QUE DIT VOLTAIRE
Les trois cent mille livres de Louis XV avaient produit un très-bon effet parmi le peuple.
Ce désert s'était accommodé de cette goutte d'eau.
On exalta la générosité du monarque.
Les curés de Paris furent particulièrement flattés d'avoir été choisis par le roi pour la distribution de cet argent. Aussi ne lui épargnèrent-ils pas les éloges dans les sermons qui eurent lieu partout à cette occasion. L'argent appelle l'encens.
Louis XV en eut pour ses cent mille écus.
A l'église de Saint-Pierre-des-Arcis, le curé, dans son exhortation, rendit compte en ces termes des aumônes faites au nom du roi :
« L'humble et timide indigence qui n'ose paraître, aussi bien que la pauvreté qui ne rougit pas d'être con-
uue, ont également été admises à la participation des bienfaits d'un prince si digne d'être aimé... »
À l'église des Capucins de la rue Saint-Honoré, le père Hubert s'écria :
c Louanges éternelles vous soient, rendues, Seigneur ! Du haut des cieux vous avez envoyé vos anges pour coumr de vos ailes celui que vous protégez comme votre fils et que nous chérissons comme notre pèrel »
A l'église de Saint-Séverin, le curé provoque les aveux deDamiens :
« Conjurez Dieu, mes frères, de briser la dureté du cœur du criminel, de lui donner la force de confesser toute rénormité de son péché. »
Mais le plus bel élan d'éloquence part de l'âme et do la poitrine du père Bernard, le prédicateur de l'église de Saint-Jeanjen-Grève ;
• Hélas 1 un prince aimable, à qui Dieu a donné en partage toute la douceur de David, s'est vu sur le point de périr comme le cruel Saûl, de la main du perfide Amalécite ! Grâces immortelles vous soient rendues, ô non Dieu I d'avoir émoussé la pointe du glaive parricide! Vous nous aimez encore malgré tous nos crimes, puisque vous avez veillé à la conservation d'une tète si chère; un Titus était-il destiné à éprouver le sort des Néron*?... Allons, mes frères, allons en foule au pied des autels faire une sainte violence au père des miséricordes; eoDjurons-le de prolonger une vie à laquelle notre bonheur est attaché. Que l'Eternel retranche de nos jours, s'il le faut, pour ajouter à ceux d'un si bon roi 1 Que Louis règne sur nos tètes ; qu'il fasse les délices de la France jusques à l'âge le plus avancé ; qu'il n'aille que comblé d'années et de bonnes œuvres prendre possession de cette patrie bien-heureuse où Gharlemagne et Saint-Louis l'attendent I »
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On croit rêver!
Et cependant on ne rêve pas:
C'est bien de Louis XV qu'il s'agit:
Ce digne successeur de Saint-Louis, ce descendant k Charlemagne, c'est lui.
Gardons notre sérieux.
Ou plutôt, comme contre -poids à cet enthousiasme, consultons le Journal intime de l'avocat Barbier, qui écrivait chaque soir ce qu'il avait vu et entendu pendant la journée.
C'est là seulement, c'est dans les documents particuliers — qui nous sont parvenus plus tard — qu'on peirt chercher quelques-unes des variations de l'opinion publique et surprendre l'attitude du peuple.
Quant aux renseignements officiels, ils manqtiaiffit absolument. La Gazette de France se taisait, Le Mercm se taisait; et tous deux avouaient ingénument, à quelques semaines de là, que le silence leur avait été ordonné par la cour.
Le peuple, à qui Ton ne demande jamais son avis sur les affaires de l'Etat, — et qui le donne toujours, — 1« peuple était tourmenté du besoin de trouver un motif à l'acte de Damiens, un motif et des complices.
Sur le premier moment, il n'avait pas hésité à charger les jésuites, et il s'était porté au collège Louis-le- Grand en manifestant l'intention d'y mettre le feu.
Aux autres maisons de jésuites il s'était contenté d'accrocher des placards.
' Les pères n'étaient rien moins que rassurés;
« On ar trouvé des affiches à la porte du Luxembourg qui sont si affreuses contre le roi que ceux même qui te ont lues n'ont pas osé les retenir... »
Et l'avocat Barbier, effrayé, craint d'en écrire davantage.
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Au milieu de cette oppression et de cette agitation, on le demande ce que dit Voltaire, le grand journaliste de sette époque, l'homme dont les lettres valaient des bulletins.
c Que dit Voltaire? » est le mot qui revient le plus souvent aux lèvres lorsqu'on feuillette l'histoire du 18e siècle.
Voltaire était alors à Mourion, par Pontarlier, dans Une retraite assez sauvage, où il passait son temps à jouer le Lusîgnan de Zaïre devant jdes Suisses ébahis, qui ouvraient des bouches grandes comme le lac de Genève et qui l'applaudissaient avec des bras en bois Uauc.
Il ne sut l'attentat de Damiens que huit jours après, c'est-à-dire le 13 janvier, a J'apprends dans le moment, et usez tard, cette abominable nouvelle, écrit-il à Thiriot. Quoi! dans ce siècle 1 Quoi! dans ce temps éclairé, au milieu d'une nation si polie, si douce, si légère, un RavaiDac nouveau ! Voilà donc ce que produiront toujours des querelles de prêtres 1 *
Voltaire demanda des renseignements à chacun, à Cideville, à d'Alembert, à Richelieu : a Qu'est-ce que c'est fie ce chien enragé d'Arras, ce malheureux convulsion- Mire de Saint-Médard, ce forcené idiot, ce sot monstre, qui croit tuer un roi de France avec un canif à tailler des plumes? »
U n'en revient pas, cela le confond . a En France on •si fou, dit-il à M* Vernes, et vous voyez qu'il y a des fous furieux. Les jésuites ont à se plaindre que celui-ci lit été sur leur marché. »
Bientôt il arrive à Voltaire, de tous les côtés, plus de « cinquante » relations; il les débrouille, il les compare, il 'es commente, il en tire ses conclusions. *1 écrit au duc d'Usés : « Qu'on parcoure l'histoire de*
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assassins chrétiens, et elle est bien longue, on vent qu'ils ont en tous la Bible dans leur poche avec leur poignard, et jamais Cicéron, Platon, ni Virgile. »
Mais le mobile du crime échappe à Voltaire, comna il devait échapper à tout le monde.
D'Alembert n'est pas plus avancé que lui. D'Alembert répond à Voltaire : a Le malheureux assassin n'a point parlé ; il persiffle ses juges et ses gardes... Il y a là ua mystère d'iniquité effroyable dont on ne saura jamais la vrais auteurs, d •
Ce mot de d'Àlembert résume le sentiment de tousses contemporains.
Mais il ne saurait satisfaire complètement nos ko* iteurs.
Aussi les engageons-nous à nous suivre encore pendant quelque temps, s'ils veulent pénétrer une partie to ce mystère.
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