J^E REPAS DE FAMILLE
Collection de M. le comte Louis de Seyssel, Turi
en recevoir une exaltation inconsciente. Ils se seront mis à répéter avec eux la chanson du A in nouA-eau. Peut-être, quand ils ont songé à peindre une scène aussi violente que la Fête bachique, aA'aient-ils recueilli en pleine campagne, quelque souvenir local, quelque impression d’un divertissement conservé par la tradition. A force de s’absorber dans la recbercbe des images rustiques, ils auront vu qu’il y avait régulièrement, au milieu des travaux ordinaires de l’année, un jour d’expansion et de réjouissance, Aivante interruption où tout était permis aux Aillageois délivrés de leurs soucis. C’était sans doute purement accidentel : le moment de délire et de transport une fois passé, les délassements tranquilles ne tardaient pas à reparaître. La cruelle ne serA ait plus qu’à l’homme d’âge à qui une goutte de vin rendait la force, au maréchalferrant altéré par sa besogne, et les enfants revenus à leurs jeux ordinaires, dansaient posément près du foyer, au son de l’honnête et monotone chalumeau.
Mais nous croyons, avant tout, qu’il faut voir dans les compositions où est représentée l’iATOgnerie rustique, la trace d’une influence étrangère. Des souvenirs italiens y sont nettement marqués, dans l’allure des personnages et même dans la disposition du décor et du paysage. Ce villageois à demi nu, qui soulève impétueusement le broc, où sa soif s’est étanchée, nous apparaît dans un déshabillé que ne comporte pas la campagne laonnoise. C’est un habitant d’un pays
Valabrègue. 8
Il^
chaud ; la scène à laquelle il prend part est de celles qui se déroulent, dans un climat du Midi et en plein soleil. Devons-nous voir dans cette Fête bachique^ un reflet lointain des bacchanales du Poussin et de Stella? Faut-il trouver dans cette peinture, la preuve du séjour, que nous n’avons pu préciser d’un des Le Nain à Rome ?
Celui des Le Nain, qui a pu aller en Italie, aurait donc fait comme les maîtres flamands qui y vivaient en grand nombre. Il se serait ouvert à des idées nouvelles, et aurait éprouvé d'autres sensations, tout en conservant presque intact le fond de sa nature. Il aurait laissé se former en lui une alliance de passion italienne et de joyeusetés picardes. Il se serait trempé d’un peu de lumière méridionale, quitte à revenir à un style plus français, dans des sujets pareils à cette Surprise da vin et à ces Tendres adieux de la laitière, où nous retrouvons des personnages qu’on dirait sortis de quelque conte de La Fontaine.
Félibien, dans ses Entretiens sur les vies des peintres les plus célèbres, a reproché aux Le Nain leur goût pour les sujets bas et communs ; il faisait sans doute allusion à leurs tableaux empruntés à la vie rustique (i). Qu’aurait-il dit, s’il avait eu sous les yeux des toiles pareilles à celles que nous venons d’analyser? Les Le Nain avaient peint au su de leurs contemporains.
(i) Nous avons reproduit cette citation de Félibien en note, p. lo.
quelques compositions triviales, qui présentaient même des particularités assez grossières. Nous trouvons, en relisant les catalogues de vente du xviii® siècle, plus d’une mention qui semble étendre l’idée qu’on avait à cette époque de ce qu’on appelait le (( genre des Le Nain ». Nous avons supposé, nous-même, qu’on pouvait leur attribuer un tableau, que nous avons vu en 1879, séminaire de Vais, près du Puy (i). Ce tableau a pour titre, VIvrogne et sa Jamille. C’est la leçon de l’ivresse ; le père de famille, pris de boisson, n’a pu cuver son vin en paix, et le liquide a rejailli à terre. La ménagère, en rentrant, surprend son mari en cet état ; elle le montre d’un air dédaigneux à ses enfants, navrés de ce spectacle, et qui en tirent une conclusion peu filiale. Dans ce milieu rustique, on ne pousse pas le respect, comme dans la Bible, jusqu’à jeter un voile sur le père qui s’est laissé aller à une malheureuse défaillance.
Il nous manque, évidemment, quelque certitude, pour dire si le pinceau des frères Le Nain s’est souvent égaré sur ces sujets un peu crus. On n’a pas encore relevé, sur des peintures de cette sorte, la signature de nos peintres. Rien ne prouve donc avec certitude qu’ils en soient les auteurs. Notre opinion n’a que la valeur d’une conjecture, et même, il nous en coûte un peu de croire que les Le Nain n’aient pas conservé, dans leur œuvre, la réserve qui semblait les distinguer.
(i) Voir VArt du 28 septemPjre 1879, 8® année, t. III.
Passons à Line autre suite de tableaux : nous avons constaté l’existence à Turin, chez M. le comte Louis de Seyssel, de plusieurs compositions, qui ont été révélées à Champfleury, par M. Léon Lagrange dont les travaux de critique ne sont pas encore oubliés de la génération présente. Champfleury n’a consacré qu’une mention succincte à ces toiles, à la fin de la dernière brochure qu’il a publiée sous ce titre, Documents positifs. Il a reproduit en outre, non sans quelque inexactitude, la communication qu’il devait à l’obli geance d’un confrère. C’est ainsi qu’il a placé à Turin le tableau représentant les frères Le Nain dans leur atelier, et appartenant au marquis de Bute.
Parmi les œuvres réunies chez le comte de Seyssel, nous trouvons d’abord le Repas de famille ; puis une Partie de trictrac, une Scène d’intérieur et plusieurs Danses d’enjants. Ces tableaux, qui ne sont ni signés ni datés, ont tous les mêmes dimensions (i). Ils semblent avoir été peints, pour répondre à une destination identique, et peut-être pour le même amateur. Ils proviennent de l’héritage du comte Ottone Ponte di Scarnafigi, mort en 1788 à Paris, où il était ambassadeur du roi de Sardaigne, depuis 1777. M. le comte Louis de Seyssel, le propriétaire de ces tableaux, issu d’une famille originaire de Savoie, est général et directeur du Musée d’armes, V Armeria reale de Turin. Il a
(^i) i™,20 de largeur sur de hauteur.