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ENTRE BOURREAUX

Depuis cinq jours, sur sa demande, Damiens avait eu la permission de voir un confesseur, malgré l'usage qui n'en accordait un qu'après le jugement rendu.

Il avait désiré un prêtre de l'Oratoire ; on ne crut pas devoir le satisfaire sur ce point. On lui envoya M. Gueret, curé de Saint-Paul et docteur de Sorbonne. « Ce curé est de l'ancienne Sorbonne qui a décidé qu'il n'y avait point de salut pour un criminel sans la révélation de ses complices d, fit remarquer la Gazette £ Amsterdam.

Damiens n'ignorait pas que son jugement avait été prononcé après son interrogatoire sur la sellette* Il ne s'abusait pas sur le sort qui l'attendait. Depuis plus de deux mois et demi il se familiarisait avec l'idée de la mort et avec l'idée de la torture*

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Quelles durent être ses réflexions dans les dernières vingt-quatre heures qui le séparaient de ce double supplice !

Mais si terribles qu'elles fussent, elles étaient encore au dessous de celles qui assaillaient un autre homme au ' même moment.

Oui, il y avait un homme, — cela paraîtra invraisemblable, — qui souffrait plus cruellement que Damiens, et pour les mêmes causes que Damiens.

Cet homme était celui que les assassins appelaient Chariot, les magistrats l'exécuteur des hautes-œuvres, et tout le monde le bourreau.

Non pas le bourreau de Paris, mais le bourreau de Versailles, sur le territoire du quelle crime avait été commis, — car les bourreaux comme les rois, ont des territoires. ^

Le bourreau de Versailles avait pour nom de famille Sanson, — comme tous les bourreaux, — Gabriel Sanson ; il était le frère cadet de Jean-Baptiste Sanson, le bourreau de Paris.

Gabriel Sanson exécrait sa profession.

Il n'avait pas eu fréquemment l'occasion de l'exerce! d'ailleurs, les crimes étant rares à Versailles.

Il vivait donc aussi tranquillement que peut le faire un bourreau sans ouvrage, dans une petite maison solitaire et fleurie, occupant ses loisirs à fabriquer des onguents et des pommades pour les bonnes femmes, industrie à laquelle les bourreaux se sont adonnés en tout temps.

Mais du jour où Damiens eut levé son canif sur Louis XV, l'existence de Gabriel Sanson fut complètement empoisonnée. Il ne vécut plus, 11 ne dormit plus. il n'eut plus qu'une idée fixe. Il savait que cet homme lui appartenait et qu'il aurait à tuer cet homme.

Dès lors personne plus que Gabriel Sanson ne s'in-

quiéta des faits et gestes de Damions, Il était constant ment à l'affût des moindres renseignements» et ces renseignements le rendaient de jour en jour plus sombre.

Damiens était marié ; il avait une femme, une fille, de nombreux parents, tous honnêtes; son père existait encore. Que de malheureux, lui, bourreau, allait faire d'un seul coup 1 que d'innocents il allait déshonorer à jamais I

Et si Damiens avait des complices 1 S'il allait les révéler 1 Ce n'était plus alors une seule tète que Gabriel Sanson aurait à trancher.

Jl fermait les yeux à cette pensée.

Ce n'était pas lui, certes, qui aurait accusé les Juges de lenteur; il aurait désiré que ce procès s'éternisât, au contraire»

Chaque coup de marteau qu'on frappait à sa porte lui semblait être asséné sur son cœur. Il s'attendait de minute en minute à recevoir le grand pli cacheté de noir du procureur général.

Il le reçut le 27 mars, à la première heure du matin.

Que devint-il en apprenant qu'il allait avoir à éoarteler Damiens !

Ce matin -là, qui était un dimanche, il courut à l'hôtel de la prévôté, et insista pour parler sur-le-champ au prévôt, M. le marquis de Sourcbes.

Sanson était pâle et défait»

M. le marquis de Sourches se montra désagréablement affecté de cette visite. On n'aime pas généralement à être réveillé par le bourreau.

Il ne permit pas qu'on introduisit celui-ci dans ses appartements; il préféra aller au-devant de lui.

— Cornebleu I maître Sanson, s'écria-t-il du plus loin qu'il l'aperçut; quelle rage vous possède de venir chez

les gens à pareille heure ? Cela sort de tous les usages* Voilà ma journée gâtée par votre mine patibulaire !

— Monsieur le marquis, dit Sanson, est-ce que vous ne devinez pas ce qui m'amène?

— - Je ne devine jamais en sursaut.

— M. le procureur général du roi m'a écrit pour m'avertir que l'exécution de Damiens aurait lieu demain.

— Ali ! tant mieux ! dit le marquis.

— Il m'envoie en même temps une copie de l'arrêt de la cour.

— Rien de plus régulier.

— Selon cet arrêt, je dois donner au criminel la question ordinaire et extraordinaire, dit Gabriel Sanson.

— C'est trop juste ; il l'a méritée par son silence obstiné, dit le marquis; et ce sera pour vous une grande gloire, maître Sanson, si, avec tous vos engins, vous parvenez à lui arracher des aveux.

— La question, passe encore... je puis m'en tirer... Mais l'exécution, monsieur le marquis, l'exécution !

— Eh bien ! l'exécution?

— Savez-vous en quoi elle consiste?

— Je m'en doute... la peine des parricides, probable-; ment... la barre, la roue, le bûcher...

— Mieux que cela, monsieur le marquis I

— Ah! ah!

— L'écartèlement !

— Diable I fit M. de Sourches.

— L'écartèlement à quatre chevaux, reprit Sanson, et avant l'écartèlement le tenaillement.

— Oh I oh ! le Parlement a fait les choses en conscience, à ce que je vois.

— Comprenez-vous maintenant, monsieur le marquis, pourquoi je suis accouru à l'hôte l de si grand matin?

*•• Ma loi l si o'est pour m' apprendre cette nouvelle,

maître Sanson, j'estime que vous auriez fort bien pu attendre jusqu'à mon déjeuner.

— Ce n'est pas seulement pour cela.

— Parlez alors.

— Monsieur le grand prévôt, je viens vous dire qu'il m'est impossible de me charger de cette exécution.

Le marquis de Sourches le regarda avec é totalement. Sanson était grave.

— Impossible, répéta le marquis, et pourquoi?

— Parce que l'écartèlement est un supplice oublié, et que je ne sais pas écarteler.

— Ah ! vous ne savez pas...

— Non, répondit Sanson.

— Cela est donc bien difficile? dit M. de Sourches avec bonhomie.

— Encore faut-il avoir appris.

— lime semble que.... vos aides... et quatre chevaux... des chevaux tirant bien...

— Et le tenaillement? reprit Sanson.

— Comment ! vous n'avez pas non plus appris à tenailler? s'écria M. de Sourches.

— On ne tenaille pas plus qu'on n'écartèle aujourd'hui.

— Cela est fort embarrassant, dit le marquis ; il faut cependant que Damiens soit exécuté selon l'arrêt.

— • U peut l'être par un autre que par moi, répliqua Sanson; par mon frère aine de Paris,' qui est l'exécuteur du Parlement. Ses connaissances sont plus étendues que les miennes; il remplira mieux l'objet de la justice.

— Yous avez raison, dit le marquis de Sourches ; je vais en écrire immédiatement au procureur du roi, et vous allez porter la lettre...

La figure de Gabriel Sanson s'était éclaircie»

11 se voyait 44)4 débamssti de ira odieuse lâche, lei

230 LES FRÈRB8 CHANTEÎCB88E

mains nettes de sang, bourreau honoraire comme de

vaut.

Dix minutes après, porteur de la lettre du prévôt, il galopait sur la route de Versailles à Paris.

Hais une déception complète l'attendait chez le procureur général du roi.

Celui-ci lui dit sèchement :

— L'exéciftion est de votre ressort, il faut que ce soit vous qui la fassiez.

Gabriel Sanson voulut mettre en avant son frère aine.

— Ignorez-vous donc, répondit le procureur général, que votre frère est atteint d'une paralysie qui le prive de l'exercice de ses membres ?

Sanson fut atterré.

Il essaya de s'accrocher à une autre branche*

— - Mais son fils? murmura-t-il,

— Son fils n'a que dix-sept ans, répondit le procurent général, et ce n'est que par intérim qu'il remplit les fonctions d'exécuteur des hautes-œuvres du Parlement. Une exécution de l'importance de celle-ci ne saurait lui être confiée.

Gabriel Sanson baissa la tète.

Comme chez le prévôt de Versailles, il dit :

— Je ne sais pas écarteler.

Le procureur du roi haussa les épaules.

— Que cela ne vous arrête pas, réponditàl. — - Comment 1 fit Sanson stupéfait.

— Nous avons d'excellents ouvrages sur la matière; je vous mettrai en rapport avec nos chirurgiens du Parle* ment. On compte sur vous. Je ne vous cacherai même pas que plusieurs exécuteurs de la province doivent venir assister à votre travail. 11 s'agit de vous distinguer,

LES FRÈRES CHANTEMES8B 231

— Me distinguer ! répéta Gabriel Sanson saisi d'horreur.

— Y eû-til jamais plus belle occasioa ? dit le procureui relierai; vous avez à venger votre souverain et le royaume tout entier.

— Yous ne m'avez pas compris, M. le procureur gêné' rai ; je vous répète que je ne suis pas sur de moi-même,

— J'ai bien entendu; mais qu'importe? Au besoin rous agirez d'inspiration.

Le bourreau devint livide à ces paroles prononcées avec le calme le plus complet.

— L'important, continua le procureur général, est que le meurtrier souffre beaucoup. Un peu plus ou un peu moins de maladresse, cela est indifférent.

— Oh ! monsieur ! s'écria Gabriel Sanson en reculant île quelques pas.

— Qu'est-ce à dire? De la sensibilité ! fit le procureur général en fronçant le sourcil, Croyez-vous donc que je u'aie pas moi-même imposé silence à tous mes senti* ments d'humanité? Ne sommes-nous pas, nous autres magistrats et juges, bien autrement responsables que rous, instrument muet et sourd ? Après nos débats solennels, que viennent ici faire vos hésitations vulgaires?

Gabriel Sanson baissa la tête*

Il était visible qu'un violent combat se livrait dans son esprit.

~— Tenez, monsieur le procureur général, dit-il tout 4 coup, je préfère me démettre de mon office.

Le procureur général le regarda en silence.

— Yous ne le pouvez pas, lui dit-il froidement, — • Gomment 1

— Non ; c'est & la magistrature qui vous A nommé qu'appartient le droit de vous déposer.

— Et si je refusais mes services ! dit Gabriel Sanson*

— Vous joueriez là un jeu dangereux, car on ne manquerait pas de dire que vous avez été gagné parles complices de Damiens.

— Moi!

— Et dans ce cas mon devoir serait de vous mettre en état d'arrestation. Croyez-moi, mieux vaut chasser vos scrupules et vous charger de cette besogne qui est destinée à vous faire le plus grand honneur.

Le pauvre exécuteur sentit que la lutte était impossible.

— Je suis aux ordres de la justice, dit-il.

— A la bonne heure ! dit le procureur général. Tous pourrez vous faire assister de votre neveu et de vos aides. Concertez-vous avec eux dès à présent.

— Oui, monsieur.

— Soyez prêt demain au point du jour pour la question.

— Quelle question appliquera-t-on au criminel? demanda Sanson.

— Je ne sais encore, répondit le procureur générai, nous n'avons rien décidé. Ce scélérat est un homme d'une grande force et d'un grand courage ; je m'attends à ce qu'il nous donne beaucoup de mal. J'ai là plusieurs mémoires qui me sont arrivés de différents côtés, et que j'examinais quand vous êtes entré. J'ai fait venir aussi d'Avignon une machine parfaite, qui jusqu'à présent & délié la langue de tous ceux sur lesquels on eu a bit l'application.

— Je connais cette machine, dit Gabriel Sanson ; elle a été construite sur un ancien modèle conservé dans Us prisons papales. Elle est parfaite, en effet; elle n'a qu'ici tort, celui de mettre en danger l'existence du patient

— Diantre 1 ce n'est pas ce que nous voulons; il faut qu'il rotto «Mai da foinut 4 Damions pour supporta

l'exécution. Nous nous contenterons alors de la question des brodequins. Qu'en pensez-vous?

Gabriel Sanson s'inclina sans répondre*

Le procureur général continua :

— Quant à i'écartèlement...

Sanson soupira.

— Tous vous procurerez quatre chevaux vigoureux.

— Oui, monsieur.

— Ne lésinez sur aucun article, ni sur la bonne qualité du soufre, du plomb et de la poix. Votre mémoire tous sera payé sur présentation.

— Merci, monsieur.

— Allez, maintenant, car vous avez de quoi employer votre journée, et il n'y a pas un instant à perdre. Adieu, monsieur Sanson.

Et le procureur général ajouta avec un sourire :

— Gela ira tout seul, c'est moi qui vous le dis.

H était temps que le bourreau de Versailles sortit

Il étouffait.

D'un pas chancelant, il se dirigea vers le quartier de la Nouvelle-France où demeuraient son frère et son neveu, Jean-Baptiste Sanson et Henri Sanson.

Il sonna à la grille d'un fort bel hôtel entre cour et jardin, qui s'élevait sur l'emplacement qui fait aujourd'hui l'angle delà rue Papillon et de la rue Bleue, dans le faubourg Poissonnière. Des charmilles et des bouquets de bois s'étendaient derrière cette habitation et couvraient une étendue de terrain assez considérable.

Qu'on ne s'étonne pas de voir un bourreau sibiei logé. Cet hôtel et ce parc n'avaient coûté que six mille Jpvres aux Sanson , — qui le revendirent cent mille , joixante ans plus tard.

Le coup de sonnette de Gabriel n'avait attiré personne.

234 JJ» FRÈRES GHANTBMESSE

Il était facile de s'apercevoir qu'on n'était pas habitué aux visites dans ce logis.

Il sonna plus fort*

Un vieux domestique, d'an air le rébarbatif, parai; sans se donner la peine de regarder, il grommela ;

— Ce n'est pas ici, vous vous trompez.

— Tu ne me reconnais doue plus, mon vieux Sonbice?

— Eh quoi 1 c'est vous, monsieur Gabriel 1 s'écria le serviteur.

— Ta vue baisse, mon camarade.

— Ne croyez pas cela, monsieur Gabriel ; Soubise i encore bon pied bon œil ; mais que voulez-vous? on reçoit si peu de gens ici que lorsqu'on sonne je crois tonjours que c'est par erreur.

La grille ouverte, Gabriel gagna un double escalier formant perron.

Conduit par Soubise, il fut introduit dans une chambre à coucher du premier étage.

Il trouva, en effet, Jean-Baptiste Sanson cloué par la paralysie, comme le lui avait annoncé le procureur général.

Auprès de lui se tenait Henri Sanson.

D'un signe, on indiqua un siège au nouveau venu. -

Les trois Sanson gardèrent pendant quelque temps un silence morne.

Ce fut Gabriel qui parla le premier.

— Eh bien ! mon frère, dit-il comme avec effort, vous savez?

— Je sais, répondit simplement Jean-Baptiste.

— 0 mon Dieu ! s'écria Gabriel eu cachant sa tète dans ses mains.

— Du courage, mon frère I dit le malade*

— Du courage, mon oncle I dit le jeune homme.

hW FRÈRES CHÀNTEME88E 935

Gabriel donnait un libre cours à ses larmes longtemps contenues.

— Vous pouvez encore pleurer, mon frère, reprit Jean-Baptiste, vous êtes bien heureux. Moi, je ne pleure plus depuis longtemps.

L'homme qui parlait ainsi n'avait pas quarante ans.. JUais il avait été nommé maître des hautes-œuvres à sept ans, à la mort de son père. Cela l'avait vite vieilli. Dès l'Âge de sept ans, le petit Sanson, dont l'emploi était rempli par deux questionnaires, était obligé d'assister régulièrement à toutes les exécutions, afin de les légaliser par sa présence.

Quelle enfance I

Il allait à la place de Grève, sa mère le tenant par la main, comme on va à la promenade* A l'âge où les autres bambins jouent à la balle, lui, Jean-Baptiste, allait voir jouer à la tête. Pour cerceau, il eût une roue. Le sang fut la première couleur qui frappa ses yeux. Les premiers sons qu'il entendit furent des cris de rage et des hurlements de souffrance.

On comprend qu'à trente-huit ans, Jean-Baptiste fût un vieillard.

De l'oreiller où s'élevait sa tète pâle, amaigrie, usée, il jetait un regard de sympathique tristesse à Gabrieh

— Cessez de vous désespérer, mon frère, lui dit-il; notre profession nous veut tout entiers et sans faiblesse. Sachons porter avec fermeté le poids du funeste héritage de nos pères.

— Hélas 1 Jean-Baptiste, vous avez passé bien jeune par de rudes épreuves, je le sais; mais jamais on ne vous a forcé à l'horrible et semblable chose que je dois faire demain.

— J'en conviens, dit le malade; je n'ai jamais éuartelé ni vu écarteler.

236 LES FRÈRES GHANTEMESSB

— Alors comment voulez-vous que mon bras ne foillisse pas au dernier moment? comment voulez-vous que mon courage ne m'abandonne pas sur l'échafaud? 0 malheur sur moi 1

— Malheur sur nous ! répéta le jeune Henri. Les trois Sanson se turent encore une fois- Gabriel avait les yeux attachés au plancher, dans une

attitude voisine de l'hébétement. Il méditait plusieurs projets plus insensés les uns que les autres. Il songeait même à fuir...

— Attendez, Gabriel, dit tout à coup Jean-Baptiste Sanson, il me vient une idée. Appelez Soubise.

Le jeune Henri obéit à Tordre de son père. Soubise entra. *

Le vieux domestique avait un tablier de cuir qui ne le quittait jamais.

— Vous m'avez fait appeler, maître? demanda-t-il.

— Ecoute, fit Jean-Baptiste ; tu m'as dit souvent que ton grand-père avait vu le supplice de Ravaillac.

— Gomment vu 1 se récria le domestique; il y a, ma foi, bien aidé de sa propre et vaillante personne.

— Vraiment I

— Mon grand-père, qui habite maintenant le céleste royaume, était alors aide-tortionnaire, et il ne fusait faute de s'en vanter.

— - Ainsi, continua Jean-Baptiste Sanson, ton grandpère a vu écarteler Ravaillac?

— Oui, sans doute ; écarteler et tenailler.

— Et tenailler?

— Comme je vous vois, répondit le vieux domestique avec un air d'orgueil.

Jean-Baptiste Sanson jeta un regard d'iutcUigttM** Gabriel.

LES FRÈRES GHANTEMESSE i3l

Jeân-Baptiste Sanson continua à s'adresser au vieux domestique :

— Et dis-moi, Soubise, ton grand-père t'a-t-il raconté quelquefois les détails du supplice de Ravaillac?

— Ah ! le pauvre cher homme ! plutôt mille fois qu'une. Il n'avait que deux défauts, le grand-père Soubise : c'était de babiller comme une pie et de boire comme un sonneur de cloches. Gomme il parlait quand il avait bu ! et comme il buvait quapd il avait parlé! Certes, oui, il m'a raconté le supplice de Ravaillac, et toujours avec un enthousiasme nouveau.

Soubise ajouta en poussant un gros soupir :

— Il y a des gens heureux sur la terre 1 Je ne me suis jamais trouvé à pareille fête, moi.

Gabriel détourna la tète de ce vieillard abject. Jean-Baptiste interrogeait toujours.

-— De sorte que ton grand-père fa dit comment on ëcartelait et comment on tenaillait.

— Il me semble l'entendre encore.

— Tu n'as rien oublié de ses leçons?

— Oublier les leçons de mon grand-père! s'écria Soubise; jamais 1

— Donc, en pareille occasion, tu ne serais pas manchot? dit Jean-Baptiste Sanson.

— Non, non... Mais, hélas! mon temps est passé; vous-même, maître, vous ne m'employez plus que rarement ; vous m'avez relégué à la maison. De questionnaire que j'étais, je suis tombé au rang de portier* Quelle chute! De mes anciennes et glorieuses fonctions, il ne me reste que mon tablier de cuir.

— Console-toi, mon vieux compagnon, dit le bourreau de Paris; dès demain tu rentreras dans ton emploi.

— Bah!

Î3ft LES FRÈRES CHÀNTEMESSft

— Je t'en donne l'assurance.

— Il serait possible I s'écria Soubise frémissant de joie.

— Et puisque tu tiens tant à travailler...

— Eh bien?

— Eh bien I c'est toi qui écortèleras Damiens.

LES FRÈRES GHANTEMESSB 230

XXYI

LA DERNIÈRE FBNÊTRH

Pendant toute la journée du dimanche, une agitation extraordinaire ne cessa de régner dans Paris.

Il n'y avait qu'une conversation, et dans cette conversation il n'y avait qu'un nom revenant toujours.

On ne s'abordait en tous lieux qu'avec oes mots :

— Eh bien I c'est pour demain*

— Irez-vous ?

— Parbleu!... Et vous?

— Je n'aurai garde d'y manquer.

Les rues étaient encore plus encombrées que de coutume, et instinctivement on se portait vers la place de Grève.

Inutile de dire que depuis plusieurs jours toutes ]m fenêtres avaient été louées.

Parmi les curieux de la dernière heure qui s'empressaient pour en obtenir une, on remarquait un particulier de belle taille, richement vêtu, aux traits mobiles, aux gestes multipliés, à la voix haute et empreinte d'un fort accent italien.

C'était ce particulier que nous avons vu à Versailles, le soir de l'attentat, courant après M. de Bernis.

C'était Casanova, ou, comme il s'intitulait lui-même, Casanova de Seingalt.

Après s'être échappé miraculeusement des Plombs de Venise, il était venu à Paris pour y instituer une loterie. Mais la grande et principale affaire de Casanova c'était la galanterie, qu'il avait élevée à la hauteur d'un sacerdoce.

La veille au soir, Casanova avait promis à trois belles dames, — dont une d'elles se donnait pour la nièce du pape, — de les conduire au supplice de Damiens.

Pour un empire il n'aurait pas voulu manquer à son engagement.

Cependant, repoussé de porte en porte, Casanova se voyait dans un furieux embarras, lorsque tout à coup il avisa au milieu d'un groupe un homme qui se démenait en criant :

— La dernière fenêtre! Qu'est-ce qui veut la dernière fenêtre ?

Casanova courut à cet homme.

Au même instant un autre particulier s'était approché du crieur.

C'était un personnage non moins richement vêtu que Casanova, ayant comme lui l'épée au côté.

11 portait un nom illustre dans les sciences et cour de toute l'Europe.

C'était M. de la Condamine.

LES FRÈRES CHANTEMESSI3 241

~ Demandez la dernière fenêtre ! Qui est-ce qui veut la dernière fenêtre ?

— Moi ! s'écria Casanova.

— Moi! s'écria M. de la Condamine.

Les deux concurrents se regardèrent, et, se tenant pour gens de distinction, ils se saluèrent avec courtoisie.

— Où est située cette fenêtre ? dit le premier.

— Où, où? fit le second.

— Là, messieurs, leur répondit le braillard en leur désignant une laide maison à côté de la tourelle faisant l'angle de la place.

Casanova fit la grimace.

— C'est un taudis, murmura-t-il.

— Faites excuse, monsieur ; la maison est très-bien famée, foi de Briasson I J'y loge depuis dix ans.

— A quel étage cette fenêtre? demanda à son tour M. de la Condamine.

— Au dernier, près du toit, de ce côté-ci.

— La peste ! s'écria Casanova.

— Excellente hauteur pour ne rien perdre de tous les détails de l'exécution, ajouta Briasson.

— D'accord, mais cette fenêtre n'est qu'une lucarne. *— Très-élégamment sculptée.

«—Le joli endroit pour y mener des dames! grommela le Vénitien.

— L'appartement est fort propre, reprit Briasson ; je dirai même qu'il y perce une pointe de coquetterie qui s'explique naturellement, car c'est ma chambre à coucher.

Cette considération ne parut pas toucher Casanova. Briasson continua :

— D'ailleurs, vous n'avez pas le choix, je vous en avertis, et ma fenêtre est réellement la dernière.

Ut 44

244 LES FRÈRES CHÀNTE&fE88E

— La dernière des fenêtres ! dit Casonova en riant. Briasson ne daigna pas relever ce quolibet.

M. de la Condamine qui s'était tu pendant quelques secondes, se hâta de dire :

— Puisque monsieur ne s'accommode pas de cette feîètre, je la prends, moi.

— Je n'ai pas dit que je ne la prenais pas ! s'écria vivement Casanova.

— Cependant. ..

— Je l'ai trouvée repoussante, voilà tout. Briasson lui jeta un regard de travers.

— Mais puisqu'il n'y en a pas d'autre...

Et Casanova mettait déjà la main à sa poche.

— Permettez ! lui dit Briasson qui avait ses Impertinences sur le coeur; permettes 1 vous m'avez abordé tous les deux en même temps.

— C'est vrai, appuya M. de la Condamine.

— - Je vous avais aperçu le premier, dit Casanova.

— Sur mon àme et conscience, dit Briasson, je ne saurais prononcer entre vous deux, messieurs.

Les deux concurrents se regardèrent une seconde fois, mais avec moins de courtoisie.

— Monsieur, dit Casanova à M. de la Condamine, est-ce que vous tenez à cette fenêtre ?

— Beaucoup, monsieur; et vous?

— Infiniment, répondit Casanova.

— • J'ai fait trois cents lieues pour assister à cette exécution, reprit M. de la Condamine.

— • Et moi, monsieur, je me suis engagé à la faire voir à une femme charmante... à la nièce du pape.

— Depuis plus de trente ans, dit M* de la Condamine, j'ai parcouru le monde entier, et j'ai assisté à tous les supplices chez tous les peuples. J'ai vu le pal chez les Turcs, la knout chez les Russes, la croix chez les Japo

dais, la pendaison- chez les Anglais, la strangulation chez les Italiens, la décollation un peu partout ; j'ai vu les auto-da-fé espagnols, je viens voir aujourd'hui l'écartèlement en France.

Casanova salua et dit :

— Depuis plus de trente ans, moi aussi, j'ai parcouru non pas le monde entier, mais presque toutes les parties de l'Europe. J'ai aimé chez tous les peuples; un peu à Constantinople, beaucoup à Rome, passionnément à Naples. Jamais et en aucun pays, je n'ai manqué & ma parole envers une femme. Ce n'est pas aujourd'hui et à Paris que je commencerai.

— Je fais profiter la science de mes observations, reprit M. de la Condamine avec un accent de hauteur.

— J'ai d'autres maîtresses que la science!

— Monsieur, cédez-moi cette fenêtre, je vous prie ; les académies de Vienne et de Berlin vous en remercieront.

— Oui, mais que dirait la nièce du pape? répliqua gaiement Casanova.

Briasson jugea à propos d'intervenir.

— Eh bien, messieurs, vous ètes-vous entendus? de* manda-t-il.

— Non, dit M. de la Condamine. s

— Non, dit Casanova.

— Il y a un moyen bien simple de trancher la difficulté.

— Quel est-il? firent-ils ensemble.

— Tirez au sort, dit Briasson.

— Non, dit le savant , je gagne rarement aux jeux de hasard.

— Non, dit le Vénitien, je perdrais peut-être.

— Alors je mets ma fenêtre aux enchùres, dit Briasson intérieurement ravi.

— J'aime mieux cela, dit M. de la Condamine.'

— Et moi aussi, dit Casanova.

Tous les deux tirèrent leur bourse et s'arrêtèrent.

— Combien la fenêtre? demanda Casanova à Brias- Bon.

Celui-ci réfléchit, hésita, réfléchit encore. 11 se sentait sur la piste d'une bonne affaire.

— Voyons, te dépêcheras-tu, drôle ? s'écria Casanova impatient.

Cette nouvelle impertinence décida Briasson, qui dit hardiment :

— Trois cents livres I

Les deux concurrents échangèrent un regard de surprise.

— Vous êtes fou, murmura M. de la Condamine.

— Trois cents livres ce trou t

— Il les vaut aujourd'hui, dit Briasson, et je suis certain de les trouver d'ici à la fin du jour.

— Allons, fit M. de la Condamine, la science exige ce sacrifice ; je prends cette fenêtre pour trois cents livres.

— Halte-là 1 dit vivement Casanova; je mets cinquante livres de plus.

— A trois cent cinquante livres, la fenêtre! cria Briasson.

— Allons, c'est conclu, dit Casanova.

— Attendez 1 s'écria le savant.

Il dit avec effort :

— Quatre cents livres.

Et mentalement il ajouta :

— Je la tiens!

Mais Casanova ne lâchait pas prise si facilement.

— Cinq cents livres ! cria-t-il.

. Puis regardant M. de la Condamine d'un air de triomphe :

LES FRÈRES GHANTEMESSB Î45

— Ah ! dit-il,

Briasson, enchanté, fit entendre ces paroles :

— A cinq cents livres le trou ! A cinq cents livres la Incarne 1 A cinq cents livres le taudis 1

— C'est de la démence, prononça le savant.

— Non, c'est de la galanterie, dit Casanova de Seingalt.

— A cinq cents livres! cria Briasson.

Il interrogea du regard M. de la Çondamine, pour lequel il penchait visiblement.

— Considérez, monsieur, lui dit-il, que c'est la dernière fenêtre.

— Hum!

— Un écartèlement, cela ne se voit pas tous les jours.

— Je le sais bien, parbleu !

— Cela ne se reverra peut-être plus.

— C'est fort possible, dit M. de la Çondamine; mais cinq cents livres...

— Bah! dit Briasson; vous les avez quelquefois dépensées moins utilement.

— Au fait... Eh bien ! cinq cent cinquante livres. Briasson se tourna vers Casanova.

— Tous avez entendu, monsieur? lui dit-il.

— Oui, per Bacco l

— Vous ne voudriez pas vous arrêter en si beau chemin. A cinq cent cinquante livres ma chambre à coucher! A cinq cent cinquante livres, ma gentille retraite, mon gracieux nid d'amour !

— Si c'était pour moi seulement, je ne t'en jetterais pas un louis, triple juif!

— Vos dames s'y trouveront à ravir, je vous en donne l'assurance, dit Briasson ; il y a des chaises.

— J'entends bien, dit Casanova; mais cinq cent cinquante livres,.*

246 LES FEÉRES CHANTEMESSB

— Bah ! l'amour a-t-il jamais calculé!

— Au fait... Eh bien ! six cents livres.

— Six cent cinquante l riposta M, de la Condamine.

— Sept cents !

— Sept cent cinquante I

Il y eut un moment d'arrêt, pendant lequel M. de la Condamine essuya la sueur qui perlait sur son front.

— Vous êtes obstiné! monsieur, lui dit Casanova.

— C'est vrai, répondit ingénuement M, de la Condamine.

— Je croyais qu'il n'y avait que nous autres Italiens capables de semblables folies.

— Que parlez-vous de folies ! Il s'agit d'études importantes sur les pénalités criminelles.

— N'importe, dit Casanova, je veux cette fenêtre.

— Je la veux pareillement.

Briasson cria en se frottant les mains :

— A sept cent cinquante livres, la dernière fenêtre!

— Huit cents ! répliqua Casanova.

M. delà Condamine dit tout bas ;

— 0 mes chères études!

Et tout haut :

— Huit cent cinquante livret I

— A huit cent cinquante livres, là dernière fenêtre 1 cria Briasson transporté»

Casanova dit tout bas *

— 0 délicieuse et incomparable ûièce du pape, qos vous me coûtez cher !

Et tout haut :

— Neuf cents livres î

— Ouf! dit M. de la Condamine.

On s'arrêta encore.

L'irritation commençait à les gagner mutuellement.

LES FRÈRES GHANTEME68E 247

— Croyez-moi, monsieur, dit Casanova à M. de la Condamine; renoncez à votre enchère.

— Pourquoi donc, s'il vous plait, monsieur?

— Parce que je suis décidé à ne pas vous céder, dit Casanova.

— Et moi de même. Briasson croyait rêver.

Sa voix tremblait d'émotion en répétant :

— La dernière fenêtre... à neuf cents livres ! M.- de la Condamine murmurait à part lui :

— Après tout, le roi Frédéric ou Pimpératrice Catherine m'indemniseront peut-être. f

De son côté, Casanova se disait mentalement :

— Je me referai après»demain au pharaon ou aubiribi.

— Messieurs, messieurs, fit Briasson ; neuf cent» livres, est-ce bien convenu?

— Oui, dit Casanova.

— Je mets neuf cent cinquante, dit H* de la Condamine.

— Allons, courage, messieurs! s'écria Briasson, les excitant; neuf cent cinquante livres!

Casanova était pourpre de colère*

— A neuf cent cinquante livres la chambre de Briasson!

L'anxiété de là victoire se reflétait sur les traits de M. de la Condamine.

— Une fois... deux fois... c'est bien entendu? Un silence solennel*

— Je vais adjuger.

— Mille livres! dit Casanova d'une voix tonnante* Nous renonçons à peindre l'état de M. de la Condamine.

Les yeux lui sortaient de sa tète de savant et de philosophe.

248 LES FRÈRES GHANTEMESSP

L'apoplexie était à craindre.

Exaspéré, ne connaissant plus rien, il allait surenché- : ir encore, lorsque Casanova posa la main sur son bras.

— C'est assez, lui dit-il.

— Comment, assez? s'écria M. de la Condamine.

— Oui, comment, assez? répéta Briasson.

— Oseriez-vous m'empêcher de surenchérir?

— Je n'ose rien du tout, répondit Casanova de Seingalt.

— Que voulez-vous dire, alors? demanda M. de la Condamine. ,

— Je veux dire qu'il est parfaitement inutile de continuer à nous ruiner pour cet Arabe.

Briasson se redressa.

— - Et puisque aucun de nous n'entend abandonner ses prétentions à cette fenêtre...

— Non, certes! interrompit le savant.

— Eh bien ! adoptons un autre moyen de vider notre différend, dit Casanova.

— Je ne demande pas mieux; mais lequel?

— Nous avons chacun notre épée au côté.

— J'y songeais, dit M. de la Condamine.

— Au lieu d'une saignée à notre bourse, contentonsnous d'une saignée à notre corps.

— C'est parler à merveille.

— Il y a par ici quantité de ruelles désertes où nous ne courons pas le risque d'être dérangés, dit Casanova.

— Allons-y !

Briasson s'inquiéta.

— Messieurs, qu'allez-vous faire? murmura-t-il; vous n'y songez pas sérieusement !

— Tu vas bien voir, répliqua Casanova.

•— Vous battra en plein jour!

LES FRÈRES CHANTEMESSB 149

— ■ Ce n'est pas la première fois que cela me sera arrivé, dit M. de la Condamine; je me souviens qu'en Asie, il y a huit ans environ, après une querelle avec un de mes compagnons de voyage, je...

— Dépêchons-nous l dit Casanova.

— Tous avez raison, dit M. de la Condamine, remettant son histoire à un autre moment.

— Toi, suis-nous, corsaire I tu nous serviras de témoin.

— Mais cependant... messieurs, reprit Briasson.

— Allons derrière l'Hôtel-de- Ville, dit Casanova.

Derrière l'Hôtel-de-Ville, en effet, il existait un dédale de petites rues étroites, sombres, sinueuses, la rue de la Levrette, la rue du Pet-au-Diable, la rue du Martroi. Nos trois personnages, après avoir marché pendant cinq minutes, se trouvèrent dans la rue du Tourniquet qui longeait plusieurs maigres jardins, et qui n'avait pas plus de cinq pieds de largeur.

— • Je crois que nous serons fort bien en cet endroit, dit Casanova.

— C'est également mon avis, dit M. de la Condamine.

— Tiens-toi aux aguets, dit le premier à Briasson. Les deux concurrents ôtèrent soigneusement leurs habits et les remirent entre les mains de Briasson.

Pais ils dégainèrent.

Casanova attaqua avec l'impétuosité qui lui était habituelle.

— Jeu italien, murmura M. de la Condamine, je connais cela

Il s'était battu, en effet, sous plusieurs latitudes, et avant d'être un savant il avait été un soldat.

Mais quelque prestesse qu'il déployât dans la parade, il ne put empêcher que l'épée de son adversaire ne l'atteignit au poignet.

250 LB& FRÈHES GHANTEMEB88

— Touché 1 dit M. de la Çondamine; allons! c'est vous qui aurez la fenêtre.

— Croyez à tout mon regret, monsieur, dit Casanova; votre blessure...

— Ce n'est rien; aidez-moi feulement & envelopper ma main de ce mouchoir*

— Volontiers.

Pendant cette opération, M. de la Condamine disait avec un accent résigné :

— Je me mettrai demain parmi la foule,., de bonne heure... M. Sanson me connaît, il me fera placer.

On se sépara, apçès s'être salué de la façon la plus civile.

Casanova dit à Briasson ;

— Tiens, voilà tes trois cents livres, forban |

— Mille livres l

— Avant le duel, peutrêtre... ; après le duel, trois cents.

Briapson se récria! et courut après M« de la Goudamine, qui s'éloignait.

— Monsieur! Monsieur! lui dit-il.

— Va-t'en à tous les diables! répondit le savant*

LA TOUR BONBBC

Le 28 mars, dès six heures du matin, la compagnie entière des exempts de robe courte, ayant à sa tète son lieutenant-criminel M. Gaudot, se rendit à la Conciergerie pour y réclamer le condamné Damiens, qui désoiv mais allait lui appartenir jusqu'à son dernier moment.

Le major des gardes-françaises se conforma à l'usage, fct remit le prisonnier au lieutenant de robe courte, après avoir tiré de celui-ci un reçu en bonne forme*

Puis il se retira, lui et ses hommes*

Les nouveaux exempts prirent immédiatement possession de tous les postes.

Damiens avait été transporté de la tour Montgommery dans la tour BonbeCi. où était située la salle de la

question*

M. Gaudot s'installa auprès de lui avec deux de ses officiers.

J'ai sous les yeux le récit manuscrit et complètement inédit d'un de ces deux fonctionnaires. Sous une forme un peu naïve, il renferme des renseignements précieux, intimes, et que l'on trouverait vainement autre part. Il est intitulé : o Détail de ce qui s'est passé le lundy 28 mars 4757, jour de l'exécution de Robert-François Damiens, fait parle sieur Bouton, exempt de la compagnie de robe courte, qui étoit présent à l'exécution et qui en étoit si prez que son cheval a presque tout mangé la paille qui étoit destinée pour brûler ce malheureux. »

Je ferai de larges emprunts au récit du sieur Bon* ton.

Vers six heures et demie, le greffier Le Breton entra dans la chambre de la question, suivi de deux huissiers, MM. Gamotel et Peuvret.

Il fit délier Damiens juste assez pour qu'il pût se mettre à genoux, tète nue.

Alors le greffier lui lut son arrêt.

Damiens l'écouta fort attentivement, avec plus de calme qu'on ne s'y était attendu. Il ne s'étonna ni ne s'indigna de rénumération des supplices qu'il avait à subir. Et pourtant il était impossible que son imagination eût pu aller jusque-là!

Son esprit était-il autre part, ou lui restait-il un espoir quelconque ?

Cette lecture terminée, Damiens se releva et dit avec une étrange expression :

— • La journée sera dure 1

Elle le fut, en effet, comme on va le voir.

Peu d'instants après arrivèrent M. le premier président Maupeou, M. Mole, M. Pasquier et M. Severt, aç-

LES FRÈRES GHANTEMESSE 253

compagnes des deux conseillers rapporteurs Lambeliu et Roland.

Derrière eux, le bourrean avec ses aides.

a II y avait aussi, dit le sieur Bouton, une vingtaine d'autres exécuteurs de différents endroits et provinces, tous caractérisés par leurs figures singulières. »

Le procureur général avait dit la vérité à Gabriel Saoson en lui annonçant qu'il aurait à travailler devant ' de nombreux témoins.

On fit asseoir pour la dernière fois Damiens sur la sellette, où il fut garrotté avec ses courroies fixées à des anneaux de fer scellés au plancher.

Pendant cette opération, Damiens dit d'un ton tranquille à M. Gaudot, le lieutenant de robe courte, qui se trouvait près de lui :

— Monsieur, vous avez là une belle tabatière d'or. Le premier président se retourna vivement.

' — Qu'est-ce que vous dites? demanda-t-il à Damiens.

— Je dis que cet exempt a une belle tabatière d'or. Le président, qui voyait partout des intelligences, fit

sortir à l'instant M. Gaudot et ses officiers. Il ne garda que les personnes absolument indispensables, telles que les chirurgiens.

On présenta l'Evangile ouvert à Damiens, pour que, la main étendue sur le livre saint, il eût à faire le serment de dire la vérité.

Damiens fit tout ce qu'on voulut.

Le président Maupeou renouvela ses instances auprès de lui pour obtenir les noms de ses complices.

La réponse perpétuelle de Damiens fut :

— Je me suis déjà expliqué à ce sujet... je n'ai rien à dire davantage.

11 fallut y renoncer*

254 LES FRÈRES OIANTEMESSK

— Puisque vous ne voulez rien avouer, lui dit Mav peon, vous allez être soumis à la question.

Gcptains Mémoires ont affirmé que l'officier do bonchi qui servait Damions lui avait proposé quelques al imon*^, et que Damiens l'aurait refusé en lui disant de les ilistribuer aux pauvres.

— Yous allez cependant avoir besoin de toutes vos forces, lui dit-on.

— Ma force est en Dieu ! répondit Damiens.

Il accepta cependant un verre de vin, mais il ne put y tremper que les lèvres. Il s'écria que ce vin était amer.

Frémy, le questionpaire du Parlement, et Henri Sanson, l'exécuteur par intérim, s'emparèrent de lui aussitôt.

Gabriel Sanson n'était là que pour les surveiller et les conseiller.

Damiens les vit s'avancer sans effroi, et se prêta sans résistance à leurs mouvements.

Ils lui mirent aux pieds les brodequins, hideuse chaussure, de chène et de cordes. Mais, dans leur zèle ou dans leur trouble, ils les serrèrent avec une force inaccoutumée.

Damiens fit entendre un rugissement terrible; sa tète se renversa.

Les chirurgiens accoururent à lui; ils l'examinèrent et

se consultèrent.

— Ce n'est rien, déclara M. Boyer.

— La nouveauté de la sensation, ajouta son colîègue-

— Il faut laisser reposer un peu le condamné, avant de placer les coins.

Lorsque Damiens revint à lui, ce fut pour entendre

ces paroles du premier président :

— Ce n'est là que le commencement de vos souffrances ;

vous pouvez vous épargner les autres eu convenant de vos complices.

— Je suis seul, bien seul, je vous assure.

— Qui vous a suggéré votre crime ?

— Je vous l'ai dit, c'est l'archevêque par toutes ses mauvaises façons, par ses refus de sacrements... Ce coquin d'arphevêque 1

— On vous a donné de l'argent, on vous a fait des promesses.

— On ne m'a rien donné jii promis.

te premier président fit un signe au questionnaire.

Celui-ci se rapprocha de Damiens; il tenait d'une main un marteau, de l'autre deux coins de bois.

Il enfonça les coins de bois entre les ais des brodequins.

Damiens cria, de façon à étouffer le bruit du marteau.

Les coins disparurent, enfoncés.

Le questionnaire ayant interrompu son œuvre, le président reprit la sienne.

Œuvre bien simple, et qui consistait à dire sur tous les tons :

— Révélez 1

Damiens cherchait quelque chose à répondre, et il ne trouvait rien.

Pourtant, lorsqu'il vit les deuxièmes coins entre les mains de Frémy, il s'écria :

— Attendez !

On attendit*

Il était aux abois, il s'agissait de faire cosror l'horrible torture, ou du moins de gagner .quelque adoucissement.

Il ne voulait pas mentir pourtant, ni inventer. Il avait sa loyauté à lui.

Tout à coup il se souvint d'un sieur Gautier qui avait

250 LES FRÈRES GIIANÏEMESSE

dit devant lui autrefois que l'important était de toucher le roi.

— Qu'entendait-il par ces paroles? demanda M. de Maupeou.

— Je ne sais.

r ^ — Quel est ce Gautier, et où loge-t-il?

* — C'est un homme d'affaires qui habite rue des Ma-

çons, chez M. le marquis de Ferrières.

— A-t-il parlé ainsi en présence de M. de Ferrières?

— Oui. . •

Le premier président donna aussitôt l'ordre de faire rentrer le lieutenant criminel, et il lui manda d'envoyer chercher sur-le-champ par plusieurs de ses hommes le sieur Gautier et le marquis de Ferrières, demeurant tous les deux rue des Maçons, près de la Sorbonne.

L'huissier Griveau était chargé d'accompagner les exempts.

Damiens avait espéré, pçr cet aveu, obtenir une trêve. '

11 n'en fut rien. ,

11 vit apparaître de nouveau les effroyables coins, et surprit un second signe de tète du président au bourreau.

Le marteau fit encore son office.

Damiens protestait, suppliait.

— Continuez à avouer, répétait M. de Maupeou impassible.

— Qu'est-ce que vous voulez que j'avoue? J'ai dit tout ce que je savais, tout ce que j'avais entendu.

— D'où connaissiez-vous ce Gautier?

— J'ai demeuré dans la même rue que lui, je 1* voyais tous les jours ; nous avons bu quelquefois ensemble. C'est un gros homme d'environ cinquante ans; il va venir; je soutiendrai devant lui tout ce que j'ai rapporté.

— Lui avez-vous confié que vous vous vous chargeriez de toucher le roi ?

— Jamais !

— Rappelez-vous bieu...

— Jamais, vous dis-je.

— Mettez les troisièmes coins, prononça le président. Damiens se tordait.

Les juges, déshabitués de ce spectacle depuis assez longtemps, étaient pâles sur leurs sièges.

Deux d'entre eux, pour tromper leur émotion, se levèrent et se promenèrent dans la chambre.

La plume tremblait à la main du greffier Le Breton.

Seul, M. René-Charles de Maupeou parvenait à rester maître de lui-même.

Mais il avait une peine infinie à lancer ses questions à travers les gémissements et les cris du patient. Il était obligé de s'y reprendre souvent, et de répéter cinq ou six fois la même phrase.

Cela était fatiguant pour lui.

11 ne se rebutait pas cependant, et revenait courageusement à la charge.

Aux quatrièmes coins, Damiens s'écria :

— Seigneur I...

— Vous a-t-on fait concevoir des espérances pour l'autre monde? lui demanda avidement M. de Maupeou.

Damiens n'entendit pas d'abord. 11 était tout à ses douleurs aiguës; il sentait craquer ses or, il sentait se déchirer le tissu de ses chairs.

— Otez cela 1 hurlait-il, ôtez celai Le premier président reprit :

— Quelqu'un vous a-t-il...

— Je me sens mourir! Pitié, messieurs!

— Quelqu'un vous a-t-il fait des promesses pour l'autre monde?

258 LES FRÈRES ÇHANTEMES8E

— Je vous assure que je n'entends pas, monsieur le président; ce n'est pas ma faute.

Lorsqu'il fut parvenu à entendre, Damiens répondit :

— Non, personne... Est-ce qu'on peut faire de ces promesses-là?

Les quatre coins représentent ce qu'on appelait la question ordinaire.

Avant de passer à la question extraordinaire, les médecins et chirurgiens délibérèrent avec les magistrats. Leur avis commun fut qu'il serait accordé quelques instants de répit au condamné. Il en profita pour demander qu'on fît venir son confesseur. On lui répondit que la loi s'y opposait, et qu'après la torture seulement il pourrait communiquer avec M. le curé de Saint-Paul.

Alors il demanda à boire.

Henri Sanson lui porta à la bouche un gobelet rempli . de vin.

Lorsqu'il eut bu, Damiens ferma les yeux et remua les lèvres.

Il priait.

— Continuons, messieurs I dit M. de Maupeou au bout de quelque temps.

Damiens le regarda d'un air effaré.

— Quoi! ce n'est donc pas fini? murmura -t-il.

— Avouez.

Le tortionnaire Frémy posa les cinquièmes coins, premiers de la question extraordinaire.

Les exécuteurs de la province s'avancèrent avec curiosité. C'était une belle leçon qu'ils prenaient là.

Damiens réunit tout son courage pour supporter cette nouvelle série de tourments, et il y réussit en partie. La prière lui avait été efficace.

Monotone et impénétrable, M. de Maupeou recommença à l'interroger.

Ma plume se lasse à tant de cruauté, et je cède la parole au procès-verbal dont la sécheresse est plus éloquente que mon indignation.

a Aux sixièmes coins, seconds de la question

extraordinaire,

« A lui représenté que ses exclamations ne servent de rien, et qu'il ait à nommer ses complices,

a A dit qu'il n'en a point.

a Interrogé qui sont ceux qui lui avaient promis de l'aider de se sauver et de lui fournir des chevaux à cet effet,

« A dit que personne ne lui avait promis de l'aider, ni de lui fournir des chevaux.

« Aux septièmes coins, troisièmes de V extraordinaire

a Interpellé de déclarer ses complices,

« A dit qu'il n'en a point.

« A lui représenté qu'il n'a pu projeter et exécuter seul son crime,

« A dit que si.

a Interrogé si ce sont des prêtres qui Font engagé à commettre son crime,

a A dit que non,

« Aux huitièmes et derniers coins,

a S'est écrié : Pourquoi ai-je eu V esprit si faible , le rot étant si doux et si bon?

« Interpellé de déclarer pourquoi, le roi étant si dotix et si bon, il a pu se porter à commettre ce crime, et <}ui l'y a pu engager,

a A dit que c'est la faiblesse de sou esprit.

a Interrogé qui a profité de la faiblesse de son esprit et Ta excité à commettre son crime,

a A dit que c'est lui seul.

« A lui représenté que cela ne peut pas être,

« S'est écrié plusieurs fois : Seigneur, mon Dieu!

« Et, sur l'avis à nous donné par les médecins et chirurgiens de la cour que le condamné était en danger de la vie, la question ayant duré pendant une heure et demie, il a été détaché et mis sur un matelas. »

Ainsi Damiens avait subi la question extraordinaire dans son entier, — la question à laquelle on résiste rarement..• Celle au-delà de laquelle bourreaux et magistrats ne connaissent plus rien... Le maximum!

Damiens gisait, pantelant, à demi-évanoui, mutilé. Son sang coulait par tous les interstices des brodequins.

Les vingt exécuteurs de province étaient émerveillés. Quelle source de récits et de souvenirs ils allaient rapporter chez eux 1 Aucun incident ne leur avait échappé; ils avaient tout observé, tout noté. Il y avait là de quoi défrayer bien des longues causeries entre quelques-uns d'entre eux, les soirs d'hiver.

Sur leurs a figures singulières » on démêlait un certain sentiment d'admiration pour Damiens, quelque chose de vaguement semblable à du respect.

Le vertige avait gagné cependant Damiens à partir dn dernier coin, et l'on ne saurait lui tenir compte de ses paroles alors incohérentes, et de son roi « si doux et si bon. »

Il ne savait plusse qu'il disait; il ne pensait plus.

On suppose peut-être qu'il éprouva un grand soulagement lorsqu'on lui retira les brodequins. Erreur ! A peine s'il s'en aperçut. La douleur avait été trop iutease

LES FRÈRES CHÀNÏEMESSE 261

pour n'être pas durable. Seulement il n'avait plus la force de se plaindre.

Eh bien! le croira-t-on? M. de Maupeou se pencha sur ce matelas et demanda encore plusieurs fois à cette forme inanimée et sanglante :

— Vos complices?

Les autres juges, terrifiés, s'étaient retirés dans un angle de la salle, d'où, muets, ils contemplaient ce spectacle inouï.

Lorsqu'il fut bien prduvé qu'on ne pouvait plus tirer une syllabe de ce corps brisé. qui s'appelait Damiens, le greffier Le Breton s'approcha de lui à son tour, et — comble de la dérision 1 — lui présenta le procès-verbal à signer.

Gomme si Damiens pouvait écrire 1 Comme si Damiens pouvait signer 1

Mais tel était l'usage; et plutôt que d'aller contre l'usage, on aurait présenté le procès-verbal à un cadavre.

Dès que Damiens put parler, ce fut pour réclamer encore son confesseur.

— Tout à l'heure, lui répondit M. de Maupeou.

Les exempts de robe courte étaient de retour et venaient d'amener le sieur Gautier et le marquis de Ferrières.

On introduisit le premier dans la chambre de la question et on le mit en face de Damiens.

— Reconnaissez-vous le condamné ? lui demanda le président.

— Oui, répondit-il.

— Et vous? demanda le président à Damiens, rceonuaissoz-vous cet homme?

Damiens fit un signe de tête affirmatif.

Alors on lut au sieur Gautier l'accusation portée coutic lui.

26$ LES FRÈRES COANTEMESSË

Pendant cette lecture, le pauvre diable tremblait de tous ses membres.

Il regardait autour de lui avec effroi.

Cet appareil de torture, ces juges immobiles et au visage décomposé; sur un lit cette chose humaine cf inerte, dont la poitrine soulevée par intervalles révélait seulement l'existence; cette atmosphère particulière aux œuvres de honte et de sang, tout cela était bien fait, on en conviendra, pour épouvantes un homme arraché soudainement à sa demeure et à la vie paisible.

Pourtant le sentiment de la défense et de la conservation prit peu à peu le dessus chez le sieur Gautier.

Il nia tout.

— Voilà plus de quatre ans, s'écria-t-il, que je n'ai parlé au condamné ; je n'ai jamais bu avec lui; je ne sais pas ce qu'il veut dire. Je suis le plus fidèle sujet dd roi, et j'exposerais mille fois ma vie pour sauver la sienne. Comment aurais-je pii donner de détestables conseils au condamué? J'invoque le teinoiguage de M. de Ferrières, chez qui je demeure, et dont je fais les affaires depuis douze ans. Qu'il dise si je suis capable de m'exprimer dans les termes imaginés par ce scélérat !

— Non, vous ne m'avez pas conseillé d'assassiner le roi, murmura Damiens ; je n'ai jamais dit cela...

11 se repentait sans doute d'avoir compromis cet individu.

— Tout est faux dans votre accusation! reprit Gautier avec véhémence.

Damiens n'était pas en état de répliquer; il se rétracta en partie, dans l'espoir de le faire relâcher.

Il n'y réussit pas.

Les juges ne se trouvant pas suffisamment convaincus envoyèrent le sieur Gautier en prison...

Plus lard, lorsqu'on'lui fit son procès, après la mort

de Damiens, on acquit la certitude que celui-ci ne l'avait pas chargé sans motif. Le sieur Gautier se mêlait, en effet, un peu plus que de raison des affaires publiques ; il avait été mis#autrefois à la Bastille pour avoir colporté des nouvelles à la main de l'abbé Prévost, — ce qu'on appelait alors des gazelins.

Entraîné hors de la salle de question, malgré ses réclamations, Gautier y fut remplacé par le marquis de Ferrières.

Celui-ci le prit de très-haut avec le condamné.

— Au lieu de calomnier d'honnêtes gens, lui dit-il, vous feriez beaucoup mieux d'employer le peu de temps qui vous reste à implorer la miséricorde divine.

— Yous avez parlé en mal de l'archevêque, dit Damiens.

— Ce n'est pas vrai et je vous défie d'en fournir la preuve, s'écria le marquis de Ferrières.

— Ne vous ai-je pas apporté plusieurs fois des arrêts du Parlement?

-«• J'en conviens, mais je n'ai jamais eu de conversation avec vous.

Damiens ne répondit pas au marquis de Ferrières. Celui-ci reprit :

— J'ai trop de respect pour l'Eglise pour parler mal de ses ministres, et surtout d'un de ses chefs aussi, important que MgT l'archevêque de Paris. Quant à Gautier, mon intendant, c'est un homme sage et circonspect, pensant comme il le doit et comme fout bon sujet. 11 est incapable d'avoir tenu les propos qu'on lui impute.

Damiens continua à garder le silence.

Que lui importait !

Le marquis de Ferrières s'exaltant :

— Avec le nom que je porte, je n'aurais pas souffert que quelqu'un chez moi dit un mot de trop sur le roi 1 II

n'y a que fausseté dans tout ce que le condamné avance.

La Gère attitude de M. de Ferrières imposa aux juges.

Us avaient mis l'intendant au cachot, ils mirent le maître en liberté.

Il était alors une heure de l'après-midi.

Les juges se retirèrent.

LA CHAPBLLE

'On porta Damiens dans la chapelle dn Palais.

Là il trouva son confesseur, M. Guéret, qui l'attendait.

Le digne vieillard, craignant que ses forces ne vinssent à le trahir, s'était fait assister de l'ahbé de Marcilly, docteur en Sorbonne.

Damiens s'entretint longuement avec eux tour à tour.

Ensuite, des prières furent chantées par un prisonnier.

a Pendant le chant religieux, dit l'exempt Bouton dans son récit manuscrit, j'ai vu Damiens battre la mesure de la main droite, d

Après les prières, la bénédiction du Saint-Sacrement fut donnée par le chapelain en surplis. Cette bénédiction était de fondation pour tous les condamnés à mort.

•266 LES FRÈRES CUANTEMESSE

Il y avait un assez grand nombre de spectateurs dans la chapelle, tous émus du spectacle qu'ils avaient sous les , yeux...

\ Cependant, les instants s'écoulaient; non-seulement * les instants, mais les heures. Pourquoi ne procédait-on pas à l'exécution ? Chacun s'étonnait d'un tel retard; on s'entre-regardait, on s'interrogeait à voix basse. Le greffier Le Breton allait et venait avec un air d'anxiété qui n'échappait à personne, et eu consultant sa montre.

Que se passait-il donc?

Voici.

Immédiatement après la question, l'exécuteur Gabrid Sanson s'était rendu à la place de Grève afin de s'assurer que tout était prêt pour le supplice.

11 avait laissé le condamné à la garde, de son neveu Henri et de deux aides.

C'étaient eux qui devaient conduire Damiens à l'écliafaud.

— Ne partez pas avant que je vous aie fait avertir, leur avait recommandé Gabriel Sanson.

C'était pourquoi ils attendaient.

Mais lorsque les prières furent finies et qu'ils ne virent rien venir, ils commencèrent à s'inquiéter. Henri Sanson, qui avait été témoin des hésitations de son oncle, redoutait secrètement qu'il n'eût été atteint d'une défaillance complète.

Son inquiétude gagna bientôt les magistrats. On dépêcha exprès sur exprès à la place de la Grève. Le premier qui revint rapporta que l'exécuteur demandait un délai d'une demi-heure pour terminer ses préparatifs Le second raconta que Gabriel Sauson s'arrachait les cheveux au milieu de ses valets, et que le désordre et là confusion régnaient autour de l'échafaud.

La situation était difficile.

LES FRÈRES CUANTEMESSE 267

Les juges ne savaient quel parti prendre.

Toute décision était grave en pareil cas, et la moindre imprudence pouvait déterminer un mouvement populaire. Paris avait la fièvre ce jour-là.

11 y avait deux heures que Damiens était dans la chapelle.

Lui aussi s'étonnait qu'on ne vint pas le chercher pour le dernier acte du drame dont il était le héros.

En même temps une idée commençait à germer dans Bon cerveau.

Idée absurde, folle, et qui prouvait jusqu'à quel point «a tête était dérangée...

Damiens se disait que Louis XV voulait peut-être lui faire grâce.

11 en avait le droit, il en avait le pouvoir. Pourquoi ne se montrerait-il pas clément? La clémence, c'est si beau] Pardonner, comme Dieu! Rouvrir la porte du tombeau, comme Jésus !

Telles étaient les pensées qui se pressaient sous le crâne de Damiens et qui dilataient son regard, et qui ranimaient ses traits, et qui faisaient sa prière plus fervente.

— Oh! oui, c'est cela, se disait-il, j'ai ma grâce, on Va me l'envoyer. Tâchons de contenir les battements de mon cœur. J'avais tort de désespérer; il ne faut jamais désespérer. Dieu m'a entendu du fond de mon abîme, et m'a tendu les bras comme au dernier de ses enfants. Et l'on dit quelquefois que la prière est inutile 1 Vous êtes bon, Seigneur ! Au fait, pourquoi m'aurait-on tué puisque je n'ai pas tué? J'ai voulu effrayer, on m'a effrayé aussi. Je ne serai ni écartelé, ni rompu, ni brûlée Des hommes ne sauraient concevoir de pareilles atrocités. Comment ai -je pu croire à cet arrêt? La question, c'est assez, c'est bien; je l'avais méritée, je l'ai subie*

On me fait grâce du reste. J'ai ma grâce, c'est évident. Pourquoi ces prêtres ne me l' apprennent-ils pas tout de suite? Ahl je comprends. Je dois attendre encore quelques instants. Eh bien! attendons. Je souffre déjà beaucoup moins. J'ai ma grâce. On m'enfermera sans doute, et pour toujours. N'importe, je vivrai, je vivrai pour prier, pour prier sans relâche, et pour vous remercier, ô mon Dieu! Je vivrai. Et Ton saura que je vis; ma femme le saura, mon père aussi. Si enfermé que je sois, peut-être me laissera-t-on apercevoir quelquefois un coin du ciel, par un trou. Cela me suffira, je n'en demande pas davantage. Je pourrai vivre très-vieux. Vivre! Une prison, cela n'est pas aussi affreux qu'on le croit; on s'y accoutume, on finit par l'aimer. Mon geôlier me parlera de temps en temps; je ne serai donc pas entièrement séparé du reste dû monde. Et quand même, cela m'est égal. La vie, rien que la vie ! La vie et la prière. J'ai ma grâce 1 Oh ! je vous remercie, mon Dieu! .

Pauvre fou !

En ce moment, les juges qui étaient aux fenêtres de la Conciergerie, et Henri Sanson qui se tenait sur le seuil de la porte, virent arriver Gabriel Sanson, défait, chancelant, entre deux exempts qui lui frayaient un passage ( à travers la foule.

— Qu'est-ce qu'il y a donc? s'écria Henri en se précipitant au-devant de lui.

— 11 y a que rien n'est prêt et que Soubise est im, répondit Gabriel.

— Le misérable 1

— Il n'a acheté ni le plomb, ni le soufre, ni la poix.

— Que dites- vous ? s'écria Henri.

— ■ Le bois du bûcher est à moitié mouillé.

— Comment faire ?

-— Cours vite en Grève, dit Gabriel; le procureur g*

néral vient de m'enjoindrt de prendre ta place ici pendant que tu reprendras la mienne là-bas.

— Alors, c'est vous, mon oncle, qui allez m'amener le condamné?

— C'est moi. Hàte-toi. Oh! j'étranglerai ce Soubise!... Ne perds pas une minute... lye peuple s'est aperçu de tout, le peuple s'impatiente.

' — A bientôt, mon oncle! dit Henri en courant.

A peine Gabriel Sanson eut-il fait quelques pas dans l'intérieur de la Conciergerie, qu'il fut abordé par le greffier Le Breton.

— Monsieur, lui dit celui-ci, les délais sont expirés ; il est temps de partir.

— Je suis aux ordres du Parlement, répondit l'exécuteur.

Tous deux se rendirent à la chapelle.

Le greffier se dirigea vers les deux confesseurs et leur dit à demi-voix :

— L'heure est venue.

Mais si bas qu'il eut parlé, Damiens l'avait entendu.

— Oui, dit-il, il fera bientôt nuit.

— ' Faites voir votre courage jusqu'à la un, lui dit le curé de Saint-Paul.

— Ne craignez rien, dit Damiens en souriant. Lorsque les exempts s'approchèrent de lui pour le

soulever, il leur demanda de le tourner une dernière fois vers l'autel.

Là, Damiens envoya un baiser au Saint-Sacrement, vu baiser de reconnaissance !

Le malheureux espérait toujours sa grâce.

Trois heures venaient de sonner à la grande horloge du Palais.

On ramena Damiens dans une des salles basses de la Conciergerie, où Gabriel Sanson procéda à sa toilette.

270 LES FIlÈttES CIIAXTEMESSE

Toilette des plus succintes,Vll fallait s'en tenir à la lettre de l'arrêt : « Il sera mené nu, en chemise, daus un tombereau. »

Malgré cela l'exécuteur Sanson crut devoir lui laisser sa veste et sa culotte, par dessus lesquelles il lui passa une longue chemise.

La confiance de Damiens ne se démentait pas.

Ce fut d'une oreille distraite qu'il entendit le greffier Le Breton lui adresser ces paroles :

— Messieurs les présidents et messieurs le9 coraittissaires vont partir pour l'Hôtel-de- Ville ; vous "avez encore le temps de faire des déclarations ; ils sont prêts à les recevoir.

— Je n'ai rien de plus à déclarer, dit Damions.

' Alors, le greffier donna l'ordre d'ouvrir les portes de la. Conciergerie. A la bouffée d'air qui frappa son visage, Damiens se sentit renaître.

Là, en présence du peuple, et après le cri poussé par l'exécuteur de la haute justice, M. Le Breton lut l'arrêt de la cour.

Ce n'était pas tout à fait le peuple qui encombrait la cour de la Conciergerie ; c'étaient des spectateurs privilégiés, c'était le monde de la justice, des avocats et des parents d'avocats.

Ce n'était pas le peuple, — c'était encore un public.

Le peuple, Damiens allait le voit tout à l'heure! • En attendant, il se sentit saisir de nouveau sous led bras par les exempts de robe courte et porter vers une chose qu'il n'avait pas aperçue d'abord.

Cette chose était le tombereau.

Une véritable charrette, lourde, grossière, traînée par deux chevaux de campagne, rembourrée sur ses deux côtés de paille et de toile.

Damiens y fut monté ou plutôt hissé par les archers,

LES FRÈRES CUANTEMESSE 271

et attaché — toujours attaché ! — par des- courroies retenues à des anneaux de fer.

Ce n'était pas dans la crainte insensée qu'il s'évadât ; mais on appréhendait un coup de main de ses prétendus complices.

Ainsi assujetti, on lui passa une corde au cou, selon le . cérémonial criminel.

Toujours selon le même cérémonial, l'exécuteur se plaça auprès de lui, debout, la main sur son collet.

De l'autre côté s'assit l'un des deux confesseurs, le curé de Saint-Paul.

L'autre confesseur, l'abbé de Marcilly, suivait à pied, par derrière, prêt à remplacer son collègue.

Chargé de la sorte, le tombereau s'ébranla.

— Où allons-nous, mon père? demanda Damiens repris par l'angoisse. •

— A ÎJotre-Dame, répondit lé curé.

— Ah ! oui, l'amende honorable, dit Damiens. Et il ajouta :

— C'est juste...- je dois confesser mon crime publiquement... pour mériter ma grâce.

L« curé de Saint-Paul crut avoir mal entendu.

Le tombereau gagna la petite cour de la place Saint- Michel où se trouvait la porte Sainte- Anne.

Le cortège était constitué de la manière suivante :

En tête, M. Gaudot, à cheval, avec plusieurs lieutenants également à cheval, commandant nne double haie de gardes de robe courte à pied.

Deux officiers aux deux côtés du tombereau.

Les chevaux avaient tous leurs crins; celui de M. Gaudot était blanc, la housse et les chaperons de velours bleu brodés en argent, frange d'argent, pistolets garnis de cuivre.

27* LES FRÈRES GHANTEMESSE

Les chevaux des officiers avaient les housses et les chaperons de drap écarlate, avec un seul large galon d'argent; mêmes pistolets.

Le greffier Le Breton et deux huissiers suivaient le tombereau, tous trois à cheval, en robe et le chapeau rabattu.

• Derrière' eux, le reste des officiers, des brigadiers et des archers.

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