‹ Les frères ChantemesseChapitre 46 sur 63 · TOUS · texte numérisé non relu

TOUS

— C'est vrai, dit Marthe.

— Je me laissai toucher par vos prières, au risque d'en être blâmé et de m'en repentir plus tard... ce qui ne devait pas manquer... Et vous nie dites alors ces paroles que j'ai toujours retenues : « Si peu que je sois ou que je devienne, je me souviendrai toute ma vie de ce service. » Mademoiselle de Crespy se souvient-elle encore?

— Oui, monsieur, répondit Marthe après un moment de silence*

— Alors, mademoiselle de Crespy ne trouve plus aussi étrange que je me sois adressé à elle aujourd'hui dans ma disgrâce ?

— Mais si fait ! dit-elle vivement.

— Vous y mettez de la mauvaise Volonté, mademoiselle?

— Quelle puissance m'attribuez- vous donc? reprit Marthe.

Lebel sourit de ce sourire des courtisans qui escomptent l'avenir.

M"" Adélaïde avait écouté ce dialogue avec la plus grande attention.

En voyant combien Marthe souffrait, elle jugea à propos d'intervenir.

— Ne vous apercevez-vous pas, monsieur Lebel, que Votre insistance est loin de plaire à M110 de Crespy? Son état de fatigue, qui est visible, ne lui permet pas de vous

écouter plus longtemps... et moi-même je ne vous retiens pas, à présent que votre commission est remplie.

— Excusez-moi, madame, balbutia le valet de chambre. Il s'inclina profondément devant la princesse d'abord,

devant Mlle de Crespy ensuite.

Puis il sortit.

Lorsque le bruit de ses pas se fut perdu dans le corridor, Mmo Adélaïde dit gaiement à Marthe :

— Vous voyez, niadeffloiselle, on implore déjà votre protection I Je vous en félicite...

— Oh! madame, ne m'accablez pas, je vous en conjure!

— Que vous êtes enfant ! reprit Mmi Adélaïde.

— Je meurs de honte, dit Marthe.

— Pourquoi cela?

— Après ce que m'a dit cet homme...

— Lebel est un butor, j'en conviens, fit Mmfl Adélaïde; ne retenez de ses sots propos que ce qu'il vous a prédit de votre fortune à la cour.

— Et vous aussi, madame, vous me raillez (

— Je ne raille que mes ennemies, répondit M** Adélaïde.

— Hélas ! je n'aspire qu'à l'obscurité, dit Marthe.

— L'obscurité n'est faite ni pour votre âge ni pour votre beauté, répondit Adélaïde.

— J'ai peur.

— Peur de quoi?

— Je ne sais, murmura Marthe en baissant la tête. Le front de Mme Adélaïde devint sévère.

Elle n'aimait pas, on le sait, à être contrariée dausses projets.

— Je crois vous comprendre, mademoiselle, dit-elle 5 vous aurez entendu parler des périls de la cour, des intrigues qui s'y trament, dès embûches qui s'y dressent.

C'est cela, n'est-il pas vrai? N'accordez pas une foi entière à ces récits. La cour n'est pas tout à fait la caverne qu'on vous a dépeinte ; il s'y trouve encore, plus qu'on ne le pense, des âmes loyales et des caractères indépendants. On y fait quelquefois honnêtement son chemin, fiissurez-vous donc, mademoiselle, vous ne seriez ni la première ni la seule qui ne devrait son élévation qu'à fts vertus et à son mérite.

— Madame, excusez-moi, dit Marthe.

— J'ai lu dans votre pensée; vos scrupules Vous honorent en même temps qu'ils me blessent.

— Oh I madame !

— Je n'ajouterai qu'un mot, dit Adélaïde i votls ti'avez rien à craindre du moment que vous êtes sotis ma protection.

Pois, avec un charmant sourire, comme il en naissait sur les lèvres de cette race privilégiée :

— Et maintenant, soyons amies 1 dit-elle à M110 de Crespy.

Marthe se jeta sur la main de Mm0 Adélaïde et la baisa «vec effusion.

Le soir, sans s'être entendues, les filles de Louis XV se trouvèrent réunies chez leur sœur Adélaïde.

Elles avaient voulu voir la nouvelle venue.

Adélaïde la présenta à chacune d'elles.

Marthe les enchanta par son air de distinction et son ion de décence.

Blé assista à la lecture qui fut faite par M,lé Genêt.

Cette lecture ne fut interrompue que par la cérémonie dite du coucher du roi, cérémonie à laquelle tous les soirs Mesdames étaient tenues d'assister.

En l'absence des princesses, Marthe était demeurée leule dans la chambre de M*° Adélaïde.

Un léger bruit se fit entendre tout à coup derrière elle.

Marthe se retourna et vit Lebel.

L'effroi la reprit*

— Vous encore ! dit-elle.

Lebel grimaça son sourire ordinaire.

— Le compliment est sec, objecta-t-il.

— Elit monsieur, répliqua Marthe, comment voulezvous que j'aie pour vous autre chose que de la répulsion? Soyez de bonne foi...

— Je croyais tout à l'heure m'ètre excusé de mes torts, dit Lebel.

— Est-ce moi que vous cherchez? demanda Marthe,

— Oui, mademoiselle; je savais le moment où vous seriez seule.

— Ah! fit-elle inquiète.

— N'ayez aucune crainte ; je n'ai que peu de mots à vous dire.

— Est-ce une grâce nouvelle que vous avez à me demander?

— Non, mademoiselle, répondit Lebel ; j'y ai renoncé... pour le moment du moins.

— Parlez donc, monsieur, car on va revenir, dit M11' de Crespy.

Lebel tira sa montre.

— On ne reviendra pas avant dix-sept minutes, dit-il; les habitudes du château me sont connues... vous comprenez, en ma qualité d'ancien valet de chambre de Sa Majesté. Peut-être même le coucher du roi se prolongera-t-il ce soir un peu plus que de coutume, car il est probable qu'on y parlera de vous.

— Cessez ce jeu qui m'offense, monsieur, et dites vite ce que vous me voulez.

— Je veux détruire la mauvaise impression que vous avez de moi, dit Lebel, et pour cela je viens vous livrer un secret ..

— Un secret?

— Dont vous allez comprendre tonte l'importance.

— Voyons, monsieur, voyons, dit Marthe avec impatience.

Lebel baissa la voix.

— Vous ignorez peut-être que l'appartement de M*9 Adélaïde communique avec les appartements du roi.

— Je l'ignorais.

— C'est connu cependant de tout le monde. Il continua :

— Un corridor seulement sépare cette chambre du cabinet de travail de sa Majesté.

— Eh bien ? interrogea la jeune fille.

— Ecoutez-moi.

Lebel se dirigea vers un angle du côté de la fenêtre. —Vous voyez ce tableau du Poussin qui représente ooe adoration des bergers?

-Oui.

— Juste sous la crèche de l'enfant il y a un ressort... çne voici... Un ressort tout semblable est placé de l'autre côté de la muraille. Je connais le château comme si j'en avais été l'architecte.

Mlle de Crespy ne pouvait se défendre d'une certaine curiosité.

Lebel poursuivit :

— Il suffit d'appuyer le doigt sur ce ressort pour démasquer une porte dont l'existence n'est connue que de trois personnes : du roi, de Mme Adélaïde... et de votre «erviteur.

— Pourquoi venez-vous me raconter cela, à moi ? demanda Marthe.

—Vous ne comprenez pas pourquoi?

— Non.

12$ LES FRÈRE8 CIUNTEME88E

— Il se peut que vous ayez une faveur à solliciter de Sa Majesté... Ne répondez de rien!... Dans ce cas vous me saurez gré de vous avoir fourni cette indication précieuse.

— Est-ce tout ce que vous avez à me dire, monsieur? prononça Marthe.

— C'est tout, mademoiselle, dit Lebel.

— Tant mieux.

Lebel prêta l'oreille.

— On revient du coucher du roi ; je vous quitte. Adieu, mademoiselle.

Au moment de quitter la chambre, il se retourna et dit encore :

— Le tableau des bergers... sous la crèche de l'en* fanU

LÀ marquise de pompadour travaille avec

Page 1