‹ Les frères ChantemesseChapitre 47 sur 63 · LE LIBUTBNANT DE POLICE · texte numérisé non relu

LE LIBUTBNANT DE POLICE

Quatre jours se passèrent.

Au bout de ces quatre jours, Mteè de Pompadour d'y int plus. Le roi ne lui avait pas fait parvenir de ses nouvelles, et n'avait pas envoyé demandé des siennes.

Elle comprit qu'il était temps d'agir.

Elle écrivit au lieutenant de police, M. Berrier, un bilet ainsi conçu : a Yenez sur-le-champ, j'ai besoin de fous. »

Toute affaire cessante, il se rendit auprès de la mar- [uise de Pompadour.

— Merci de votre empressement, lui dit-elle, je n'estaais pas moins de votre amitié.

— Ne vous y trompez pas, madame la marquise, ré- Mtodit-il en souriant ; c'est de la politique.

— Alors, c'est de la bonne. Je sais que vous êtes sur-

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chargé de travail en ce moment, au sujet de l'affaire Damiens.

— Il est vrai, dit le lieutenant de police; tous mes gens sont sur pied et fouillent le royaume. Mais parlons de vous, marquise. Je suis à vos ordres.

Mme de Pompadour l'invita à s'asseoir et lui dit :

— Monsieur le lieutenant de police, nous allons travailler.

— Je m'y attendais, répondit-il ; travaillons- •

— Il s'agit d'un scandale qui se passe à l'heure qu'il est et qu'il faut réprimer.

— Réprimer n'est pas toujours facile, dit M. Berner.

— J'arrive au fait, reprit la marquise. 11 y a sept ou huit jours environ...

— Il y en a neuf, répondit M. Berrier. La marquise le regarda d'un air étonné.

— Vous savez donc ce que je vais vous dire? fit-elle.

— Parbleu 1 autrement je ne serais pas lieutenant de police.

— C'est juste. Il y a donc neuf jours qu'une jeune fille, une novice, s'est échappée d'un couvent de Paris.

— Du couvent des dames de Sainte-Luce, au Marais, ajouta M. Berrier.

— Puisque vous connaissez le nom du couvent, vous connaissez aussi le nom de la transfuge, dit la marquise.

— Je le connais; elle s'appelle sœur Marthe en religion et MUe de Crespy dans le monde.

— Pourquoi ne Tavez-vous pas fait rechercher?

— Je l'ai fait rechercher, dit le lieutenant de police.

— Et vous savez où elle est?

— Je lésais...

Il y eut un moment de silence entre les deux interlocuteurs.

M^ de Pompadour reprit :

— Une novice qui s'évade de son couvent, cela est grave, n'est-ce pas?

— Très-grave.

— En pareil cas, la loi ordonne de sévir, dit-elle.

— Cela dépend, répondit M. Berrier.

— Gela dépend de qui?

— De monseigneur l'archevêque ; c'est lui qui autorise les poursuites.

— 11 faut obtenir cette autorisation 1 s'écria la marftise.

— J'y ai bien pensé, dit le lieutenant de police,

— Hais quoi?

— J'ai jugé que cela était inutile en ce moment.

— Comment cela?

— Madame la marquise le sait aussi bien que moi, dit Berrier.

M"* de Pompadour passa la main sur son front.

— Ainsi, reprit-elle, ce scandale restera impuni?

— Tant que MUe de Grespy sera sous la protection du ioi, oui, madame.

— Il est donc bien avéré que le roi la protège ? dit la marquise avec amertume.

— C'est le bruit de la cour.

— Et ce sera bientôt le bruit public.

La marquise eut un long soupir.

Elle rapprocha son fauteuil de celui du magistrat, qui, ttlon les grâces de son état, demeurait impassible et ioariant.

— Berrier? dit-elle.

— Madame la marquise?

— Votre police se glisse partout, à ce qu'on prétend.

— Absolument comme la vôtre, madame la marquise.

130 LES FRÈRES GHANTEMESSE

— Vous avez des intelligences en tous lieux ?

— En tous lieux.

— Même chez Mme Adélaïde?

— Permettez-moi de me taire, dit Berrier ; notre profession exige la discrétion la plus grande.

La marquise le regarda fixement.

— Berrier, lui dit-elle tout à coup, où en est la roi avec MIle de Crespy?

— Madame...

«— Je yeux le savoir.

— Votre question est délicate, murmura le lieutenant de police.

— Voyons vos renseignements, dit-elle.

— Voyons les vôtres, dit-il.

— Les miens... les miens sont insignifiants. •• des propos d'antichambre! dit la marquise. {

— Les miens sont peut-être un peu plus précis, dit le lieutenant de police.

— Berrier, mon cher Berrier, ces renseignements l ces renseignements I

Berrier avait tiré un portefeuille de son habit. Il y prit plusieurs petits feuillets de papier couverts de pattes de mouches.

— Qu'est-ce que cela, Berrier? dit la marquise de Pompadour.

— Cela est un rapport.

— Oh l donnez ! s'écria-t-elle en avançant la main.

— Non pas, dit le lieutenant de police ; vous n'auriez qu'à reconnaître l'écriture. '

— Lisez donc alors. j Berrier commença. !

— « Mme de Cahuzac a été rencontrée hier dans le jardin avec un page de monseigneur le Dauphin... » Cl n'est pas cela.

LES FRÈRES CUANTEMESSE 1S1

— » Comment ! la sage Mma de Gabuzac ? dit la marquise. Vous vous trompez sans doute.

-— Je me suis trompé de page, voilà tout, dit le lieutenant de police.

En aucun temps les magistrats n'ont résisté à la tentation d'un bon mot.

— Ah! m'y voilà, reprit-il, après avoir remis de l'ordre dans ses feuilleta.

—Enfin !

Berrier lut :

a Lundi — La nouvelle venue est tout à fait charmante. Un grand air d'ingénuité qui commande le respect, avec les manières aisées d'une fille noble. Elle a couché dans une chambre voisine de celle de M11* Genct, la lectrice. Mais Mme Adélaïde veut l'avoir près d'elle la nuit suivante. Le roi a, de nouveau, envoyé prendre de ses nouvelles. Cette sollicitude fait chuchoter.

a Même jour, quatre heures. — Le roi n'a pas voulu at» tendre au lendemain : il s'est fait annoncer chez M me Adélaïde. Il est venu sans grand cordon, mais très-soigné. Après les compliments d'usage, il a demandé à voir M1Ie de Grespy. C'était là que je les attendais tous les deux. Il n'y a plus eu de syncope. L'entrevue a été simple et digne. J'ai été frappé du ton plein d'égards et de douceur avec lequel Sa Majesté a parlé à M1,e de Crespy. 11 l'a en haute estime assurément. Un quart-d'heure a été employé à débiter des lieux communs ; il est évident que le roi cherchait à prolonger sa visite. Ce que voyant, Mme Adélaïde s'est mise en frais de conversation et d'anecdotes plus bouffonnes les unes que les autres. Vous connaissez sa verve. Le roi applaudissait à toutes ses saillies, sans quitter pourtant des yeux M11* de Crçspy. Sa Majesté a$ s'est retirée que vers cinq heures &yeç un

Î3«> LES FRÈRES CHANTEMESSE

air de satisfaction qu'on ne lui avait pas vu depuis longtemps. »

— Depuis longtemps ! souligna la marquise dePompadour.

— Voilà pour la première journée, dit le lieutenant de police.

— Voyons la seconde.

Berrier reprit son petit cahier.

a Mardi. — On se pfcrd en conjectures sur la naissance et les antécédents de M110 de Crespy. 11 y a assurément un mystère dans son existence. On parle à voix basse d'un enlèvement... enlèvement maladroit, auquel Lebel aurait eu part ; de là sa disgrâce. Quoi qu'il eu soit, la nouvelle venue continue à faire la conquête de tout le monde. Mmo Adélaïde en raffole. Le roi est revenu à la même heure... »

— Ah ! s'écria Mme de Pompadour.

— a Sans se faire annoncer cette fois, et par la porte secrète qui communique avec ses appartements particuliers. On l'attendait presque. »

— Il y a écrit : par la porte secrète? demanda la marquise.

— Oui, madame, répondit le lieutenant de police.

— C'est bien. Continuez.

Berrier continua :

— « Sa Majesté a paru goûter encore plus de plaisir que la veille dans la compagnie de M116 de Crespy. L'après-midi s'est passée fort gaiement. On a fait du café

| sous les yeux et d'après les indications du roi, qui est

| l'inventeur d'une sorte de mélange auquel lui-même a

j donné le nom de gloria.

1 « MUe de Crespy conserve beaucoup de modestie daitf sa nouvelle fortune. Elle parle peu, mais elle répond avee justesse. C'est une de ces beautés où il y a tous les jours

quelque chose à découvrir. Avec cette attitude, nouvelle pour le roi, elle peut aller loin. On s'accorde généralement déjà à... »

— Je ne sais si je dois tout lire, fit Berrier.

— Oui, oui, répondit la marquise*

— « On s'accorde généralement déjà à lui donner la succession de Mme de Pompadour... *

— Ma succession!

—Je voua avais prévenue, dit Berrier.

— Lisez toujours.

c Cela ne fait de doute pour personne et cela contentera tout le monde. L'affaire semble décidée. »

— Pas encore 1 dit la marquise entre ses dents.

— J'arrive à la journée de mercredi, reprit le lieutenant de police.

« Mercredi. — Il circule, depuis ce matin, des vers à la louange de M110 de Crespy; vous voyez que nos poètes n'ont pas perdu de temps. Ils sont, dit-on, d'un jeune secrétaire ordinaire de Mm* Adélaïde, le vicomte de la Poujade... »

Berrier s'interrompit.

— Faut-il passer les vers? demanda-t-il.

— Ne passez rien du tout, dit la marquise de Pompadour.

— c M"* de Crespy y est célébrée sous le nom d'hmène.

« Amour, commence le tableau :

Qu'il sera beau s'il est fidèle!

Voilà les couleurs, le pinceau; Dessine, Amour, sois mon Apellel

« L'ouvrage est digne de ta main, Il s'agit du portrait d'Ismône.

Sur r albâtre d'un front serein Trace deux jolis ares d'ébène.

134 LE8 FRÈRES GHÀNTEMES8E

t Peins sous leur voûte un œil charmant, Cet œil Irop rigoureux peut-être Qui, tour à tour fier et touchant, Défend le désir qu'il fait naître.

• Peins sur ces lèvres de corail Les fleurs nouvellement écloses.

De ses dents, pour rendre l'émail, Peins des perles parmi les roses.

c Avec art suspends ses eheveux; Le désordre leur sied de môme :

Laisse-les flotter si tu veux...

Ou tresse-les en diadème.

- v • Exprime le charme secret

De son doux et tendre sourire ; Peins ce qu'il dit, ce qu'il promet; Moi, je peindrai ce qu'il inspire. »

La marquise de Pompadour murmura l

— Cela est assez significatif.

— Qu'est-ce que vous trouvez de significatif là-dedans, marquise? demanda Bcrrier; ce sont des stances assez joliment tournées, mais qui ne veulent rien dire... comme toutes les stances.

, — Vous n'avez donc pas remarqué un vers?

— Lequel?

— Celui-ci : Ou tresse-les en diadème.

— Eh bien? fit le lieutenant de police.

— Eh bien ! dit la marquise ; en diadème! Vous ne saisissez pas l'allusion? En diadème l On ne saurait être plus clair.

LES FKERE8 CHANTEMESSE 135

— J'avoue, dit le lieutenant de police, que le diadème m'avait échappé.

— Voyons la suite.

— La suite des vers? ils sont finis. Le rapport continua ai vile prose.

— Mais lisez donc! dit Mme de Pompadouf,

— a La faveur de Mlle de Crespy grandit d'instant en instant. Groirait-on que cette écerVelée de Juliette. «* »

— Juliette?

— Une troisième femme de chambre*

— Allez.

— o Groirait-on que cette écefvelée de Juliette s'est avisée de lui remettre en cachette un placet? MUe de Crespy ne savait que penser; elle a paru très-froissée. Cela l'a rendue triste pendant deux heures. Le roi a prôna de venir après le conseil, d

Berrier s'arrêta.

— Le rapport finit à cet endroit, dit-il.

— En êtes- vous bien sûr? demanda MB' de Pompadour d'un air de doute.

— Tout à fait sûr.

— A cet endroit même?

— Voyez plutôt, il n'y a plus de feuillets, dit le lieutenant de police.

— C'est vrai, dit la marquise»

Elle ajouta :

— Yos renseignements sont exacts, Berrier, trèseuets... Hais les miens vont plus loin*

-Oh! oh!

— Ils vont jusqu'à aujourd'hui.

— Vraiment? fit Berrier d'un ton d'incrédulités

— Voyez plutôt, dit la marquise de Pompadour en tirant à son tour un papier de son corsage.

— Bah! fit le lieutenant de police intrigué; oh! donnez!

— Non pas; vous n'auriez qu'à reconnaître l'écriture.

— Aurez-vous du moins la complaisance de mêle lire, madame la marquise?

— Soit, dit-elle*

Le lieutenant de police s'apprêta à écouter.

— Mon rapport, dit la marquise, commence où le vôtre finit.

— Naturellement.

— « Le roi est venu après le conseil. Par nn hasarl qui n'en a pas paru un aux yeux de tout le monde, Mme Adélaïde n'était pas encore revenue d'une visite qu'elle était allée rendre à Mmo la Dauphine. Le roi a trouvé MUe de Crespy avec les femmes de chambre et la lectrice. Au bout de quelques instants, celles-ci se sont retirées par discrétion, et Sa Majesté est restée seule avec M1,e de Crespy. »

— Seule? répéta Berrier.

— 11 y a seule, dit la marquise de Pompadour.

— Ensuite?

— Ensuite quoi?

— Qu'ajoute votre rapport? demanda le lieutenant de police.

— Il n'ajoute rien, dit la marquise avec étonnement.

— Ah!

— Ne venez-vous pas d'entendre que le roi était resté seul avec M,u de Crespy?

— Oui, dit Berrier.

— Eh bien ! comment voulez-vous que mon rapport puisse savoir ce qui s'est passé dans un tète-à-tète? dit Mmo de Pomnadour.

— Ce n'est pas une raison, murmura le lieutenant d« police.

— Vous devenez fou, Berner, dit-elle.

— Madame la marquise verra demain mon rapport.

m — Et vous croyez que j'aurai la patience d'attendre jusqu'à demain 1 s'écria- t-elle.

— Cependant...

— Demain, ce serait pour moi la défaite! demain ce serait l'humiliation! la ruine sans retour! Non, non, il faut agir sans retard, il faut agir aujourd'hui?

— Que voulez-vous faire? demanda le lieutenant de police.

— Je n'en sais rien encore, répondit la marquise de Pompadoor; j'ai compté sur vous pour me conseiller.

— Sur moi?

— Sans doute; est-ce que cela vous étonne? dit la marquise.

— Non, mais cela m'embarrasse.

— Je veux perdre ma rivale, dussé-je tomber avec elle!

— Une rivale? dit Berrier ; vous allez bien loin, marquise. Le danger n'est peut-être pas si grand que vous vous le figurez.

— N'importe, je n'attendrai pas qu'il grandisse! s'écria-t-elle.

Berrier répliqua f

— Depuis que j'ai l'honneur d'être lieutenant de police, j'ai déjà vu se former bon nombre d'intrigues pareilles à celle-ci, et tendant toutes, comme celle-ci, à votre renversement. Pourtant vous êtes toujours debout, Dieu merci !

— Grâce à qui? dit vivement Mmo de Pompadour; grâce à moi seule, à mon énergie... Osez le nier! Et

pour une fois que les forces me manquent, lorsque je demande votre appui, vous hésitez!

— Je n'hésite pas, madame, répondit Berrier; laissezmoi le temps d'imaginer...

— Le temps ! le temps ! Eh t si j'avais le temps, je n'aurais pas besoin de vous!

— Je ne peux cependant pas faire arrêter MlIf de Crespy dans les appartements de Mmc Adélaïde.

— Ameutez contre elle le dauphin, la reine, leâ confesseurs, que sais-je?

— Me mettre en guerre ouverte avec le toi?.., murmura Berrier.

— Ah ! je comprends ! dit aigrement la martjuise. Et lui jetant un regard soupçonneux :

— Que ne vous tournez-vous tout de suite vers Pastre levant, vous aussi? s'écria-t-elle.

— Madame la marquise, vous êtes injuste, répondit le lieutenant de police ; je vous ai donné maintes fois des preuves de dévouement.. j j'ajouterai du dévouement le plus aveugle.

— Dans la prospérité, je ne dis paé<

— Oh! madame!

Il s'était levé*

La marquise de Pdmpadour lui dit irohïcjuement :

— Nous avons assez travaillé aujourd'hui, n'est-ce pas?

— C'est comme il plaira à madame la marquise, répondit le lieutenant de police ; de loin comme de près, je demeure toujours à sa disposition.

— Merci, Berrier.

Le magistrat salua profondément et sortit.

Après son départ, la marquise de ^ompadour mur* mura:

LES FRÈRLB GHANTEMË338 139

— Allons, si je suis victorieuse une fois de plus, je ne le serai encore que par moi seule ! *

Pendant quelque temps elle resta plongé* dans un febime de réflexions et de projets.

Tout à coup elle releva la tète.

— Oui, dit-elle, c'est cela... J'ai trouvé!... Il n'y a plus que ce seul moyen.

Elle sonna.

Au valet qui parut elle donna l'ordre de faire atteler immédiatement sa voiture.

Mme du Hausset était entrée au même instant.

— Madame la marquise sort? demanda-t-elle.

•— Oui, ma bonne. Donnes-moi mon mantelet fourré. Veillez aussi à ce qu'on mette des peaux dans la voiture.

— Mm* la marquise sera obéie, dit la femme de chambre; qui est-ce qui accompagne madame?

— Vous seule, du Hausset»

— Et nous allons?

— Au donjon de Viriceflntxs.

1 40 LES FRÈRES GHANTEMESSE

IIBBB»

C'est dans ce donjon de Vlncennes que nous avons laissé les deux frères, le comte et le chevalier de Chantemesse, enfermés sur l'ordre de la marquise de Pompa* dour.

Leur crime est connu de ceux de nos lecteurs qui ont bien voulu suivre les péripéties de cette histoire.

Nous avons dit qu'on avait fait aux frères Chantemesse la faveur de ne pas les séparer.

Ils occupaient la chambre la plus élevée du donjon.

Cette chambre, étroite et nue, avait été occupée successivement par des personnages plus ou moins fameux, qui, presque tous, y avaient laissé des traces de leur séjour par des inscriptions sur la muraille. De ces inscriptions, les unes avaient été écrites au crayon; les autres avaient été gravées avec la pointe d'un clou. Il y en avait de bien ancienues qui commençaient à s'effacer ou

à s'en aller en poussière; il y eu avait de toutes récentes tjui semblaient flamboyer.

C'étaient pour la plupart des maximes, des réflexions. Quelquefois aussi, un nom seulement : Diderot. Si pauvres que fussent ces murailles, il n'y avait pas de tapisserie magnifique qui pût les valoir. Elles étaient revêtues de philosophie et resplendissantes de progrès.

Néanmoins la vie de MM. de Chantemesse s'écoulait tristement dans cette cellule*

Vainement tàchaient-ils de se dissimuler mutuellement leur mélancolie; ils n'y réussissaient ni l'un ni l'autre*

Le chevalier surtout, habitué à l'activité, dépérissait à vue d'oeil. Il demeurait souvent dès jours entiers couché, muet, sombre.

lorsqu'il sortait de sa torpeur, c'était pour prononcer le nom de Ml,e de Crespy.

Le comte de Chantemesse suivait depuis quelque temps avec inquiétude le3 progrès du mal sur sa physionomie; il se demandait quel était le remède auquel il pourrait avoir recours.

H n'en trouvait qu'un seul : la liberté* Ce fut sur ces entrefaites, qu'une après-midi, le gouverneur de Yincenues, M. de Guyonnet, monta dans la chambre des deux frères. Le brave homme était essoufflé, ce qui s'expliquait par le nombre de marches qu'il avait dû gravir. Mais il rayonnait de joie, ce qui s'expliquait moins.

— Réjouissez-vousl leur dit-il eu se laissant tomber sur mie chaise.

Le comte lui montra du geste son frère accoudé aux toreaux de la fenêtre, silencieux et pâle, et qui semblait

fi

142 LES FIIÈHES CIIANTEMESSE

s'être à peine aperçu de la bruyante entrée du gouverneur.

— Bon 1 bon 1 dit M. de Guyonnet, j'ai de quoi le tirer de sa distraction.

— J'en doute, murmura le comte Hector de Chautemesse*

— - Tous allez voir... Je ne vous demande que le temps de respirer 1

— Pierre I dit le comte en allant à son frère et le touchant à l'épaule.

Le chevalier se retourna*

— Voici, reprit le comte, M. le gouverneur qui vieiit savoir de vos nouvelles.

— Vous êtes bon, monsieur de Guyonnet, et je vous remercie, dit le chevalier.

11 retomba dans sa rêverie.

— Ce n'est pas tout, Pierre; M. de Guyonnet a quelque chose à nous dire.

— A moi?

— Distinguons 1 s'écria le gouverneur; je n'ai rien à vous dire, chevalier; je viens seulement vous chercher.

— Me chercher? répéta le chevalier; pour aller où?

— Oh 1 pas loin d'ici. *. chez moi, où quelqu'un vous fait demander.

Les deux frères se regardèrent.

— Quelqu'un me fait demander*., moi? dit le chevalier.

— Quelqu'un de la cour, oui, venez vite.

— Son nom?

— Je n'ai pas mission de la nommer, dit M. de Guyonnet.

— C'est donc une femme? s'éviièreut les deux frères

eu même temps.

— Ai -je dit que c'était une femme? Etourdi que je suis! Eh bien, oui, c'est nue femme... et une femme qu'il convient de ne pas faire attendre. Venez, chevalier.

Mais, en ce moment, le digne gouverneur jeta les yeux sur son pensionnaire.

— Ah 1 mon Dieu ! je n'avais pas remarqué comme vous êtes accoutré, lui dit-il; quelle barbe inculte ! quelle chevelure en désordre! Vous n'étiez pas ainsi lors de votre entrée au donjon... Arrangez au moins votre cravate... Mais non, le temps nous presse; venez comme vous êtes, venez 1

Le chevalier ne put s'empêcher de sourire, et après avoir serré la main de son frère, il suivit le gouverneur.

Une femme attendait, en effet, dans la chambre de M. de Guyonnet.

Ble était assise près d'une table, accoudée et loin de la porte.

Au bruit que firent les deux hommes en entrant, elle retourna la tète.

Ses yeux s'arrêtèrent sur le chevalier de Chantemesse. Elle fut frappée du changement qu'un an de captivité avait opéré dans ses traits.

Lui s'était avancé vers elle.

Hais presque aussitôt il recula en la reconnaissant

— Mma de PompadourI s'écria-Ml stupéfait. -~ Oui, monsieur, dit-elle.

i— T ou* ici , madame, vous!

Et il ajouta :

■— C'est juste; vous venez jouir de votre vengeance; vous venez savoir comment souffrent vos victimes. Je n'avais pas compris d'abord. La captivité alourdit l'esprit.

t i i LES FRÈRES CHANTEMESSE

— Je n'ai pas l'intention basse que vous me prêtez, monsieur, dit la marquise.

— Qu'êtes-vous donc venue faire alors? reprit-il; dans quel but m'avez-vous dérangé?

— Monsieur le chevalier, vous êtes libre, dit M** de ' Pompadour.

i — Libre! répéta-t-il avec étonnement; vous avez dit ! libre.

— Oui, monsieur.

La première pensée du chevalier de Chantemesse fat d'ajouter :

— Et mon frère?

— Libre aussi.

Le chevalier s'inclina respectueusement et dit :

— Je vous remercie, madame, pour lui et pour moi. Yous arrivez à temps, car aussi bien je commençais à ne plus guère tenir à la vie, et la vie, de son côté, m'abandonnait de jour en jour. Libre, je suis libre 1

Sa taille s'était déjà redressée; la flamme était déjà revenue dans son regard.

Là marquise de Pompadour ne perdait pas un seul de ses mouvements.

— Une question, s'il vous plaît, monsieur le chevalier? lui dit-elle.

— Laquelle, madame?

— Qu'allez-vous faire de votre liberté?

— Ce que j'en faisais auparavant, répondit le chevalier de Chantemesse : me remettre à la recherche de MIie de Crespy. N'est-ce pas désormais le seul but da mon existence?

— Seriez- vous reconnaissant envers celui... ou envers celle. •• qui vous apprendrait la retraite de M110 de Crespy? demanda la marquise.

Le chevalier s'écria :

LES FRÈRES CHANTEMESSE U5

— A celui-ci ou celle-là, je consacrerais mon dévouement tout entier !

— Consacrez-moi donc dès aujourd'hui tout votre dévouement, dit-elle,. car je sais où est M11' de Crespy.

— Il se pourrait 1

— Oui, monsieur.

— Alors, encore une fois merci, madame la marquise ! Achevez votre confidence, Mlu de Crespy...

— Un mot auparavant.

— Dites, madame.

— Quel est votre dessein, lorsque vous aurez appris la retraite de votre fiancée?

— Vous le demandez ! dit le chevalier; j'irai l'y chercher immédiatement.

— Et si vous rencontrez des obstacles en chemin? continua la marquise de Pompadour.

— Il n'en est pas qui puissent m'arrèter!

— Peut-être, murmura-t-elle.

— Je les surmonterai ou je les briserai! s'écria-t-il en étendant le bras. .

— Et je vous y aiderai de tout mon pouvoir! ajouta la marquise.

— Au nom du ciel, madame, complétez votre révélation; vous voyez mon impatience.

— Monsieur le chevalier, apprêtez tout votre courage.

— Expliquez-vous, madame.

— Un danger menace M11' de Crespy, dit la marquise, °o grand danger.

— Si grand qu'il soit, je saurai l'y soustraire, dit le chevalier de Chantemesse.

— Dieu vous entende! répliqua Mmt de Pompadour.

— Où est-elle enfin?

— Mlli de Crespy est à Versailles, dît la marquise.

— J'y cours! dit le chevalier.

— Au château.

— Bien. Mais encore?

«— Chez le roi.

— Chez le...

La parole expira sur les lèvres du chevalier, qui devint horriblement pâle.

La marquise de Pompadour s'était attendue à cette commotion.

Elle ne fit rien pour en atténuer l'effet.

— Chez le roi I répéta-t-ii, sans idée à force d'idées. Et cherchant à rassembler ses esprits, il balbutia :

— Pourquoi chez le roi?

— Ah! pourquoi?... dit la marquise en l'observant.

— Oui, vous le savez, vous! s'écria le chevalier.

— Je le sais.

— Oh! dites alors I

— Ne vous ai-je pas parlé d'un danger... d'un grand danger... que courait Mlle de Crespy?

— Eh bien? j

— Eh bien! dit la marquise en calculant l'effet de soi paroles, ce n'est pas sa vie qui est en danger, c'est sol honneur.

— Oh! cria le chevalier de Chanlemesse, à demi* fou.

— Comprenez-vous maintenant?

— Mon Dieu! mon Dieu!

— Quand je' vous disais que des obstacles puissants dressaient contre vous!

— Justice du ciel ! I

LE8 FRÈRES GHANTEMESSE 147

— J'avais raison de voits prévenir... On ne lutte pas contre le roi I

Le chevalier de Chantemesse releva soudainement la tète.

— On! a dit cela? Je lutterais contre l'enfer et contre Dieu lui-même! J'ai bien lutté contre vous, madame!... Leroilleroi!... Mais qu'est-ce que pèse le roi auprès de mon amour?

— Quoi! vous oserez?...

— J'oserai tout ! '

— Ah! vous êtes l'homme qu'il me faut! s'écria la marquise de Pompadour. Partons, je vous seconderai de tout mon pouvoir; je vous fournirai les moyens de pénétrer dans le palais ; je...

A ce moment, le chevalier de Chantemesse attacha un iejard scrutateur sur la marquise de Pompadour,

— Ah! dit-il, je comprends maintenant.. .

— Que voulez-vous dire? demandait-elle.

— Oui... pour avoir oublié votre haine, pour avoir Ait taire votre ressentiment, pour m' avoir rendu la liberté, vous devez avoir bien besoin de moi, en effet!

La marquise tressaillit en se sentant devinée.

— Eh bien! oui, s'écria-t-elle; oui, vos intérêts sont fiés aux miens! Oui, mes périls sont les vôtres! oui, nos destinées ont à redouter la même catastrophe! Que M* de Crespy s'élève, et je tombe ! [

— Soyez tranquille, madame la marquise, dit le chevalier de Chantemesse ; MIU de Crespy ne s'élèvera jamais... ou plutôt ne s'abaissera jamais jusqu'où vous pensez! Je réponds de son honneur comme dtt mien. 11 fa dans nos provinces une étemelle tradition d'honnêteté à laquelle aucun de nous, homme ni femme, ne murait mentir)*

14 ts LES FRÈRES CH4NTBMB88B

— C'est bien, monsieur le chevalier, dit la marquise de Pompadour.

II reprit :

— Ah! elle est chçz le roi? Ah 1 c'est à Louis XV que je vais avoir affaire? Qu'il prenne garde à loi, le voleur de jeunes filles! Qu'il s'apprête à voir se dresser devant sa face auguste et blême ma figure irritée et redoutable! Je ne crains rien, moi, je n'ai rien à craindre. Le respect? Ah bien, oui, le respect! Pasteurs couronnés, plus indignes que leurs troupeaux 1 Rois ennuyés, rois froidement implacables, rois promus à toutes les malédictions de l'avenir! comme js j vous brave et comme je sens en moi de quoi vous faire] trembler et rentrer sous terre! Le roi! le roi ! Cest un rival que je n'attendais pas, certes. J'irai chez lui, entendez-vous, je pénétrerai jusqu'au fond de ses appartements les plus défendus ; et de ces deux mains que vous voyez, madame la marquise, je lui arracherai ma fiancée morte ou vivante!

La marquise de Pompadour s'était levée.

Elle contemplait avec admiration ce jeuue UoniuM transfiguré.

Et elle pensait tout bas.

— 11 sait aimer, celui-là!

Le chevalier reprit :

— Oui, vous l'avez dit, je suis l'homme qu'il vous fai et je ne tromperai pas votre attente, soyez-en cerl Regardez mon front, écoutez battre mon cœur? J1 l'amour et la haine, ces deux leviers. Rien ne me hésiter, rien ne m'arrêtera!

— Rien? répéta Mme de Pompadour.

— Je suis décidé à tout, madame.

— Si pourtant la fatalité s'acharnait après vous, si efforts échouaient, si, M

LES FRÈRES GHANTEMESSE 149

— Si?...

— Si vous arriviez trop tard enfin!

Le chevalier eut comme un éblouissement.

— Ah! ce jour-là, s'écria- t-il en serrant les poings, Tarquin pourrait recommander son àme à Dieu, car ce que Damiens a commencé. ••

— Eh bien?

— Je l'achèverais, moil

L'ADORATION DBS BERGERS

Nous avons comme un remords d'avoir, dans un de nos précédents chapitres, laissé planer un soupçon sur notre héroïne.

On se souvient de ce rapport qui mentionnait une visite de Louis XV chez Mm$ Adélaïde, alors que celle-ci était absente.

— a Le roi, — disait ce rapport, — a trouvé Mlle de Crespy avec les femmes de chambre et la lectrice. An bout de quelques secondes, celles-ci se sont retirées par discrétion, et Sa Majesté est restée seule avec M1U de Crespy. »

Nous allons compléter ce rapport qui ouvrait à l'imagination de scabreuses perspectives.

Le premier mouvement de Marthe avait été d'imittf les femmes en se retirant.

Louis XV l'avait arrêtée d'un geste. '

LES FRÈRES CHANTEMESSB * 151

— Restez, mademoiselle, je vous en prie, lui dit-il. Et comme Marthe semblait hésiter :

— Oh! n'ayez aucune crainte, continua- t-il; je suis plus ému que vous. Mais je bénis le hasard qui me fait me trouver seul avec vous... pour la seconde {ois*

Marthe tressaillit et rougit à ce souvenir. Le roi reprit :

— Depuis un an, je n'ai pas cessé un seul joiv de penser à vous. Jugez si mon amour s'est réveillé en vous voyant I

— Sire...

— Il n'y a rien d'offensant dans cet aveu. Ce que j'éprouve auprès de vous ne ressemble à rien de ce que f ai éprouvé jusqu'à présent. Vous m'inspirez un respect étrange, et peu s'en faut qu'à votre vue je ne tremble comme un écolier.

— Sire, pourquoi vous Tailler de moi? dit Marthe avec Amceur.

— Je ne raille pas, sur mon honneur! s'écria touisXV; jamais je ne fus plus sincère qu'en ce moment; et ce que je vous disais autrefois, je viens vous la rtpéter aujourd'hui.

— Je ne me souviens plus de ce que Votre Majesté me tittit autrefois, murmura la jeune fille d'une voix si foMe qu'on pouvait à peine l'entendre.

krois XV se rapprocha d'elle.

— Je vous disais : Marthe, voulez-vous de mon Utomr? voulez-vous de l'amour du roi?

— Mon devoir m'ordonne de le refuser, réponditelle. '

— Je vous disais : Marthe voulez-vous de la toute* puissance?

"-Oh! non, sire!

152 LES FRÈRES GHANTEMESSE

Le roi se tut, découragé.

Il regarda longuement MUt de Crespy, comme on regarde quelqu'un dont il faut se séparer.

Puis il dit avec un accent de tristesse qu'on ne lui eût jamais soupçonné :

— Je ne vous en veux pas, mademoiselle de Crespy; je m'incline devant votre orgueil et devant votre vertu. Adélaïde vous avait bien jugée. Hélas! j'avais fait un rêve pourtant 1 J'avais rêvé que je pouvais être heureux une fois dans ma vie d'un bonheur sans mélange. Je croyais au milieu de ma carrière pouvoir me reposer sur un amour noble et pur. Les rois n'ont pas de ces privilèges, à ce qu'il parait; c'est bon pour leurs sujets. Je renonce à mon rêve, je retourne à mes réalités. L'avenir, que je voyais éclairé par vos beaux yeux, l'avenir redevient sombre et froid. xQu'adviendra-t-il de moi? Je l'ignore. Je tomberai tète baissée dans le premier piège plus ou moins grossier que me tendront mes courtisans. Peu m'importe, d'ailleurs; je suis las, et je vais vieillir. Ah! mademoiselle de Crespy! mademoiselle de Crespy! vous auriez pu me transformer!

Louis XY baissa la tète. t

M110 de Crespy s'était sentie touchée par ces paroles.

Elle se contint. /

— Adieu, mademoiselle de Crespy, adieu, lui dit-il en essayant de sourire.

Il sortit lentement, laissant Marthe profondément émue.

Chacune des phrases du roi s'était gravée dans sa mémoire et devait y laisser une trace éternelle. Deux jours se passèrent sans qu'elle le revit. Le troisième jour, comme elle revenait avec Mms Adé-

laide d'entendre un sermon dans la chapelle du château, une femme de chambre s'approcha d'elle et lui dit tout haut:

— Mademoiselle, un homme est venu Vous demander tout à l'heure.

— Moi? dit Marthe, je ue connais personne.

— Il connaît mademoiselle, lui. #

— Il se trompe.

— Je ne crois pas, répliqua la femme de chambre; c'est bien M110 de Crespy qu'il a demandée.

— Quel homme est-ce?

— Dn cavalier de belle mine, ma foi! dit la femme de chambre; mais, tenez, on peut l'apercevoir dans le jardin, près du quinconce, à droite; il ne quitte pas des jeux ces fenêtres.

Marthe regarda et poussa un cri étouffé. Elle venait de reconnaître le chevalier de Chantemesse.

— Qu'avez-vous? lui demanda Mm° Adélaïde.

*-*La surprise... fit Marthe; cet homme m'est connu, en effet.

Et se retournant vers la femme de chambre :

— Qu'est-ce que vous lui avez répondu? interrogea-tdie.

— J'ai dit que mademoiselle ne rentrerait pas avant ooe heure; je ne supposais pas que le sermon serait si t6t fini. 11 a répondu que c'était bien et qu'il reviendrait dans une heure. Faut-il l'envoyer chercher tout de suite ?

— Non! nonl s'écria Mlto de Crespy avec une expression indéfinissable.

Mme Adélaïde s'aperçut de son agitation et dit à la femme de chambre :

— Laissez-nous, Juliette.

Lorsqu'elles furent seules, Adélaïde courut vivement i Marthe.

— Ce qui vous arrive n'est pas ordinaire, lui dit-elle; quel est eet homme ?

— C'est l'homme que je dois épouser, madame, c'est le chevalier de Chantemesse.

— Ah 1.,. Et il vient vous chercher sans doute?

— C'est probable.

— Pour vous ramener à Arras, dans votre famille? continua Mmo Adélaïde. %

— Tout le fait supposer, dit Marthe,

— Que comptez-vous faire?

— Je ne sais.

M*9 Adélaïde la regarda avec étonnement.

— Aimez-vous le chevalier? lui demanda*t-elle. Marthe hésita.

— Répondez, dit Adélaïde.

— J'ai la plus profonde estime pour lui.

— De l'estime, répéta en souriant Mme Adélaïde, c'est bien peu. Si vous ne l'aimez pas, pourquoi le suivre?

— C'est qu'il m'aime, lui.

— Ce n'est pas un motif suffisant pour vous sacrifier. 'Restez à la cour, ma chère Marthe, à la cour où tout le monde a pour vous les yeux du roi.

— Le roi! dit Marthe à voix basse.

— Il veut vous faire une situation digne de vous, reprit Mm' Adélaïde; d'accord avec moi, il vous offre un emploi de dame d'honneur auprès de ma personne.

— Tant de bonté de votre part... et de celle de Sa Majesté 1

— Nous obtiendrons facilement l'agrément de votre famille. Acceptez, Marthe.*, ou je croirai que vous n'êtes pas mon amie.

~ Ohl madame 1 s'écria la jeune fille;

LES FRÈRES CHÀNTEMES8E 155

Adélaïde reprit :

— Je vous donne une heure pour vous décider. Pendant ce temps, recevez le chevalier de Ghantemesse et annoncez-lui votre détermination. Dans une heure...

— Vous m'abandonnez 1 s'écria Marthe avec une sorte d'effroi.

— Ma place n'est pas ici, dit Mme Adélaïde. Demeurée seule, Marthe courut à la fenêtre. Le chevalier était toujours dans le jardin.

— 11 va venir I pensa-t-elle ; d'où vient que je suï„ toute tremblante? Ma conscience est pure cependant et je peux le regarder en face. Mais lui, que pense-t-il? Gomment va-t-il m'aborder? Avec quels mots lui expliquer ma présence dans ce palais? Oserai-je lui rapporter un cœur qui ne lui appartient presque plus? Oh î non, non, ce serait déloyal ! je ne ferai pas cela.

Elle se rapprocha de la fenêtre.

— Il regarde de ce côté, dit-elle ; il a entendu sonner l'horloge du palais, il vient par ici... Oh! mon Dieu! que faire? Il va monter l'escalier... Oh! je ne veux pas le voir, pas encore, du moins! Où me cacher? où fuir? Ah!

Une idée subite. r

Elle se rappela...

Elle courut au tableau représentant l'Adoration des Bergers.

Là, elle appuya sur le ressort que lui avait indiqué le valet de chambre Lebel quelques jours auparavant.

Aussitôt la porte secrète qui conduisait aux appartements du roi s'ouvrit.

M,,e <ie Crespy disparut par cette porto qui se refermad'elle-même*

156 LES FRÈRES GHANTEMESSE

PIERRE DE CHANTBMESSB

Cinq minutes après, le chevalier de Ghantemesse était introduit dans le salon que Mlle de Crespy venait de quitter.

La femme de chambre Juliette s'étonna de n'y plus vpir personne. ,

— Mllede Crespy était ici à l'instant, dit-elle; elle sera sans doute entrée chez Madame. Je vais m'en assurer.

Le chevalier attendit seul.

Un air sombre avait succédé à l'emportement de la veille.

Mme de Pompadour lui avait appris bien des choses sut les derniers événements de la cour et su* la faveur dont M110 de Crespy était l'objet.

Elle ne pouvait s'en tenir qu'aux soupçons, il est vrai; mais elle n'avait pas dérobé ses soupçons au chevalier de Chantemesse.

LES FRÈRES GHANTEMESSE 157

C'était donc avec de cruelles appréhensions qu'il était venu chez Mmo Adélaïde.

Lui aussi se demandait de quelle façon Marthe le recevrait, et si c'était joie ou contrainte qu'elle éprouverait à son aspect.

Pendant ces réflexions, il promenait ses regards autour de lui, subissant le prestige de la grandeur et du luxe, et s'efforçant de comprendre la vie nouvelle de M110 de Crespy.

Sur ces entrefaites, la femme de chambre revint; Tinquiétude se lisait sur ses traits.

— Monsieur, dit-elle, on ne trouve nulle part Mu* de Crespy.

Le front du chevalier se rembrunit.

— Est-elle prévenue de ma visite? demanda-t-il.

— Oui, monsieur, et cette nouvelle a même paru lui causer une certaine émotion.

— Ah!

— Elle vous a regardé avec beaucoup d'attention par cette fenêtre.

— Elle sera peut-être allée au-devant de moi, dit le chevalier.

— M,le de Crespy ne sort jamais seule, reprit la femme de chamlire. Cela est extraordinaire, en vérité.

— Elle ne saurait s'être éloignée beaucoup, essaya de répliquer le chevalier; je l'attendrai.

La femme de chambre se retira.

Pierre de Chantemesse demeura seul de nouveau.

11 s'assit et attendit.

Mais cette fois immobile, farouche, les yeux fixés au plancher.

' Que se passait-il dans son esprit?

Au bout de quelque temps il demanda du papier et de ïencre, et il écrivit à Mlla de Crespy. .

158 LES FRÈTES CHANTEMESSB

11 écrivit d'une main rapide, quoique tremblante.

Celui qui l'eût examiné en ce moment aurait surpris des larmes dans ses yeux...

Quand il eût fini, le chevalier de Chantemesse cacheta sa lettre et la laissa sur la table où il Pavait écrite.

Puis il sortit pâle, silencieux.

On le vit quitter le palais et s'enfoncer dans la ville.

... Qu'était devenue, pendant ce temps-là, W* de Crespy ?

Nous allons l'apprendre à nos lecteurs.

Lorsqu'elle eût franchi le seuil de la porte secrète qui conduisait aux appartements du roi, elle pénétra dans un corridor long et obscur.

Marthe n'eut pas la force d'aller plus loin.

Succombant sous la multiplicité et la diversité de ses émotions, elle s'affaissa aussitôt et s'évanouit.

Combien de temps demeura-t-elle ainsi, forme blanche et brisée, elle l'ignore.

Lorsqu'elle reprit ses sens, elle ne se rendit pas compte tout d'abord du lieu où elle se trouvait.

Elle s'épouvanta de la solitude et des ténèbres qui l'environnaient, elle se crut dans un tombeau.

Puis le souvenir lui revint peu à peu, et avec le son* venir, le sentiment de son action.

Elle frémit en se demandant à quel vertige elle avait cédé*

Le premier mouvement de Marthe fut de rendre grâce à Dieu, dont le bras l'avait jetée à terre alors qu'elle courait à sa perte.

Que serail-il arrivé d'elle si elle eût continué sa course folle, et si elle fût parvenue jusqu'au cabinet de Louis XV?...

: Marthe n'osa pas s'arrêter à cette idée.

Les frères chanîemessë m

Il s'agissait maintemant de sortir de ce corridor.

Mais comment?

\ Comment retrouver dans cette ombre le ressort cor*

respondant à celui du salon de Mmo Adélaïde? ! H le fallait cependant, car un hasard pouvait amener le roi par ce chemin. \

Marthe s'orienta du mieux qu'elle put, et commença fta recherche.

Dn moment elle crut qu'il lui faudrait y renoncer.

Elle se voyait condamnée à demeurer enfermée dans ce corridor, ou forcée d'aller heurter à la porte du roi.

Cette alternative lui rendit un nouveau courage.

Elle trouva enfin...

Sa main rencontra le ressort tant désiré, le ressort qui allait lui rouvrir la porte du salon.

Mais au moment de presser ce ressort, Marthe s'arrêta.

S'il y avait du monde dans le salon ?

Si elle allait se trouver tout à coup en présence de plusieurs personnes rassemblées?

Son apparition par cette issue ne l'accuserait-elle pas hautement?

Comment expliquerait-elle sa fuite et son retour?

Elle était déshonorée !

Plus que jamais perplexe, Marthe colla son oreille à la muraille.

Elle fit bien, car elle perçut comme un bourdonnement de voix.

On s'entretenait de son absence sans nulle doute.

Marthe écouta.

Elle écouta longtemps jusqu'à ce qu'aucun son ne se fit plus entendre.

Alors, le cœur battant à rompre sa poitrine, elle se décida à ouvrir doucement la porte qui, d'ailleurs comme

toutes les portes de ce genre, était muette et invisible.

Le ciel protégeait évidemment Marthe, car le salon était désert.

Elle respira.

La première chose qui frappa ses yeux fut la lettre qu'avait déposée sur la table le chevalier de Chantemesse.

* Sur l'adresse étaient écrits ces mots : A mademoMk de Crespy.

Marthe l'ouvrit vivement, et voici ce qu'elle lut :

a Marthe, qu'êtes- vous devenue?

« Est-ce que vous me fuiriez, Marthe?

a Je ne peux pas le croire.

« Et cependant, si cela était vrai ! Si vous m'aviez chassé de votre cœur 1

a Si vous aviez perdu la mémoire des serments échangés autrefois!

<(0 Marthe! Marthe ! rappelez- vous ces serments! rappelez-vous ces projets de bonheur!

a Une ombre funeste a passé sur ces projets ; la fatalité nous a séparés. J'ai bien souffert loin de vous, Marthe, et je souffre bien encore.

« Ne vous aurais-je retrouvée que pour vous perdre encore une fois?

a Marthe! où ètes-vous? Marthe, je vous appelle, et vous ne répondez pas.

u Ah 1 s'il me faut renoncer à vous, j'en mourrai, cela est certain; mais rassurez-vous, aucun reproche ne sortira de ma bouche.

« Je ne veux pas tenir une place malgré vous dans votre vie, Marthe.

« Hélas ! je n'ai pas à vous offrir le luxe auquel vous êtes accoutumée depuis quelque temps.

LES FRÈRES GHANTEMESSE 161

« Je n'ai que mon amour profond, absolu, inOni.

t Au nom de cet amour, écoutez, Marthe, ce qui me reste à vous dire.

a Mon frère et moi, nous vous attendrons toute la soirée, avec une chaise de poste, au coin de l'avenue de Sceaux.

« Si vous venez, c'est que vous voulez encore et que vous pouvez être ma femme.

« Alors nous partons tous les trois pour Àrras.

€ Si vous ne venez pas, je comprendrai que tout est désormais fini pour moi...

« Je repartirai seul avec mon frère.

« Et nous continuerons à fépandre dans Àrras le bruit de votre mort, car vous serez bien morte, en effet, pour ceux qui vous auront aimée.

« PIERttB DE CHANTEMESSE. »

Plusieurs fois Marthe avait interrompu cette lecture pour laisser couler ses larmes.

Son parti fut pris sur-le-champ.

L'expression triste et ardente de cet amour avait dessillé ses yeux.

— Oui, murmura-t-elle en se parlant à elle-même ; la paix... le devoir...

La nuit allait venir.

Marthe ne voulut dire adieu à personne, dans la crainte de n'avoir pas la force de partir.

Plus tard elle écrirait à madame Adélaïde...

Bile jeta un mantelet sur ses épaules.

Avant de quitter le salon, elle se retourna encore une fois, les yeux dirigés vers la porte secrète.

— Adieu! murmura-t-elle.

162 LES FRÈRES CHANTEMESgB

Puis elle gagna rapidement l'escalier et se dirigea vers l'avenue de Sceaux.

Un carrosse attendait.

Auprès de ce carrosse, deux ombres.. ï

Le chevalier et le comte de Ghantemesse.

Ils reçurent dans leurs bras la jeune fille éperdue et transie de froid.

Marthe était sauvée»

LES FRÈRES CJUNTGMESSB 133

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