DEMANDES ET RÉPONSES
11 lions reste à compléter cette aventure par le récit des derniers moments de son plus important et de son plus mystérieux acteur.
Je veux parler de Robert-François Damiens.
A l'heure qu'il était, ce nom était en train de faire le tour du monde entier.
Obscur la veille, Damiens avait conquis, en moins d'une minute, cette réputatioç horrible qui s'obtient par le sang.
Pourtant, comme criminel, il n'était pas le premier de son nom*
Moréri, dans son Dictionnaire, parle d'un Damiens, hardi chef de bande, qui vivait en 1537.
Ce Damiens4à résolut d'aller tuer Soliman î I au milieu de son armée qui campait sur le rivage de la mer lonienue, proche de la ville de Butronto en Albanie. 11
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associa à son projet quelques-unes des peuplades sauvages qui habitent sur le mont de la Chimère, dans la même province. Mais le Damiens de 1537 alla encore moins loin dans l'exécution de son projet que le Damieos de 1757. Un matin qu'il était descendu des montagnes et qu'il s'était aventuré jusqu'aux alentours de la tente de Soliman, il fut aperçu «dans un arbre et saisi par des janissaires. A force de tourments, on lui fit avouer sa conspiration et nommer ses principaux complices. Puis, Soliman, sans autre forme de procès, le donna à. dévorer à une bète féroce. Ensuite le même Soliman détacha quelques troupes, qui par le fer et la flamme, se chargèrent de rétablir l'ordre parmi les habitants du mont de la Chimère.
Un autre Damiens est encore cité dans les Mémoires secrets sur la constitution tfnigenitus. Celui-là était un marchand qui avait songé à tuer le cardinal de Noaiiles en 4715. Lui non plus n'exécuta pas son dessein. On ignore ce qu'il devint, le cardinal ayant jugé à propos d'étouffer l'affaire.
Ces deux Damiens devaient être entièrement éclipsés par le troisième.
Revenons à la cour de Montgommery, où, garrotté de la façon que l'on sait, il répondait aux interrogations des deux présidents du Parlement, MM. de Maupeou et Mole.
Pendant cette seconde instruction, messire Emmanuel de Croy, prince du Saint-Empire, grand-veneur du pays et comte d'Hainault, baron de Condé et autres lieux, maréchal de camp des armées du roi, commandant pour le roi les provinces d'Artois, Picardie, Calésis et Boulonnois, — le prince de Croy recueillait les renseignements les plus minutieux sur l'accusé, sur ses antécédents et sur sa famille.
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Dés le 6 janvier an matin, le prince de Croy qui se trouvait alors à Paris, était accouru à Versailles, sur la nouvelle de l'attentat.
11 se présenta chez d'Argenson. '
— On débite, lui dit-il, que le criminel est d'Arras.
— En effet, dit le ministre. r
— L'Artois relève de mon commandement, comme vous savez, reprit le prince.
— C'est juste; il faut que vous partiez sur-le-champ pour rechercher là-bas tout ce qui est relatif à cet homme*
— J'ai déjà pris mes mesures en conséquence, dit le prince de Croy; mais avant mon départ il est nécessaire que je voie le criminel. J'ai besoin d'avoir ses traits gravés dans ma mémoire; cela peut me servir pour mes renseignements.
— Vous avez raison, dit le ministre; voici une permission pour pénétrer dans la geôle.
Quelques instants après, le prince de Croy était conduit auprès de Damiens par le prévôt de l'hôtel, le marquis de Sourches.
Le prince de Croy a raconté cette visite au tome quatorze de ses Mémoires manuscrits.
Voici comment il s'exprime :
c Je vis le criminel, assez bel homme, les yeux enfon • eés, le nez grand et le teint animé par la fièvre, à cause de sa brûlure. Il était enchaîné dans un lit, et se plaignant de M. Machault, qui l'avait inutilement fait brûler.
c — Etes-vous de l'Artois? lui demandai-je.
« Il me répondit :
« — Oui, pour la vie et pour la mort; les Artésiens sont firaucs, ils n'ont pas peur...
« II parlait d'un ton doux, au point que j'en fus d'à-
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bord la dupe, et que je le crus quelque chose. Mais cela ne dura pas longtemps. En nous voyant sortir, il nous dit qu'il n'avait plus besoin que de Dieu et d'un bon confesseur. Je démêlai bien que ce n'était qu'un fanatique et rien de plus... »
Rien de plus t
Du premier ooup d'œil le prince de Croy avait jugé cela.
Le soir même, le prince partait pour son commandement.
Le 9, il commençait ses informations à Arras et à Saint-Omer.
En même temps, par ses ordres, le marquis de Barrail et le chevalier des Harchies étaient chargés, le premier d'explorer Dunkerque et le second Saint-Venant, Ypres et Poperingue, où Damiens avait erré quelques semaines après son vol chez le négociant Michel.
On a vu que messieurs du Parlement n'avaient pas attendu le résultat de cette triple information pour commencer le procès de Damiens.
Les deux premiers interrogatoires qui eurent lieu le 18 et le 25 janvier, n'amenèrent aucune révélation importante.
Damiens répéta tout ce qu'il avait déjà dit dans la geôle de Versailles.
Il cessa de cacher l'existence de sa famille, ainsi qu'il l'avait fait jusqu'à ce jour, mais il répéta avec insistance qu'elle était complètement étrangère à son crime. Pourtant, il refusa encore de livrer le domicile de sa femme et de sa fille; il ignorait qu'elles eussent été arrêtées.
Il entra d'assez bonne grâce dans les aventures de sa jeunesse, — aventures qui ont trouvé leur place dans la
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première partie de ce livre, au chapitre intitulé : Histoire d'un homme du peuple au dix-huitième siècle.
Il fit connaître les nombreux maîtres qu'il avait servis, et compromit l'un d'eux avec un malin plaisir, l'abbé Delaunay, professeur en Sorbonne, chez qui se rassemblaient souvent plusieurs ecclésiastiques.
— J'ai quitté mon docteur en Sorbonne, dit Damiens, parce que j'étais ennuyé des mauvais discours que j'y entendais.
Ici je laisse parler le procès-verbal :
c Interpellé de spécifier plus particulièrement la nature des propos qu'il y entendait tenir,
c A dit qu'il leur avait entendu dire que les £ens du Parlement étaient les plus grands marauds et les plus grands coquins du monde, et que, s'ils étaient les maîtres, ils tremperaient leurs mains dans le sang du Parlement ; — que ces discours-là se tenaient souvent et particulièrement dans un petit collège qui est dans une rue derrière le chœur Sainte- Geneviève, dans la cour duquel il y a un puits en entrant, à main droite ; — que ceux des docteurs auxquels il a entendu tenir ces propos sont au nombre de deux ; que le plus jeune est médiocrement grand et asserrouge de visage, et qu'if loge en entrant à gauche dans ce .collège, et qu'il y a des jalousies à ses fenêtres. »
Un piège assez habilement tendu fut celui-ci :
— Avez-vous jamais entendu dire qu'il y avait des cas o% il était permis d'attenter à la vie de son souverain?
Damiens se récria,
— Je ne crois pas que personne ait jamais osé enseigner une pareille doctrine, dit-il.
— Vous voyez bien que vous n'êtes pas d'accord avec vous-même, répliqua le président, puisque vous prétendez avoir agi au nom de la religion.
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— Et au nom de la misère publique, ajouta Damiens.J
— Vous aviez la manie de parler continuellement d< affaires du temps ; vous annonciez partout qu'il y aurait] une révolte en France. Lors de votre dernier séjour il Arras, vous avez dit qu'il y avait de fréquentes émeutes! à Paris.
— Eh bien?
— Vous savez bien qu'il n'y en a eu qu'une seule... à propos des enfants enlevés.
Le président faisait allusion aux graves événements de 4749 et de 1750, alors qu'on opérait des razzias d'enfants pour le Mississipi. Ceux qu'on n'enlevait pas, on les achetait. Le peuple avait fini par s'irriter et par se soulever. Il avait tué un archer pris en flagrant délit d'enlèvement, et il avait traîné son corps jusque devant l'hôtel du lieutenant de police Berrier. A son tour, Berrier fit tirer sur le peuple ; là cavalerie balaya les rues ; ou se battit à la Croix-Rouge, aux Quatre-Nations, à Saint- Roch, rue de Cléry et rue Saint-Antoine.
A ce jeu-là, Louis XV gagna le surnom d'Hérode.
— Est-ce de cette émeute que vous avez voulu parler?
— De celle-ci comme des autres, répondit-il.
11 se donna libre carrière sur l'archevêque de Paris pour lequel il affichait une haine sincère.
— Vous vous êtes laissé aller à d'horribles déclamations contre monseigneur l'archevêque, lui dit-on.
— Je ne m'en souviens pas, répliqua Damiens; mais je peux fort bien avoir dit quelque chose de semblable.
— Quels étaient ceux de vos camarades que vous aviei en vue?
— Aucun particulièrement; mais j'en aurais trouvé assez... Il ne faut pas deux cents hommes pour cela.
Entre le premier et le second interrogatoire, le prince
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de Groy avait envoyé au Parlement les informations recueillies par lui à Àrras.
Ces informations furent immédiatement imprimées. Immédiatement aussi, elles furent critiquées dans des pamphlets anonymes et violents.
« On conçoit bien que ce n'est pas un prince qui aura été de porte en porte recueillir des témoignages et qui se sera donné la peine en très-peu de jours de rassembler tant de faits épars. Tant de travail ne peut être la besogne d'un seul homme. Aussi à qui l'a-t-on confié? A des gens du métier, à un officier d' Arras. Ce que Ton présente n'est donc pas ce que M. le prince de Croy a pu découvrir, et nous avons le cœur serré de voir que tout n'a pas été fait pour déceler et dévoiler les complices du criminel (4). »
De retour d'Arras, la première visite de M. de Groy fut pour la marquise de Pompadour.
La seconde fut pour Damiens.
Chez la marquise de Pompadour il trouva le roi, réconcilié, heureux, a Tout était remis à l'ordinaire, ditil, à l'exception des deux grands ministres renvoyés, » De Versailles, le prince se rendit au palais de justice. Les interrogatoires de Damiens n'avaient plus lieu dans sa chambre.
On le transportait chaque fois, avec mille précautions, dans une salle du palais.
Ce fut là que le prince de Croy vit Damiens pour la deuxième fois.
€ Etant entré, je vis d'un côté Damiens, et de l'autre, vis-à-vis de lui, le premier président, M. Mole, les quatre conseillers commissaires, rangés autour d'une table au
(J) Déclaration de guerre contre les fauteurs du parricide sur la personne dut roi, A Londres.