‹ Les frères ChantemesseChapitre 60 sur 63 · L'AMENDE HONORABLE · texte numérisé non relu

L'AMENDE HONORABLE

Lorsque le cortège s'engagea dans l'étroite rue Sainte- A nue, il fut salué par une olameur retentissante.

Les portes et les fenêtres regorgeaient de monde.

Damiens releva la tète et regarda d'un air curieux.

Le tombereau allait au pas.

On passa devant le logis de Boileau-Despréaux, logis qui existe encore.

On tourna dans la rue Saint-Louis, dont on a abattu tout un côté, celui qui bordait le quai et trempait ses pieds dans la Seine.

On entra au marché Neuf, qui était un des endroits les plus caractéristiques du vieux Paris.

On suivit la rue NeuVc.

Enfin ou déboucha sur la rue Notre-Dame, où la foule était immense, pleiue de boule et de bruit.

Damiens faillit avoir lu vertige.

Il y avait un déployement considérable de force armée sur cette place,* — pour les motifs que nous avons dit. A l'angle de chaque rue stationnaient des piquets de gardes-françaises. De nombreuses compagnies da guet circulaient à travers les groupes. .

Néanmoins le tombereau fendait avec peine la multitude. Il fallait pour la repousser tous les efforts des archers. Damiens était presque de niveau avec les spectateurs ; il aurait pu en reconnaître quelques-uns. Leur conversation arrivait jusqu'à lui. Il entendait distinctement leurs réflexions sur sa figure et sur son attitude.

— Place ! place ! criait M. Gaudot, le lieutenant-criminel de robe courte.

Le tombereau était arrivé devant l'église de Notre- Dame.

Il s'arrêta.

La sombre cathédrale ressemblait à une géante qui voit s'avancer vers elle une fourmi.

Gabriel Sanson et deux valets a Murent Damiens à descendre de la charrette.

On voulut le forcer à se mettre à genoux, selon l'usage.

Mais ses jambes broyées par la torture refusèrent de le porter.

Damiens tomba la face sur la pierre en poussant un grand cri, qui domina tous les autres cris de la place.

On s'empressa de le relever et de le soutenir par les épaules.

Puis, l'exécuteur lui mit au poing une torche allumée.

En cet état, le greffier Le Breton lui dicta les termes de son amende honorable.

Damiens les répéta humblement mot 4 n*qt,

LES FRÈRES GHANTEMESSB 275

Après avoir satisfait à ce premier article de son arrêt, il- fut replacé dans le tombereau.

— Est-ce fini, mon père? demauda-t-il à M. Guéret.

— Hélas ! mon fils, cela commence à peine, vous le savez bien, lui répondit le prêtre.

— Mais... ma grâce?.... balbutia Damiens.

— Dieu vous l'accordera peut-être; sa miséricorde est infinie.

— Dieu... seulement?

Le prêtre ne répondit pas.

— Mon père! mon père I est-ce que je n'aurai pas ma grâce?

— Ne songez plus qu'à votre âme, dit le curé de Saint- Paul.

— Ohl s'écria Damiens; j'avais rêvé!

— Vous vous réveillerez dans la vie éternelle. ^ Le tombereau s'était remis en route.

Sur tout le parcours, des marchands vendaient des portraits de Damiens, images barbares dont la plupart sont parvenues jusqu'à nous.

Dans ces images il est uniformément représenté coiffé de son large tricorne et le couteau levé.

Au bas de l'une d'elles on lit ces vers pompeux :

ÀrrGlc, scélérat! arrête, téméraire!

Quel sacrilège affreux Ut main va-t-cllc faire? Mais quoi! je ne crains rien de ton fer meurtrier; Mon cœur ne doit-il pas rester en assurance Pour un prince qui fait le bonheur de la France, Et que le Tout-Puissant tient sous son bouclier.

Un autre portrait le montrait paré d'un beau jabot do dentelle, avec cette autre paraphrqse de la même idée :

276 ' LES FRÈRES CHANTEME88E

Le voilà ce cruel, ce furieux Damiens!

Il lève son bras détestable * Pour nous priver du roi le plus aimable ; Mais le bras du Seigneur est plus fort que le sien !

Enfin, on vendait aussi des gravures où on le voyait représenté dans la tour de Moutgommery, attaché à sou lit désormais fameux.

Le poète avait écrit au-dessous, en style moitié sérieux, moitié badin :

Si l'on eût su dès son enfance Pour toujours le bien garrotter,

Nous n'aurions pas vu dans la France Le crime aussi loin se porter.

Il n'y a pas à contredire cette vérité.

— Le voilà! le voilà 1

Cette exclamation attendait partout Damiens, le suivait partout.

Elle le rendait hagard.

En passant devant l'Hôtel- Dieu, H avait levé les yeni machinalement vers les fenêtres, où des figures de malades apparaissaient collées aux barreaux.

Combien il enviait le sort, si pitoyable qu'il fût, de ces pauvres et pâles gens, en qui il restait au moins une ombre d'existence et un rayon d'espoir !

Oh ! Vivre comme eux ! souffrir comme eux ! souffrir toujours 1 Cela lui paraissait du bonheur.

Le tombereau tourna la rue du marché Palu.

Damiens reconnaissait les quartiers et lisait les e* geignes.

— Voici la rue de la Juiverie, par ou j'ai passé sot-

vent en me rendant au Palais. Je m'arrêtais aux Trois- Maillets.

Le confesseur essayait de le ramener à des idées moins terrestres.

Mais en vain, Damiens se cramponnait aux mille petits détails de la vie qui lui échappait.

— Sainte-Croix... dit-il en nommant une église au coin de la rue de la Lanterne.

— Faites une prière, lui dit le prêtre.

— Oui, mon père.

Et après quelques minutes de ferveur sincère, ses distractions le reprenaient.

La plus grande' partie du peuple ne manifestait pour lui ni haine ni pitié.

Cela venait de -ce que Damiens était resté une énigme pour le peuple, comme pour la cour, comme pour le Parlement, comme pour tout le monde.

On ne prend pas parti pour des énigmes.

Les clameurs de la multitude n'avaient donc d'autre caractère que celui de la curiosité.

11 ne s'y mêlait que de rares invectives dont on ne pouvait rendre responsables que les femmes et les enfants.

— Comme ce chariot marche vite, dit Damiens... Il avançait à peine.

On entra sur le pont Notre-Dame. Bien en prit à ce pont d'être en pierre et d'être solidement assis sur ses six arches, car il aurait infailliblement croulé sous sa charge énorme de spectateurs.

Les regards de Damiens s'attachèrent sur la pompe, qu'il s'était souvent arrêté à examiner autrefois; et dans ses regards se lisait distinctement cette pensée :.

— C'est pour la dernière fois que je vois tout cela *•

Alors il sp hàtqit de foijt regarder, de tout saisir, de tout retenir.

— Eqabrassez le crucifix, mon fils, lui disait M. Guéret.

— Volontiers, mon père.

. Arrivé sur le quai Pelletier, la vue de la Seine, l'horizon élargi, captivèrent encore Damiens.

Il oublia la fouie pour s'abîmer dans \me contemplation pleine de souvepirs et d'attendrissement.

Mais il en fut bientôt tiré par une rumeur qui allait grandissant, pareille à un bruit d'orage, et qui atteignit tout à coup aux explosions du tonnerre.

Le tombereau débouchait sur la place de Grève*

LES FBJSBES CIIANTEMESSE

LA l'LACE DE GHHTfl

Due mèrhumaine...

Si usée qu'elle suit, il n'y a pas d'autre comparaison possible.

Une mer agitée, dont les vagues battaient les maisons, escaladaient les fenêtres, et jetaient leur écume de tètes jusqu'aux toits I

Toits pointus, fenêtres étroites, maisons noircies I vieille place grimaçante, accoutumée aux spectacles les plus différents, à toutes les fêtes et à toutes les atrocités !

De quelque côté que le regard se tournât, il n'apercevait que la foule, et encore la foule.

Foule sous l'arcade Saint- Jean 1

Foule aux premières maisons de la rue de la Murielleriel

Foule dans la rue de la Vannerie!

Foule dans la rue de la Tannerie '

Foule au carrefour de la rue de l'Epine et de la rue du Mouton!

Foule à toutes les issues 1

Sur le pavé, foule compacte, composée de toutes sortes d'éléments, mais surtout de l'élément populaire.

Aux fenêtres, foule parée, coquette; seigneurs et grandes dames, — grandes dames principalement, jouant de l'éventail et ayant apprêté leurs flacons de sels en cas de syncope. " „

Tel était l'aspect de la place de Grève, le 28 mars, dès le matin.

Car on était là dès le matin; on avait déjeuné là, joyeusement, en jetant de temps en temps un regard sur les apprêts du supplice.

Et Ton trouvait que le condamné se faisait bien attendre.

A trois heures on s'inquiétait; on craignait que la partie ne fût remise au lendemain.

Enfin on apprit qu'il était sorti de la Conciergerie.

Ce ne fut qu'un long cri de satisfaction.

Tous les yeux se braquèrent du côté du quai par où Damiens devait arriver.

On a vu quel salut furieux l'accueillit. La place de Grève en fut ébranlée pendant plusieurs minutes.

Dans cette place pleine, il y avait une place vide. C'était l'espace réservé pour l'exécution. Cet espace de cent pieds environ, était entouré d'une palissade, gardé extérieurement par les soldats du guet à pied. Au milieu était l'échafaud, ou plutôt une table, longue de sept pieds, large de quatre, fortement fixée en terre par six gros poteaux de deux pieds et demi de haut. C'était là-dessus que Damiens devait être supplicié.

A quelque distance de l'échafaud était une autre petite table, sur laquelle était posée une poêle de fer rem-

plie de soufre en poudre. Çà et là, éparses sur le pavé, des barres, des tenailles, des chaînes, des cordes, parmi lesquelles f empressait le jeune exécuteur Henri Sanson, donnant des ordres à une dizaine de valets.

Le cortège entra dans cette enceinte, et la compagnie de robe courte se rangea sur-le-champ en dedans de la palissade, que les soldats du guet avaient bien de la peiné à protéger contre l'envahissement de la foule.

Là, le greffier Le Breton donna de nouveau lecture au peuple de l'arrêt du Parlement.

Ce greffier Le Breton, depuis le commencement jus* qu'à la fin du procès de Damiens, a joué un rôle important et pénible. *

On peut s'en rapporter à sa relation minutieuse, mais écrite dans un style désespérant de barbarie.

Yoici comment il rend compte de ses dernières instances auprès de Damiens :

« Après lecture dudit arrêt, m'étant approché du condamné, je lui ai dit qu'il était temps de faire voir qu'il avait profité des avis salutaires que les sages pasteur et docteur qui ont eu la charité de l'assister à ses derniers moments lui ont donnés; que lui, condamné, ayant porté ses mains sanguinaires et parricides sur l'oint du Seigneur, les affreux supplices dont il voyait l'appareil suffisaient à peine pour venger la justice humaine ; que la justice divine lui en réservait de* plus grands et d'éternels s'il persévérait dans son refus obstiné de révéler ses complices ; qu'il en devait faire l'aveu pour l'acquit de sa conscience, et pour rétablir le calme et la tranquillité dans l'Etat... Et je lui ai donné à entendre que MM. les présidents et commissaires s'étaient transportés à l'Hôtel-de-Ville pour recevoir ses déclarations. »

Damiens avait écouté avidement ces paroles du greffier Le Breton.

282 LES FRÈI1ES CHANTEMESSE

— Oui, dit-il, je veux les voir, je veux leur parler... Menez-moi vers eux.

Pour la seconde fois, il fut extrait du tombereau. •' On le transporta dans une salle de l'Hôtèl-de-Ville où il trouva l'éternel quatuor : Maupeou et Mole, I*asquier et Severt.

— Eh bienl êtes -vous dans de meilleures dispositions? demanda M. de Maupeou.

— Hàtez-vous, reprit l\i. Mole ; car il est quatre heures.

— Vous avez le droit de dicter votre testament, dit M. Pasquier.

— Mon testament? murmura Damions.

11 ajouta avec un amer sourire :

— Quel testament puis-je faire, hélas!

. — Révélez vos complices.

Damiens se tut.

Impatienté, le premier président lui dit i

— L'heure nous presse ; il faut vous déciiler à parler ou à mourir.

— Un instant ! dit Damiens.

— Nous vous écoutons, dirent les magistrats. Le greffier se prépara à écrire.

Damiens se recueillit, et d'une voix grave :

— Je reconnais avoir insulté l'archevêque de Par li, dit-il, et je lui en demande pardon de tout mon cœur.

— Après? fit M. de Maupeou.

— Je déclare que je n'ai été l'instruriient d'aucun coinf ^lot, et que je n'ai aucun complice.

— Aucun?

— Sur le salut de mon âme, répondit Damiens.

— C'est faux !

— Vôudrais-je mentir après m'ètre confessé? î— Vous serez damné! s'écria M. de Maupeou.

in.

' LES FRÈRES GHANTBMESSB 283

— Dieu sera peut-être plus clément que les hommes.

— Est-ce tout ce que vous avez à déclarer?

— Attendez, dit Damiens.

— Faites vite, car la foule vous réelame; entendez ses cris!

La vérité était qu'il se faisait un tel bruit sur la place de Grève que les juges avaient peine à saisir les pdroles du condamné.

— Hélas! dit-il, je vois bien quilfhût que je meure... Croyez, messieurs, que je ne cherche pas à gagner du temps. Je suis résigné. Mais, auparavant; laissez-moi demander une gràbe. Laissfez-môi vous recommander ma famille, ma pauvre famille! Elle est innocente, je vous le jure. Messieurs du Parietnehtj je vous implore pour ma femme et ma -fille, pour mes deux Elisabeth! Elles ont toujours ignoré mes projets. Faites de- moi ce que vous voudrez, mais épargnez-les. Oh ! messieurs les juges, vous ne leur ferez pas de mal, n'est-ce pas?

Les juges gardèrent le silence.

— Messieurs, répondez-moi! reprit Damiens: ne m$ laissez pas mourir en emportant un doute affreux; ditesmoi que ma femme. ne sera pas poursuivie! afin que je ne sois pas maudit par elle.

— H y a une demi-heure d'écoulée* c'est assez* dit M. de Maupeou.

Damiens tourna les yeux vers M. Pâsquier qui n'avait rien dit.

— 0 messieurs ! ayez pitié des miens ! Pitié polir eux, je vous en conjure! Soyez bons; messieurs...

Les juges échangèrent un regard, et M. de Maupe *

prononça :

— Ramenez le condamné sur la place.

Damiens poussa un profond soupir et n'ajouta plus uu mot*

284 LES FRÈRES GHANTEMESSE '

En le voyant reparaître sous la grande porte, peu s'en fallut que le peuple ne battît des mains.

Damiens fut porté dans l'enceinte réservée.

Alors chacun s'attendit à voir commencer le supplice.

Mais non.

Les préparatifs n'étaient pas encore terminés.

Gabriel Sanson (qui fut puni de plusieurs jours de cachot) iuterrogea anxieusement son neveu.

— Eh bien? lui dit-il.

— Ah ! mon oncle, je ne sais que devenirl

— Gomment !

— J'avais envoyé deux de mes valets acheter de la résine et du plomb, mais partout ils ont été signalés aux marchands par la foule qui les précédait ou les suivait, et partout on leur a refusé ce qu'ils demandaient. Les boutiques se fermaient à leur approche.

— 11 est encore heureux qu'ils n'aient pas été assommésr murmura le bourreau de Versailles.

— Bref, ils sont revenus les mains vides. % — Alors?

— Alors, le procureur général a dû leur délivrer un ordre au nom du roi et les faire aqcompagner d'une escorte respectable.

— 11 ne peuvent tarder à revenir.

— Je l'espère, dit Henri Sanson; pourvu que le peuple ne s'impatiente pasl

— Il en a pour un quart d'heure au moins à contempler Damiens.

Damiens demeurait comme exposé, en effet.

On l'avait assis contre l'éehafaud^ la figure tournée vers les maisons faisant face à l'Hôtel-de-Ville.

11 avait perdu de sa fermeté depuis sa dernière entrevue avec ses juges.

11 demanda un verre devin. Les exécuteurs lui en ap-

LES FRÈRES CHANTEJUESSE 285

portèrent deux, tant ils étaient aises d'avoir un prétexte pour gagner du temps. .

— Vous paraissez abattu, mon fils, lui dit le curé de Saint-Paul qui ne l'avait pas quitté.

— Je sens que Dieu m'abandonne , répondit Damiens.

— Priez.

— Je ne peux plus.

Le prêtre regarda autour de lui pour s'assurer que personne n'était à portée de l'écouter.

— Mon fils, lui dit-il, j'ai peut-être le moyen de vous rendre le courage.

— J'en doute, mon père.

— A ce moment suprême, reprit le curé de Saint- Paul, j'ai promis de remplir une dernière mission auprès de vous.

— Parlez plus haut, mon père, je ne vous entends presque pas, dit Damiens. •

— Il ne faut pas que d'autres que vous puissent m'entendre.

Le prêtre s'approcha davantage.

— Yous voyez t;ette sainte image, dit-il à Damiens en lui montrant un scapulaire.

— Oui, mon père.

— Regardez-la bien.

— * Je vous obéis.

— Elle vous est envoyée par quelqu'un que vous connaissez, et dont le souvenir sera peut-être assez puissant pour vous aider à bien mourir.

— Par qui ? fit Damiens étonné.

— Je ne puis vous dire son nom qu'à l'oreille.

— Dites-le donc, mon père.

Le curé de Saint-Paul se pencba tout à fait vers Damiens et lui murmura quelques mots à voix basse.

— Il serait possible ! s'écria Damiens dont le visage revêtit tout à coup une expression de joie ineffable.

— Oui, mon fils.

— Elle... Elle se souvient de moi !

— Silence 1 dit le prêtre ; ce que je tais eçt contraire à mon devoir.

— Oh ! ne craignez rien, mon père, vous faites aile action méritoire devant Dieu, je vous assure... Moiitrezmoi ce scapulaire, laissez-moi le toucher;..

Le prêtre lui mit le scapukire entre les mains.

Damiens l'examina silencieusement pendant Çileltia&l secondes.

Un ruisseau de larmes coula le long de ses jolies;

C'étaient les premières qti'oii lui eût vu répâùdrfe depuis son arrestation.

— 0 md noble et bonne inaltresse ! dit-il à dfettii-voix ; elle ne m'a pas oublié ; je ne suis pas tin monstre à ses yeux comme à tous les yeux. Oh ! c'est bien, c'est charitable! Et vous, mon père, je vous remercie pour toute la félicité que vous apportez à ma dernière heure !

11 ne pouvait se lasser de regarder ce scapulaire. Il demanda timidement : %

— Puis-je le porter à mes lèvres?

— Non, mon fils, répondit le curé de Saint-Paul, le crucifix doit seul approcher de votre bouche.

— C'est juste, dit Damiens.

— Mais je puis passer cette sainte image à votre cou, si vous le désirez.

— Oui, c'est cela, dit vivement Damiens, à mon cou... Et tendant la tête, il la releva radieux et transfiguré.

— Ah! je puis mourir à présent! s'écria-t-iL

LES FJRÈRES CHANTEMESSE " 287

LE SUPPLICB

Les valets du bourreau étaient revenus.

Leur entrée dans l'enceinte fut l'occasion de quelques désordres parmi les spectateurs les plus voisins de la palissade.

Plusieurs d'entre eux se mêlèrent aux soldats du guet et aux archers de robe courte, malgré les efforts que faisaient ceux-ci pour les repousser.

Au nombre de ces curieux intrépides, un homme en habit brodé gesticulait afin d'attirer l'attention de l'exécuteur.

— Monsieur Sanson! monsieur SansonI disait-il en agitant son chapeau au-dessus de sa tète.

Henri Sanson s'avança vers cet individu qu'il reconnut aussitôt.

— Monsieur de la Con cl aminé 1 ç'écria-t-il avec respect.

— Moi-tnème, monsieur Sanson.

— Laissez monsieur s'avancer, dit l'exécuteur aux soldats; c'est un membre de l'Académie française.

Puis il retourna à sa besogne.

Ses aides s'étaient emparés de Damiens et le déshabillaient, entièrement cette fois.

Ils lui ôtèrent sa veste et sa culotte, ne lui laissant que sa chen&ise autour des reins.

Damiens avait encore des linges à s'a jambe droite, trace des brûlures du garde des sceaux. On les lui arracha.

Un valet allait lui arracher aussi son scapulaire, lorsque le curé de Saint-Paul étendant le bras dit :

— Ne touchez pas à cela, mon ami.

Le valet se tourna vers l'exécuteur comme pour le consulter.

— Laissez-lui son scapulaire, dit Henri Sanson avec ; indifférence. '

Damiens dirigea un regard chargé de reconnaissance vers son confesseur.

Celui-ci avait été rejoint par l'abbé Mareilly.

On étendit Damiens sur la table, — échafaucj sans majesté, la tète regardant l'Hôtel-de- Ville.

Dana cette posture il pouvait voir la gigantesque fleuri de lis qui surmontait cet édifice et les deux vaisseaux placés au-dessus des deux extrémités de la façade.

Il pouvait voir aussi les commissaires du Parlement installés au balcon.

Damiens fut assujetti à la table-échafaud par deux énormes ceintures de fer s'ouvrant et se resserrant à l'aide de gros écrous. Plusieurs autres fortes pièces de fer contenaient les épaules et les cuisses; une sorte de fourche entourait le cou, sans empêcher les mouvements de la tête exhaussée sur une botte de paille.

Tout cela était d'un travail très-compliqué; et à distance on aurait cru voir une immense araignée sur un corps humain.

I Le programme du supplice appelait la main brûlée»

En conséquence, la main droite de Damiens fut attachée à une barre perpendiculaire fichée le long de la tqble. Dans les doigts on fixa avec une chaîne le canif dont il s'était servi pour frapper le roi.

Gela fait, Gabriel Sanson posa sous cette main le réchaud de soufre enflammé.

Le feu était médiocre, — au dire de l'exempt Bouton, — mais la douleur fut grande. Elle fit pousser à Damiens un cri qui domina tous les bruits de la place de Grève et qui dut être entendu de fort loin. Damiens se tordit sous ses crampons de fer. a Pendant que sa main brûlait, on vit ses cheveux se dresser sur sa tète comme des crins de cheval. (1) »

Cela commençait bien.

« Un moment après, dit le greffier Le Breton, — car lui aussi était à côté de l'échafaud, — le condamné leva la tète et regarda sa main assez longtemps sans témoigner aucun emportement ni proférer aucune imprécation. »

Pourquoi Damieus s'était-il calmé si subitement?

Il lui avait suffi d'une parole du curé de Saint-Paul.

L'acre odeur du soufre prenait à la gorge de tous les asssistants.

C'était, ainsi que nous l'avons dit, Gabriel Sanson qui avait tenu le réchaud sous la main de Damiens.

Il avait failli le laisser choir au cri formidable jeté par celui- ci.

(/) Histoire de Robert-François Damiens, etc., chex J. Lacaze, 4757.

tàclio. Il arrosait les jambes, les cuisses, les bras, excepté les mamelles. Il ne fallait pas que le cœur risquât d'être atteint; il ne fallait pas que le condamné put mourir si tôt et d'un coup. De ce corps épouvantablemeui tatoué s'exhalaient une vapeur et une odeur affreuses. L'air de la place de Grève en était empesté, disent les Mémoires de Richelieu.

Et cependant, dans les moments de répit que lai lais* sait l'homme & la cuiller, Damieus avait l'inconcevabb courage de soulever sa tète et d'examiner chacune de ses plfeies. On est même allé jusqu'à prétendre que, du* le paroxysme de la souffrance, il semblait défier ses tourmenteurs et que, délirant, il s'écriait ;

— Encore ! encore !

La foule devait être contente.

On laissa respirer Damiens.

Le greffier Le Breton profita de ee moment pour s'approcher de lui.

— Avez-vous quelque chose à dire? lui demanda-t-fl*

— Grâce ! pardon ! murmura Damiens*.

— Il est encore temps. '

— Ayez pitié de moi, Seigneur!

— Messieurs les présidents et messieurs les commbj saires sont prêts à se transporter auprès de vous.

— J'ai tout dit.

— Songez-y, reprit le greffier ; dans un instant voi allez mourir.

— Oh ! faites-moi donc mourir bien vite ! s'écria Dft miens. j

— Ce que vous avez souffert n'est rien en compard son de ce qui vous reste à souffrir encore.

— 0 mon Dieu!

— • Parlez... au nom de votre famille...

LES FRÈRES CIIANTEMESSE 293

— Ha famille 1 répéta Damiens avec émotion ; grâce pour elle t

— Révélez vos complices, continua le greffier.

— Qu'on me donne la mort, je vous en prie 1 Hâtezvous!

— C'est votre dernier mot?

— Seigneur, mon Dieu! la force! la force! exclama Damiens.

Le greffier Le Breton recula de quelques pas, tristement.

11 avait accompli son devoir*

Les exécuteurs, et surtout Gabriel Sanson, suivaient du regafd avec anxiété cette dernière tentative. Lorsqu'ils forent convaincus que les efforts du greffier avaient été inutiles, ils se résignèrent à préparer tout ce qu'il fallait pour l'écartèlement. On amena dans l'enceinte quatre chevaux jeunes et vigoureux qui avaient été achetés la veille quatre cent trente-deux livres, et qui avaient été logés rue des Vieilles-Garnisons, derrière l'Hôtel- de - Ville.

Pendant ce temps, on débarrassait Damiens de ses attaches de fer aux cuisses et aux bras.

Son tronc seul demeura étroitement fixé à l'échafaud.

On remplaça le fer par la corde. Damiens fut lié par les quatre membres à des trains qui tenaient aux colliers des quatre chevaux. « Cette préparation, à ce que dit le procès-verbal, fut très-longue et très-douloureuse, les cordes étroitement liées portant sur des plaies récentes ; cela arracha de nouveaux cris au patient, mais ne l'empêcha pas de se considérer avec une curiosité singulière. »

Henri Sanson donna le signal.

Beaucoup de personnes fermèrent les yeux.

294 LES FRÈRES CHANTEMESSB

— IIuc! crièrent les valets qui avaieut jusqu'alors maintenu les chevaux par la bride.

On avait laissé du jeu aux cordes, afin que les chevaux pussent s'élancer. Ce fut ce qu'ils firent, — mais ce fut tout. On les vit s'arrêter, se reprendre à tirer, donner une nouvelle secousse, puis s'arrêter de nouveau.

La surprise fut grande.

On s'était attendu dans la foule à un spectacle sans nom, au déchirement presque immédiat d'un homme. L'homme avait résisté. Il avait résisté à ce violent départ', à cette quadruple impulsion. On connaissait la vigueur de Damiens, mais on ne la croyait pas capable de lutter avec celle de quatre chevaux*

Déconcertés un instant, les aides-bourreaux revinrent à la charge. 11 y avait un aide à la tète de chaque cheval, le tirant par la bride! taudis qu'un autre donnait du fouet.

Le quadrige s'ébranla une deuxième fois*

Mais encore inutilement.

Damiens opposait une résistance prodigieuse. Il rame* nait les chevaux à lui. Criant toujours, il ne s'évanouis* sait plus. Ce fut le curé de Saint-Paul qui s'évanouit

Le médecin et le chirurgien échangeaient des regard» étonnés.

— Allés donc 1 disait Henri Sauson à ses aides, en trépignant d'impatience.

■ Pour la troisième fois, les chevaux reprirent leur

élan. Pour la troisième fois, la victoire resta à Damiens. Ses membres s'étaieut extraordinairement allongés. On voyait sa poitrine s'élever et s'abaisser comme un soufflet ; on entendait le bruit rauque de sa respiration. Ah! la force qu'il avait demandée au ciel, le ciel, par uuft ironie terrible, la lui envoyait immense, surhumaine î Il parlait, il pouvait parler.

LES FRÈRES CHANTEMESSB 295

il disait :

— Jésus ! Marie ! pardonnez-moi ! Seigneur Dieu 1 Â moi! à moi!

Jusqu'alors chaque cheval avait tiré en droiture, c'està-dire dans la direction naturelle de la partie du corps à laquelle il était attaché.

Un des bourreaux eut une idée ingénieuse : ce fut de les faire tirer dans des sens contrariés, à savoir, dit l'exempt Bouton, ceux des jambes en se dirigeant vers les bras, et ceux des bras en se retournant vers les jambes. Gela amena la rupture de quelques os, mais cela n'emporta rien.

L'embarras des exécuteurs était à son comble. Le temps se passait.

— Que faire? dit Henri Sanson à Gabriel.

— II faut ajouter deux chevaux, répondit celui-ci.

— Où les prendre ?

— Ceux du tombereau,

— Vous avez raison, mon oncle.

Et les deux chevaux du tombereau furent ajoutés aux quatre autres. On attacha ceux-ci aux cuisses.

Gela faisait six chevaux pour écarteler Damiens. Cette fois, les bourreaux se crurent certaius du succès. Au nouveau signal donné par les Sanson, les six valets tirèrent les chevaux, les six chevaux tirèrent Damiens. Damiens résista. Damiens se raidit et empêcha les six chevaux de faire un pas, les six chevaux! Peut-être étaient-ils effrayés par ses cris; cela est possible, les animaux étant quelquefois plus sensibles que les hommes, et cela justifierait jusqu'à un certain point l'exclamation de M°* Préaudeau, citée par tous les contemporains :

— Ah ! les pauvres zevaux! Que ze les plains 1 Comme (s doivent avoir du mal 1

296 LES FRÈRES GHANTEMESSB

Aux cris du condamné se mêlaient les coups de fouet furieux et les imprécations des valets.

Tapage dont rien ne saurait donner l'idée !

C'était la foule qui, à son tour, était devenue muette. Muette d'horreur! Elle comprenait qu'elle assistait à une chose qui ne s'était jamais vue et qui ne se reverrait jamais.

Gabriel et Henri étaient consternés.

Quant à leurs aides, c'était de l'effroi qu'ils commençaient à éprouver.

— Cet homme est un sorcier, murmuraient-ils. 11 y eut une trêve*

Gabriel Sanson se dirigea vers le greffier Le Breton, qui se tenait à côté des médecins.

— Vous le voyez, monsieur, tous nos efforts sont impuissants.

— Je le vois et j'en suis atterré comme vous, dit le greffier.

— Cela est extraordinaire! ajouta M. Boyer, le chirurgien, i

— Il faut pourtant que l'arrêt soit exécuté! reprit le greffier Le Breton. |

Gabriel réfléchit.

— Il y a bien un moyen, dit-il.

— Lequel?

— C'est de trancher les jointures au condamné. Le greffier frissonna.

— Oh! ce serait atroce! s'écria-t-il.

— Sans cela, nous n'en finirons jamais, continua l'exécuteur.

Les médecins furent de l'avis du bourreau.

— Ces incisions abrégeront d'ailleurs les souffrances du misérable, dit M. Boyer*

— » Il me faut néanmoins l'autorisation de messieurs les commissaires du Parlement, dit Gabriel Sanson.

Le greffier partit pour aller chercher cette autorisation. Il ne l'obtint pas.

Les magistrats reculaient-ils devant l'atrocité ou trouvaient-ils que Damiens n'avait pas souffert assez longtemps?

— Qu'on essaie encore d'en venir à bout par les moyens ordinaires ! dit M. de Maupeou.

— Que les exécuteurs ne se rebutent pasl dit M. Mo1<r ; il est impossible que six chevaux n'aient pas raison d*u homme déjà torturé, tenaillé et brûlé. '

Le greffier Le Breton rapporta cette réponse aux deux exécuteurs, qui se résignèrent à obéir.

Les chevaux s'étaient reposés ; on pouvait espérer un coup de collier plus énergique que le précédent. On les avait rapprochés de l'échafaud pour leur ménager un plus grand élan. En effet, sous la clameur des valets et le claquement des fouets, ils partirent d'un vaillant accord. Hais un d'eux s'abattit sur le pavé. Gela entrava l'action des autres, qui, après avoir encore tâché d'avancer, se rebutèrent tout à fait et demeurèrent immobiles.

A ce moment, le récit de l'exempt Bouton atteint aux dernières limites de l'émotion.

« J'ai vu, dit-il, les deux confesseurs revenir vers le condamné et lui parler. 11 leur disait (je l'ai entendu) : Baisez-moi, messieurs! Le curé de Saint-Paul n'ayant pas osé, le sieur de Marcilly a passé par dessous les traits des chevaux, et l'a été baiser au front.. Les exécuteurs juraient entre eux; Damieus leur disait de ne pas jurer et de faire leur métier, qu'il ne leur en voulait pas ; et il recommanda au curé de Saint-Paul de prier pour lui lors de sa première messe. •

2fl« LES FKÙIiUS CiUNTuJJKSSB

Oa croit rêver.

Cet homme à demi-mutilé, effroyablement allongé, rassurant les uns, ordonnant aux autres, ne perdant pas un seul détail de son supplice 1

De quels muscles et de quels nerfs cet homme étaitil pourvu !

Pour ce qui est de l'épisode du baiser sur le front, je la trouve sublime.

Cependant la situation menaçait de se prolonger indéfiniment.

Le jour tombait.

Il était nécessaire de prendre un parti.

Le greffier Le Breton retourna à l'Hôtel-de-Ville, accompagné cette fois des deux médecins et des deux exécuteurs.

Tous les quatre déclarèrent aux commissaires du Parlement que la section des gros nerfs était indispensable.

— Faites donc, dit M. de Maupeou.

Sur la place de Grève on attendait le retour des bourreaux avec un frémissement indescriptible.

Ils reparurent enfin.

On ne comprit bien ce qui allait se passer que lorsqu'on vit Henri Sanson et André Legris tirer chacun on couteau de leur poche et s'avancer vers la table où gisait Damiens.

Je ne fais pas de l'horreur à plaisir, comme on serait tenté de le croire. Je marche appuyé sur des documents d'une authenticité incontestable* J'ai les procès-verbaux publiés avec l'autorisation du Parlement. J'ai le Journal de l'avocat Barbier ; j'ai les Mémoires de d'Argenson et ceux du prince de Croy ; — j'ai la Gazette de France; — j'ai le Mercure: — j'ai viugt relations publiées par vingt témoins oculaires.

Ces seuls matériaux aidant, j'ai pu reconstruire à cinq

LES FRÈRES CHANTEMES8E 299

minutes près les épisodes nombreux du supplice de Damiens. Et je ne parle pas dé tous les pamphlets rejetés, exagérant, — cela ne semble pas possible 1 <-~ les détails de cette exécution.

Je n'amplifie pas, — ce qui serait infâme. J'adoucis, au contraire; j'atténue... pour l'honneur de l'humanité.1 Je renonce, ainsi qu'on a pu le remarquer, à tous les artifices du style, pour ne laisser se dresser que le fait.

Ainsi, lorsque je dis que les chevaux se sont repris à six fois, c'est que c'est bien six fois, et non cinq, que je suis autorisé à dire.

J'avais besoin de cette déclaration pour continuer*

La parenthèse fermée, je reviens à mes bourreaux.

J'ai dit qu'ils avaient obtenu la permission de dépecer le condamné. Plusieurs écrivains ont parlé de hache. Le fait est faux. Henri Sanson et André Legris n'employèrent que leurs couteaux.

Voici comment ils s'y prirent.

Les chevaux furent encore excités et lancés.

Alors, quand les membres de Damiens furent tendus à point, les deux bourreaux coupèrent les nerfs aux jointures des cuisses. Gela ne se fit pas sans peine. Le sang jaillit en abondance.

— Oh! hurla Damiens; ayez pitié de moi, Seigneur ! Jésus, secourez-moi !

Les couteaux fouillaient sa chair, ne s' arrêtant que devant les os (1).

— Y oyons, maintenant, dit Henri SansOn.

(J) Une version de la Gazette d'Amsterdam : t Ce quj l'exécuteur fil si inhumainement, que le Parlement l'a fait mettre en prison et l'a condamné à une amende, en ordonnant que les oheraux, qui devaient être pour lui» soient tcj-» dus au profil des pauvres. >

300 LES FRÈRES GHÀNTEMESSE

Les chevaux tirèrent..

Cette fois, une cuisse se détacha, la cuisse gauche.

« A quoi le peuple battit des mains, dit le prince de Croy; jusque-là il n'avait été que curieux et indifférent^).»

Le peuple battit des mainsjî

Je n'aurais jamais osé l'écrire, parce que je n'aurais jamais osé le penser.

« Damiens regarda encore cette douloureuse sépara* tion, » dit le procès-verbal.

Il n'y avait plus de résistance de sa part.

Après de nouvelles secousses des chevaux, l'autre cuisse partit.

Restaient les bras.

Henri Sanson et Legris recommencèrent le jeu de leurs couteaux à l'endroit des épaules et aux aisselles. Ou aurait dit deux bouchers travaillant dans la même viande. La cruauté a son ivresse, et ils étaient arrivés à cette ivresse-là. Ils n'épargnaient aucun nerf, aucun tendon.

— Grâce ! grâce! criait toujours Damiens.

Le bras droit tomba.

Damiens ne perdit pas encore connaissance.

Ceux qui ont vu cette face, ce morceau de chair convulsive inondée de sang, ceux-là en ont gardé un souvenir éternel.

« Ses cris continuaient, mais avec moins de bruit, dit le prince de Croy, et la tète continuait à aller. »

0 cette tête !

Cette volonté 1

Si on pouvait admirer !..

(\) Mémoires manuscrits du duc de Croy, tome XIV, extrait par Lémontev

Enfin les chevaux emportèrent le dernier bras.

11 n'y eut plus sur la table basse qu'un tronc qui vivait encore, et dont les cheveux venaient de blanchir tout à coup.

Il vivait !

Les confesseurs se précipitèrent vers lui pendant qu'on ramassait ses quatre membres et qu'on détachait les chevaux.

Hais Henri Sanson les arrêta en leur disant que Damiens venait de rendre le dernier soupir.

t La vérité est — écrit l'exempt Bouton — que je voyais encore l'estomac agité et la mâchoire inférieure aller et venir comme s'il parlait. »

Ce tronc respirait! Les exécuteurs l'ont constaté en l'enlevant de dessus l'échafaud. Ses yeux se tournèrent encore vers eux.

On ne dit pas si la foule battit des mains une seconde fois.

Ce qu'il y a de certain, c'est que, pendant une heure et demie que dura ce supplice, personne ne songea à quitter sa place, ni aux fenêtres, ni sur le pavé. A peine si quelques vaporeuses détournèrent la tète pour quelques minutes ; mais leurs yeux étaient vite ramenés sur l'échafaud par les cris du condamné. C'étaient pourtant les mêmes femmes qui s'évanouissaient aux pièces en vers de la Comédie-Française. Ce jour-là elles eurent l'héroïsme de la curiosité. On se serait cru revenu au temps de la Rome fastueuse et impassible, de la Rome des gladiateurs et des vierges, de la Rome des tigres et des Césars.

Qu'on ne me parle plus des grâces et des frivolités du dix-huitième siècle. Ce siècle rose demeure éclaboussé du sang de Damiens !

Un bûcher avait été préparé à quelque distance de

dO* LES FRÈRES GIIANTEME8SE

2'écliafjud, avec des fagots et de la paille* On y jeta d'à* bord les quatre membres du supplicié, et ensuite le tronc. Ce* débris palpitants furent recouverts d'autrei \ fagots. Ou mit le feu au tout. La paille était rare 1 (on se souvient que le cheval de l'exempt en avait mangé une partie) ; le bois était humide. Bref, Damiens fut aussi difficile à brûler qu'il avait été difficile à écarteler.

Pas un spectateur, pas une spectatrice n'avait déserté la place de Grève. Tout le monde voulait assister jusqu'au bout à ce drame unique. D'ailleurs, la tranquillité publique ne fut pas troublée un seul instant! contrairement à ce qu'on croyait. La police avait poussé le lèle jusqu'à s'assurer de toutes les clés des maisons de la place de Grève, et surtout des clés des portes de derrière. Ce luxe de précautions fut inutile. Les complices de Damions ne se manifestèrent pas. Damiens mourut comme Ravaiilac, seul et mystérieux.

Bur ces entrefaites, la nuit était venue. Les jets de flamme se dégageant du bûcher et s'élevant peu à peu donnèrent bientôt une teinte fantastique aux objets et aux êtres environnants!

Damiens brûlait lentement*

« Ces pièces de chair et ce tronc, dit l'exempt Bouton, ont été quatre heures environ à brûler. Le dernier morceau trouvé dans les braises n'a fini d'être oonsumé qu'à dix heures et demie et plus du soir. Les officiera, au nombre desquels j'étais, ainsi que mon fils, et plusieurs détachements d'archers, sommes demeurés sur la place jusqu'à onze heures. »

Les exécuteurs demeurèrent aussi»

Ils demeurèrent pour attiser le feu.

Leur devoir était de n'abandonner le condamné que lorsqu'il n'en resterait plus rien.

LES FAÛIUSS C1IANTEMESSE J03

Lorsqu'il n'en resta que des cendres, les deux Sunsou ramassèrent ces cendres et les mirent dans uu tombereau, pour être « jetées au vent, » selon la formule de l'arrêt...

Damiens n'était plus qu'un nom.

Il y a un post-scriptum au récit de l'exempt; — si naïf qu'il soit, je le cite pour épuiser la matière :

« On a voulu tirer des conséquences de ce qu'un chien s'était couché obstinément sur l'endroit où avait été le bûcher. Chassé à plusieurs reprises il y revenait sans cesse. Il n'est pas difficile de comprendre que cet animal trouvait cette place plus chaude que tout autre. Voilà la conclusion que le public en peut tirer.

a Signé ; Bouton. »

304 LES FRÈRES CHÀNTEMfiSSE

Page 1