LA MESSE D'ACTIONS DE GRACES
On était au matin du jour où Louis XV devait entendre la messe d'actions de grâces dans la chapelle de son château. 11 avait élé décidé que cette cérémonie aurait lieu avec la plus grande pompe. Il s'agissait de frapper à la fois les esprits, les cœurs, les yeux, les oreilles. Tonte la famille royale, tous les ministres, toute la cour devaient y paraître.
Il était huit heures lorsque Lebel entra doucement dans la chambre à coucher du roi.
Louis XV, depuis le 5 janvier, avait continué à habiter Versailles.
Sa chambre à coucher était relativement assez simple. Deux toiles radieuses de Van Dyck — son propre portrait et celui du marquis d'Ayton, — en faisaient le p* incipal ornement.
Lebel, suivi des garçons de chambre, alla aux volets et
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les ouvrit sans bruit. Il fit remettre du bois dans la cheminée, et se dirigea vers l'alcôve.
— C'est toi, Lebel? murmura le roi.
— Oui, sire.
L'étiquette avait considérablement baissé soos Louis XV.
Ce n'était plus le premier gentilhomme qui ôtait h bonnet de nuit.
Ce n'était plus le grand chambellan qui présentait les mules et la robe de chambre.
Ce n'était plus le grand-maître de la garde-robe qui tirait la camisole de nuit par la manche droite, — et le premier valet de garde-robe par la manche gauche.
Toutes ces fonctions, excepté dans les jours de grand cérémonial, étaient échues au premier valet de cliamto et aux valets de quartier.
C'était lui qui apportait sur un plateau de vermeil h serviette mouillée avec laquelle le roi se lavait préalablement le visage en attendant les soins plus compliqua de son barbier.
C'était lui enfin, — et non plus les princes du sang, — qui donnait la chemise.
Attendait-il, comme du temps du grand roi, pouf adresser la parole à Sa Majesté, qu'elle eût fait le signe de la croix?
U est permis d'en douter.
Toutefois il y avait plusieurs minutes que Lebel s'acquittait silencieusement de son emploi, lorsque Louis XV» Hprès de nombreux bâillements, lui demanda d'une voii indifférente :
— Fait-il toujours aussi froid?
— Toujours, sire, répondit Lebel.
— C'est drôle t dit le roi au bout te quelques secondes
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de silence ; je n'ai aucune idée de ce que c'est que le froid...
f — Là journée promet néanmoins d'être fort belle, reprit le valet de chambre; le soleil semble vouloir, lui aussi, fêter le rétablissement de Votre Majesté.
— Le soleil est un flatteur, comme les autres, dit le roi en se traînant jusqu'à son fauteuil.
On commença à l'habiller.
Lebel lui offrit à choisir entre plusieurs paires de bas de soie.
Louis XV fut longtemps à se décider.
Pendant qu'on le chaussait, le valet de chambre lui dit:
— Sa Majesté demande-t-elle la première entrée?
La première entrée se composait des intimes, des confidents.
— Pas encore, dit le roi.
— Comme il plaira à Votre Majesté* — Dis-moi, Lebel?
— Sire?
— Crois-tu aux rêves?
— C'est selon, sire, répondit le valet de chambre.
— Selon quoi?
— Selon la nature des rêves?
— - Notre chère marquise de Pompadour y croit absolument, reprit le roi; elle prétend qu'elle y lit toutes sortes de présages et d'avertissements.
Lebel qui, dans cet instant, attachait au roi ses jarretières de diamants, releva la tête pour dire :
— Votre Majesté a fait un rêve, je le parierais.
— Tu ne te trompes, pas, Lebel.
— Est-ce que cela ne vous arrive pas fréquemment, lire?
— Ma foi! non; je dors bien on mal, mais je rère peu.
— Et Votre Majesté a rêvé cette nuit, par extraordinaire.
— Par extraordinaire, comme tu dis, Lebel... ou plutôt, je n'ai pas rêvé, non, cela est trop fatigant : j'ai ru quelqu'un en rêve.
i — Voilà tout, sire?
— Voilà tout.
1 — Alors, c'est simplement une apparition, dit Lebel.
— Oh! mon Dieu, pas davantage, dit le roi; mais cette apparition est revenue plusieurs fois dans la nuit. Ne trouves-tu pas cela singulier?
— Cela dépend du genre de l'apparition, répliqw Lebel ; si Votre Majesté daigne me dire qu'elle est la personne. ..
— Tu la connais fort bien, parbleu !
— Je la connais ?
— Certainement, dit le roi; c'est cette jeune fille de là-bas... du château de Frivolité... tu sais bien...
Lebel, que ce souvenir importunait, fit la sourde oreille.
— Veuillez me tendre l'autre jambe, sire, dit-il.
— Comment la nommes-tu? demanda Louis XV.
— Je ne m'en souviens plus, répondit le valet de chambre ; tant de jeunes filles ont eu l'honneur d'être remarquées par Votre Majesté!... À présent, la veste, sire...
Mais Louis XV avait conservé les exigences de l'enfant; il ne lâchait pas facilement une idée qu'il avait adoptée. •
— Je veux que tu te boliviennes de celle-ci, dit-il à
Lebel avec la froide tranquillité qui lui était particulière et qui donnait le frisson à ses interlocuteurs.
— En vérité, sire...
— Voyons, c'était une jeune fille d'Arras, fort bien née, autant que je me le rappelle, et qui s'appelait.. • Aide-moi donc... qui s'appelait?...
— Mlle de Crespy, je crois, dit Lebel avec effort.
— Tu crois très-justement, repartit le roi; M"0 de Crespy, c'est cela. Elle avait dix huit ans environ, une beauté resplendissante... et une distinction naturelle, dont je fus immédiatement frappé.
— Ainsi, c'est MHo de Crespy qui a eu l'honneur d'apparaître cette nuit à Votre Majesté?
— Elle-même.
— Si j'ai bonne mémoire, dit Lebel, MUo de Crespy n'en est pas à sa première apparition, car vous m'avez déjà entretenu d'elle, sire.
— J'y pense, en effet, quelquefois.
— Souvent même.
— Oui, souvent, Lebel, plus souvent que je ne voudrais. Sais- tu qu'il est vraiment dommage que cette jeune personne ait fini d'une manière si tragique?
Lebel faisait la sourde oreille.
— Je sens que je l'aurais aimée, continua le roi.
I — Votre Majesté ferait bien de chasser ce souvenir, dit le valet de chambre.
— Je ne demande pas mieux ; mais tu vois, c'est lui qui me poursuit.
— Vous ne pouvez cependant pas, sire, demeurer épris l'un fantôme.
— Un fantôme... c'est cela, dit le roi, je suis pourtivipar un fantôme!...
— Sire, prononça respectueusement le valet de charn*
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bre, l'heure avance; Votre Majesté ne sera pas prête pour son grand lever... Votre barbier est à la porte.
— Qu'il entre, dit le roi.
Mais pendant quelque temps encore Louis XV resta
pensif et inquiet.
— Pourquoi les rois de France n'ont-ils plus, comme autrefois, des devins et des astrologues attachés à leur personne? dit-il; je saurais peut-être aujourd'hui ce que signifie cette apparition.
Lorsque Louis XV fut rasé, coiffé et poudré, il se leva, et secouant sa tète d'où s'échappa un nuage odorant :
— Laissez entrer ! dit-il.
Les huissiers ouvrirent à deux battants, et le flot des
courtisans se précipita dans la chambre royale.
Une heure après, un éblouissant cortège, comme il en naît sous la pointe exquise de Moreau le jeune, traversait la grande galerie des glaces pour se rendre à la chapelle.
La reine, toujours souffrante et timide, s'était fait excuser. Depuis longtemps elle n'entendait plus la messe que dans son oratoire.
Louis XV venait le premier, glissant plutôt que marchant, selon son habitude, appuyé nonchalamment an bras du dauphin.
Une légère pâleur, à laquelle l'artifice n'était certainement pas étranger, communiquait à ses traits ce qu'on appelle un air intéressant, — l'air d'un roi qui relève t d'assassinat.
Quant au dauphin, c'était ce prince insignifiant, sans charme, à la démarche lourde, & l'embonpoint précoce.
) La dauphine et M** Adélaïde venaient après.
M*f Adélaïde! la plus bizarre, la plus impétueuse, la plus altière jeune fille qui ait rempli un palais de ses caprices, de ses fantaisies et de ses colères !
Ensuite, confondus, au hasard, pêle-mêle, ministres, chambellans, pages, gentilshommes de la chambre et gentilshommes ordinaires, grands écuyers et écuyers cavalcadours, maison du roi et maison de mesdames, chevaliers d'honneur et dames d'atours, aumôniers et portemanteaux, grands veneurs, grands louvetiers, grands fauconniers, capitaines des levrettes, etc.
De chaque côté de la galerie, il y avait une double et triple rangée de spectateurs et de spectatrices, — noblesse d'épée et de robe, noblesse de finance aussi. Et celle-là n'était pas au dernier rang.
Au milieu de cette haie, Louis XV allait lentement; distribuant des regards que l'on quêtait, qu'on se disputait.
Lorsqu'il aperçut la marquise de Pompadour parmi le public, auquel elle avait eu le bon goût de se mèlçr, il eut un sourire.
Mais presque aussitôt il pâlit.
Entre la marquise de Pompadour et Mme du Hausset,' il avait vu une jeune fille dont la tète s'avançait en dehors de la haie, et dont les grands yeux dilatés se fixaient sur lui étrangement.
Le roi crut que son rêve se continuait, car dans cette jeune fille il reconnut son apparition de la nuit.
Il imprima une saccade au bras du dauphin comme pour s'assurer qu'il était bien éveillé.
En même temps il accéléra sa marche.
ta jeune fille continuait à le regarder éperdnment; et lui, hagard, terrifié pour la première fois de sa vie, il subissait la fascination de ce regard.
Il» *<
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Au moment où il passa devant elle, elle chancela, tendit les bras et s'évanouit.., Louis XV fit un pas vers elle en décriant :
— M1U de Crespy 1
— M110 de Crespy ! répéta immédiatement une voix, colle de la marquise de Pompadour,
On s'empressa autour de la jeune fille. Mmo Adélaïde, dont l'imagination s'exaltait promptement, s'était approchée une des premières.
— Adélaïde, lui dit le roi en cherchant à recouvrer son calme, faites transporter mademoiselle dans vos appartements, je vous prie.
Et Louis XV reprit sa route vers la chapelle.
Le cortège le suivit, fleuve pailleté roulant l'or, le satin et les dentelles, à travers la galerie des glaces...
Cet incident, qui n'avait duré que quelques secondes, n'avait été remarqué que d'un petit groupe.
A peine si l'on s'interrogea à demi-voix.
— Qu'est-ce que c'est ?
— Une jeune fille qui s'est trouvée mal, dit-on. Seule, la marquise de Pompadour était restée pétrifiée et comme changée en statue.
— Mlle de Crespy ! répéta-t-elle au bout d'un moment.
Cependant la jeune fille ne revenait pas à elle.
— Comme elle est pâle! dit, une des dames <pi l'avaient reçue dans ses bras.
— Elle est bien belle ! dit Mat Adélaïde; ne trouvezvous pas, madame? ajouta-t-elle en se tournant vers la marquise de Pompadour.
Celle-ci suffoquait.
— Attendez ! la voici qui fait un mouvement, reprit Mme Adélaïde.
Marthe, en effet, commençait à reprendre ses sens,
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Dès qu'elle rouvrit les yeux, ce fut pour murmurer :
— Le roi... où est le roi?
Puis, regardant autour d'elle avec égarement; elle rencontra les yeux de la marquise.
— Oh 1 fit-elle eu couvrant sa figure de ses deux mains.
Ce mouvement n'échappa pas à la clairvoyante Adélaïde.
S'adressant à deux de ses dames d'honneur, Mme de Narbonne et Mmo de Castries :
— Veuillez, leur dit-elle, accompagner mademoiselle • dans ma chambre à coucher, et ayez les plus grands soins d'elle.
— Pardon, madame... dit la marquise de Pompadour dont la voix tremblait.
— Que me voulez- vous, madame la marquise? dit Adélaïde.
— Mademoiselle... mademoiselle de Crespy habite chez moi.
— Eh bien! elle habitera chez moi à présent.
— Cela ne se peut pas I s'écria involontairement la marquise.
«— Pourquoi donc? dit Mme Adélaïde avec hauteur; telle est la volonté de mon père.
— Mais...
— Quoi encore, madame?
— C'est que vous ne savez pas... c'est que Votre Altesse ignore...
— Je n'ai rien à savoir, je n'ai qu'à me conformer aui ordres du roi, dit Adélaïde.
La marquise était hors d'elle-même.
Marthe plus morte que vive, n'osait regarder. —Tenez, 'dit MBi Adélaïde qui l'observait, la pauvre
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enfant est sur le point de tomber de nouveau en défaillance... Il faut se bâter... Mesdames, conduisez-la promp-* tement dans ma chambre.
La marquise de Pompadour tenta un dernier effort.
Cette fois ce fut sur Marthe elle-même.
— Mademoiselle... mademoiselle de Crespj! dit-elle en accentuant ce nom.
Marthe resta muette;
— - Ne voulez-vous pas revenir chez moi? dit la marquise.
— Oh ! non 1 dit Marthe avec effroi.
— Vous voyez bien, dit Mme Adélaïde. Allez, mademoiselle, je vous rejoindrai après la messe.
Marthe s'éloigna.
— Elle est intéressante, dit Mmo Adélaïde à la marquise de Pompadour, immobile de rage ; c'est votre protégée?
— Oui, ma protégée, répliqua celle-ci.
— Je vous en fais mon compliment, madame*
— Votre Altesse est trop bonne.
. — Je veux aussi m'intéresscr à elle, reprit Mmt Adélaïde, c'est qu'elle est vraiment très-belle... très-belle.
Elle se retourna vers les dames de compagnie qui étaient restées auprès d'elle, et leur dit gracieusement :
— Allons à la chapelle.'
C'était, comme nous l'avons dit, une figure extrêmement curieuse et originale que Mmo Adélaïde.
Elle avait tout le feu, toute l'àme, toute l'énergie, tout l'esprit qui manquaient à son père et à sa mère. Elle en avait donné et elle en donnait tous les jours maint exemple.
Adélaïde n'avait qua onza ans, raconta Richelieu, Ion-
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que la guerre fat déclarée à l'Angleterre. Elle prit quelques louis et se disposa à sortir du palais.
— Où allez-vous, madame? lui demanda-t-on.
— Je vais me mettre à la tète de l'armée, répondit* elle.
— Pourquoi faire?
— Pour amener l'Anglais aux pieds de papa roi;
— Mais comment ?
— Oh! je sais l'histoire de Judith! répondit-elle; j'attirerai les lords à moi et je les tuerai tous l'un après l'antre*
Elle apportait à tout ce qu'elle entreprenait une extraordinaire furie.
Ce fut ainsi qu'elle se mit à apprendre la musiques
C'était trop peu pour elle : Adélaïde voulut jouer de tous les instruments sans distinction. Elle apprit à la fois la harpe, le violon, le clavecin, la flûte, la guimbarde, — et même le cor de chasse.
On a quelque peine à se représenter une princesse du sang donnant du cor à pleins poumons.
Rarement, je le répète, une pareille figure est apparue à la cour de France. Elle avait été jolie, mais sa fraîcheur ne dura pas longtemps. Le sang afflua tout à coup à son visage. De rose qu'elle était elle devint rouge. Ses portraits lui donnent une expression farouche, tragigue même ; — et cependant elle ne fit jamais de mal à personne.
Elle avait voulu loger auprès de son père. Il fallut qu'il y consentit. On lui fit un appartement de trois pièces communiquant avec le cabinet du roi.
Louis XV y venait souvent ; elle était sa préférée.1
Adélaïde n'aimait pas la marquise de Pompadour; cela se comprend. Enfant gâtée, enfant terrible, elle
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avait de ces mots caractéristiques et qui restaient. Elle appelait la reine : « Mamau sainte », et Mmo de Pompaour : « Mamau cateau. »
Du reste, un grand cœur, un sens très-droit à travers fies boutades.
Telle était la singulière et puissante personne avec laquelle la marquise de Pompadour allait se trouver ei lutte.
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