‹ Les frères ColombeChapitre 5 sur 155 · SU · texte numérisé non relu

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Tout de même, le grand air les débarbouilla quelque peu de leur mélancolie, et le retour fut presque riant. D'abord on revenait ; et puis Manon allait se régaler avec ses jolies mines de chatte gourmande, le menton avancé sur son assiette, pardessus une grosse poignée de violettes plantée au milieu de son 5 corsa ge.

Ils arrivèrent à la maison vers cinq heures, ayant beaucoup marché, mais se hâiant pour grimper l’escalier comme si leurs jambes étaient toutes fraîches.

Scipion mit la clef dans la serrure lentement, en écoutant, par 10 habitude ; puis il sursauta et regarda Annibal : Manon parlait. Elle parlait comme dans un gazouillement un peu lointain, avec de petits rires.

Brusquement Annibal poussa la porte, fit deux enjambées énormes et aperçut Manon penchée à l’une des fenêtres de la 15 salle à manger, le buste en dehors, se rapprochant de la croisée qui faisait face dans l’angle du mur de retour, très près.

Elle se retourna au bruit, jeta un petit cri effarouché et, se retirant vivement, voulut refermer la fenêtre. Mais Annibal avait saisi l’un des battants et Scipion se penchait par-dessus 20 l'épaule de Manon. Un store se rabattit d’un coup sec, en face, laissant à peine entrevoir le profil fin d’un très jeune homme blond.

= À qui parlais-tu ? demanda violemment Annibal.

Manon s'était remise, calmée. Elle leva son regard tranquille, 25 légèrement agressif cependant, et répondit :

—À mon voisin, le graveur, celui qui retouche mes dessins depuis quelque temps, M. Marcel.

—Depuis quelque temps ? balbutia Scipion.

— Depuis que je ne vais plus à l'atelier. 80

—T1 vient donc ici ? s’écria Annibal furieux.

—Il n'y a jamais mis les pieds.

— Mais alors?....

—Eh bien, vous avez vu ; c’est par la fenêtre,

—Tu ne nous l'avais pas dit...., ajouta Scipion d’un ton da vif reproche. | Manon ne répondit pas. Annibal commença :

—Ces relations ne sont pas convenables.

5 —Parce que?.... dit Manon très douce.

— Parce qu’une jeune fille...., une jeune fille... “Et il demeura là, cherchant des mots qui ne lui venaient pas à cause de Manon qui le regardait bien en face, lésèrement souriante. Scipion lui vint en aide :

10 —D'ailleurs nous sommes responsables et....cette fenêtre demeurera fermée ; voilà tout.

— Voilà tout, acheva Annibal qui fut pris d'une grosse émotion en voyant Manon qui pâlissait.

Elle murmura, prête à pleurer :

15 —Je ne fais pas de mal.

—On ne sait pas ! cria Scipion très méchant.

—Oh ! soupira Manon.

Et elle éclata en sanglots.

Les deux frères se regardèrent, pris de remords comme s’ils 20 venaient de battre Manon, de lui faire du mal. C’étaient eux qui la faisaient pleurer maintenant : il ne manquait plus que

cela ! Leur colère se fondait dans un désespoir immense ; ils (

auraient donné tout au monde pour la consoler. Ils s'étaient É

rapprochés l’un de l’autre, très près, se regardant dans les yeux é 25 cherchant leur pensée : une pensée navrante qui les torturait,

allongeait leurs traits, faisait trembler leurs lèvres. Cela pro- [

longeait cruellement un silence terrible coupé des seuls pleurs

de Manon sufioquée. À la fin, Scipion passa violemment la

main sur son front, en soupirant comme si on lui arrachaiït l’âme, | so et, regardant une dernière fois son frère avec des yeux brouillés de larmes, affermit sa voix pour lui dire très bas d’un ton pres-

que plaintif :

— Nous n'avons pas le droit de la faire souffrir. D'ailleurs,

mn de

b pas nent

être

émo-

elle n'aurait pas la force de supporter une grande douleur, elle ! Tandis que nous....

—C'est juste, murmura Annibal, étouffé.

Alors Scipion se retourna vers Manon et d’un ton très doux :

—$i tu l’aimes, Manon, il faut nous le dire, 5

Les poings d’Annibal se crispèrent ; mais il répéta sourdement :

—I] faut nous le dire, Manon.

Manon enfonça sa tête décoiffée dans ses petites mains nerveusement crispées et pleura plus fort sans répondre. Et Scipion 10 reprit, devenant calme, avec une physionomie de martyr :

—Dis-nous au moins s’il t'aime, lui !

Manon remua la tête pour répondre oui. Mais, honteuse, elle fourrageait ses cheveux pour cacher plus avant son visage.

—I]l te l’a dit? reprit Scipion héroïque. 15

—Ouni, fit encore Manon.

Annibal regarda vers la fenêtre close avec deux yeux terribles et une menace de sa tête qu’il secouait. Il cria presque :

—Ta-t-il dit, aussi, qu’il voulait t’épouser ?

— Certainement, répondit Manon de dessous ses cheveux. 20

Cette fois, le silence reprit, pendant lequel l’âme des frères Colombe entra dans une agonie mortelle. Ils ne se regardaïent plus, écrasés, vaincus, n'ayant plus rien à se dire : leur malheur était consominé.

Alors Manon tira de son corsage une lettre froissée et la jeta 25 devant elle sur la table, où elle se tenait la tête couchée entre ses bras repliés. Scipion avait happé la lettre comme une proie et il la lisait sans s’occuper de son frère qui se penchait sur lui, le cou tendu, les yeux brûlants. Il y avait :

“Voilà bien des jours e je ne vous ai vue, Manon ! # Restez seule dimanche et consentez enfin à m’ouvrir votre porte ; j'ai à vous parler, sérieusement. J'arrive de Vienne ; les propositions que l’on m'a faites sont superbes : il s’agit de graver toute une collection de vieilles estampes, ce qui demande un art

parfait. On me juge capable de faire ce travail, on me le confie; mais il me faut quitter Paris. Le courage me manque de m'en aller sans vous. D’autre part, je n’ai pas une avance, qui me permette de vous dire : Marions-nous tout de suite, je vous 5emmène. Quefaire? Ensemble nous causerions, nous délibérerions ; mais vous ne voulez pas me recevoir. Le temps presse cependant. Manon, je vous aime. Quoi qu'il arrive, comptez sur moi toujours: je serai votre mari. Je suis votre fiancé,

votre ami pour iä vie, 10 ‘ MARCEL.”

Manon ne pleurait plus ; elle écoutait, retenant son souffle. Mais, bien qu’ils eussent achevé de lire, les frères Colomb ne bougeaient pas, absorbés dans leurs pensées. Alors Manon leva résolument la tête, toute rouge, les yeux baiïssés, et se mit à

rattacher ses cheveux qui l’embroussaillaient de leur toison fauve, emmélée. Elle y mettait de la malice, les tordant furieusement et piquant les épingles à plein poing. Enfin elle se décida à couler un regard en dessous et s’aperçut que les deux frères étaient perdus, immobilisés dans leur sombre rêverie. 20 Elle recula sa chaise : ils tressaillirent et la regardèrent avec une telle expression de désespoir que Manon en fut remuée jusqu’au cœur ; elle se leva et courut se jeter dans leurs bras les tenant tous les deux dans une même étreinte. Elle disait :

—Pardon, maman Pion; pardon, papa Nibal; je ne voudrais

25 pas vous faire de peine; mais je serai bien malheureuse si je n’épouse pas Marcel !

—Tu l’aimes? lui dit doucement Scipion.

—Oh ! oui, maman.

Tu l’aimes.... plus que nous? reprit très bas Annibal.

go —Ce n’est pas la même chose, répondit Manon en souriant,

-—Il est jeune, lui!.... soupira inconsciemment Scipion,

Manon répondit sans comprendre :

—ÏIl à vingt-cinq ans,

e conque de e, qui > VOUS ibére-

presse mptez iancé,

ufe, 1b ne leva nit à oison furi- Ile se deux erie.

avec nuée

Annibal murmura :

—C'est juste.

—Vous n'êtes plus fâchés? leur dit-elle en se câlinant sur l’épaule ‘d'Annibal, tandis qu’elle accrochait de ses petits doigts blancs la manche de $cipion en lui souriant. 5

Il répondit bravement :

—Non, ma fille.

Ma petite fille, ajouta gravement Annibal qui ferma les yeux et mit un baiser paternel sur le front de Manon.

Elle s’écria en s’envolant : 10

—Oh ! que je suis heureuse ! que je suis heureuse !

Et maintenant elle courait par la chambre y mettant le froufrou joyeux de ses jupes et la mouvante clarté de son visage rayonnant. . Elle sauta sur la cueillette de champignons et fit des cris de joie; puis les violettes des bois volèrent en l'air, 15 éparpillées par les gestes follement ravis de Manon. Elle en fourra des poignées dans ses cheveux, à son corsage, tonte couverte bientôt de feuilles menues et de brindilles d'herbe qui la paraient comme une nymphe et l’embaumaient d’une fraîcheur de printemps. Elle babillait d’une voix gazouillante comme un ramage de fauvette ; elle chantait et voletait, étourdie de joie se cognant sans le voir aux barreaux de sa cage, dont la porte enfin entr’ouverte lui laissait respirer l’air enivrant de la liberté.

Les frères Colombe la regardaient, essayant de se réconforter à la voir si joyeuse. Ils souriaient tristement, d’un air navré, 25 mais résigné, semblait-il.

Ils échangèrent d’abord quelques mots, tout bas, comme s'ils voulaient s’encourager mutuellement, se pousser, l’un lautre, encore plus avant dans le chemin du sacrifice. Enfin ils causè. rei dans un coin, à demi-voix, s’'échauffant peu à peu d’uné # ardeur de dévouement presque surnaturelle. Et puis ils disparurent : Manon, revenant de la cuisine, ne les trouva plus.

Elle se mit à éplucher ses champignons et, se voulant faire tout à fait aimable, elle songea à préparer le dîner en leur ab-

sence. Maman Pion gronderait pour la forme; mais on serait con-

tent d’elle tout de même. D'ailleurs, elle n'aurait pu demeurer en place maintenant ; elle éprouvuit le besoin de s'occuper pour faire passer le temps jusqu’au lendemain, ce lendemain où elle 5en aurait long à dire à Marcel ‘par leurs fenêtres qui se touchaient de si près: Manon n'avait qu'à allonger un peu le bras pour que Marcel lui baisât le bout des ongles. Cela narrivait pas souvent à cause des voisins. Mais sans doute un jour viendrait bien où elle le verrait là, près d’elle, et où ils arrangeraient 10 ensemble leurs projets d'avenir. Un avenir encore lointain, hélas ! puisqu'ils n'étaient riches ni l’un ni l’autre et qu’il fallait attendre que Murcel eût gagné quelque argent là-bas, bien loin, avant de songer à se mettre en ménage !

“Oh! le joli petit ménage, pensait Manon en retournant sur 15 le feu sa friture de crêpes qui embaumait ; et comme cé serait gentil de se mettre à table tous les deux, tout seuls, bien près, au coin d’un bon feu, la petite femme bien installée dans son

grand fauteuil où elle s’étalerait après dîner, tandis que le petit h mari, très poétique, étant très amoureux, lui réciterait des vers £ 20 bien tendres, bien chauds, bien parfumés, comme le sonnet de | Leconte de Lisle : le Sommeil de Leïlah !.. . é

Elle rit et sommeille, et songe au bien-aimé. “ Le bien-aimé serait là. Comme ce serait bon ! Oh! si le temps pouvait passer bien vite !? ,

25 Et Manon se hâte, se presse, range le coùvert. La nuit est venue, maintenant. Où donc ont-ils passé, les frères Colombe ! Mais on chuchote dans la pièce à côté. Elle court pour appeler | et se heurte à Scipion chargé de provisions étranges, inattendues Elle avance: Papa Nibal tire la table dans la chambre sanctua goet étend soigneusement, comme un dessus d’autel, une nap} toute neuve, Les flambeaux dorés de la cheminée sont alluinés : cela fait une illumination, Manon ouvre de grands yeux. Que se passe-t-il? D’ordinaire

It con- on ne mange dans la chambre d’Annibal que le jour de sa fête, eurer où l’on célèbre en même temps l’inoubliable fête des aïeux. " pour Mais ce n’est pas le jour. Et Manon, stupéfuite, les regarde. | )ù elle Ils ont des airs mystérieux ; ils vont et viennent, couvrant la- | > tou- table des porcelaines de gala, des cristaux qui servent une fois & à bras l’an, de la vieille argenterie bosselée qui a deux siècles. rivait Et puis le rôtisseur vient d'entrer, sa manne sur la tête, toute vien- pleine de choses gourmandes qui ont un fumet exquis le aient pâtissier survient. La table s’encombre ; il y a des bouteilles oi itain, coiffées d’argent. 10 fs allait Manon s’est adossée au mur, les bras ballants, la bouche bée. | loin, Elle incline la tête, s1 tête ensoleillée, coiflée de violettes et cou- Al ; ronnée d’herbes folles ; elle essaye de comprendre. Î t sur Tout est prêt, les flambeaux sont sur la table: c’est un éblon j era it issement. Les frères Colombe sont restés vêtus comme pour la 15 près, ville, boutonnés, sérieux.

s son On sonne encore et Scipion éprouve cette fois une secousse qui petit lui fait entre-choquer les verres pointus qu’il allait poser près des vers grands verres. Une angoisse le pâlit ; il regarde Annibal d’un t de regard suppliant, éperdu ; il se sent faiblir. Alors Annibal se 2 raidit et marche vers la porte, assez ferme. 11 ouvre ; Manon | étouffe un cri ; c’est Marcel qui est entré.

Il est en grande tenue, ganté ; son visage est blême d'émotion ; (if i le il s'arrête, n'osant faire un pas, ne trouvant pas un mot. Mais Annibal est superbe : 25 ï est —Entrez, monsieur, dit-il ; voilà votre fiancée. be ! —Oh ! Manon, quel bonheur !....s’écrie enfin le jeune homme eler courant à Manon qui défaille, et la soutenant dans ses bras. 168 Devant eux Annibai, très raide, cache Scipion qui est tombé i assis sur une chaise. 30 Marcel croit rêver ; jamais il n'aurait osé espérer que Manon

fût aussi délicieusement belle. Sa robe flottante où s’accrochent les violettes, son front couronré, toute cette poésie qui chante la jeunesse, le printemps et l’amour le transporte. Il dit des

ef LEA

mots sans suite, Il balbutie des admirations passionnées, il est fou, il voudrait s’agenouiller.

Manon se débat doucement avec de petits mots qui sont des rires et qui sont des pleurs. Et les frères Colombe écoutent

5 celte musique céleste qui leur était inconnue. Dans le balbutiement de ces enfants il y a pour eux quelque chose ao l’art et du génie qui les troublaient dans les sonate: d’Haydn ou de Mozart, qu'ils admiraient sans comprendre et sans s'expliquer comment on pouvait exécuter cela. C’est une surprise : ils sont

10 confus de n'avoir pas deviné comment s’exprimait l'amour. Peut-être aussi qu'il y a des âmes artisies dans la passion comme dans les arts. Manon leur avait toujours paru une personne supérieure. Les paroles incohérentes que lui murmurait Marcel semblaient avoir pour elle un sens paiticulier, car elie enéprouvait

15 un ravissement qui la transfigurait.

Comme ils se comprenaient ! C'était la première fois qu'ils se voyaienta insi, tout près, les mains dans les mains, et ils paraissaient si bien l’un à l’autre, si à l’aise dans leur effarement si bien appareillés dans leur jeunesse, dans leur beauté, dans la

2 sveltesse de leurs deux corps juvéniles et charmants ! Une inquiétude troublait la conscience des frères Colombe pour avoir osé faire un rêve monstrueux, insensé, comme s'ils eussent convoité quelque union intime avec un rayon de soleil, une étoile, un lis. Leurs yeux s’ouvraient: ils comprenaient. L'ordre

25 éternel des choses avait pénétré dans le ch108 de leurs sentiments pour tout remettre en place. S'ils avaient résisté, ils eussent été criminels. Une vague consolation, presque un soulagement leur vint à la pensée du devoir accompli, du sacrifice accepté vaill:mment et tout de suite par un élan de leur cœur qui les

go avait sauvés.

Scipion s'était mis debout, faible comme un convalescent, mais résolu. Il fit asseoir les enfants à table côte à côte, et le repas des fiançailles commença.

Annibal parla &es affaires d'intérêt. Manon avait une dot :

8 ce qui restait du Moustiers. On vendrait ; cela donnerait bien,

LES FRÈRES COTOMBE, 63

il est toute hypothèque payée, une dizaine de mil'e francs. Avec cela ils pouvaient entrer en ménage tout de suite. t des --Et je pourrai emmener Manon à Vienne? conclut Marcel utent radieux.

albu- Les deux frères échangèrent un rapide coup d'œil d’encourage- 6 rt et E ment, car cette pensée ne leur étnit pas encore venue, que Manon, ou de en se mariant, quitterait la France. Décidément elle était tout iquer à fait perdue pour eux.

scnt -— Quel bonheur ! s’écria Manon.

nour'. Et ce cri fit monter une larme invincible dans les yeux baissés 10 mme de Scipion.

onne Mais Ai:nibal remplit les verres et leva le sien, tandis que ses arcel yeux cherchaient en face de lui le portrait auguste des aïeux, ces avait simples et ces bons qui lui avaient donné une âme doucement | héroïque.

ls se —Je bois à votré santé, mes enfants, dit-il d’une voix un peu 15 | pa- rude, mais ferme ; soyez heureux !

nent Marcel avait pris sa fiancée à la taille et il ne tenait qu'un \ 18 la verre pour deux. * Quand il l’eut levé, très haut, d’un geste fou, k > in- comme s'il voulait choquer son verre, par delà les murs et 20 voir l'espace, aux étoiles de cette divine nuit de printemps, il le con- rabaissa doucement aux lèvres souriantes de Marion avant de le ile, | porter aux siennes. Et tandis que les futurs époux se repassaient . ‘dre cette coupe embléinatique de l'éternel mélange de leurs cœurs et nés de ieur vie, Annibal chercha sous la table la main de Scipion, qui 25

ent perdait le souffle, tout blême comme s’il allait mourir, et la lui

ent serra dans une étreinte violente, à la fois pour le ranimer et

pté pour exhaler lui-même son épouvantable soufirance, fl les Scipion retint un momeat la main crisyée de son frère ; puis, dl

quand il put parler, il se pencha avec un sourire navré, plus 30 ;

nt, jÿignant que des larmes, et désignant d’un regard Manon morte

le poui eux, qui allait les quitter pour toujours, il valbutia :

—(Ça me rappelle Mamette.

t: Annibal, sans force pour répondre, baissa affirmativement le

n, front. 85

Les saisons maintenant succédaient aux saisons sans apporter aucun changement dans la monotone existence des frères Colombe ; et les années succédaient aux années, toutes pareilles, à ne pas savoir les distinguer les unes des autres, si ce n’est par

5 la vieillesse croissante qu’elles leur amenaient.

Depuis le jour où ils s'étaient retrouvés senls dans leur têteà-tête fraternel, tristes comme des abandonnés, ils avaient repris leurs allures de vieux bonshommes finis, et ils s'étaient figés là-dedans comme dans une coquille que la mort seule devait

10 briser.

Ils n'avaient même plus la fatigue de penser au lendemain, tout lendemain nour eux devant forcément ressembler à la veille, tout espoir d’affranchissement de leur labeur quotidien étant désormais perdu. Le Moustiers vendu, leurs économies envo-

15 lées, un reliquat de dettes à éteindre peu à peu par des versements révuliers et prolongés, ce bilan, établi après la liquidation de leur bonheur, leur enlevait jusqu’à la possibilité de se laisser entraîner à des projets d'avenir. Ils n’y songèrent même pas et continuèrent à vivre par habitude, par l'impulsion acquise,

20 comme une machine qui s’en va jusqu’au bout de sa chaîne, fatalement,

Ils allaient à leur bureau, revenaient, mangeaient, attendaient près du feu ou près de la fenêtre ouverte l’heure du coucher, se couchaient, et recommençaient le lendemain, tous les jours. Ils

25 ne sortaient plus le dimanche, n’en éprouvant pas le besoin ni

le désir.

Une ou deux émotions leur arrivaient chaque année avec les lettres de Manon, de Manon établie à Vienne, heureuse, déjà

orter s Coles, à bé par

têteepris figés evait

nvo-

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