TRENTE ET QUARANTE
Aussitôt après la messe d'actions de grâces, la mar* quise de Pompadour était rentrée chez elle, suivie de M8" du Hausset.
Elle avait besoin de réfléchir sur l'événement extraordinaire et imprévu qui venait de se passer sous ses yeux, #
A peine débarrassée du superflu de sa toilette, elle « jeta dans un fauteuil.
— Eh bien! du Hausset, qu'en dites-vous?
— Madame la marquise me voit stupéfaite, répondit la femme de chambre.
— Cette petite fille était Mu# de Crespy ! L'eût-on jamais supposé?
Puis lançant tout à coup un clair regard sur M*0 du Hausset:
— Si vous m'aviez trompée cependant ! si vous étiez de complicité avec elle?
— Oh I madame, vous ne le supposez pas 1 s'écria Mm8 du Hausset.
— C'était à vous cependant qu'elle était recommandée.
— Madame la marquise fait erreur ; cette persoono s'est recommandée à moi, ce qui est bien différent, en empruntant le nom respectable des Boismare.
— Tant de fourberie ! murmura Mme de Pompadow. Elle reprit :
— Vous ne l'avez pas suffisamment interrogée ; on n'ac cueille pas de la sorte la première venue ; votre imprudence est manifeste.
— Madame la marquise m'accuse injustement,' dit 11 femme de chambre ; je n'ai pu causer qu'un quart d'heow avec cette étrangère. A mon retour, je l'ai retrouvée en conversation réglée, presque intime, avec madame la marquise. Pouvais-je croire...
— Et moi, pouvais-je me méfier... "
— Ensuite, madame la marquise a paru tellement émue par la ressemblance de cette personne avec...
— Oh ! s'écria la marquise.
— C'était avec tant d'enthousiasme que vous parliez d'assurer son sort, qu'il m'eût paru déplacé de faire intervenir mes doutes en ce moment.
— Yos doutes? répéta la marquise, vous en avics donc?
— Gomment n'en aurais-je pas eu? dit Mme du Hausset; tout était bizarre dans l'attitude et dans le laugaj: de MIU de Boismare... ou plutôt de M110 de Crespy.
— C'est vrai.
•— Sa contrainte devant les témoignages de votre in* térêt était visible ; elle semblait repousser vos bienlaiU
on ne les accepter que malgré elle et comme pour arriver à son but.
— Son but? répéta sourdement la marquise de Pompadour^ ah ! nous le connaissons maintenant ! Avez-vous va avec quelle sollicitude le roi s'est avancé vers elle au moment de son feint évanouissement?
— Madame la marquise s'exagère un simple mouvement d'intérêt.
— Non... j'ai appris à ne pas m'y tromper, ma chère daHausset; le roi aime MUo de Crespy comme Mn* de Crespy aime le roi.
— Dans tous les cas, cela ne saurait être qu'un caprice, dît la femme de chambre à bout de consolations.
— Qui peut déterminer la durée a un ctïpriw u* Lonis XV ! soupira Mme de Pompadour.
Elle avait autorité pour parler ainsi.
— Une seule chance me reste, dit la marquise de Pompadour.
— Laquelle?
— Le roi, ce matin, à son lever, m'a fait avertir par H. de Bernis qu'il viendrait ici, après le grand couvert, Caire sa partie, comme autrefois, avec mes hôtes habi tuels.
— Aht madame, tout est sauvé! s'écria la femme de chambre.
— C'est ce matin que le roi a parlé ainsi. -Eh bien?
— D'ici à ce soir il peut changer d'idée, dit la marquise.
— Le roi voudra tenir sa parole.
— L'homme y manquera.
Cette journée parut un siècle à Mm* de Pompadour. Le soir venu, elle fit des efforts prodigieux pour dissi nulcr son accablement à ses intimes.
il. <
Néammoins sa préoccupation perçait par îatercsfe; aa gaieté avait quelque chose de convulsif. Elle rJ,wi» dait tout de travers aux paroles qu'où lui adressait, tf qui provoquait les éclats de rire de Mme de Mirepoûu
Il vint un moment qù sa distraction fut tellement visible que la maréchale fluit par lui dire :
•*- Ah ça ! m* chère amie, qu'est-ce que vous tf3 donc ce soir?
— Rien, je vous assure.
— Mais si, répliqua MmQ de Mirepoix ; vous ne teaa pas en place, vous répondez blanc pour noir; vouf avej quelque chose bien certainement»
L'abbé de Bernis intervint avec un air de finesse* -~ Je crois, dit-il, savoir ce qui préoccupe Mmt la ©acquise de Pompadour.
— Vous, mon gros abbé î
— Moi, ma petite maréchale,
— Oh ! dites-nous cela, monsieur de Bernis t s'écrie» rentles autres femmes.
— Mme la marquise attend une visite, prononça-t-iL — • L'abbé ! je vous défends de parler! dit vivement
JdmQ de Pompadpur,
— Une visite qui...
— L'abbé? taisez-yous! continua-t-clle ep le menaçant du doigt.
— Une visite dont,.,
— L'abbé !
-*r Une visite enfint
Tout le monde devina et sourit discrètement.
La marquise était au supplice.
Pour détourner la conversation :
^ Voyons, M. de Bernis, dit-elle, au lieu de nous iinitor des contes, ne préférez-vous pas dire nue entieuuc au tapis yert?
LES FRÊRE8 CHANTEMESSE ltl
— ÀVBfc plaisùr, marquise, répondit-il; va pour le roi JtarâiL.* em attendant l'autre.
— GÈiî v&qs êtes insupportable 1
^^mutspàst se tournant vers la femme de chambre, tt£t:
— DaH&ufiset, faites donner la table de brelan et deux
— A quoi jouons-nous? demanda le prince de 8ou-
— Au trente et quarante, comme d'habitude, dit M1* de Pompadour.
— Oui, ajouta la maréchal de Mirepoix ; ce jeu n'exige pas grande attention des pontes, et l'on peut causer.
— Prenez place, mesdames, fit la marquise.
— Qui est-ce qui donne? dit l'abbé de Bernis. Ou mêlait les cartes.
— Etiez-vous A la messe d'actions de grâces ? demanda 11" d'Amblimont à son voisin M. de Ghalabre.
— Oui, sans doute, madame.
— Avez-vous remarqué comme Sa Majesté porte magnifiquement sa convalescence? On dirait qu'elle a rajeuni, en vérité.
— Je commencerai si vous voulez, dit l'abbé de Bernis.
— Non, non, l'abbé, vous passez trop, répondit M"fde Mirepoix ; vous nous ruineriez tout do suite.
— Moi, dit M. de Gontaut, jo n'ai pu assister à cette messe, à mon grand regret. J'étais à Paris, d'où je suis revenu depuis deux heures seulement.
On fit les honneurs de la main à la marquise M. de Gontaut continua :
— A propos de cette messe, qu'est-ce que c'est done qu'un incident dont on m'a parlé tout A l'heure?
— M* de Gontaut, soyez au jeu, dit la marquise.
— j'y suis, madame.
— Je sais ce que vous voulez dire, répliqua M. de Saint-Florentin : une jeune fille qui a été prise de syncope...
— Les maudites cartes ! s'écria la marquise de Pompadour.
— Mais non, dit avec étonnementla maréchale de Mirepoix qui était placée à côté d'elle.
— Gela n'a pas eu de suite? reprit M. de Gontaut.
— Quoi? fit M. de Saint-Florentin.
— Cette syncope.
— Oh I pas du tout 1
— Je fais mon paroli, dit la marquise.
— Comme vos mains sont tremblantes, ma ckèrel murmura la maréchale.
— Un peu de fièvre...
Sans se douter des tortures dont il était la cause, M. de Gontaut continua avec la même insouciance :
— Dit-on quelle est cette jeune personne?
— C'est la première fois qu'elle parait à la cour, ré* pondit M. de Chalabre.
— On ne la connaît pas, ajouta le prince de Soubise. A qui la main?
— Permettez ! dit le comte de Saint - Florentin, M ma la marquise la connaît, elle.
•— Comment cela? reprit M. de Gontaut*
— Messieurs, messieurs, vous abandonnez le jeul s'écria la marquise.
— Paroli! dit l'abbé de Bernis.
— Toujours la figure ! murmura le prince de Sonbise; la fortune est contre moi.
11 interpella M. de Saint-Florentin :
— Vous dites, comte, que la jeune fille de ce matin...
LES FRÈRES GUANTEM1ÎSSE 113
— Je dis que Mw la marquise peut mieux que personne nous renseigner sur elle...
— Trois louis !
— ... puisqu'elle Ta logée chez elle pendant deux jours*
— Bah! s'écria- t-on.
— N'est-ce pas la vérité, madame ? dit le comte de Saint-Florentin.
— Moil... que voulez- vous dire? balbutia la marquise qui laissa tomber ses cartes.
La maréchale de Mirepoix se pencha vers elle et lui dit à l'oreille :
— Observez-vous, ma chère amie, vous allez vous compromettre.
— Banquo ! fit au même instant l'abbé de Bernis.
— J'étouffe ! murmura la marquise de Pompadour.
— Madame se trouve mal 1 s'écria Mme du Hausset en finançant.
— Oui... oui... dit la marquise.
Le jeu fut interrompu.
— De l'air ! s'écrièrent les femmes.
On transporla la marquise sur une bergère, où on lui prodigua les sels anglais ainsi que les gouttes d'Hoffmann et de la générale Lamothe.
— C'est le jour aux évanouissements, murmura M. de Saint- Florentin.
— Au nom du ciel, taisez-vous, monsieur le comte 1 dit à demi-voix Mma du Hausset en passant à côté de lui.
— Bah ! pensa-t-il, comme frappé d'une révélation. La marquise, revenue à elle, se sentit incapable de
continuer à jouer son rôle.
Elle dut se retirer dans ses apparlemciilsi, suivie de M"* du Hausset
Ses amis restèrent encore pendant quelque temps au salon, afin d'avoir de ses dernières' nouvelles, et aussi pour s'entretenir de cet incident.
Tous furent d'accord pour attribuer le malaise de la marquise à la conversation entre M. de Gontaut et M. de £aint-Florentin.
Et les commentaires d'aller.
Au moment du départ, la maréchale deMirepoi* s'approcha de M. de Bernis et lui dit :
— Mon cher abbé, pour un homme politique que vous êtes ou que vous deviendrez..» Vous avez commis ce soir une grosse maladresse.
— En faisant quoi?
— En annonçant trop prématurément la visite du roi.
— Je m'en suis aperçu, madame la maréchale, répondit l'abbé avec un soupir; on fait des écoles à tout âge... Mais qui est-ce qui pouvait prévoir que le roi ne viendrait pas?
— Qui? dit Mmt de Mirepoix, moi !
— Vous, madame ?
— Certainement.
— Et sur quoi basiez-vous cette prévision ? demanda Tabbé.
— Parce que je me trouvais non loin du roi lorsque cette jeune fille, dont parlait tout à l'heure M. de Gontaut, est tombée en syncope.
— Diable !
— L'abbé!... murmura la maréchale en le rappelant à un vocabulaire plus orthodoxe.
— Pardon, le trouble... je voulais dire : 6 Dieu !
— A la bonne heure ! vous voilà rentré dans votre ca ractère.
LES FRÈRES ClIANTEMESSE 1 1 5
— Quel caractère? j'en ai deux : celui d'abbé et celui de poète.
— Vous avez dit : 0 Dieu I C'est l'abbé qui a parlé.
— Non pas I c'est le poète, car j'ai voulu dire : 0 Dieux 1