LA LORRAINE ET SA FILLE
Tfoe des rues les plus tristes de l'ancien Paris était la
me du Cimetière-Saint-Nicolas-des-Ghamps.
Une des maisons les plus tristes de la rue du Cimetière-Saint-Nicolas-des-Champs était la maison de Mme Ripandelly.
M M RipandeUy, que les rapports du temps qualifient de « banquière, » occupait un certain nombre de domestiques.
Parmi ces domestiques, il y avait une humble femme de quarante-huit ans, dont le véritable nom était Mm* Damieos, mais qui n'était guère connue que sous le sobriquet de la Lorraine.
Le lendemain du 5 janvier, vers midi, une voix traversant l'antichambre de Mme Ripandelly, s'écria :
— Êtes- vous là, la Lorraine?
— Oui; que me voulez- vous?
— C'est votre fille qui vous demande.
— Ma fille? me voilà tout de suite! répondit-elle.
Et interrompant les soins du ménage, la Lorraine se montra dans l'entrebâillement des deux portes.
Elle se trouva en présence d'une jeune fille de dixhuit ans environ, agréable de physionomie, élancée de taille, mais boiteuse.
Après s'être embrassées :
— Qu'est-ce qui f amène par ici, Marie? demanda la Lorraine.
— J'étais allée acheter, rue Saint-Martin, des couleurs pour mes enluminures ; j'ai voulu monter pour te dire bonjour.
— Je te remercie... Mais comme tu es pàlel Serais-tu souffrante?
La jeune fille était livide.
— Ce n'est rien, murmura-t-elle.
— Tu trembles !
— Le froid...
— Le fait est que depuis longtemps nous n'avons eu un hiver semblable. On dit que la Seine est gelée jusqu'à un pied d'épaisseur... Veux-tu un verre de vin pour te remettre?
— Merci, ne fais pas attention...
Elle regardait sa mère avec une expression étrange. Tout à coup, comme n'y tenant plus, elle s'écria :
— Maman, est-ce que tu ne sais pas ce qui se passe?
— Comment veux-tu que je sache quelque chose? J* sors si rarement.
— Tu n'es donc pas descendue depuis hier?
— Non, c'est Jeannette qui est allée aux commissions.
— Alors... tu n'as rien entendu crier dans la rueî continua la jeune fille avec un accent d'anxiété.
— Rien, répondit la Lorraine ; qu'est-ce qui se paw* donc? Le peuple est mécontent, comme toujours, sans
doute. Ce gros froid ne doit pas l'arranger; tout devient plus cher... Cela finira mal, comme dit ton père.
Marie tressaillit.
Pais, se soutenant à peine, elle prononça avec effort:
— T a-t-il longtemps que tu l'as vu, mon père ?
— Je ne l'ai pas revu, comme toi, depuis lundi, répondit la Lorraine.
— Il est reparti pour son pays?
-Oui.
— Pour Arras... tu en es bien sûre, maman?
— C'est du moins ce qu'il m'a dit; après cela, on ne peut guère se fier à ses paroles. 11 change de projets tous les jours.
- — Ah!... Ainsi, selon toi, il n'y aurait rien d'étonnant à ce qu'il ne fût pas retourné à Arras? —Oh! rien du tout.
—Ht qu'il fût allé... à Versailles, par exemple?
— A Versailles, ou ailleurs* On ne sait jamais ce que ton père a en tète.
— Il ne se confie donc pas à toi?
— Lui 1 s'écria la Lorraine.
— Tu es sa femme, cependant, c'est-à-dire sa meilleure amie.
La Lorraine haussa les épaules.
— François me me regarde pas plus qu'un chien, répondit-elle, et il m'ordonne de me taire quand je m'avise de lui faire quelques observations.
— Est-ce qu'il a des intérêts qui auraient pu l'appeler à Versailles? reprit Marie.
— Je ne crois pas, dit la Lorraine ; mais pourquoi me parles-tu de Versailles, et dans quel but m'adresses-tu tontes ces questions? Je ue t'ai jamais vue ainsi.
— Un peu de fatigue, maman.
3*4 LES FRÈRES GHANTEMESSE
— Ta travailles trop peut-être.
— Oui, c'est cela...
La pauvre fille, comprimant son cœur avec la main, reprit après quelques minutes :
— Mon père est donc un homme bien singulier?
— Ah ! je t'en réponds ! s'écria la Lorraine ; mais taie connais aussi bien que moi.
— Je le crois bon, cependant, dit Marie.
— Bon pour les autres, peut-être ; bon pour des gens qui lui sont inconnus ; bon pour tout le monde en général. Que m'importe? À-t-il jamais.été bon pour toi ou pour moi?
Marie murmura :
— Il ne m'a seulement pas apporté d'étrennes en venant nous voir au jour de l'an.
— Des étrennes! il s'occupe bien de cela, ma foil répliqua la Lorraine.
— Pourtant, lorsque je lui en ai fait des reproches, il s'est mis à pleurer.
— Sur le moment, je ne dis pas, mais ces accès-là ne durent pas chez lui. Le dos tourné, il pense à autre chose... Damiens pense toujours à autre chose.
— 11 te donne de l'argent quelquefois, prononça timidement Marie.
— Il me le jette, veux-tu dire !
— Oh ! maman, tu es sévère pour mon père.
— Que veux-tu? s'écria la Lorraine ; je ne lui dois aucun instant de bonheur. Toujours bourru, jamais un mot d'amitié. 11 reste quelquefois cinq ou six mois sans venir me voir. Ce qu'il fait pendant ce temps, je l'ignore ; il ne me le dit pas, et j'ai fini par ne plqs le hii demamter- Dans toutes les places où il s'offre, il se présente comme garçon.
LES ÇJRÈRES CHANTEMESSE 325
— Il ne se ferait peut-être pas accepter autrement, dit Marie.
— Enfin, vois-tu, ton père n'est pas un homme comme an antre.
— Pourquoi parle-t-il toujours des affaires de l'Etat?
— C'est une manie qu'il a gagnée chez ces messieurs dn Parlement où il a servi.
— Alors, il est pour le Parlement? continua la jeune fille.
— Oh I absolument.
— Contre les prêtres?...
— Pas contre tous ; contre les évèques seulement, et sortout contre l'archevêque de Paris. C'est à lui qu'il attribue tous les malheurs du royaume.
— Et... le roi? Que dit-il du roi? demanda avidement Marie.
— Je ne sais pas ce qu'il en pense, répondit la Lorraine; mais lorsqu'on en parle devant lui, il se tait tout â coup et devient sombre.
— Ah I tu as remarqué cela, maman?
— Bien souvent.
— Et moi aussi, reprit Marie de plus en plus agitée ; depuis un an particulièrement, n'est-ce pas ?
— Oui, depuis un an, en effet, répondit la Lorraine.
— Mon père doit haïr le roi, bien certainement !
— Je le crois presque.
— Mais pourquoi, mon Dieu! pourquoi? s'écria la jeune fille; qu'est-ce que le roi peut lui avoir fait?
— A lui rien, mais à quelqu'un de ses maîtres peut tore... Et la haine de Damiens est tenace.
— Ta me fais peur, maman 1
— Peur? répéta la Lorraine étonnée; deviens-tu otle?
— Tu supposes que la haine de mou père ne reculerait devant rien?
— >Qh ! devant rien, je t'assure.
— Ni devant personne?
— Ni devant personne.
— Quoi ! dit Marie, pas même devant...
Elle s'interrompit, pour cacher soudainement sa tête dans ses mains.
— Tu es bien nerveuse aujourd'hui, Marie 1 dit la Lorraine.
— C'est vrai, reprit la jeune fille en essayant de se remettre; pardonne-moi, maman... C'est que j'ai des pressentiments.
— Quels pressentiments?
— Je crains qu'il ne soit arrivé un malheur à mon père... un grand malheur!
— Qu'est-ce qui peut te donner cette idée?
— N'as-tu pas remarqué qu'il était p>s triste que de coutume le jour de son départ? Il nous a dit adieu plusieurs fois, comme s'il ne devait plus nous revoir.
— Sais-tu, Marie, que tu vas finir par me faire partager ton inquiétude?
Marie s'empressa d'ajouter :
— Oh ! les pressentiments sont souvent trompeurs... Mais, dis-moi, maman, y a-t-il beaucoup de personnes qui portent ce nom de Damiens?
— Pourquoi me demandes-tu cela?
— Réponds, maman.
— Damiens a un grand nombre de parents : des frères, des oncles, des cousins... En quoi cela t'intéresse*
Vil?
— Ah ! ma mère, tu le sauras peut-être trop tôt! s'é* cria Marie.
La Lorraine demeura bouche béante.
LKS FRÈRES CHÀNTEMESSB 327
— Ta m'effraies à mon tour, reprit-elle ; Marie, tu sais quelque chose?
— Non, maman ! répondit la jeune fille en reculant machinalement comme les enfants qu'on gronde.
— Tu n'es pas venue ici sans motif. Je me rends compte de tout maintenant : ta pâleur, ton agitation, tes question*,.. Ton père est en danger !
— Je n'ai pas dit cela...
— Marie !
— J'aurai mal entendu...
— Qu'as-tu donc entendu, ma fille? demanda la Lorraine.
— Rien, oh I rien, ma mère !
— Tu mens !
La Lorraine venait de pousser cette exclamation lorsqu'on individu entra.
Celait le garçon d'un café voisin.
H ne remarqttA'pas le trouble des deux femmes.
— Bonjour, ia Lorraine, dit-il.
— Bonjour M. Charles.
— Je viens chercher le plateau que j'ai laissé, hier.
— Je vais vous le donner tout de suite, réponditelle.
— Oh! je ne suis pas pressé, répliqua le garçon de café.
Et s' asseyant sur une chaise comme quelqu'un qui s'apprête à causer, il dit :
— Eh bien ! vous savez sans doute la nouvelle?
— Quelle nouvelle, monsieur Charles? demanda la Lorraine.
— La grande nouvelle, parbleu! il n'y en a qu'une... on ne s'entretient que de cela partout... Le roi a été frappé d'un coup de couteau.
— Est-ce possible? s'écria la Lorraine.
328 LES FRÈRES GHANTEMESSE
— Oui, sans doute, hier, à Versailles.
Marie se sentait défaillir.
Elle recueillit cependant assez de force pour dire à sa mère :
— Maman, va donc chercher le plateau.
Mais une lueur terrible venait de se faire dans le cerveau de la Lorraine :
— À Versailles! répéta-t-elle ; le roi.;, un coup de couteau...
— Ou de canif, reprit le garçon de café, on ne sait pas au juste.
— Et l'assassin? demanda-t-elle d'une voix rauque.
— Maman, va donc chercher. .. essaya encore de balbutier la jeune fille.
— Laisse-moi donc, toi I s'écria la Lorraine ; je veux savoir... Continuez, M. Charles.
— On ne connaît pas encore tous les détails. C'est le soir, comme il se disposait à monter en voiture, que le
' roi a été frappé.
— Et l'assassin? répéta la Lorraine.
— 11 a été arrêté sur-le-champ.
— Quel est-il?
— Un laquais, à ce qu'il parait.
La mère et la fille se regardaient^ as une douleur infinie.
Haletante, la Lorraine put demander encore :
— Sait-on comment il s'appelle?
— On m'a dit son nom... Damiens, je crois^ ou quel-
"chose d'approchant.
jn&t. Miséricorde 1 *""3 garçon de café se leva épouvanté.
"*- Qu'avez-vous, la Lorraine? vous vous trouvj
Elle s'était évanouie, en effet.
— Je vais chercher du secours, dit-il.
r- NonI non ! s'écria vivement Marie ; n'appelez personne!
— Àhl... dit le garçon surpris; je ne pouvais prévoir que cette nouvelle lui ferait tant d'effet.
— Ma pauvre mère I La Lorraine revenait à peine à elle ; la porte s'ouvrit
avec fracas.
C'était la maîtresse de maison, c'était Mme Ripandelly qui, sortie depuis une heure, rentrait tout à coup.
Elle était, elle aussi, dans un état de surexcitation extrême.
A la vue de la Lorraine et de sa fille, Mme Ripandelly s'écria, irritée :
— Malheureuses! Gomment! vous êtes encore ici? Tous n'avez pas fui ? •
La Lorraine semblait changée en statue, lue ne voyait rien, elle n'entendait rien. — Damiens assassin! murmurait-elle.
— Tous avez raison, madame, dit la jeune fille qui revint la première au sentiment de sa situation; il faut fuir!
Et tirant la Lorraine par sa jupe :
— Ma mère... ma mère, sauvons-nous!
— 11 eét trop tt rJ, dit Mme Ripandelly ; je ne peux pas
tous laisser partir maintenant; je serais compromise.
— Madame, je vous supplie ! dit Marie en larmes.
— C'est impossible... Monsieur Charles, fermez la porte!
Le garçon de café, hébété par ce qui se passait devant H obéit.
— Oh! madame ! reprit Marie.
— Non, vous dis-je! fit Mme Ripandelly; il n'est plus temps, c'est moi qui irais en prison à votre place.
33* LES FRÈRES CHANTEMESSB
— » En prison!
— On dirait que j'ai laissé échapper la femme et la fille d'an assassin.
— Assassin ! répéta la Lorraine comme un lugubre écho.
— D'un régicide, continua Mme Ripandelly.
— Pitié pour ma mère ! disait Marie.
À la voix de sa fille, la Lorraine retrouva la raison. Elle s'adressa à son tour à MBe Ripandelly.
— Madame, lui dit-elle, écoutez-moi : depuis que je suis dans votre maison, jo-vous ai toujours servie avec fidélité et probité; vous n'avez jamais eu de reproche à me faire.
— Vous êtes une btfnne domestique, c'est vrai.
— Eh bien ! au nom de tout ce qui vous est sacré, p*r ce que vous avez de plus cher... laissez ma fille s'échapper.
— Sans toi, ma mère, non ! dit Marie.
— Tais-toi, dît la Lorraine.
Et continuant à prier Mme Ripandelly :
— On peut mé conduire en prison, moi ; je suis vieille, je peux souffrir... Mais elle, elle est trop jeune... Madame, laissez- vous attendrir I... Vous ne répondez pas... Ah! Marie 1 mon enfant, sauve-toi vite, madame veut bienl
— Non 1 non ! répliqua Mm* Ripandelly ; j'en suis fâchée, mais je ne peux pas.
Marie n'avait pas bougé, d'ailleurs.
La Lorraine s'obstinait.
— Qui le saura? qui le dira? Ce n'est pas vous, monsieur Charles?... Ah! mon Dieu ! et moi qui ne vous ai pas reudu votre plateau !... Tout à l'heure... Je ne sais plus où j'ai la tête... Excusez -moi.. •
LES FRÈRES CHAOTEMESSR 331
Elle se jeta aux pieds de Mm Ripandelly en s'écriaot :
— Laissez partir ma fille !
— Ni l'une ni l'autre, répondit M™* Ripandelly ; qui m'assure que vous n'êtes pas les complices du régicide?
— Oh ! fit Marie avec indignation.
La Lorraine s'était relevée rapidement sous cette parole.
— Ma fille, restons !
11 aurait été difficile à ces pauvres créatures de faire intrement, car déjà un bruit de pas et de voix, présage alarmant, remplissait l'escalier.
La porte s'ouvrit une nouvelle fois, donnant passage an commissaire, M. Rochebrune, et à plusieurs exempts de police, assistés d'un sergent des gardes-françaises.
— C'est fini 1 murmura Marie avec abattement.
Le sergent désigna du geste la Lorraine au commisaire.
C'était à ce sergent, nommé Denis Bobin, qu'on devait la capture de la femme Damiens.
Le commissaire fit alors son devoir.
— Apprêtez- vous à me suivre, dit-il aux deux femmes qui se serraient l'une contre l'autre.
— 0 mon Dieu ! fit la Lorraine.
— Du courage, ma mère! lui dit Marie.
— Que veut-on faire de nous?
— Vous devez connaître les personnes qui ont inspiré à votre mari son exécrable projet, dit le commissaire.
— Hélas! monsieur, nous ne connaissons rien ! Le commissaire remua la tète d'un air incrédule. -"•Partons! prononça l'exempt d'Hemery.
— Un fiacre est eu bas, dit le commissaire ; dépêchonsnous... et, croyez-moi, pas de larmes, pas de cris !... Si
332 LES FRÈRES CHANTEft*E88E j
le peuple savait qui vous êtes, nous ne pourrions vous défendre contre sa fureur : il vous mettrait en mor- ! ceaux.
— Ma mère, essuie tes yeux! dit vivement Marie.
— Oh 1 c'est un mauvais rêve que je fais I s'écria 1* Lorraine.
— Allons! dit l'exempt d'Hemery s'impatientant.
— Au moins nous ne serons pas séparées, dit Marie. Avant de quitter la chambre, M. Rochebrune se retourna vers Mme Ripandelly.
— Attendez-vous, madame, à être bientôt citée en justice.
Le garçon de café était plus pèle que son tablier» Vingt minutes après, la femme et la fille de Damiens étaient écrouées à la Bastille.
LES FRÈRES CHÀNTEME88E 333
LB GATBAU DBS ROIS
— Gela ne doit pas nous empêcher de tirer les rois ce «oir J dirent quelques gens de lettres et quelques artistes <pd sortaient du café Procope.
— Yous avez raison, parbleu I tirons les rois!
— * C'est donc aujourd'hui l'Epiphanie? demanda l'un d'eux.
— Certainement. Interrogez plutôt l'abbé; n'est-ce pas, l'abbé?
Celui qu'on appelait l'abbé répondit :
— L'Epiphanie, en effet, mot grec qui signifie l'apparition; on la désigne sous le nom de jour des Rois, à cause des trois rois mages. C'est une des petites fêtes de l'Eglise...
— Et une des grandes fêtes du peuple.
— Tirons les rois ! dirent-ils en chœur.
— Malgré l'attentat? objecta quelqu'un.
— A cause de l'attentat, justement! s'écria celui qui avait eu l'initiative de cette partie.
— Lorsque Paris s'inquiète et s'afflige ?
— Nous le rassurerons par nos éclats de rire et par noi ceuplets ! Nous ramènerons la confiance le verre à la main! Allons au cabaret!
— Mais quel cabaret?
— Le premier venu ! Us sont tous bons !
Le plus jeune de la bande arrêta les autres du geste.
— Prenez garde ! Il n'est pas prudent d'aller ce soir au cabaret; la police est sur pied nuit et jour; notre intention, quelque bonne* qu'elle soit, pourrait être mal appréciée.
— Où aller alors?
— Si vous le permettez, je vous offrirai l'hospitalité dans mon logement de garçon qui est à trois pas d'ici.
— Accepté, s'écria le chœur.
— Une mansarde ne vous fait pas peur? reprit le jeone homme.
— Elle nous enthousiasme* au contraire I
— La mansarde est l'échelle de la renommée ! ajouta un autre.
— Alors, apprêtez- vous à grimper, dit-il en riant.
— Suivons Beaumarchais I
Le jeune homme qui offrait ainsi à ses amis de venir tirer les rois chez lui, c'était Beaumarchais, en effet; — Beaumarchais à vingt-cinq ans, modeste, inconnu, et professeur de guitare de Mesdames, filles du roi.
Et les amis qui acceptaient de monter les cinq étages de Beaumarchais s'appelaient Collé, Favart, Vadé, deux ou trois acteurs et quelques peintres.
L'abbé était l'abbé Prévost.
Pendant qu'on se rendait chez Beaumarchais, gaiment et bruyamment, Collé dit :
— Mon ami l'épicier Gallet demeure dans le quartier : il nous fournira le sucre et la chandelle.
— Quel dommage que Mm* Rabavin soit logée si loin! soupira Vadé; j'aurais eu crédit pour une douzaine de brocs. Les rois ont besoin d'être arrosés.
— Vivent les rois !
Le jftyeox cortège arriva devant la maison de Beaumarchais.
En route, on avait pris chez un pâtissier le gâteau traditionnel, dans les flancs duquel avait été insérée la fève monarchique.
Longue fut l'ascension, comme l'avait annoncé l'amphitryon; — mais déjà, dans cet escalier, que de rires et de saillies 1
Nos poètes et nos artistes, dans la spirale étroite, se tenaient par l'habit, à la queue-leu-leu.
La table fut vite dressée.
Chacun s'y plaça à sa fantaisie ou à sa sympathie.
Quelques viandes froides firent l'office de prologue.
La conversation roula d'abord fatalement sur le sujet dfl jour, sur l'attentat de Damiens.
— Qui est-ce qui connaît ce Damiens? demanda- t-on.
— C'est un de mes compatriotes, dit l'abbé Prévost.
— Ah bah ! s'écrièrent les convives.
— Oui, reprit l'abbé, les Damiens sont originaires de l'Artois ; ils habitent Arras ou les enviions ; moi, je suis deHesdin.
— Qui croirait que ces Flamands ont des tètes si exaltées!
— Le roi sera bientôt rétabli.
— Il l'est déjà, prétend-on.
— Eh bien! Vadé, s'écria Favart, voilà pour vous l'occasion de donner un pendant à votre fameuse chanson
Ida retour de Metz.
Vadé secoua la tète.
— Autre temps, autre chanson I dit-il:
* — N'est-ce pas à vous que Louis XV doit sou surnom^ de Bien- Aimé? demanda Beaumarchais.
— Je crois que oui; il fallait une rime au bout d'un de mes vers, celle-ci se trouva sous ma plume et fit fortune.
— Dites- nous ces vers, Vadé?
— Je les ai oubliés, répondit-il.
On s'adressa alors à Collé, en lui demandant un échantillon d'une de ses parades au gros sel.
Collé, après s'être fait un peu prier pour la forme, débita des fragments de Caraeataqua et Caraeataqué, en empruntant tour à tour la voix languissante de ZirzabtUe et le fausset aigu de Liandre.
Ces douces folies encouragèrent Saurin et Laujon à faire appel à leur mémoire.
Beaumarchais, lui-même, qui s'essayait à la poésie, où il ne devait pas acquérir grand renom, mais il fallait bien qu'il s'essayât à tout , — Beaumarchais fredonna quelques couplets galants.
Vint le moment où l'on se rappela qu'on s'était rassemblé pour 'tirer les rois.
Le gâteau apparut, salué d'un frémissement respectueux.
Beaumarchais, revendiquant les droits d'un maître de maison, le partagea en tranches égales, réservant, selon l'usage, la part du pauvre, de l'inconnu, de Dieu.
Puis, ainsi découpé, le gâteau des rois fut recouvert d'une serviette, et on lui imprima un mouvement de rotation pour éloigner tout soupçon de fraude.
Dans les familles, c'est une main innocente qui va chercher les parts et qui les distribue.
LBS FBËRES CHÀNTEMESSE -337
A défout de main innocente, on- s'adressa à l'abbé Prévost.
Celui-ci se défendit d'un tel choix, mais il fut forcé de se rendre au vœu des convives.
H étendit donc la main sous la serviette.
— Surtout, l'abbé, ne trichez pas ! ne tàtez pas les morceaux !
— Oh I messieurs !
— Ecoutez donc, l'abbé, votre ordre vous rend suspect.
— Toujours un peu de mauvais goût, Vadé ! répliqua doucement l'abbé Prévost.
— Je ne travaille que dans ce genre-là, dit Vadé, prenant bien la semonce.
— Pour vous punir, continua l'abbé Prévost, restant le bras étendu, je m'en vais vous dire d'où vient la couenne d'élire un roi de la fève.
— Grâce, Tabbé! s'écria tout le monde.
— Vous me permettrez pour cela de remonter à la pins haute antiquité. Chez les Grecs, par exemple, les fèves ont toujours été employées à l'élection des magistrats. De là, ce précepte de Pythagore : « Abstiens-toi de fèves, » c'est-à-dire : Abstiens-toi de prendre part aux affaires du gouvernement. Plus tard, cet usage s'appliqua aux festins...
-L'abbé! l'abbé!
L'abbé Prévost fut clément et ajourna sa dissertation à l'année suivante.
Il distribua les morceaux du gâteau avec cette grâce enjouée qui lui était particulière. Chacun recevait, en outre de son triangle de feuilletage, un mot aimable ou fin. Hais personne n'en reçut la fève.
Le hasard la lui réservait à lui-même, dans la derrière part qu'il adjugea.
— Vive le roi Prévost ! cria-t-on.
Le roi-abbé s'inclina.
Tous les verres se tendirent immédiatement vers lui.
Au moment de porter le sien à ses lèvres, il s'arrêta.
— Le roi souhaite-t-il quelque chose? demanda Beaumarchais.
— Le roi veut parler ! s'écria Collé. x
— Parlez, sire !
Après avoir difficilement obtenu un peu de silence, car les têtes commençaient à s'échauffer, le roi de la fève prononça ces paroles :
— Eh quoi ! mes chers sujets, ne vous apercevez-vous pas qu'il me manque quelque chose... ou plutôt quelqu'un?
— Qui est-ce qui vous manque, grand roi?
— Une reine.
— Le roi a raison ! s'écrièrent tous les convives.
— Il faut une reine au roi, en effet, dit Beaumarchais.
— Oui, il lui en faut une... au moins, ajouta Favart.
— Mais où la trouver?
— On demande une reine.
— Laissez-moi faire ! dit Vadé qui prit son épée et son chapeau et se disposa à sortir.
— Où allez-vous? lui demanda-t-on.
— À la recherche d'une reine, répondit-il
— Le départ de ce maître fou ne doit pas nous empêcher de boire à la santé du roi, dit Beaumarchais*
— Non, sans doute ! s'écrièrent les convives.
— A la santé de l'abbé Prévost !
LB8 FRÈRES GHANTBMSS8B 339
L'abbé leur fit gâtaient raison, et choqua son verre contre les leurs.
— Le roi boit I cria-t-on.
Prévost leur répondit, avec une pointe... d'émotion :
— Oui, je bois ! Je bois à vous, mes chers amis ! Je bois aux lettres, à la pensée, aux chansons, à l'avenir, à tout ce qui est notre vie de chaque jour et de chaque instant!
— Ingrat, buvez à l'amour ! lui dit Collé.
— J'y ai bu trop souvent, répondit Prévost; la coupe ta est restée frottée d'amertume...
C'était une rareté de voir l'abbé Prévost à Paris. Sa rie s'était presque toujours passée en Hollande et en Angleterre, au milieu des plus orageuses aventures, persécuté, exilé (les fatalistes ont remarqué qu'il s'appelait Prévost d'Exilés), calomnié surtout. Depuis quelque temps seulement, il avait obtenu de revenir en France, te le jugeait calmé. Peut-être l'était-il en effet. Sa belle tète commençait à grisonner. De tant d'années errantes, de nuits vagabondes, de travaux forcenés, de tant de Aefc-d'œuvre improvisés et de tant de compilations méditées, il était resté sur sa physionomie une empreinte de résignation et de rêverie.
Pauvre abbé Prévost 1 ses contemporains sentaient en lai on homme supérieur, mais il n'avait été publiquement affirmé comme tel par aucun d'eux.
On l'étourdissait encore de sa royauté, lorsque yadé rentra.
Yadé tenait par la main une délicieuse petite perlonne, d'une quinzaine d'années environ.
Le costume de cette jeune fille était celui des bouquetières et des marchandes des rues. Seulement, au lieu de bouquets, elle portait devaut elle une petite boîte ouverte où s'étalaient de menus objets de quincaillerie,
tels que cordons de montres, tabatières, râpes à tabac, étuis de lunettes, bagues communes et breloques à bas
prix.
— Messieurs, dit Vadé, permettez-moi de vous présenter Mlle Jeanne, qui a bien voulu accepter d'être la reine de notre festin.
— Reine par la jeunesse et par les beaux yeux, qu'elle soit la bienvenue 1 dit Beaumarchais.
Favart murmura à l'oreille de Saurai :
— 11 n'y a que ce Vadé pour faire de semblables trouvailles.
— Prenez place au milieu de nous, MUi Jeanne.
— Merci, messieurs, vous êtes bien bons, réponditelle tout naturellement, sans effronterie.
Et avec une gentillesse d'enfant :
— Oh ! si vous saviez comme il fait froid dehors!... Je
n'ai rien vendu ce soir.
Après avoir déposé sa petite marchandise dans un coin de la chambre, elle s'assit à table, regardant tous les convives et souriant à chacun d'eux avec assurance.
— Donnez un verre à la reine, dit Beaumarchais.
— Autrefois, dit le roi, nous eussions bu dans le même verre.
Les convives étaient restés émerveillés de cette fraîche
vision.
— Êtes-vous de Paris, mon enfant? demanda Favart.
— Non, monsieur, je suis née à Vaucouleurs.
— La patrie de Jeanne d'Arc... une garantie de vertu, hasarda Collé à demi-voix.
— Tais-toi ! dit Favart de l'autre bout de la table.
— Qu'est-ce qu'a dit ce monsieur? interrogea la fillette.
— C'est un mauvais plaisant, ne Técoutez pas.
LB8 FRÈRES CHAOTfflffËBW 34!
— Pourquoi donc? Yous avez tous Pair bien obligeants.
— Vos parents existent-ils encore? dit Beaumar* thaïs.
— J'ai ma mère, répondit-elle; mais je n'ai pas connu mon père. Au couvent, on m'appelait Jeanne Vau-
— Ah ! vous avez été au couvent, dit l'abbé faévert <pi la regardait avee une inexprimable attention.
— Chez les religieuses de Saint- Aure, rue Neuve-Sain* to-Geneviève.
— Et pourquoi n'y ètes-vous pas resiée?
— J'en ai été renvoyée, répondit naïvement la jeune
fille.
Tout le monde se mit à rire.
- Elle continua :.
— Oh ! l'ennuyeuse maison ! On y empêche de parier, **mter ; on y est vêtue d'une robe de serge, et la tète couverte d'un voile noir. Comme je sais contente d'en te* sortie!
— Quoi I s'écria Laujon avec étonnement, vous préférez exercer le métier de colporteuse?
— Je le crois bienl Je suis libre au moins; je me promène toute la journée, je me tiens à la grille du jardin fa Tuileries, je vois passer les beaux carrosses.
— Pourtant vous devez gagner peu d'argent?
— Excusez-moi, répliqua-t-elle ; il y a de» jours oh l'on m'achète beaucoup... Des messieurs peMs» somme Tons autres... Et puis cela ne sera pas toujouss ainsi : ft* mère a des protections, il doit lui revenir de forgent <fe M. le comte du Barry qui l'a intéressée dans une af* frfre de vivres.
Le» assistants étaient tout entiers à ce babil et i cette aiae éveillée.
C'est que Mlle Jeanne Yaubernier était jolie à ravir; elle était mieux que jolie. Elle avait le front beau, l'oeil bleu avec des cils noirs ; la bouche adorablement petite, et des cheveux blonds d'une finesse extraordinaire, soie et or.
Beaumarchais dit :
— Je m'aperçois que nous oublions de verser à boira à MIIe Jeanne.
11 répara cet oubli, et chacun de pousser la clameur :
— La reine boit !
— Reine 1 répéta la petite le regard brillant ; cela doit être bien amusant d'être une reine pour tout <te bon!
— N'en croyez rien, dit Vadé.
— Les reines meurent presque toutes de chagrin, répliqua Favart.
— Après avoir vécu d'ennui, ajouta Collé.
— Demandez plutôt à notre ami Beaumarchais que ses fonctions conduisent souvent au château de Ter* sailles.
— Ah 1 dit la jeune fille en se tournant avec intérêt du côté de l'amphitryon.
— Oh ! comme professeur de musique seulement, fit celui-ci en riant.
Et Beaumarchais reprit :
— Vadé a raison ; rien de plus malheureux que les deux reines de France.
— Gomment 1 il y a deux reines? s'écria M11# Jeanne avec surprise.
— Sans doute, la vraie et la fausse, M"* de Pompa* dour et Marie Leczinska.
— C'est juste, murmura-t-elle.
— La vraie. •• c'est-à-dire la marquise de Pompadonr... passe tout son temps au conseil des ministres*
LES FRÈRES CHANTBMES8B Ut
: M"* Jeanne fit la moue. v '
— La faasse, continua Beaumarchais, c'est-à-dire Marie Leczinska, la plus digne des femmes, demeure enfer- Bée chez ellaites journées entières en tétârà-tète avec Mignonne.
— Mignonne ! répéta M119 Jeanne ; qu'est-ce que c'est fne cette Mignonne?
— C'est une tète de mort placée dans l'endroit le plus en vue de sa chambre à coucher.
— Fi! avoir donné un nom si coquet à une aussi daine chose ! Ne parlons plus de cela... Vous m'avez fait four...
La fillette s'était retournée vivement du côté de l'abbé Prévost.
EBe le surprit les yeux attachés sur elle, absorbé dans «t rêverie accoutumée.
— Le roi parait bien triste, dit-elle.
—Non pas triste, mais pensif, dit Vadé; c'est son ha- Made.
— A quoi pense-t-il donc? demanda Jeanne.
— Ah! qui sait? s'écria Yadé.
— Je le sais, moi, dit Collé. ' A cette parole, l'abbé Prévost avait relevé la tète.
— Il pense à une de ses héroïnes, que tous lui rappela*... 11 pense à sa Manon Lescaut.
L'abbé tressaillit.
— C'est vrai ! dit-il.
— Manon Lescaut a donc existé? demanda Beaumarchais.
— En doutez-vous ? s'écria l'abbé Prévost.
— Et elle est morte ?
. — Manon est immortelle : voyez plutôt !
Il désignait Jeanne Vaubernier.
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— Soyez plus heureuse qu'elle, mon enfant, reprit l'abbé Prévost avec un soupir.
-*- Oh! la destinée de M116 Jeanne sera brillante, j'en réponds 1 s'écria Beaumarchais ; vous savez que je me pique d'être physionomiste.
Le' souper se prolongea pendant une heure.
On but encore à la santé de la reine, qui, tout à coup, jetant les ytux sur la pendule :
— Comme il est tard ! s'écria-t-elle. J'ai oublié l'heure au milieu de vous, messieurs... Adieu 1
Elle se leva pour aller reprendre sa boite de quincaillerie.
Ge fut le signal du départ général.
Vadé reconduisit Jeanne Vaubérnier.
On n'a jamais bien su par quel chemin ils avaient frô tous deux.
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