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LA GEÔLE DE VERSAILLES

Deux heures s'étaient à peine écoulées depuis l'attentat.

Oamiens avait été amené dans la chambre criminelle de la prévôté de l'hôtel du roi, 'sous la garde de Fleury, exempt des gardes du corps, escorté, comme on Ta vu, fan gros d'officiers et de soldats.

Ce cortège assez nombrenx dut s'arrêter devant la porte de la geôle, mais toute la nuit il ne cessa d'y stationner et de s'y accroître, malgré la rigueur du froid.

Versailles ne se coucha pas cette nuit-là ; des lumières brillèrent jusqu'au matin aux fenêtres de toutes les maisons; les rues furent parcourues par une foule inquiète, interrogeante, avide de détails, s'exagérant la grandeur et les conséquences de l'événement.

On avait jeté Damiens sur un lit de sangle où il continuait à pousser de sourds gémissements.

Ses souffrances augmentant d'instant en instant, le fcuteiftpt g&iéjraJ Leclewdu Sriltet, /mi'«Viait4<8àma- J. 27

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nifesté envers lui quelques sentiments d'humanité, jugea indispensable de faire prévenir le chirurgien de Sa Majesté, M. de la Martinière.

• En attendant son arrivée, M. du Brillet, assisté d'an greffier provisoire, procéda immédiatement à un premier interrogatoire de Damiens.

Ce premier interrogatoire, qui devait être et qui est resté le plus important, fut un peu conduit sans méthode, pris et repris au hasard. Cela ne pouvait guère être autrement, les questions étant interrompues par des cris de douleur, les réponses étant entrecoupées de soubresauts.

* Après lui avoir fait prêter serment de déclarer la vérité, M. du Brillet lui demanda son nom, son âge et le

lieu de sa naissance.

Damiens obéit sans hésitation ; mais il refusa de dire sa profession et il voulut taire sa demeure. On ne sait pas pourquoi.

— Depuis combien de temps ètes-vous à Versailles? dit H. du Brillet.

— J'y suis arrivé depuis lundi dernier.

— Y ètes-vous venu seul ?

— Oui.

— T connaissez-vous quelqu'un?

— Personne.

— Qu'est-ce que vous êtes venu y foire? continua le lieutenant général.

— Vous le savez bien, murmura Damiens.

— Ainsi vous avouez avoir voulu tuer le roi?

— Tuer est trop fort, répondit-il; si j'avais voulu le tuer, j'en étais le maître.

— Quel motif vous poussait ?

— J'ai entendu dire que tout le peuple de Paris périt,

et que le roi n'a voulu écouter aucune des représentations du Parlement.

— Pouviez- vous penser qu'après votre crime le roi serait mieux disposé à entendre les représentations dont vous parlez?

Damiens se tut.

— Vous venez de parler de religion ; à quelle religion appartenez -vous?

— A la religion catholique, apostolique et romaine, dit Damiens.

— T a-t-il longtemps que vous vous êtes approché des noements?

— Il y a sept ou huit mois, je me suis confessé et j'ai reçu l'eucharistie.

— Quel est votre directeur ordinaire ?

— Je n'en ai pas; je me suis confessé tdftr à tour à ta Jésuites dont j'ignorais les noms.

— Quel était le 'dernier?

— Un père de l'Oratoire de la rue Saint-Honoré-

— Avez-vous communiqué à vos divers confesseurs ta inquiétudes dont vous êtes animé au sujet de la religion?

— Non, répondit Damiens.

— Leur avez-vous fait part de votre projet ^d'assassiner le roi?

— Jamais.

On lui remit sous les yeux la bourse de Moselle saisie nr lai, ainsi que le sac de toile enfermant des louis et desécus.

— Reconnaissez-vous cet argent pour vous appartenir? demanda M. du Brillet.

— Je le reconnais, dit-il.

— Sans doute il. vous a été donné par quelqu'un pouf accomplir votre forfait?

— Non.

— D'où provient cette somme alors ?

— D'un arrangement à la suite d'un procès avec une de mes parentes demeurant à Bé thune.

— Qui en témoignera?

— Le sieur Sothier, procureur à Arras ; c'est devant lui que cet arrangement a été conclu.

Dans ce premier interrogatoire Damiens retira la plupart des assertions qu'il avait avancées dans la salle des gardas. Il rejeta ses aveux sur les tourments qu'on lai faisait endurer.

Pourtant il convint d'avoir fait prévenir à deux reprises Monseigneur le Dauphin de se tenir sur ses gardes et de ne pas sortir.

— Gomment pouviez-vous savoir que Monseigneur le Dauphin courait un danger? lui dit le lieutenant général.

Damiens se tut.

— Quel était ce danger et d'où étiez- vous informé? Même silence.

— Voui aVez donné un précieux avertissement ; n'en restez pas là, dites la vérité.

— Je n'ai rien à dire, répliqua Damiens. Et comme le lieutenant-général insistait :

— Non, reprit Damiens, non, je ne dirai rien... du moins pour le présent.

Puis il se surprit à ajouter cette phrase singulière :

— Si je nommais ceux qui ont pris part à ce complot, tout serait fini !

— Je vois ce que c'est, dit M. du Brillet, vous êtes engagé par serment avec ces personnes. %

— Aucun serment ne me lie, répondit Damiens.

— Alors, pourquoi vous taire?

— Ah ! pourquoi !

En ce moment, le chirurgien M. de La Hartinière entra.

H quittait Louis XV à qui ses premiers soins revenaient de droit, naturellement. Maintenant, après avoir pansé la victime, il venait panser le meurtrier ; — il pratiquait l'égalité devant la charpie.

. M. de La Martinière se révolta comme avait fait M. du Brillet, en voyant les jambes grillées de Damions.

H se hâta d'appliquer un premier remède, qui apporta an peu d'apaisement dans l'état du malade. Puis il prescrivit un régime. Damiens le remercia avec ce regard reconnaissant et chargé de larmes de l'animal soulagé;

Cela fait, l'interrogatoire continua, plus que jamais ondoyant, complexe, à bâtons rompus.

— Quelles sont les correspondances que vous avez hors ta royaume?

Fort étonné, Damiens leva un peu la tète pour répondre:

— Je n'ai, hors du royaume, ni correspondances ni relations, dit-il.

L'heure avançait; il fallait terminer l'interrogatoire par on coup d'éclat.

Le lieutenant-général mit toute son habileté et tout son amour-propre à arracher au coupable quelques paroles de remords.

Damiens, horriblement fatigué, vaincu, dit ce qu'on voulut, convint de l'énormité de son crime, et témoigna de son repentir... mais répéta son mot favori :

— Il n'est plus temps !

On se contenta de cela pour le premier jour.

Tel fut, â peu de chose près, l'interrogatoire du mercredi, lequel, si incomplet qu'il ait été (ou qu'il soit parvenu jusqu'à nous) devait dominer toute l'instruction. Il

donne une idée assez confuse de Damiens, mais il ne parvient gas à étouffer la fermeté de son caractère, — fermeté qui devait passer par bien d'autres épreuves!

Après que lecture lui eut été faite de cette première pièce, on l'obligea à en signer la minute.

Ensuite le serrurier du roi, Antoine Richer, fat mandé.

Il passa autour du corps de Damiens une longue chaîne de fer, ramenée aux deux poignets et rivée par on boulon.

Lui aussi, ce serrurier, dans son indignation, sent cette chaîne outre mesure.

Je compléterai le tableau mouvementé de cette soirée par le récit fort original de l'aventurier fameux Casanova, que le hasard avait amené à Versailles.

a J'arrivai à Paris, dit-il dans ses Mémoires, — le mercredi 5 janvier 1757 ; après m'ètre procuré un appartement, je pris un fiacre et je me rendis à l'hôtel de Bourbon, dans l'intention de me présenter à M. de Bernis. J'arrive, il n'y est pas, il est à Versailles. A Paris plus qu'ailleurs il faut aller vite en besogne, et, comme on' dit vulgairement, mais très-bien, il faut battre le fer tant qu'il est chaud. Impatient de voir l'accueil qu'il me ferait, je vais au Pont-Royal, je prends un cabriolet, et • j'arrive à Versailles dans la soirée.

« Mésaventure! nos équipages s'étaient croisés en route ; et le mien, de fort mince apparence, n'avait point arrêté les regards de Son Excellence. M. de Bernis était retourné à Paris avec l'ambassade de Naples. Je remonte dans ma voiture; mais, arrivé à la grille, je vois une foule de monde courant sans ordre de tous côtés et avec les signes de la plus grande confusion ; et j'entends crier à droite et à gauche : — Le roi est assassiné ! On vient d'assassiner le roi ! Mon cocher, effrayé, ne pense

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qu'à poursuivre son chemin ; mais on arrête la voiture, on me fait descendre, et on me fait entrer dans le corps de garde, où je vois déjà dn monde ; et, en moins de trois minutes, nous étions pins de vingt personnes arrêtées, tontes très-étonnées de l'être et toutes aussi coupables que moi. Nous ne fûmes pas longtemps dans cette pénible situation, car, cinq minutes après, un officier entra, et, après nous avoir fait 'poliment des excuses, il nous dit que nous étions libres.

c — Le roi est blessé, dit-il, et on Ta porté dans son ippartement. L'assassin, que personne ne connaît, est arrêté. On cherche partout H. de La Martinière...

« Remonté dans ma voiture, et fort heureux de m'y voir, un jeune homme s'approcha et me pria instamment de lui accorder une place, en payant la moitié. Malpiles lois de la politesse, je refusai; en tout autre Vançs je me serais fait un plaisir de lui offrir une place, mais il y a des moments où la prudence ne permet pas d'Are poli. Je mis environ trois heures pour faire le trajet, et, dans ce court espace de temps, je fus devancé par au moins deux cents courriers qui allaient ventre à terre. A chaque minute j'en voyais un nouveau, et chape courrier criait et publiait à l'air la nouvelle qu'il portait. Les premiers dirent ce que je savais ; à la fin, je ras que te roi avait été saigné, que la blessure n'était pas mortelle1 et enfin que la blessure était légère. Muni de cette excellente nouvelle, je me rendis chez Silvia (la comédienne), et je trouvai toute la famille à table, car il n'était pas onze heures.

« — J'arrive de Versailles, leur dis-je9

« — Le roi a été assassiné?

« — Point du tout ; il pourrait aller à Trianon ou à §on Parc-aux-Cerb s'il en avait envie.

« A eette nouvelle, que les domestiques de Silvia s'em-

pressèrent de publier, une foule de voisins vinrent m'entendre ; je fus obligé de répéter dix fois la même ôhose, et le quartier me dut de passer une nuit tranquille. »

Casanova termine sa narration par cette réflexion en manière de trait ;

« Dans ce temps-là les Parisiens s'imaginaient aimer leur roi ; ils en faisaient de bonne foi et par hasard toutes les grimaces. Aujourd'hui plus éclairés, ils n'aimeront que le souverain qui voudra réellement le bonheur de la nation, et qui ne sera que le premier citoyen d'an grand peuple. »

Ajoutons quelques touches locales à la narration de Casanova.

Par le bruit que fit cet événement à Versailles, on peut juger de ce que ce fut à Paris.

Il y eut des rassemblements éplorés, des cloches mises en branle, des cierges à tous les coins de rues et dans les allées des maisons ; il y eut des députations, des neuvaines, des vœux à la Vierge et aux saints.

Rien de plus heureux ne pouvait arriver à Louis XV.

11 ressaisit un peu de cette affection qui, quoi qu'en dise Casanova, s'était bien lassée depuis quelque temps. Mort, on se fût peut-être moins attendri sur son compte. Blessé, on eut presque pitié de lui. On se ressouvint qu'il avayt porté jadis le surnom de Bien- Aimé. Cette fois encore*, le peuple de Paris ne voulut pas en avoir le démenti, et fit revivre le surnom pour quelques jours.

Peut-être aussi le peuple de Paris s'imaginait-il que Louis XV verrait un avertissement dans ce coup si faiblement porté.

Le peuple de Paris était encore naïf en ces temps-là.

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