VINCENNES
Les portes du château de Vincennes s'étaient refermées sur les frères de G hante messe.
Vincennes était une des principales Succursales de la Bastille. Mais l'histoire de Vincennes est plus variée, que l'histoire de la Bastille.
Ce fut d'abord un rendez-vous de chasse, ensuite un château, puis une prison. Louis IX y avait rendu la justice sous un chêne ; Louis XI fit servir les branches de ce chêne à ses expéditives pendaisons. Le donjon s'était élevé, la chapelle aussi. Vinrent les Médicis qui y amenèrent leur architecture. — Vincennes fut alors un endroit à la mode, relevé par un vaste paysage ; les peintu- * res et dessins du temps en donnent une idée très-coquette, toute différente d'aujourd'hui. Henri III s'y rendait en parties de bombances avec ses courtisans-poupées ; la belle Gabrielle y faisait ses couches quasi-royales. Mazarin y mourut ; Louis XIV essaya d'y revivre.
On vit des fêtes à Vincennes, des réceptions de roi et d'ambassadeurs, — entre autres les fameux ambassadeurs de Siam.
Notez que, pendant ce temps-là, le donjon restait toujours le donjon et avait conservé son appropriation primitive; il portait à son faîte les détenus de médiocre valeur et renfermait dans ses souterrains les criminels im- * portants ou estimés tels.
Louis XV ne crut rien devoir changer à cet état de choses.
Quant à la marquise de Pompadour, après avoir essayé d'installer à Vincennes une manufacture de porcelaines, elle se décida à y installer ses ennemis. Le donjon devait bientôt se trouver trop petit.
On avait fait au comte et au chevalier de Chantemesse la faveur de ne point les séparer. Ce fut une grande consolation dans leur infortune.
Comme tous les prisonniers, après les premiers jours de prostration, ils employèrent leur temps à rédiger mémoires sur mémoires.
Ces mémoires, avant d'être dirigés à leur- adresse, étaient remis au gouverneur du château de Vincennes.
Les gouverneurs de prisons ont fréquemment été calomniés. Cela se comprend. Mais s'il y en a eu d'abominables, — et il y en a eu beaucoup ! — il s'en est trouvé aussi de relativement humains. Il faut retenir les noms de ceux-ci.
Le gouverneur d'alors — ou plutôt le lieutenant pour le roi, car tel était son véritable titre, — s'appelait M. de Guyonnet.
C'était avant tout un brave homme. Il se contentait d'être geôlier; il ne s'était pas fait tortionnaire, comme tant d'autres. II regardait ses pensionnaires comme des hommes, ce qui est extraordinaire pour l'époque. Il
écoutait leurs réclamations avec complaisance ; on l'avait surpris à les plaindre et à les consoler.
M. de Guyonnet était même 'assez ingénieux dans le système de consolation qu'il avait adopté à l'égard de certains d'entre eux.
-. — Après tout, leur disait-il, je suis aussi prisonnier que vous ; je vis sous le même toit, derrière les mêmes portes. Afin de mieux vous surveiller, je me prive presque absolument du plaisir de sortir. Vous voyez que ma situation ne diffère guèf e de la vôtre.
Il avait fait donner à MM. de Chantemesse une des chambres les plus habitables du donjon. On y jouissait d'une vue remarquable par son étendue.
Le bon M. de Guyonnet ne cessait de s'extasier sur la beauté de ce panorama.
— Accordez-moi la permission de venir quelquefois respirer le frais chez vous, leur avait-il dit.
Il est vr.ai d'ajouter qu'il n'avait guère abusé de la permission.
Un mois se passa, au bout duquel MM. de Chantemesse acquirent l'amère conviction que leurs lettres n'étaient pas parvenues à leur destination ou que les réponses avaient été interceptées.
Ils voyaient peu à peu diminuer et même s'éteindre leurs derniers rayons d'espoir, lorsque tout à coup le comte de Chantemesse se- ressouvint d'un nom.
Un nom qui s'était représenté plusieurs fois à son esprit et qui n'y était jamais demeuré, un nom qu'il s'était même appliqué à écarter avec mépris.
Le nom de Lebel !
Le comte se rappela que ce nom avait préoccupé le lieutenant de police et s'était retrouvé jusque sur les lèvres de la marquise de Pompadour.
Il surmonta ses répugnances et écrivit à cet homme.
Deux mois secs, d'ailleurs, lui indiquant la prison qu'il occupait et l'invitant à venir lui parler dans un bref ' délai.
H. de Guyonnet affirma sur l'honneur au comte de Ghantemesse que cette lettre serait remise directement à Lebel.
Cependant les jours s'écoulèrent, les semaines succédèrent aux jours.
Le sort réservait-il au comte de Ghantemesse cette suprême humiliation d'avoir écrit inutilement à un sem- Mable personnage ?. . .
Enfin, un matin, la porte de sa prison s'ouvrit, et il fut averti que quelqu'un l'attendait chez le gouverneur.
11 descendit.
Un homme, fort décemment vêtu de noir, se leva à son
C'était Lebel.
— Monsieur le comte, lui dit-il, il ne m'a pas été possible de me rendre plus promptemént à votre désir; mon service auprès de Sa Majesté me laisse peu d'instants... Je vous prie d'accepter tous mes regrets.
Le comte de Ghantemesse lui dit assez dédaigneusement :
— Vous avez dû vous étonner de recevoir une lettre de moi?
— Pourquoi donc? répliqua Lebel intérieurement froissé; je reçois beaucoup de lettres, et signées des pins grands noms. C'est une des conséquences de ma charge.
— N'importe, dit le comte ; j'aurais voulu m'épargner et vous épargner cette démarche. Je ne m'y suis décidé qu'à la dernière extrémité. D'habitude, il me répugne de revenir sur un service rendu, et surtout de paraître en
réclamer le prix; mais aujourd'hui les circonstances sont impérieuses et justifient tout.
— Parlez, monsieur le comte.
— Vous souvient-il, monsieur Lebel, qu'il y a trois mois environ le Hasard me fournit l'occasion de vous tirer d'un danger assez imminent?
— Oui, monsieur le comte.
— C'était dans je ne sais plus quel bouge du côté de l'Hôtel-de-Ville.
— A l'académie de la rue de la Vieille-Monnaie, dit Lebel.
— C'est cela. On allait vous faire passer un assez mauvais quart d'heure pour des motifs qui ne me regardent pas, lorsque j'entrai et vous pris sous ma protection.
— Je n'ai rien oublié, monsieur le comte.
— Je dois dire pourtant que je n'eus pas grand mérite à cet acte : la vue de mon épée sufBt à faire taire les
.plus bruyants et à faire reculer les plus menaçants.
— Vous étiez seul contre dix ! s'écria Lebel.
— Je ne m'en souviens plus. Je me souviens seulement que vous me manifestâtes votre reconnaissance, quelques minutes après, avec une vivacité et une chaleur que j'eus lieu de croire sincères.
— Cette reconnaissance dure toujours, monsieur le comte.
— Vous me fîtes millç protestations de dévouement, en m'assurant que je vous trouverais toujours prêt le jour où j'aurais besoin de vous.
— Eh bien ! monsieur le comte? dit Lebel.
— Eh bien 1 ce jour, que rien ne faisait prévoir, ce jour est arrivé. Je viens réclamer l'accomplissement de vos promesses.
— Disposez de moi, monsieur le comte; je vous suis tout acquis, en effet. Déjà même, au reçu de votre lettre,
LES FRÈRES CHANTEMES8E * 273
je me sois occupé de votre élargissement, et 'd'ici à peu de temps sans doute...
Le comte de Ghantemesse l'interrompit sévèrement.
— H ne s'agit pas de moi, dit-il.
— De votre frère, alors?
— Pas davantage. Soyez persuadé, monsieur Lebel, que mon frère et moi nous ne vous aurions jamais dérangé pour notre propre compte. 11 s'agit d'une liberté qui dous est plus précieuse que la nôtre, et c'est celle-là seule que je vous demande.
— La liberté de qui ?
— De Mlle de Crespy, répondit le comte. -DeMllede...
Lebel s'arrêta pour regarder fixement M. de Chante messe.
— Ah! c'est vrai, dit-il comme en se parlant à luimême, vous n'avez pas pu savoir...
— Que voulez- vous dire? demanda le comte avec inpiéfade.
— Bien des événements se sont passés depuis votre détection, reprit Lebel.
— Expliquez- vous.
— Mlle de Crespy est libre.
— Il serait possible ! s'écria le comte ; libre, par vous?
Lebel secoua* la tète tristement.
— Ni par moi, ni par d'autre, répondit-il; libre parla mort.
— Mlu de Crespy est morte !
Et le comte de Chantemesse chancela.
Puis, hagard, il murmura en s'adressant à Lebel :
— J'aimai entendu... Morte, MIIe de Crespy?... Répétez, monsieur, je vous en prie, répétez...
Lebel baissa la tète.
274 LES FRÈRES GHANTEMESSE
Le comte répétait machinalement :
— Morte !... morte !...
Lorsqu'il eut peu à peu' repris ses sens, il s'écria :
— Mais quand? Mais comment? Pourquoi morte? Il y a encore une nouvelle infamie là -dessous..;
Et, se dressant devant Lebel :
— Répondez, monsieur, je l'exige, je veux tout savoir.
Lebel se taisait.
— Vous ne répondez pas, sans doute parce que vous été un instrument de sa mort, comme vous avez été un instrument de son enlèvement.
— J'atteste le ciel, monsieur le comte, que je ne suis pour rien dans l'accident qui a terminé les jours de M110 de Crespy.
— Un accident!
— La noble jeune fille, dans un accès de fièvre chaude, s'est précipitée par une fenêtre. La chute pouvait ne pas être mortelle, mais le délire s'est emparé d'elle, et malgré tous les soins elle a succombé.
— Pauvre Marthe ! murmura le comte.
Il pleura.
Il pleura, comme pleurent les gens de son âge et de son caractère, abondamment, longuement et une fois pour toutes.
Cela fait, il releva brusquement la tête ; et, par un de ces mouvements qui peuvent à peine être décrits, il saisit les deux bras de Lebel.
Il faut croire que son regard demandait tout ce que sa bouche n'osait exprimer, car Lebel s'écria avec une égale vivacité d'expression :
— Rassurez-vous, monsieur le comte ; MUo de Crespy est morte dans son linceul de pureté et d'honneur! Je vous le jure!
— Merci, murmura M. de Chantemesse; je vous crois... j'en crois votre regard, j'en crois votre accent... car autrement...
Quelque chose de sombre emplit ses yeux.
— Où cela s'est -il passé? demauda-t-il après un instant de silence.
— Je ne puis en dire davantage, répondit Lebel.
— Prenez garde, monsieur Lebel ! reprit le comte ; tous avez été mêlé à ces événements d'une façon qui ne me permet d'avoir pour vous d'autres sentiments que ceux de la haine et du dégoût. Tous ne pouvez racheter une partie de votre rôle qu'en répondant à mes questions.
— Monsieur le comte ! essaya de murmurer Lebel.
— Oh ! soyez tranquille ! ce que vous ne me dites pas, ce que vous ne pouvez me dire, je le devine. Ce que je devine, je ne vous le demande pas. C'est quelque chose de si monstrueux et de si dégradant que ma pensée en recule. Je n'ose envisager l'abîme qui a dû être creusé sous les pas de cette noble enfant. Mon indignation a ses répugnances, ma colère a sa pudeur. Je me salirais eu flagellant la boue. Depuis peu de temps j'ai appris à voo* connaître, vous et les vôtres. Ne craignez donc pas, M. Lebel, que je vous adresse des questions compromettantes pour ce que vous appelez votre charge. Je ne veux savoir qu'une chose.
— J'attends, dit le valet terrassé.
— Où est la sépulture de M110 de Crespy ?
Lebel hésitait ; mais il entrevit dans le regard et dans l'attitude du comte de Chantemesse quelque chose de si terrible, qu'il répondit :
— Le corps de Mlle de Crespy. a été ramené à Arras I»r un serviteur de sa famille.
— Lequel?/ .
276 LES FRÈRES C11ANTEMESSE
— Un sieur Damiehs.
— Je sais, dit le comte rassuré.
Il tomba alors dans une rêverie qui aboutit à de nouvelles larmes ; et il pleura sur son frère comme il avait pleuré sur Marthe.
— Mon pauvre Pierre I s'écria-t-il, qu'il ignore du moins cette catastrophe !
Ces larmes arrachées coup sur coup à un tel homme remuèrent Lebel, qui jugea opportun de se soustraire à une émotion incompatible avec ses fonctions et avec son tempérament.
— Avez-vous encore quelque chose à "me dire, monsieur le comte? demanda -t-il.
— Non, monsieur, dit M. de Chantemesse.
— Permettez-moi donc de me retirer, dit Lebei en s'iucliuant.
— Un mot cependant, dit le comte en étendant le bras vers lui.
Lebel s'arrêta.
— Dites à Mm* la marquise de Ponipadour qu'elle e*t vengée, et bien vengée. Une jeune fille* morte, deux frères emprisonnés, sans doute « pour être oubliés, » selon la consigne ordinaire ; deux familles condamnées à la désolation et à la honte éternelles, voilà peut-être de quoi satisfaire sa rancune. Il est vrai que les jolies femmes sont insatiables. Si ce n'est pas assez, dites-lui que mon frère et moi nous sommes prêts à souffrir encore tout ce qu'elle voudra, à endurer tous les supplices qui passeront par sa tète charmante. Béni soit l'éventail qui nous frappe, qui nous soufflette, qui nous meurtrit! Dites apssi au roi, puisque vous* avez le bonheur de l'approcher, que c'est un grand roi, un bon roi, un roi juste et bienfaisant. Ne lui cachez pas ces vérités, je vous prie. 11 iguore où nous sommes ; sans cela son auguste maju
ne manquerait pas de venir briser nos fers. Laissez^ e-liii ignorer : il ne faut pas que sa précieuse vie soit empoisonnée par un remords ; il ne faut pas que l'ombre d'un souci descende sur ce front si bien fait pour l'éclat d'une couronne. Assurez-le que tout va pour le mieux dans le royaume que Dieu lui a confié, et qu'il est l'idole de son peuple. Ce sont de ces choses bonnes à dire et consolantes à penser. Le ciel couserve le roi et Mmc de Pompadonr ! Tous deux vont bien ensemble ; leurs noms, qu'on ne séparera pas, serout révérés de nos petits- entants. Ils auront fait à eux deux de grandes choses, des choses honnêtes, respectables, immortelles. Nous avons été assez favorisés pour en voir quelques-unes. Cela nous suffît, nous pouvons rentrer dans l'ombre à présent. Gardez-vous donc bien, monsieur Lebel, de faire aucune démarche pour nous ; éloignez de nous vos bienfaits, mouâeur Lebel, il y en a tant d'autres qui les sollicitent, comme vous le faisiez si bien entendre tout à l'heure ! (Juaot à nous, mon frère et moi, nous sommes résignés àootre destin. C'est sagement vu. Nous serions déplacés dans la société telle qu'elle est. Mieux vaut pour nous Viocennes que Versailles. Adieu, monsieur Lebel, et pour toujours.
Ayant dit, le comte de Chantemesse remonta dans sa prison, où il retrouva son frère qui l'attendait.
— Qui est-ce qui vous faisait demander? interrogea le chevalier.
— Un inspecteur envoyé par le lieutenant général de la police.
— Rien de nouveau dans notre situation?
— Rien.
Le comte de Chantemesse ajouta avec un sourire :
— Relisons une page de notre Jean-Jacques Rousseau.
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l'homme a la culotte kouge
Le 5 janvier 1757, — c'est-à-dire un peu plus d'une année après les événements qui viennent d'être racontés, — il faisait un froid des plus rigoureux.
C'était un mercredi.
Un quidam, arrivé de la veille à Versailles par la voiture publique, et descendu à l'auberge du sieur Fortier, rue de Satory, fit prier l'aubergiste, vers onze heures du matin, de monter dans sa chambre.
Le sieur Fortier était sorti ; ce fut sa femme qui se rendit au désir du voyageur.
Elle le trouva encore couché.
— Madame, lui dit- il, je vous prie de vouloir bien envoyer chercher un chirurgien.
— Et pourquoi faire? demauda-t-elle.
— J'ai besoin d'être saigné.
— Vous voulez plaisanter, mon cher monsieur.
— Je n'ai pas du tout l'envie de plaisanter, répliqua t-il.
— Tons foire saigner par le temps qu'il fait 1 s'écria l'hôtesse.
— Quel temps fait-il donc?
— Il gèle à pierre fendre, dit-elle en écartant les rideaux de sa fenêtre ; voyez plutôt I
— Je vous assure pourtant qu'une saignée m'aurait fait beaucoup de bien, reprit le voyageur ; c'est mon remède habituel, et je m'en suis toujours heureusement trouvé.
L'hôtesse haussa les épaules.
— Gardez votre sang et votre chaleur, lui dit-elle ; on n'en a jamais trop.
— Une saignée pratiquée à propos m'a souvent empêché de faire une sottise.
— Vous êtes pâle comme la neige.
— Cela ne prouve rien, dit le voyageur ; faites venir un chirurgien.
—Je ne prendrai pas cela sur moi, reprit l'hôtesse.
— Vous ne voulez pas ?
-Non!
— C'est bien, dit-il en se renfonçant sous ses couvertores; souvenez-vous de votre refus...
Vers deux heures cet individu se décida t\ se lever, et il sortit.
C'était un homme d'une quarantaine d'années, assez grand, paraissant appartenir à la classe du peuple.
Il était vêtu d'un habit de droguet d'Angleterre, couleur d'ardoise; d'une veste en velours dit de gueux, et d'une culotte de panne rouge.
Cette culotte rouge le signalait surtout aux regards. Q portait un large chapeau uni.
Cet homme prit le chemin du château ; là il apprit que le roi venait d'y arriver et de monter à l'appartement de
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Mesdames, pour s'enquérir de leur sauté, qui était assez mauvaise.
Cette nouvelle parut l'intéresser.
Il se promena jusqu'à la nuit dans le parc, qui était fort désert à cause du froid, et où il ne rencontra qu'un petit homme aux vêtements sordides, à l'air empressé, lequel l'accosta stfUs façon.
— Savez- vous, monsieur, lui demanda ce petit homme, si le roi doit retourner ce soir à Trianon?
— Je n'en sais rien, répondit le particulier à la culotte rouge ; mais cela est probable, puisqu'il y réside actuellement.
— Dans ce cas, il ne peut tarder à descendre de chez Mesdames.
— Est-ce que vous l'attendez?
— Hélas! je l'attends tous les jours, dit le petit homme; j'attends aussi M. de Noailles qui m'a promis sa protection... Je suis un inventeur.
Le pauvre diable n'avait pas besoin de le dire; cela se voyait çssez à son habit fatigué et à ses rares cheveux ramassés dans une bourse graisseuse.
— Oui, monsieur, reprit-il avec l'agitation commune aux gens qui luttent pour une idée, j'ai inventé une machine... une machine qui doit faire la fortune de tout un paysl
Mais l'homme à la culotte rouge, en tournant sur ses talons, lui donna un avant-goût de l'indifférence publique.
L'inventeur s'éloigna en soupirant.
Tous les deux se croisèrent encore un quart d'heure après sous la voûte de la salle des gardes du corps, au pied de l'escalier qui conduisait chez Mesdames.
— Eh bien? demanda l'homme à la culotte rouge.
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— J'attends toujours, répondit l'inventeur qui ne tenait pas en place.
Ces paroles forent entendues et retenues par Bonnemant, garde de la porte du. roi, en sentinelle au poste de la ?oûte qui longe la chapelle.
L'homme à la culotte rouge resta à cet endroit.
H venait d'y voir arriver un des carrosses royaux. Tout indiquait que le roi allait descendre.
Un des cochers qu'il interrogea le confirma dans cette
assurance.
Il était cinq heures trois quarts.
L'homme à la culotte rouge se glissa derrière une des colonnes du vestibule.
H lui était d'autant plus facile d'y demeurer inaperçu qu'il n'était pas seul. Autour de lui s'opérait ce mouvement qui accompagne toujours les allées et venues des towerains.
Bientôt ce mouvement se détermina. Des laquais parurent avec des flambeaux. Les écuyers des différents corps qui constituaient ce qu'on appelait la « garniture du roi, » — une dénomination qui n'appartient plus aujourd'hui qu'à l'ordre culinaire, — vinrent se ranger autour du carrosse.
Tout en avant, ce furent d'abord les grands et petits valets de pied :
François Badelart, la main sur la poignée de la portière, attendant l'arrivée de Sa Majesté pour lui ouvrir;
Ses collègues André Fiévé, Philippe Waverelle et Charles Selim, se tenant entre les roues de derrière, prêts à monter derrière le carrosse.
Le comte d'Estourmel, lieutenant des gardes du corps, w plaça près des chevaux.
Une rumeur annonça le roi.
Sa Majesté descendait l'escalier.
Elle était précédée de M. le marquis de Montmirail, capitaine-colonel des cent-suisses, et de M. de Vareille, enseigne des gardes du corps, chargés tous deux, selon le cérémonial, de conduire le roi à sa voiture.
Louis XV s'appuyait de la main droite sur le bras gauche de M. de Béringhen, son premier écuyer, — négligemment, comme il avait l'habitude de faire, mais sans familiarité, car il haïssait la familiarité.
Il avait à ses côtés Monseigneur le Dauphin, accompagné du marquis d'Hendreville, en service auprès de ce dernier.
Derrière Sa Majesté venait le duc d'Ayen, capitaine de la première compagnie des gardes du corps. * Puis encore le comte de Brionne, grand écuyer de France.
Et enfin des passants, des curieux, des provinciaux, 1* foule..
Derrière tout le monde, un type, — le maréchal de Richelieu, le nez dans un gros manchon, — attendait, sous la voûte, pour ne pas se refroidir, que le roi et M. le Grand fussent montés en carrosse avant d'y monter à son tour, comme son service de premier gentilhomme l'y obligeait.
Le maréchal de Richelieu se trouvait à côté de M. de Néel, gouverneur des pages de la chambre du roi, venu là par hasard.
C'était le cortège ordinaire, intime, celui de tous les jours.
Louis XV avait déjà fait trois pas en avant de la dernière marche de l'escalier ; il lui en restait encore trois à faire pour arriver à son carrosse, dont Badelart tenait la portière ouverte, — lorsque l'homme à la culotte ronge s'avança sans trop de précipitation, fendit la gar**-
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tore des gardes du corps et des cent-suisses, et s'interposa entre le dauphin et le roi.
Saisissant celui-ci par l'épaule, comme il aurait fait d'un simple mortel, il le frappa dans le côté droit, vers l'omoplate, d'un instrument qu'il tenait à la main.
Cet acte ne fut aperçu de personne ; le roi lui-même en eut à peine conscience sur le moment, car il se contenta de dire de son ton tranquille :
— On m'a heurté... on vient de me pousser... Pois, immédiatement :
— J'ai reçu un coup de poing !...
Et passant la main sous sa veste :
— Est-ce donc une épingle qui m'a piqué?
U retira sa main moite, avec un peu de sang au bout des doigts...
Alors il se retourna et aperçut deux yeux étincelants fixés sur lui.
— C'est cet homme qui m'a frappé, dit-il en désignant l'homme à la culotte rouge; un ivrogne sans doute.
Cet homme aurait pu fuir pendant les hésitations du roi; il était déjà rentré dans la foule, il avait même eu le temps de fermer son couteau et de le remettre soigneusement dans sa poche.
Son chapeau, qu'il avait gardé sur sa tête, le dénonça.
Le marquis de Hédouville, sans même entendre les paroles du roi, l'avait remarqué, et poussant vers lui, il loi dit:
— Il vous convient bien de paraître devant votre maître le chapeau sur la tête 1
— Yoilà comme je suis toujours! répondit l'inconnu. M. de Hédouville lui jeta son chapeau par terre.
Au même instant Louis XV ajouta :
— Arrètez-le, mais ne le tuez pas... ne lui faites pas de mal.
— Vous êtes blessé, sire ! s'écria le duc d'Ayen en soulevant la veste du roi et apercevant sa chemise ensanglantée.
— Oui, je suis blessé, dit Louis.XV se troublant.
M. de Yareille accourut; le roi montra sa main en murmurant :
— Ce coup me fait grand mal.
Le marquis de Montmirail, qui marchait toujours en avant, selon ses fonctions, se retourna alors et entendit à son tour le roi qui disait, de plus en plus effrayé :
— Je suis assassiné ! oui, assassiné !
Et renonçant à entrer dans le carrosse, Sa Majesté Louis XV remonta l'escalier avec une prestesse dont on ne l'aurait pas cru capable, surtout avec une blessure dans le dos.
Le roi fut suivi de monseigneur le Dauphin, du doc d'Ayen, de M. de Béringhen et de M. de Brionrie, tons les quatre se disputant à qui lui offrirait le bras.
Mais il allait plus vite qu'eux.
, Il traversa rapidement plusieurs pièces, au grand étonnement des gardes du corps Bonot et de Silhac, tous deux de garniture à la porte du salon royal, auxquels il jeta ces mots :
— On vient de me frapper !
Puis, gagnant son appartement, il alla tomber sur son lit, en répétant encore, la tète perdue :
— Je suis assassiné !
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