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LA VILLE D* AMIENS

On croira peut-être que Louis XV, après avoir été si vivement frappé des circonstances de là mort de Damiens, fit au moins grâce à sa famille.

Il n'y songea même pas.

Le lendemain, du 28, pas plus tard, le Parlement s'assembla de nouveau dans la grand'chambre, sur les neuf heures du matin, pour entendre la lecture du procèsverbal dé l'exécution, rédigé par le greffier Le Breton.

Ensuite, l'arrêt suivant fut rendu :

« La cour, les princes et pairs y séants, pour les cas résultant <\u procès, ordonne que dans la quinzaine, à son de trompe et cri public en cette ville de Paris, eu celle d'Arras et en celle de Saint-Omer, Elisabeth Molerieittie, femme dudit Robert-François Damiens, Marie- Elisabeth Damiens, sa fille, et Pierre-Joseph Damiens, son père, seront tenus de vider le royaume, avec dé-

fense à eux d'y jamais revenir, à peine d'être pendns et étranglés sans forme ni figure de procès.

« Fait défense- à Louis Damiens, frère dudit Robert- François Damiens, et à Elisabeth Schoirtz, sa femme ; à Antoine-Joseph Damiens, et à Marie-Jeanne Pauvret. sa femme; à Catherine Damiens, veuve Collet, sœur dudit Robert-François Damiens, et ensemble aux autres personnes de la famille, si aucuns y a portant ledit nom de Damiens, de porter à l'avenir ledit nom, leur enjoint de le changer en un autre sous les mêmes peines... »

Cet arrêt fut signifié à ces pauvres gens le 5 avril suivant.

Après s'être consultés, ils déclarèrent adopter le nom de Guillemant.

Quant à la mère et à la fille, quant an père, ce vieillard de soixante-douze ans, ils se regardèrent tous les trois d'un air accablé.

On leur ordonnait de quitter le royaume.

On les chassait comme des chiens enragés.

Sans argent, sans ressources, où pouvaient-ils aller ?

J'ignore ce qu'ils sont devenus; je n'ai .pas retrouvé leurs traces...

Les membres du Parlement se réunirent encore deux ou trois fois pour en finir avec les quelques personnes arrêtées au sujet de Damiens, avec Gautier, avec d'autres encore. Mais l'attention publique n'était plus de te côté-là. Elle sembla se ranimer lors de la publication des Pièces et procédures du Procès de Damiens par l'imprimeur Simon. L'ouvrage s'enleva rapidement, « Plusieurs personnes prévenues ont cependant méprisé de l'acheter, dit Barbier, sous prétexte qu'elles n'y trouveraient rien de bien décidé, et même que ce qui y était n'était pas bien exact, ce qui marque la dangereuse fermentation du public en général. On peut dire aussi que

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la plus grande partie de ceux qui ont lu ce procès n'a parlent presque pas. Le public a peut-être honte <fy trouver sa propre condamnation. »

Les remords de Louis XV ne furent pas de longue dorée. Quatre ou cinq jours s'étaient à peine passés quH faisait remercier les deux présidents. Les commissaires furent pensionnés, ainsi que le greffier Le Breton.

Le bourreau, lui, se souvint plus longtemps que le roi Gabriel Sanson ne pouvait détacher sa pensée du supplice auquel il avait dû prêter les mains. Après de nombreuses instances, il obtint de se démettre de son office d'exécuteur de la prévôté de Versailles en faveur de soi neveu Henri, qui joignit dès-lors cette charge à «elle d'exécuteur de Paris.

Je ne saurais passer sous silence un dernier épisode qui introduit dans ce drame un élément de gaieté inattendu.

La ville d'Amiens s'éveilla avec une idée triomphante. Depuis quelque temps elle était offusquée, chagrine, désespérée, inconsolable, de s'appeler a la ville d'Amiens. • Comprenez-vous? Des gens ignorants pouvaient écrire; a la ville Damiens. »

Et puis osez donc répondre à ceux qui vous demandent d'où vous êtes :

c Je suis d'Amiens ! »

Cette situation était agaçante pour les excellents Picards, qui sollicitèrent du roi la faveur de changer le nom de leur ville. Ce fut, dit-on, leur compatriote Grèsset qui leur mit cette idée en tête. Je reconnais bien k l'esprit mystificateur du poète de Vert- Vert.

L'intendant Nicolal avait pris la balle au bond, et s'était chargé de se faire l'organe du conseil municipal auprès du grand conseil. 11 semblait ne pas douter que la cour ne vit d'un bon œil cette supplique. Il avait

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même déjà proposé au grand conseil le nom de Louisyille, en remplacement de celui d'Amiens.

Mais l'intendant Nicolaï rencontra une vive opposition de la part de l'évèque d'Amiens. Selon celui-ci, le nom de sa ville épiscopale était une de ses propriétés ecclésiastiques qu'il devait transmettre à ses successeurs. L'évèque écrivit directement à Louis XV en le suppliant de ne pas consacrer cette belle imagination d'un rimeur narquois exploitée par un intendant flagorneur.

On fit venir l'intendant à Versailles. Il fut mandé devant le grand conseil, où, de prime abord le roi lui lança cette apostrophe :

— On a pendu en Limousin, Tannée dernière, un malfaiteur du nom de Bourbon, et l'intendant de Limoges ne s'en est pas plus soucié que moi. Gomment voudriezvous, monsieur, que le prélat de la vieille, cathédrale d'Amiens, que le successeur des trois Saint-Firmin, docteur, confesseur et martyr, ne fut plus episcopus ambiar nervis t Ce serait une flatterie que j'aurais mauvaise grâce à accorder.

M. Nicolaï courba la tète sous la semonce.

— Retournez dans votre intendance, monsieur, reprit le roi; je vous recommande de n'en pas moins rester en bons termes avec monseigneur d'Amiens, dont je ne saurais désapprouver la résistance en cette occasion.

Plusieurs années s'écoulèrent.

11 était naturel de supposer que l'ombre et le silence s'étaient faits autour de l'affaire Damiens, lorsqu'on 1762, à douze jours d'intervalle, deux individus furent arrêtés et mis à la Bastille.

Le premier était ficeleiufcde tabac à l'hôtel de Longueville ; il s'appelait Jean Crimet, dit Picard.

« Ce particulier avait tenu les propos les plus imprudents rar l'attentat de Damiens. Il disait qu'il avait II. *»

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connu Damiens et souvent joué avec loi au jeu de dans; que tout son procès était nne fable inventée ponr tromper le peuple; que tous les juges et les commissaires avaient fait serment d'en garder le secret, mais que la vérité de cette aventure se dévoilerait sous un autre règne; qu'il se garderait bien de la dire parce qu'on avait coutume de se défaire de toutes les personnes qui apportent des lumières sur ces sortes d'objets*

« Il a ajouté que, lors de l'assassinat de Louis XV, il y avait à Versailles, sur le grand chemin, deux cabriolets destinés à enlever Damiens lorsqu'il aurait fait son, coup; que ces deux cabriolets furent vus par plusieurs personnes qui rapportèrent avoir entendu dire après l'attentat : Le coup est manqué l et qu'alors les deux cabriolets avaient disparu... (1) »

Le second prisonnier était un prêtre du diocèse de Cambrai, portant le nom de Jacques Ringuet. Il s'était répandu en invectives contre le gouvernement, en présence de sept personnes, dans une maison religieuse de Verberie où il avait reçu l'hospitalité.

Entre autres propos séditieux, l'abbé Ringuet s'était permis d'avancer que le roi, la marquise de Pompadour et le duc de Ghoiseul avaient causé la ruine de la France. If prétendait, de plus, que « dans la circonstance de l'action de Damiens, c'était lui et non le père Malagrida, qui était dans la cour du château, avec son cheval à la grille ; que de là il monta & cheval pour Saint-Denis, où il prit la poste (2). »

De ces deux prisonniers, le ficeleur de tabac Ait élargi

(I) Journal des Bécolutions de VEimpcen t"89et t190* Anecdotes sur les prisonniers de la Bu&iiHc; tomo dixième, pages 407 et 409.

(a) idem*

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au bout d'un mois. Ou lui recommanda seulement plus de réserve dans ses discours.

Le second, le prêtre, n'eut pas la même chance. Transporté dans les prisons du Grand-Chàtelet, il fut jugé comme imposteur, calomniateur et perturbateur du repos public, et, comme tel, condamné à être pendu, par arrêt du Parlement du 29 décembre.

Pendu? Oh! mon Dieu, oui.

Le jugement fut/exécuté en place de Grève.

Toutes ces circonstances et d'autres encore firent longtemps de l'affaire de Damiens une sorte d'épou vantai], un problème qui faisait froncer le sourcil et fermer la bouche, une chose dont on s'appliquait à étouffer le sou > ▼enir.

Hais voici ce qu'il y eut de plus grave.

On sait que les pièces originales de la procédure de Ravaillac avaient disparu du greffe du vieux Palais, à la suite d'un incendie allumé par des mains intéressées. Les pièces originales de la procédure de Damiens étaient destinées à disparaître aussi, non par le feu, mais plus mystérieusement.

H. Michelet a écrit à ce sujet les lignes suivantes dans son livre sur Louis XV : a J'aurais voulu pouvoir consulter les originaux, bien plus complets sans doute que les nombreux témoignages qu'on n'a pu supprimer et qui se lisent en ce volume du greffier, quoique mutilé. Quand je commençai ces éttf&es aux Archives, il y a trente ans, mon collègue, M. Terrace, qui avait en main les registres du Parlement au Palais- de- Justice où ils étaient alors, me mena au coin d'un grenier, me dit : s Voici tout ce qui reste du procès 1 » et il souleva une horrible guenille, un lambeau rouge de la chemise de Damiens qu'on avait conservé. Pour les registres, rien. Les feuilles! à cette place, étaient brutalement arrachées. »

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