AU BAL DB L'OPÉRA
L'antorité n'avait pas osé interdire le carnaval à l'Opéra, pas plus qu'elle n'avait osé interdire le cartiaval dans la rue.
Aussi, pendant que les gens du peuple allaient à la Porte Saint-Antoine, les gens de cour se rendaient à l'Opéra.
Gela fait comprendre pourquoi les bals masqués furent tellement suivis cette année-là.
Le dernier, celui où nous conduisons le lecteur, réalisa les plus folles espérances. C'était à se croire au beau temps du Régent. Sans s'être donné le mot, tout le monde s'y trouvait.
En ce temps-là, le bal de l'Opéra n'appartenait pas seulement à la danse, il appartenait aussi à la conversation. Des intrigues légères et brillantes s'y nouaient
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et s'y dénouaient. Le bal de l'Opéra dont l'histoire est encore à écrire, n'a pas été étranger à notre surnom de a peuple le plus spirituel do la terre. »
Au moment où un gros domino noir à rubans verts gravissait en soufflant l'escalier qui menait aux premières loges, le bal était dans tout son éclat. Des couples glissaient discrètement, laissant après eux le parfum de leurs soyeux déguisements et le murmure de leurs amoureuses paroles. Des groupes animés se formaient contre les colonnes, sous le feu des girandoles, sollicitant le pinceau chatoyant d'un Guardi parisien ; et de ces groupes s'échappaient des saillies à faire retourner et sourire les femmes.
Il allait être une heure du matin.
Une petite loge, qui était restée vide jusqu'alors, s\)ti« vrit rapidement.
Deux femmes masquées jusqu'aux dents y entrèrent.
— Fermez soigneusement la porte, dit l'une d'elles.
— Oui, madame la marquise.
— Pour Dieu, ma chère, ne m'appelez donc pas madame la marquise.
— Que madame se rassure : il y a tant de marquises ce soir au bal de l'Opéra !
— ■ Vous croyez !
— Je me fais forte de vous en nommer tout à l'heure une dizaine.
— Vous me faites frémir ; on peut donc reconnaître une femme sous le masque?
— On reconnaît toutes les femmes qui veulent être reconnues.
— Vous êtes sûre que nous n'avons pas été suivies?
— Par qui aurions-nous pu l'être ? Nous sommes sor^ ties à pied du château, madame la marquise et moi, par la petite porte de service, accompagnées à quinze pas
LES FRÈRES CHANTEMES8B 195
peur M. de ûftntaut et par Gourbillon. Nous sommes montées en voiture dans une rue déserte. Nous sommes arrivées à l'Opéra, empaquetées de la tête aux pieds. Enfin, nous voilà toutes deux au fond de cette loge, dont seules nous avons la clé. Vous conviendrez qu'il est impossible de s'entourer de plus de précautions, et je défie l'homme le plus perspicace de pouvoir deviner qui vous êtes,
— Où est Gontaut?
— Dans une loge en face de celle-ci avec Gourbillon, et ne vous perdant pas de vue.
— N'importe, c'est une grave imprudence que je commets.
— Quelle imprudence voyez-vous là, madame ? Pour moi, c'est la chose la plus simple du monde. On s'ennuie à mourir à Versailles,
— Oh! c'est vrai!
— Il est tout naturel que vous vous procuriez une in* nocente récréation.
— Innocente!... Les bals de l'Opéra ont une bien mauvaise réputation.
— Qu'ils ne méritent pas.
— Si, si, dit la marquise en souriant sous son masque*
— Qu'en savez-vous, madame? -
— J'y sois venue autrefois*
— Vous, madame !
— Oh! avec... le roi.
Ces mots furent prononcés à voix basse.
— Et même Sa Majesté s'y est fort ennuyée, reprit la marquise ; elle a été scandalisée des propos qu'elle y a entendus. .. Vous comprenez quel serait son mécontentement si elle apprenait que j'y suis retournée.
— Il n'y a rien à craindre ; le roi passe son mardi gras on famille.
La marquise reprit :
:iTK- :<;*;>
— Si le roi venait à changer d'idée an dernier moment ?.,. Il a l'humeur bizarre, surtout depuis le départ de M11* de Crespy.
— Vous voulez dire la fuite... Ah! madame, quel trait de génie vous avez eu en lançant son fiancé cta Mm* Adélaïde t
— N'est-ce pas?
— A votre place, je voudrais indiquer cette situation à quelqu'un de vos faiseurs de comédies.
— Je conviens que, ce jour-là, je fus assez heureusement inspirée.
Et la marquise ajouta du bout des lèvres :
— Il était temps 1
~ Avez-vous jamais pris cette rivalité au sérieux?
— Très au sérieux, du Hausse t.. . Heureusement que les événements ont tourné au gré de mes désirs. .. Le chevalier de Chantemesse a pu arracher cette jeune fille au danger. Tout est pour le mieux. Il m'eût répugné à avoir à traiter Mlu de Crespy comme une ennemie véritable.
— Oui, je sais... Vous aviez un fond de sympathie pour elle, à cause de sa ressemblance avec votre fille.
— Ressemblance extraordinaire, en effet, et qui l'aurait toujours protégée contre moi-même! s'écria la marquise.
— Ah l si vos ennemis pouvaient vous entendre en ce moment ! dit Mmo du Hausset.
— Us me refusent un cœur, je ne l'ignore pas... Il est vrai que ce cœur a tant saigné autrefois qu'on peut le croire mort aujourd'hui.
La marquise se tut , pour laisser à son émotion le temps de se dissiper.
Ce fut la femme de chambre qui, la première, reprit ia'eon variation*
— Me permettez-vous de vous adresser une question, madame?
— Autant de questions que vous voudrez, ma bonne.
— Avez-vous eu des nouvelles de MUe de Crespy depuis son départ?
— Presque tous les jours, par mes émissaires. Elle est rentrée à Arras, au sein de sa famille, et très-prochainement elle épouse le chevalier de Ghantemesse.
— C'était écrit, dit Mmd du Hausset.
— Et maintenant, cela va être signé, ajouta la marquise. Pauvre petite ! son roman est fini !
Ces mots avaient été prononcés avec un accent de moquerie presque insaisissable.
Elle dit encore :
— Qu'elle soit heureuse en province, c'est tout ce que je souhaite !
— Elle le sera, dit Mm> du Hausset.
— Cela n'est pas certain.
—Pourquoi?
— - Ah! pourquoi !... Parce que ceux qui sortent d'un beau rêve en conservent longtemps au réveil un éblouissement qui se change peu à peu en mélancolie.
La marquise allait devenir songeuse ; mais s'interrompent, elle donna galment de son éventail sur les doigts de Maê du Hausset.
— En vérité, ma chère amie, lui dit-elle, vous m'entraînez à parler philosophie au bal de l'Opéra... Cela n'a pas le sens commun. Regardons et écoutons, nous sommes ici pour cela.
Elle se pencha au bord de la loge.
D'abord ses yeux errèrent sans but sur le flot changeant des masques.
Pois tout à coup elle tressaillit.
198 LES FRÈRES GHANTEMESSE
— Qu'avez-vous, madame? demanda la femme de chambre qui s'aperçut de sou trouble.
— Voyez-vous, à l'entrée de cette porte... à quelques pas de nous... cet homme debout et démasqué ?
— Ouï ; un fort bel homme vraiment... 11 est immobile comme une statue... Je ne le connais pas.
— Oh I je le connais bien, moi! murmura la marquise avec une indéfinissable expression,
— Vous, madame?
— Et cependant je ne l'ai vu qu'une fois.
— Quel est-il? interrogea M"*0 du Hausset,
— Je no peux vous le dire.., mais il faut que je lui parle.
— Madame la marquise n'y pense pas 1
— Pourquoi pas? Ne sommes-nous pas au bal de l'Opéra, et qu'y suis-je venue faire, sinon intriguer et être intriguée?
— Mais, madame, cet homme...
— Cet homme est un gentilhomme, et je veux lui parler.
— Examinez...
— Je n'examine rien, répondit la marquise ; la fatalité me pousse vers lui.
A ces mots, et sans entendre les doléances de Mmû du Hausset, la marquise de Pompadour se précipita hors de la loge.
Avant de dire quel était le personnage qu'elle venait d'apercevoir, il est nécessaire de rétrograder de quelques instants dans notre récit.
LE SCÀPUÎATRB
Nous avons dit qu'il allait être une heure du matin.
Le gros homme en domino noir à rubans verts, dont bous avons plus haut signalé l'entrée, se promenait depois quelques minutes dans le corridor des premières loges.
A son épaisse encolure, à sa démarche commune, nos lecteurs ont déjà soupçonné Briasson, malgré son masque.
Tout à coup il aperçut un autre domino noir à rubans verts, également masqué.
Il se dirigea vers lui avec empressement,
— Tu vois que je suis exact, dit-il.
Le domino le toisa sans lui répondre.
— Eh bien ! oui, c'est moi, parbleu ! reprit Briasson. En entendant cette voix rauque, le domino fit avec la
tète un signe de dénégation.
200 LES FRÈRES CHANTEMES8B
— Oh! oh! suis-je donc autant déguisé que cela? Yeux* tu voir ma figure ?
— Laissez-moi tranquille, dit le domino en regardant d'un autre côté.
Mais Briasson s'était placé devant lui.
— Comment ! que je te laisse tranquille? Pourquoi es-tu venu me chercher, alors?
— Cessez de me tutoyer, je ne suis pas l'homme que vous croyez.
— Tu n'es pas... Voyons, voyons; mes idées sont nettes cependant... les rubans verts, le domino noir, pareil au mien... Je n'ai pas la berlue, et tu as beau essayer de changer ta voix...
Le domino l'écarta de la main.
— Tu es bien fier cette nuit, dit Briasson.
— Vous sentez le vin,
— Voilà une calomnie, par exemple I Je n'ai pas ba depuis une heure.
Le domino fit un mouvement d'impatience.
— Vous m'ennuyez, murmura-t-il.
— Ah! je comprends, dit Briasson ; tu veux peut-être que je feigne de ne pas te reconnaître ? Il fallait donc le dire tout de suite- Fatigué de se voir barrer le passage par Briasson, le
domino abaissa brusquement une main sur ses épaules et lui fit faire volte-face.
Briasson demeura un instant étourdi, et revenu de son bonnement, il se dit à lui-même :
— * Je crois, en effet, que je me suis trompé... Ce n'est pas Lebel... Quel poignet !
A peine avait-il formulé cette réflexion, qu'il se trouvait en présence d'un nouveau domino noir à rubans verts*
LES FRÈRES CIIÀNTEMESSE 201
Celui-ci le prit par l'oreille et le secoua non moins rudement que l'autre.
— Tu ne feras donc jamais que des sottises! lui dit-il en le poussant vers l'escalier ; va m* attendre au foyer et garde-toi bien de parler à personne.
Briasson, abasourdi, n'eut que la force d'obéir en baissant la tète.
Alors le nouveau domino se retourna vers le premier et lui dit:
— C'est vous qui m'avez écrit?
— C'est moi.
— Qui ètes-vous et que me voulez-vous?
Le domino ôta son masque.
Lebel reconnut le comte Hector de Chantemesse.
— Vous, monsieur le comte 1 v
— Moi-même, monsieur Lebel. Voici la seconde fois que je me permets de vous déranger ; je vous remercie, pour la seconde fois aussi, de vous être rendu à mon invitation.
— Rien de plus naturel, monsieur le comte ; vous savez bien que je suis votre obligé de vieille date.
Le comte Hector de Chantemesse avait remis sou masque.
— J'ai à vous demander aujourd'hui de m'aider dans l'accomplissement d'une bonne action, dit-il.
— Une bonne action? répéta Lebel.
— • Oui; vous allez me répondre que cela n'est guère de votre ressort.
— Pourquoi pas ? L'occasion fait les honnêtes gens.
— Je vous apporte l'occasion.
— De quoi s'agit-il?
— D'une commission dont m'a chargé Mlu de Crespy.
— Auprès de moi ? dit Lebel de plus en plus étonné.
— Non. Auprès de Damiens.
202 tffl FRÊMS CHANTEMBSéË
Lebel eut on sursaut d'effroi.
— Parlez plus bas, monsieur le comte ! s,écria-t-il; parlez plus bas I
— Ah ! c'est juste ; j'ai prononcé le nom d'un coupable,
— Dites d'un assassin.
— Bien maladroit dans tous les cas, répliqua le comte de Ghantemesse avec un sourire équivoque.
— Oh 1 monsieur ! dit Lebel, je vous en conjure...
— C'est pourtant de ce Damiens qu'il faut que je vous parle.
— Venez du moins à l'écart. .. Il passe trop de monde par ici.
— 8oit, dit le comte.
Lebel le guida vers un couloir plus désert.
— Maintenant, monsieur le comte, je vous écoute, dit*
•— Vous vous souvenez sans doute que Damiens a servi à Arras chec M. de Crespy ?
— Je m'en souviens.
— Sa conduite fut irréprochable... et son dévouement pour MUe de Crespy fut extrême.
— Extrême, en effet, murmura Lebel.
Le comte de Chantemesse lui jeta un regard sévère* I — Gardez votre blâme pour le criminel, lui dit-il, mais rendez justice au serviteur. Damiens veilla sur M11* de Crespy et la protégea noblement contre d'infâmes entreprises. Après son enlèvement, qu'il faillit empêcher, il parvint à découvrir ses traces, et il put encore veiller sur elle dans le repaire où on l'avait conduite.
— Je sais tout cela, dit Lebel.
«—Enfin, lorsque Mu* de Crespy attenta à ses jours plutôt que do souffrir une souillure royale, la premiers personne qu'elle aperçut à son chevet fut Damiens. N'est-co
LES FRÈRES GHANTEMESSE 2Û3
pas là du dévouement, monsieur Lebel, et avant l'assassin n'y avait-il pas un homme de cœur?
Lebel garda le silence. '
Le comte de Chantemesse continua :
• — Mlle de Crespy s'est toujours souvenue de ce fidèle domestique. Rien n'a pu altérer sa reconnaissance pour lui.
— De la reconnaissance pour cet homme ?
— Oui, monsieur Lebel.
— Pour l'auteur d'un si grand forfait?
— Pouvait-elle oublier que ce forfait avait peut-être été commis à cause d'elle ?
— Oh ! silence ! silence, monsieur 1 Si Ton vous enten-
— Si Ton m'entendait, le procès de Damiens s'éclairerait peut-être d'un jour nouveau ; voilà ce que vous voulez dire sans doute, monsieur Lebel?
— • Jusqu'à présent, Damiens n'a fait aucune allusion à ces événements ; on peut donc croire qu'ils sont étrangers à ce crime*
— Libre à vous d'avoir cette opinion ; mais ce n'est ni la mienne, ni celle de Mlle de Crespy. L'idée que ce malheureux va mourir et qu'elle est pour quelque chose dans sa mort, cette idée-là la poursuit et la tourmente sans cesse... car il mourra, n'est-il pas vrai?
— - Assurément,
— Le Parlement sera sans pitié ?
— Quelle pitié mérite ce scélérat ? répliqua LebeL
— Celle que l'on accorde à tous les fous.
— Damiens n'est pas fou.
— Peut-être le roi lui fera-t-il grâce ? dit le comte de Chantemesse.
— Le roi I...
Lebel sourit d'un air étrange,
— Non, dit-il, le roi ne loi fera pas grâce, non.
— Il lui épargnera du moins la question ? reprit le comte.
— Gela n'est pas probable.
— Pauvre homme !
— Vous le plaignez ?
— Je plains aussi ses bourreaux. Ah ! il aura besoin de tout son courage pour résister à la torture.
— Certes ! murmura Lebel.
— C'est pour l'aider à supporter ces terribles épreuves que M"* de Crespy m'envoie vers lui.
Lebel regarda en. face le comte de Chantemesse, de l'air de quelqu'un qui a mal entendu.
— Vous venez pour voir Damiens? dit-il vivement Cela n'est pas possible, vous ne pouvez avoir eu ce projet ! D'ailleurs, personne ne peut être introduit auprès de lui ; la consigne est des plus inflexible.
— Si je voulais bien cependant? dit lentement le comte de Chantemesse.
— Comment vous y prendriez-vous?
— Oh 1 mon Dieu, de la façon la plus simple : j'ii me constituer témoin.
Lebel frémit.
— Àh ! vous voyez bien, reprit le comte ; c'est moyen.
— Vous ne l'emploierez pas, s'écria Lebel ; vous n* pas compromettre Mlle de Crespy, sa famille, la vôl
— Tant d'autres personnes encore! ajouta le comte Chantemesse en \p regardant à son tour en face.
— Monsieur le comte... balbutia le valet de chi du roi.
— Rassurez-vous, monsieur Lebel ; je ne ch< pas à voir Damiens, je n'ai pas à le voir.
Lebel respira.
Les frères chantemesse 5os
— Je veux seulement faire remplir auprès de lui une commission dont M"6 de Crespy m'a chargé.
. — Une commission ?
' — C'est la bonne action dont je vous parlais tout à
l'heure... et pour laquelle j'ai compté sur vous, dit M. de
Chantemesse.
— Tous avez compté sur moi... pourquoi faire?
— Pour faire parvenir à Damiens un dernier et suprême gage de la gratitude éternelle de M"* de Crespy.
Lebel était demeuré stupéfait.
— Un gage ? répéta-t-il.
— Obt peu de chose, dit le comte, qui sortit de dessous son domino quelque chose de petit, de noir et de carré.
— Qu'est-ce que ceci? demanda Lebel.
— Ceci, monsieur Lebel, c'est tout ce qu'il y a de plus respectable et de plus touchant au monde... Regardez bien.
— J'ai beau regarder...
— C'est un scapulaire.
— Un scapulaire ?
— Humble ouvrage des mains de Mu> de Crespy, dit le comte ; en province, on s'occupe à ces pieux travaux. Sur l'un des côtés de ce scapulaire, il y a la cfoix qui attend cet infortuné ; sur l'autre, il y a l'image de son patron saint François.
Lebel, en entendant ses paroles, prononcées grave ment, se demandât où il était.
Cette voix presque solennelle à laquelle se mariaient les lointaines harmonies d'un orchestre; ce scapulaire entre les doigts de ce domino, au bal de l'Opéra, tout cela troublait son esprit, confondait son imagination.
Il essaya de comprendre.
— Ceci, dites-vous, monsieur le comte, a été brodé) par M118 de Crespyî
— Par elle-même.
— Et pour cet assassin?
— Pour cet assassin.
— Excusez-moi, monsieur le comte, ma raison s'égare...
— Je vous excuse, monsieur Lebel, et je ne vous demande que de faire tenir à Damiens ce saint talisman.
— Moi?
— Vous!
— C'est impossible ! s'écria le valet de chambre.
— Rien ne vous est impossible, monsieur Lebel,
suis convaincu, répliqua tranquillement le comte k
Ghantemesse. I
Et il lui tendait le scapulaire* |
— Prenez, lui dit-il* Lebel hésitait.
— Oh 1 cela ne vous brûlera pas, ajouta le comte d| Chantemesse.
Il y avait une telle autorité dans le geste et d l'accent du comte de Chantemesse^ que Lebel prit le pulaire qui lui était présenté.
— Vous savez maintenant votre devoir, fît le comf1
— Encore une fois, mon embarras est grand, m* motta Lebel.
M. de Ghantemesse fronça le sourcil.
— Ne venez-vous pas de dire que voua étiez obligé? demanda le comte. %
— Et je le répète, dit Lebel.
— Ne m'avez-vous pas assuré autrefois que je poa disposer de vous à toute heure, en toute circons
— Oui, monsieur le comte.
— Eh bien ! le moment est venu de vous
envefl moi. Lorsque je vous ns venir du donjon de Vin-f cennes pour vous enjoindre de sauver Mlle de Crespy, ' tous ne me fûtes bon à rien.
— Mal informé moi-même, je croyais à la mort de M* de Crespy, dit Lebel. >
—Je veux bien ne pas mettre en doute vos paroles. Hais aujourd'hui il s'agit d'une chose toute simple. Exécutez-vous.
Lebel s'inclina.
— Il suffit, monsieur le comte, répondit Lebel; je ne sais comment je m'y prendrai, mais cet objet sera remis àDamiens, je vous le promets.
— ^Et il saura de quelle part ?
— Il le saura.
— Merci. '
— A votre tour, monsieur le comte, promettez-moi une chose.
— Laquelle?
— C'est de dire à M"*, de Crespy que j'ai rempli sa commission.
— Je le lui dirai*
Les deux hpmmes se séparèrent*
208 LES FRÈRES GHANTEMESSB
XXIH
ABIHU, PRUDEHCI
Le comte Hector de Chantemesse n'avait pins rien à faire au bal de l'Opéra.
Il y resta cependant, mû par une vague curiosité, et comme quelqu'un qui s'attarde à un spectacle qu'il sait ne pas revoir de longtemps. Ne se croyant connu de personne, il se démasqua et s'appuya contre une colonne.
C'était à ce moment-là qu'il avait été aperçu par la marquise de Pompadonr.
La marquise de Pompadour avait toujours sur le cœur le subterfuge que le comte de Ghantemesse avait employé vis-à-vis d'elle lors de son unique visite à Versailles.
Pourtant elle se sentait attirée vers lui par un senti' Tient dont elle ne se rendait pas compte.
Cette nuit-là, soit qu'elle subit l'influence du milieu
où elle se trouvait, soit que ses nerfs fussent surexcités, ce sentiment se réveilla en elle plus fort que jamais.
Etre pour quelque chose dans la vie de cet homme, qui ne voulait être rien dans la sienne, telle semblait être l'ambition de la marquise.
Elle alla se poser à côté du comte de Chantemesse.
Celui-ci finit par s'apercevoir de l'attention avec laquelle elle l'examinait.
Il l'examina à son tour.
Si « empaquetée » qu'elle fût, selon l'expression de MM du Hausset, elle ne l'était pas assez toutefois pour dissimuler la jolie femme et la femme élégante.
Un air d'approbation courut sur le visage du comte, qui sourit légèrement.
— Veux-tu que je te dise ce que signifie ton sourire ? fit la marquise en adoptant le tutoiement d'ordonnance an bal de l'Opéra.
— Volontiers, joli masque, répondit M. de Ghantemesse.
— Tu te dis : Voilà une femme qui se trompe certainement, et qui me prend pour un autre.
— C'est vrai.
— Eh bien ! je ne me trompe pas, et je sais qui tu es. — Permets-moi d'en douter.
— Tu es un gentilhomme de province, dit4 la marquise.
— Cela se voit doncl s'écria le comte sur un ton de plaisanterie; sais-tu que tu m'affliges réellement? Eli quoi 1 j'ai la mine d'un nouveau débarqué? je sens le coche à ce point I
— Oui, le coche d'Arras.
Le comte de Chantemesse fit un mouvement de surprise*
210 LES FRÈRES GHANTEMESSE
— Tu as eu raison de t'annoncer comme une devineresse, dit-il.
— Ce n'est rien, cela, répliqua la marquise; ma science est plus grande que tu ne le supposes, et je pourrais t'étoimer bien davantage encore.
— Parle, beau masque, parle, dit le comte de Chantemesse. J'aime ta voix : elle est douce, elle chante, elle caresse. Il me semble que je l'ai déjà entendue.
— * Que t'importe ma voix et que te font mes paroles? dit la marquise ; tu les auras bien vite oubliées, puisque tu vas repartir.
— Ah ! tu sais que je repars?
— Sans doute, reprit-elle ; ne faut- il pas que tu sois i Arras pour le mariage de ton frère ?
Cette fois M. de Chantemesse se sentit intrigué pour tout de bon.
Ses deux yeux parurent vouloir plonger sous le ma* que de la marquise.
— Ah I je savais bien que j'aurais raison de ton indifférence.
— C'est étrange ! dit le comte devenu rêveur.
— Laisse-moi ^interroger à mon tour, reprit la marquise.
— Interroge.
— Rien ne te retient à Paris?
— • Ma foi, non.
— Aucune amitié ? aucun amour ?
— Aucune.. . aucun.
— Tu le quittes sans un regret, sans-un souvenir ?
— Comme tu le dis.
— Cœur sec ! s'écria la marquise.
— Non... cœur vierge, dit le comte Hector de Chantemesse.
— Quoi! pas une femme à Paris... ou à Versailles... ]
LES FRÈRES &BANTEMESSE 211
ne peut se vanter d'avoir fait battre ce cœur de marbre, d'avoir allumé un éclair de passion dans cet œil orgueilleux?
— Pas une... Si, pourtant.
— Ahl.
— Une seule.
— Donne-moi ton bras, dit vivement la marquise.
— Avec plaisir, beau masque; mais qu'as-tu donc? on dirait que tu trembles.
— On me suit. Allons plus loin.
— Où tu voudras, dit-il.
La marquise avait aperçu non loin d'elle M. de Gontaut et le valet de chambre Gourbillon, qui ne la quittaient pas des yeux.
Il est des moments où trop de zèle devient indiscret.
Elle gagna un corridor au bras du comte de Chantemesse.
— Remets ton masque, lui dit- elle*
Puis, sans qu'il s'en aperçût, elle lui arracha le nœud de rubans verts qu'il portait à l'épaule. Dès que tous les deux furent éloignés de la foule :
— Tu disais donc, reprit la marquise, qu'une femme avait su te plaire?
— Oui, répondit le comte.
— Etait-elle belle?
— C'était la beauté même, et je l'aurais adorée, si...
— Achevé.
— Si je n'avais eu les plus puissants motifs de la haïr, dit le comte de Chantemesse, dont le sourire s'éteignit.
La marquise garda le silence pendant quelques secondes.
— Ainsi donc, reprit-elle comme en se parlant 1 elles même, on peut haïr et aimer à la fois ?
— J'en suis un exemple, dit le comte demi-grave*
212 LES FRÈRES GHANTEMESSB
— Moi aussi, dit à voix basse la marquise.
Et son bras se serra fortement contre celui du comte de Ghantemesse.
Il le remarqua et réfléchit.
— As-tu vu souvent cette femme ? reprit-elle.
— Une fois, pas davantage.
— Sait-elle l'impression qu'elle a produite sur toi?
— C'est probable, dit le comte; une femme s'aperçoit toujours de ces choses-là, beau masque.
— Si je te demandais son nom ?
— Ce serait trop de curiosité.
— Si je le devinais alors?
Et la voix de la marquise avait des inflexions adorables; et son regard lançait de tendres flammes; et tout son être semblait suspendu au bras de H. Ghantemesse.
— Ah ! mon Dieu ! s'écria-t-elle tout à coup.
— Qu'est-ce qu'il y a?
— Ces deux hommes qui me cherchent...
— Encore? dit le comte.
— Montons un étage, dit la marquise.
— Avec plaisir.
Pendant ce temps-là Gourbillon et M. de Gontaut se désolaient d'avoir perdu sa trace ; et M™ du Hausset, demeurée seule dans la loge, était stupéfaite de l'esprit d'aventure qui s'était emparé de sa maîtresse.
A l'étage supérieur où étaient parvenus le comte Hector de Ghantemesse et la marquise de Pompadoqr, l'entretien reprit sur une note galante que cette ascension levait faire prévoir.
Cette fois, ce fut le comte de Ghantemesse qui se donna le plaisir d'embarrasser son interlocutrice.
— Où en sommes-nous restés? luidemanda-t-ilavecce machiavélisme de l'homme qui veut faire glisser une
Umm »ur une pente où il m réserva de m retenir.
LES FRÈRES GHANTEMESSB 213
— Où nous en étions ? répéta la marquise.
— Oui.
— Au nom de la femme que tu as été sur le point d'aimer.
— En effet, prononça le comte de Chantemesse.
— Me diras-tu ce nom ? demanda-t-elle.
Le comte répondit :
— Quelle opinion aurais-tu de moi si je te le disais ?
— J'ai à te proposer un marché, fit la marquise.
— Voyons.
— Je te dirai mon nom en échange du sien.
— Cela est tentant, je l'avoue, dit le comte ; mais je n'accepte pas ton marché.
— Et pourquoi?
— Parce qu'il est inutile.
— Je ne comprends pas, dit la marquise.
— Je suis un peu devin, comme tu es devineresse.' -Toi!
— Moi, le gentilhomme de province, l'homme du coche, comme tu m'appelais tout à l'heure; et pour peu que tu y tiennes, je vais te dire qui tu es, de la même façon que tu m'as dit qui je suis.
La marquise se tourna vivement vers lui.
— Je n'en crois rien, s'écria-t-elle.
— Faut-il te convaincre?
La marquise le regarda encore.
Il souriait.
— Non, dit-elle après un instant de silence.
— Tu as raison, reprit le comte ; gardons chacun un demi-mystère ; que gagnerions-nous à nous reconnaître ? Toi, de la réserve ; moi, du respect. Nargue du respect au bal de l'Opéra 1 Restons deux masques l'un pour l'autre, l'un osant tout dire, l'autre s'amusant à tout entendre. Qu'il n'y ait pour nous ni passé ni avenir; soyons
214 LES FRÈRES CHÀNTBMESSE
tout à l'heure présents, à l'heure enchantée. Tiens, asseyons-nous sur cette banquette, au fond de ce corridor presque sombre. Laisse ta main dans la mienne. J'étais fou tout à l'heure de vouloir savoir ton nom l Tu te nommes la beauté, la grâce, l'émotion peut-être... Qu'ai-je besoin d'en savoir davantage?
La marquise de Pompadour l'écoutait sans lui répondre. Elle se laissait bercer par ces paroles murmurées harmonieusement à son oreille. L'haleine du comte la brûlait, et cependant elle ne se reculait pas.
— Regarde, lui disait-il encore, nous voilà presque seuls au milieu de ce bruit et de cette ivresse. Il semble que le monde entier se fasse complice de mon bonheur...
— Non, nous ne sommes pas seuls 1 s'écria la marquise qui venait de voir apparaître au bout du corridor les têtes effarées de Gontaut et de Gourbillon.
Et elle se leva comme si elle s'arrachait à un rêve.
— Eh bien I montons encore un étage, dit le comte de Chantemesse*
La marquise ne put s'empêcher de sourire.
— Non, dit-elle, l'ombre nous protège... les voilà qui s'éloignent.
— Quels sont ces hommes ?
— Deux amis qui s'acquittent de leur devoir.
— Leur surveillance est intolérable, fit le comte.
— J'en conviens, dit la marquise.
— 11 y aurait un moyen bien simple de s'y soustraire*
— Lequel?
\ — Ne le soupçonnes-tu pas, beau masque? \ — Dis toujours, fit la marquise.
— Ce serait de leur abandonner la place et de quitter le bal de l'Opéra.
— Le tour serait plaisant en effet, mais... un peu hasardé.
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— Le carnaval autorise tout, ajoutante comte.
— Tout? répéta la marquise avec une singulière intonation.
— Eh ! certainement ! Lélio n'est-il pas dans l'esprit de son rôle en enlevant Isabelle à la barbe de Trivelin et de Mezzetin ?
— Et de la duègue, ajouta tout bas la marquise en pensant à Mme du Hausset restée dans la loge.
— Viens !
. Quelques minutes après, deux dominos de couleur sombre gagnaient du côté du Palais-Royal une voiture sans armoiries, qui les entraînait rapidement.
Le lendemain, de grand mati% ou, pour être plus exact, avant le point du jour, un homme sortait par une petite porte de l'Ermitage, — cette délicieuse habitation où le lecteur est entré une fois avec nous.
C'était le comte Hector de Chantemesse.
Si le chevalier Pierre de Chantemesse avait pu se croire des griefs contre Louis XV, le comte aurait pu lui dire, ce matin-là :
— Frère, tu es vengé I
216 LES FRÈRES CHANTEMES8B
l'arrêt
Et Damiens, lui aussi, avait eu ses jours gras 1
Il avait obtenu une faveur dans sa prison : celle de se faire raser et friser. 11 en était tout joyeux, a II fit le goguenard, dit la Gazette d?Amsterdamy et demanda des choses extraordinaires. »
Puis, on avait interrompu ses interrogatoires, les juges se donnant des vacances d'une semaine, Thémis troquant son bandeau contre un masque, — ce qui ne la changeait guère d'ailleurs.
Le 1er mars commencèrent les confrontations de Da* miens avec les témoins.
Il y en eut que Damiens ne reconnut pas; d'autret 1 qu'il accueillit affectueusement, comme M. de La Maf tinière, qui lui avait pansé les jambes; d'autres contre
lesquels il s'emporta, comme l'exempt Belot, qui lui avait fait dicter plusieurs noms de conseillers au Parlement.
— Vous m'avez trompé et vous avez abusé de cette liste, lui dit-il; c'est indigue!
Lorsqu'il fut confronté avec la femme Fortier, aubergiste à Versailles, chez laquelle il avait couché la veille du crime :
— Eh bien 1 lui dit Damiens, n'avais-je pas raison de vouloir me faire saigner? Vous avez refusé d'aller me chercher un chirurgien. Tout ce qui est arrivé est arrivé par votre faute.
La pauvre femme éprouva un tel saisissement de ces paroles que, rentrée chez elle, elle prit le lit et qu'on put craindre pendant quelque temps pour sa raison.
Le maréchal de Richelieu fit quelques difficultés pour reconnaître Damiens.
— Je l'ai vu très peu de temps, dit-il; je crois cependant que c'est le même.
Un incident signala la confrontation avec le marquis de Montmirail, capitaine-colonel des Cent-Suisses.
Invité à prêter serment, comme tout le monde, M. de Montmirail répondit :
— Le droit de messieurs les capitaines des Cent- Suisses est de prêter serment l'épée au côté ; mais pour ne point retarder l'expédition d'une affaire qui intéresse également tous les cœurs français et tous les potentats de l'Europe, je veux bien l'ôter sans que cela tire à conséquence.
Ensuite il déclara reconnaître l'accusé pour l'avoir vu an moment de son arrestation.
— Il ressemblait à un homme ivre, furieux. Interrogé à son tour s'il reconnaissait le marquis de
Montmirail, Damiens répondit non.
Le marquis de Montmirail remit son épée au côté.
Après le soldat vint le prêtre; après l'homme <rd prête serment l'épée au côté Tint l'homme qui promet de dire la Vérité en mettant la main ad pectus ; après le marquis de Montmirail vint le dominicain Duparcq, sousprieur des Jacobins de Chartres.
Le témoin et l'accusé se reconnurent pour être venus d'Arras dans la même voiture et pour avoir fait ensemble plusieurs parties de piquet.
On confronta encore Damiens avec un fabricant de bas au métier, le sieur Nicolas Playoust, homme naïf, et dont le récit est empreint d'un comique particulier.
« Je demeurais alors à Poperingue, dit-il, dans l'hôtellerie de Pétronille Hameau, lorsqu'un jour celle-ci vint me proposer de laisser coucher un individu dans ma chambre. Je n'y consentis qu'avec peine. Cet individu était Damiens comme je l'ai su plus tard, car alors il cachait son nom. Il m'incommoda beaucoup toute la nuit, parce qu'il ne dormit presque pas et qu'il parla seul pendant tout le temps. Au réveil, cet individu continua de remuer les lèvres ; je m'imaginai qu'il faisait ses prières à voix basse; mais son agitation ne cessant pas je lui dis :
« — Onand on prie Dieu, on doit être tranquille.
« — J'ai beau prier... me répondit-il sans achever sa phrase.
« Il coucha pendant quinze jours environ dans m chambre, très-oisif et très-singulier. Un matin, il me dit que j'étais un sorcier. Scandalisé de cette apostrophe, je lui demandai qu'est-ce qui pouvait le faire penser ainsi.
« — J'ai trouvé sur votre lit un cierge percé de sept trous, me dit-il.
a — Eh bien ?
« — • Cela n'est pas naturel*
LES FRÈRES GHANTEMESSE • 219
t — Vous êtes un sot et un simple, lui rôpondis-je; . venez avec moi, tout vous sera expliqué.
« Nous allâmes ensemble chez le cirier qui lui apprit que c'était lui-même qui avait percé le cierge, et que les trous indiquaient le nombre des quarterons. Il ne semblait pas encore convaincu.
a Une autre fois, un dimanche, Damiens m'engagea n entrer avec lui dans un cabaret où pend pour enseigne une tète d'or. 11 voulait me prier de lui écrire une lettre.
< — Vous ne savez donc pas écrire? lui dis-je.
« — Non.
a Je ne sus que plus tard qu'il m'avait menti. 11 y avait beaucoup de monde dans le cabaret ; nous fûmes obligés de monter dans un grenier. Là, je tirai de ma poche mon écritoire et du papier. Il me dicta des phrases sans suite, celle-ci entre autres : Mademoiselle Benriette m'a toujours prédit que je n'aurais jamais de bon' heur. Je m'impatientai, et la lettre ne fut pas écrite.
<c Quelques jours ensuite, nous convînmes d'aller à la kermesse de Roquebrune ; pendant le trajet, nous causâmes de plusieurs choses. Je lui demandai s'il avait des parents dans le pays ; il me répondit qu'il n'en avait pas d'autres que vingt-deux prêtres, tous ses oncles, frères et cousins germains. Le soir nous trouvâmes difficilement à nous loger; on nous donna une chambre commune. Damiens commença par barricader la porte* Puis nous mangeâmes un morceau et nous nous couchâmes. Il fut cette nuit-là plus agité que de coutume ; il se leva à unç heure du matin, en chemise, pieds nus, et descendit à la cave. 11 fallut employer la force pour le remonter dans sa chambre. Une fois là, il se remit à se promener et à gesticuler. Impatienté de ne pouvoir fermer l'œil, je lui adressai des remontrances qu'il prit fort mal. Il me traita eacw e de sorcier ; cela me fit entrer dans une
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grande colère : je saisis un gros bâton et j'en frappai fortement la quenouille du lit. Damiens fut intimidé par ma fermeté ; il se décida à se recoucher, et pendant le reste de la nuit il se tint tranquille. Le lendemain ou le surlendemain, il quitta Poperingue, et je ne le revis plus. » -
Ainsi avait déposé le sieur Nicolas Playoust.
11 avait même terminé par cette phrase à effet :
— Quoique je ne sois pas sous la domination du roi de France, je déclare que je lui suis extrêmement attaché et que je serai toujours prêt à exécuter ses ordres.
Damiens écouta en souriant la lecture de cette déposition. Il était aisé de voir qu'il s'était un peu moqué de l'honnête fabricant de bas.
Il le reconnut parfaitement et ne nia aucun des faits racontés par lui.
— Je ne sais comment Je me suis trouvé dans cette cave, dit Damiens; cela est extraordinaire; il faut croire qu'on m'avait jeté un sort...
Pau s'en fallut que, sur cette parole, Nicolas Playoust ne prit encore la mouche.
Les confrontations de Damiens avec sa famille furent réservées pour la fin. Elles furent des plus touchantes.
Damiens, dont la lassitude avait été visible jusque-là, retrouva des forces à la vue de tous les siens.
Il s'attendrit devant son père, et lorsqu'on lui demanda, selon la forme, s'il n'avait pas de reproches à lui faire :
— Ahl grand Dieu ! s'écria-t-il, c'est à lui, au contraire, à m'en adresser; je ne les ai que trop mérités!
11 dit la même chose à sa sœur et à ses frères* A la femme de son phu.ieuœ frè*e Louis :
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— Vous êtes bien malheureuse d'être entrée dans ma famille!
Son attendrissement redoubla en présence de sa propre femme.
— Hélas ! lui dit-il, ma chère Elisabeth, que je t'ai causé de chagrins! Je suis un grand misérable de Savoir maltraitée, et je f en demande bien pardon.
Ces confrontations durèrent plusieurs jours.
Après qu'elles eurent été épuisées, il semblait qu'il n'y eût plus qu'à prononcer sur le sort de Damiens.
Le 26 mars, à huit heures du matin, les princes du song'et les pairs s'assemblèrent dans la Grand'Ghainhre pour entendre encore une dernière fois Damiens sur la sellette.
Etaient présens à leur poste et en costume : *
Le premier président Maupeou.
Les présidents : Portail, de Lamoignon, Mole, Potier, Le Pelletier, Augustin de Maupeou, Turgot, d'Aligre, Lefèvre, Rocart.
Les princes do sang : M. le duc d'Orléans, premier prince du sang; le prince de Coudé, le comte de Clermont, le prince de Conti, le comte de la Marche.
Les ducs et pairs : d'Uzès, de Luynes, de Brissac, de la Force, de Rohan, de Piney-Luxembourg, de Villeroy, de Villars, de Ghaulnes, d'Antin, de Fitzjames, d'Aumont, de Noailles, de Saint-Aignan, de Mortemart, de Talentinois, de Biron, de la Vallière, d'Aiguillon, de Fleury, de Gisors, de Duras.
Les conseillers d'honneur : La Michaudière, Le Pelletier, de Fériol, Briçonnet, Moreau, Huguet, Hénault.
Les deux conseillers rapporteurs que nous connaissons : Severt et Pasquier ; et les deux conseillers commissaire*: Umblia et Rolland,
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Les maîtres des requêtes : Ponchet, Doublet, Chopin} Fargès.
Les conseillers ordinaires ; Langlois, Titon, de Sallabery, Brayer, Le Bas, Ilenouard, Benoise, de Biair, Barraly, Meynauit, Terray, du Trousset, Aubry, Tudert.
Damiens fut apporté dans son fauteuil au milieu de cette assemblée imposante.
Il ne parut pas plus intimidé qu'à l'ordinaire.
Familier jusqu'à l'effronterie, il dit au maréchal de Noailles :
— Vous ne devez pas avoir chaud avec vos bas blancs ; vous devriez vous approcher de la cheminée. .
Ce dernier et suprême interrogatoire fut sans résultat nouveau.
Damiens était harassé ; il répondait à peine aux questions du premier président.
— Monseigneur, je vous ai dit cela vingt fois, pr> nonça-t-il à un certain moment; ce n'est pa* là le fait du procès.
On a vu qu'il aimait à railler ; l'éternelle question des complices ayant été remise sur le tapis par M, Pasquier, Damiens dit à ses voisins :
— Il faut convenir que M. Pasquier parle comme un ange; le roi devrait en faire son chancelier.
Le duo de Biron eut son tour.
— "Voyons, quels sont vos complices?
— Peut-être vous! répondit celui-ci.
L'embarras était grand avec un pareil accusé.
On s'y prit avec lui de toutes les façons, on se sentait une grande responsabilité envers le public. Cependant il s'est trouvé beaucoup de gens pour prétendre que bien des faits avaient été volontairement laissés dans l'ombre, que des témoins importants n'avaient pas été assignés.
Au sein de la grand'chambre même, des dissentiments
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s'étaient prodoits. Le prince de Conti se montrait fort mécontent de l'instruction* Il avait vainement demandé la communication du registre des sergents de Damiens. Biron, leur colonel, la lui avait refusée sous divers pré* textes.
— Il n'y a là, avait dit Biron, que des blasphèmes, des impiétés, des traits dissolus, dont la lecture serait peu conciliable avec le respect dû à une aussi auguste compagnie que le Parlement
— Nous sommes faits pour tout entendre, avait répliqué le prince de Conti.
Biron n'en avait pas voulu démordre! et il n'y eut que sept voix pour la lecture du journal* « Cela démontra, dit Richelieu, que le Parlement» intéressé à suivre les vues de la cour, qui exigeait le mystère sur les causes, était résolu à s'en tenir à la preuve du crime exclusivement et à sa punition, »
L'arrêt fut prononcé dans cette même journée du 26 mars, à sept heures du soir.
En voici l'extrait principal :
«La cour, les princes et les pain y séant, déclare Robert - François Damiens dûment atteint et oon* vaincu du crime de lèse-majesté divine et humaine au premier chef, pour le très-méchant, très-abominable et très-détestable parricide commis sur la personne du roi; et pour réparation, condamne ledit Damiens à faire amende honorable devant la principale porte de l'église de Paris, où il sera amené et conduit dans un tombereau, nu, en chemise, tenant une torche de cire ardente du poids de deux livres; et là, à genoux, dire et déclarer que méchamment et proditoirement il a blessé le roi d'un coup de couteau dans le côté droit, dont il se re- Pent et demande pardon à Dieu, au roi et à la justice.
< Ce fait, ledit Damiens sera mené dans ledit tombe-
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reau, à la place de Grève, et, sur tin échafaud qui 7 sera dressé, tenaillé aux mamelles, bras, cuisses, et gras de jambes, sa main droite tenant en icelle le couteau dont il a commis ledit parricide, brûlée du feu de soufre, et, sur les endroits où il sera tenaillé, jeté du plomb foudu, de l'huile bouillante, de la poix-résine, de la cire et soufre fondus ensemble, et ensuite son corps tiré et démembré à quatre chevaux, et ses membres et corps consumés au feu, réduits en cendre, et ses cendres jetées au vent.
« Ordonne qu'avant ladite exécution, ledit Damiens sera appliqué à la question ordinaire et extraordinaire pour avoir révélation de ses complices.
« Déclare tous ses biens, meubles et immeubles, en quelques lieux qu'ils soient situés, confisqués au roi.
a Ordonne que la maison où il est né sera démolie, celui à qui elle appartient préalablement indemnisé, sans que sur le fond de ladite maison puisse à l'avenir être fait aucun bâtiment, etc., etc. »
C'était le même supplice que celui de Ravaillac.
Le procureur général du roi n'avait rien trouvé de mieux.
Le supplice de Damiens fut remis au surlendemain.
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