ENTRE JEUNES FILLES
La maréchale de Mirepoix avait deviné ju9te, comme elle devinait si souvent.
Louis XV n'était pas revenu chez la marquise de Pompadour parce qu'il avait revu MIi0 de Grespy.
Mme" de Narbonne et de Gastries avaient conduit la jeune fille dans l'appartement de Mme Adélaïde.
Il s'écoula un temps assez long avant que celle-ci put venir l'y rejoindre.
Marthe eut tout le loisir de réfléchir sur l'étrangeté de sa situation. Elle avait revu le roi, et elle n'avait pu soutenir sa vue. Néanmoins elle était satisfaite. Elle éprouvait cet acre bonheur qui accompagne la réalisation des désirs coupables.
Qui sait? Elle le reverrait peut-être ...
Ce fut au milieu de ces réflexions que Mm* Adélaïde la trouva.
Marthe se leva respectueusement à son approche.
— Je vois avec plaisir, mademoiselle, que vous êtes tout à fait remise, dit Adélaïde.
— Combien vous êtes bonne, madame I
— Je ne fais qu'obéir aux instructions de mon père... Il parait s'intéresser beaucoup à vous.
— Madame... murmura Marthe en rougissant.
— Il vous a nommée, continua Adélaïde , sa mémoire est merveilleuse; il nous en a donné maintes fois des exemples surprenants.
— En vérité...
Les deux jeunes filles se sentaient mutuellement embarrassées.
L'une brûlait d'interroger.
L'autre tremblait d'être interrogée.
— C'est singulier! reprit M01* Adélaïde cherchant une entrée en matière ; je ne me rappelle pas vous avoir vue à la cour.
— C'est la première fois qne j'y viens. -Ah!
Adélaïde n'osa pas lui demander à brûle -pourpoint où elle avait vu le roi, puisqu'elle n'était jamais venue à Versailles.
Elle prit un détour.
— Vous connaissez beaucoup M"80 la marquise de Pompadour? lui dit-elle.
— Un peu, répondit Marthe.
— Elle vous protège ?
— A ce qu'elle dit.
— L'aimez-vous bien, la marquise? fit Adélaïde avec un accent légèrement moqueur.
— • Si j'aime M™ de Pompadour ? répéta Marthe*
TO? fit rapidement un geste de tête négatif.
118 LE8 FRÈRES CHANTEMESSE
— Ahl tant mieux 1 s'écria Adélaïde; moi, je ne peux . pa9 la souffrir.
— Vous, madame?
— Elle me le rend bien, d'ailleurs... OU! la vilaine femme ! C'est elle qui est la cause de tous nos malheurs 1
Alors se posant résolument devant Marthe :
— Ecoutée, dit Adélaïde : voulez-vous que nous nous liguions toutes deux contre la marquise?
— Oh ! murmura Marthe effrayée,
— Le voulez-vous?
Marthe ne répondit pas.
•—■ Ah 1 oui, je vous comprends, dit Adélaïde d'un ton amer ; vous n'avez pas confiance en moi. Je suis une princesse. Personne ne veut être mon amie»
— Madame, vous vous méprenez sur mes sentiments 1 répliqua vivement Marthe.
— Alors, vous acceptez ma proposition?
— Je ne peux pas être ingrate envers Mme de Pompadour... Elle m'a accueillie, elle m'a. offert un asile...
Adélaïde haussa les épaules.
— Si Mme dePompadour pouvait vous écraser du pied aujourd'hui, elle le ferait sans pitié ! dit Adélaïde.
— Le croyez-vous, madame ?
— Vous n'avez pas, à l'heure qu'il est, de plus mortelle ennemie que la marquise.
En ce moment, une femme de chambre se montra.
— Qu'y a-t-il? demanda Adélaïde.
— Madame, le roi envoie prendre des nouvelles de M1U de Grespy.
— Par qui?
— Par le premier valet de chambre,
— Faites entrer, dit Mme Adélaïde.
Lebel parut sur la porte.
A son aspect, Marthe poussa un cri d'horreur.
— Oh ! cet homme !... s'écria-t-elle en reculant.
— Vous connaissez M. Lebel ? dit Adélaïde surprise. Ce fut une lueur pour elle.
Lebel demeurait immobile et calme en apparente. Mais à sa pâleur et à la contraction de ses sourcils on devinait les émotions qui l'agitaient.
Il prit la parole :
— Mademoiselle de Crespy veut-elle bien me dire ce que je dois répondre à Sa Majesté?
Marthe était tombée sur une chaise.
De la main elle semblait éloigner ce message*1 odieux.
Adélaïde les examinait tous les deux.
— Dites à Sa Majesté, répondit Mme Adélaïde, que M"0 de Crespy est encore un peu souffrante.
— Il suffit, madame, dit Lebel.
Cependant il continuait de rester à la même place. Son attitude offrait un mélange d'humilité et de tristesse.
— Vous ayez entendu, monsieur ? reprit la fille de Louis XV.
— Oui, madame, dit-il.
— Alors, qu'attendez-vous ?
— Madame me permettra-t-elle d'adresser en sa pré-* sence une «applique à MUe de Crespy ?
— Faites, monsieur Lebel, si du moins Mlle de Crespy J consent*
Marthe, doublement interpellée, eut un de ces mouvements qui indiquent la résignation plutôt que le consentement.
— Je sais trop, dit Lebel, que j'ai encouru le Ressentiment de MUa de Crespy ; mais quelques torts que j'aie eus^envers elle, ils sont aujourd'hui cruellement expiés, je vous asftture.
— Expliquez-vous, dit M*' Adélaïde.
120 LES FRÈRES GHANTEMESSE
— Sa Majesté vient de me signifier à l'instant même mon congé.
— À vous, M. Lebel ?
— A moi, madame ; je m'acquitte en ce moment da ma dernière commission.
Ces paroles furent prononcées d'un air navré.
Elles laissèrent parfaitement indifférente M™ Adélaïde, qui professait, ainsi qu'un grand nombre de gens, un mépris absolu pour le premier valet de chambre de Louis XV.
— Eh bien! monsieur Lebel, dit Mmo Adélaïde, que voulez-vous que MIIe de Crespy et moi nous fassions à cela?
Lebel attendit.
— Nous ne pouvons que regretter la décision du roi, reprit Mœe Adélaïde.
— Ml,e de Crespy peut davantage, dit Lebel en accentuant ses syllabes.
— Moi ! s'écria Marthe.
— Oui, mademoiselle.
— Et qu'est-ce que je peux, s'il vous pialt?
— Me faire rentrer en grâce auprès du roi, dit Lebel.
-— Une insulte de plusl s'écria Marthe en sentant s'empourprer son visage.
— Loin de moi cette pensée ! répliqua le valet de chambre.
— Alors, que voulez-vous dire? demanda Marthe.
— Mademoiselle de Crespy se souvient-elle d'une nuit où, forcé d'obéir à des ordres détestables, je dus la contraindre à quitter Arras en chaise de poste?
— Oh I oui, certes, je m'en souviens, dit Marthe d'une voix frémissante*
LES FRÈRES GHANTEMESSE .«21
— Vous étiez accompagnée de votre femme de chambre.
— Après ?
— Au tiers de la route environ, continua Lebel, mes ordres étant formels, il fut question de vous séparer de cette femme... Vous insistâtes pour la garder auprès de