éloigné, sans affectation, comme il s'était approché. Peu à peu il disparut dans les
épais massifs du parc. Marthe comprit que la prudence l'exigeait ainsi.
Tout le jour, néanmoins, elle demeura à son balcon, dans l'espoir de le voir reparaître.
A partir de cet instant, elle envisagea l'avenu; avec moins de terreur. Le comte de Gonesse ne lui sembla plus pouvoir être qu'un messager d'espérance.
On avait recommandé à Marthe de se faire belle : elle consulta son miroir et apporta quelques arrangements à sa coiffure. Elle passa même à son cou le collier et attacha à ses poignets les bracelets que la sultane avait fait placer auprès d'elle. Au bout de quelques instants, elle était redevenue la jeune fille d'autrefois ; — d'autrefois, c'est-à-dire d'il y a huit jours.
Ainsi parée, elle attendit.
Sur le soir, un grand mouvement se fit dans le château. Des bruits de cor et de meute qui, pendant toute la journée, n'avaient cessé àe retentir au loin, comme dans les contes merveilleux, se rapprochèrent subitement, et se mêlèrent à d'autres bruits de voitures roulant, voix nombreuses et confuses, laquais courant.
Marthe ne respirait plus...
Bientôt des pas résonnèrent dans le corridor; et la sultane empressée parut, tenant un superbe flambeau et précédant un homme de belle taille, en habit de chasse.
— Mon enfant, dit-elle à Marthe, voici M. le cointe de Gonesse.
Puis elle sortit sur un signe de celui-ci.
Le comte de Gonesse, demeuré sur le seuil de la chambre, souriait de cet air confiant et affable que donnent le pouvoir et la richesse. Il était réellement beau sous son riche costume de velours et d'or, beau de la beauté historique de sa race.
LES FRKRES CHANTEMESSE 261
Il s'avança vers Marthe, qui était restée immobile, elle aussi, l'œil dilaté, le corps tremblant comme la feuille.
Elle avait immédiatement reconnu l'homme au portrait.
— Est-ce que je vous fais peur, mademoiselle? lui dit-il.
Marthe, par un mouvement involontaire, se précipita à ses genoux, en s'écriant :
— Ah! sire... c'est vous... je suis sauvée!
Hla releva avec cette grâce aisée et lente qu'il imprimait à tous ses mouvements.
— Je ne suis, lui dit-il, et je ne veux être pour vous que le comte de Gonesse, le premier venu de mes sujets... prêt à devenir le vôtre, si vous le voulez bien.
Marthe ne le comprenait pas, elle était incapable de rien comprendre en ce moment. Elle était envahie par cette pensée unique : le roi ! Et puis encore : le roi !
Louis XV lui prit doucement la main.
— Cessez de trembler ainsi, ajouta-t-il, ou je maudirai le funeste privilège attaché à mon rang.
D continua, en la. conduisant vers une ottomane.
— Venez vous asseoir là... à côté de moi... venez...
— Sire, je suis indigne d'une telle faveur, balbutia Marthe.
— Loin de vous cette pensée, répliqua- t-il; vous êtes faite au contraire pour aspirer à toutes les faveurs; venez, vous dis-je...
Il l'obligea à s'asseoir auprès de lui.
— On ne m'a pas trompé en me parlant de vous comme d'une beauté accomplie. Tous surpassez tou? les éloges.
Marthe était rougissante et palpitante.
Ses sensations étaient de celles qui ne peuvent pas se
262 LES FRÈRES GHANTEMESSE
décrire* Elle n'osait lever les yeux sur le roi, dans la crainte de rencontrer les siens dont l'éclat étrange l'intimidait. Mais elle Fécoutait parler avec bonheur ; sa voix avait pour elle des douceurs musicales infinies. Il lui disait :
— Combien je suis heureux d'avoir pu dérober quelques heures à ma cour pour me trouver seul avec vousl
Marthe, s'enhardissant, répondit avec une effusion naïve :
— On ne m'avait pas trompée, moi non plus, sire, en me vantant la bonté de Votre Majesté.
— Laissons-là ma bonté, dit-il, ne parlons que de l'amour que vous m'inspirez.
La jeune fille crut avoir mal entendu.
Louis XT continua, insouciant du trouble qu'il causait :
— Parlons du bonheur que vous pouvez faire descendre dans Tàme d'un pauvre roi accablé de soucis.
C'était sa manie de se lamenter perpétuellement.
— Pourquoi donc reculez-vous? lui demanda-t-il, en la sentant fondre pour ainsi dire sur l'ottomane.
— Excusez-moi, sire, répondit-elle, j'ai été élevée loin de la courTau couvent... Ce n'est pas ma faute, si je ne comprends pas le langage de Votre Majesté.
— Vous ne comprenez pas? repéta-t-il, toujours souriant.
Il fallut, pour qu'elle eomprlt, que le bras du roi vînt s'enlacer autour de sa taille.
Alors Marthe voulut se lever.
— Restez encore, dit-il en la retenant. Ne sommesnous donc pas bien comme cela, au sein de cette nature silencieuse? On jurerait qu'il n'y a que nous deux au
LES FRÈRES GHANTEMESSE 263
monde. Gomme l'air est doux, et qu'il fait bon aimer par nn soir semblable !
L'embarras de Marthe était au comble.
Elle parvint à se dégager, et d'une voix. que l'émotion altérait :
— Sire, dit-elle, vous ne pouvez être venu ici que dans une pensée noble et généreuse. Il ne saurait en germer d'antres dans la tête d'un roi. Sire, rendez-moi à ma famille!
— Cela serait dommage, en vérité, murmura-t-il.
— Oh! fit-elle avec épouvante.
— Allez donc dire au pécheur de rendre à la mer la perle qu'il en a tirée !
— Votre Majesté ne saurait souffrir qu'on me retienne ici contre mon gré.
— Si c'est le seul moyen de vous voir, ma petite saunage!
— Sire, épargnez-moi de semblables paroles, dit-elle avec une expression à la fois confuse et offensée.
Plus occupé à la regarder qu'à l'écouter, Louis XV laissa échapper cette exclamation :
— Que vous êtes belle, Marthe !
— Vous savez mon nom, sire? dit-elle en faisant un mouvement.
— Le roi sait tout, ma charmante.
— Le roi sait alors que je suis une fille noble.
— Je vous ferai plus noble encore, Marthe, lui dit il.
— Ah oui, de la noblesse des autres ! répliquait-elle dédaigneusement.
— Que voulez-vous dire, mademoiselle?...
Louis XV avait froncé le sourcil.
M!to de Crespy passa vivement la main sur son front et s'empressa d'ajouter :
— Il faut pardonner à ma douleur, sire ; je ne sais ce que je dis, en effet. Je suis folle, tandis que je devrais avoir confiance dans Votre Majesté. J'ai tant pleuré depuis quelques Jours ! Mais vous voilà, sire, et je dois me rassurer.
— A la bomie heure !
— Je ne sais d'où me venait mon eflroi tout à l'heure? Gomment ai-je pu douter un seul instant de votre justice? N'ètes-vous pas le père de tous vos sujets? Aussi, je suis calme à présent, voyez, je souris...
C'était le sourire mouillé du poète latin.
— Tenez, continua-t-elle en désignant le portrait, voilà l'image que je n'ai cessé de prier pendant ma captivité.
— Laissez-moi vous rendre prière pour prière, Marthe.
— Quelle cruelle ironie, sire 1 Est-ce le roi qui s'expfitne de la sorte?
— Encore une fois, ne parlons plus du roi ! s'écria-t-il avec une certaine impatience ; je vous l'ai déjà dit, je ne suis et je ne veux être ici que le comte de Gouesse, c'està-dire un homme qui vous aime.
— Vous m'aimez?... répéta Marthe, dont le sang afflua au cœur.
— Foi de gentilhomme I Elle secoua la tète et dit :
— Quel attrait puis-je avoir pour Votre Majesté?. Je lie suis qu'une pauvre fille de province, sans usage et sans esprit, une de ces fleurs de buisson qu'on ne remarque pas. Grâce pour mon obscurité!
— Vous vous iguorez vous-même, Marthe ; vous êtes la plus adorable jeune fille que j'aie vue.
— 0 mon Dieu l
— Marthe, écoutez-moi! reprit-il, toujours plus tendre.
— Sire, je vous implore ! sire, je vous supplie à mains jointes!
— Les rôles sont donc intervertis, ma belle farouche ! Il n'y a ici d'autre suppliant que le comte de Gonesse.
-•Je ne connais. que le roi! s'écria-t-elle.
— Eh bien ! le roi vous aime !
-Oh!
— Le roi est prêt à tout sacrifice pour un mot, pour do regard de vous.
— Je suis fiancée, sire.
— Qu'importe? t L s était levé ; il voulut l'entourer de ses deux bras. Elle recula frémissante.
Habitué à ne rencontrer aucun obstacle, Louis XV était
incapable de faire une différence entre une résistance sérieuse et une résistance simulée. Tout cela était pour lui iwduiage et leçon apprise. 11 ne fit donc que rire du mouvement de MUe de Crespy.
— Là, ma belle, dit-il, suis-je donc à vos yeux plus effrayant que mou portrait?
— Sur votre portait, vous êtes bon et grand, répondit-elle.
— L'amour vaut mieux que la grandeur.
— Pitié, sire I
— Marthe ! vous serez à moi.
— Jamais!
— Que faut-il faire pour vous fléchir?
— Rien.
— Je suis le maître pourtant, s'écria-t-il comme
lassé.
— Malheureuse ! dit-elle.
En écoutant bien, on aurait entendu trembler tout son ! corps. Louis XV s'avançait toujours vers elle, le sourire aux ;
lèvres. !
— Sire, dit-elle, ne me forcez pas d'appeler à mon se* ; cours.
— Personne ne viendra.
— Peut-être l fit Marthe.
La fenêtre du balcon était demeurée ouverte à cause de la chaleur de la saison.
Elle y courut.
— Que voulez-vous faire? dit le roi.
— Damiens ! cria-t-elle à travers la nuit.
— Qu'est-ce qu<>, eVst que ce Damiens? demanda négligemment Loni^ XV.
— Damiens ! Damiens !
Rien ne répondit à la veix de Mlle de Crespy.
— Vous voyez bien que Damiens n'est pas là, dit le roi en raillant.
— Je cuis perdue ! murmura la jeune fille en promenant autour d'elle des regards égarés.
— Vous avez assez fait pour votre défense, ma jolift Lucrèce.
— Lucrèce, répéta-t-elle sourdement... oui, une Lucrèce sans arme !
Puis, comme saisie d'une inspiration :
— Ah ! s'écria-t-elie.
Louis XV n'était plus qu'à deux pas d'elle.
— 11 est temps de vous rendre, la belle assiégée, disait-il sans abandonner le ton enjoué.
— N'approchez pas, sire!
Le roi haussa les épaules.
— N'approchez pas, répéta-t-eile, ou Votre Majesté sera la cause d'un malheur.
LES FRÈRES GHANTEMESSE
— Allons donc 1
11 fit nn pas en avant.
M11* de Crespy n'hésita pa3 ; et avant que le roi eût pu prévoir son projet, elle était au balcon.
— Sire, dit-elle, je vous pardonne I Elle se jeta par dessus la balustrade.
Ce balcon était au deuxième étage.
On n'entendit pas un cri.
Le roi était demeuré immobile et frappé de stupeur. C'était la première fois que pareille chose lui arrivait dus le cours de sa vie galante.