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créé lui-même cette galerie militaire, avec sa collection particulière, dont il a fait don généreusement à l’Etat.
Le Repas de famille a été reproduit, nous l’avons noté d’autre part, dans Y Histoire des Peintres àe Charles Blanc. On retrouve dans cette toile la manière des Le Nain, leur facture simple et uniforme, un peu dure au premier coup d’œil ; on y retrouve aussi dans l’étude et l’observation des figures, on ne sait quoi de lourd, et de concentré. Y a-t-il lieu d’exprimer un doute Devons-nous plutôt, en appréciant cette œuvre et surtout celles qui suivent, déclarer que nous nous trouvons en face des obscurités qui nous cachent le travail distinct des trois frères.^
Nous avons entendu nier l’attribution du Repas de Jamille, aux frères Le Nain, lors de l’exposition de l’exemplaire de cette composition, qui appartenait à M""® Kestner. Quelques-uns voulaient y voir une œuvre de l’École flamande. Et pourtant il suffît de regarder avec attention cette scène pour reconnaître parmi les personnages des types bien français ; tout rappelle, dans les détails du costume, le règne de Louis XIII, ou, si l’on veut, la régence d’Anne d’Autriche. On retrouve la main des Le Nain dans l’attitude et la physionomie de la dame, qui est assise près de la table, et des deux hommes qui lui tiennent compagnie. Un des convives qui tient un verre à demi rempli de vin, est presque pareil à un vigneron des scènes rustiques. Il convient de noter aussi, comme des particularités
essentielles, la nuance rouge de la casaque que porte la servante, la coloration grise de la robe dont est vêtue la maîtresse du logis. C’est une excellente représentation de la vie bourgeoise que nous avons sous les yeux dans cette peinture un peu sobre et un peu froide, si l’on veut, mais profondément véridique.
Nous y trouvons avant tout des portraits, tout semble nous en donner la preuve ; la composition n’est qu’un prétexte. Le Repas de famille a fait partie de la galerie Poullain, une de nos plus importantes collections d’autrefois (i). L’expert Lebrun, qui a maintenu l’attribution de cette toile à l’un des Le Nain, la décrit en ces termes, dans le catalogue de la vente qui eut lieu en 1780 : « On voit, dans ce tableau, deux hommes et une femme, assis à une table. Une servante apporte un plat. Trois enfants sont debout devant la table au pied de laquelle se tient un petit épagneul. Un des hommes est prêt à boire un verre de vin que vient de lui verser un valet placé derrière lui. La femme semble gronder un petit garçon qui tient son chapeau sur la poitrine dans l’attitude d’un enfant qui demande grâce. On a connu, ajoutait l’expert Lebrun, un tableau semblable dans le cabinet de le duc de Choiseul, et qui a
passé dans celui de le prince de Conti ; mais le
nôtre est plus vigoureux. Toutes ces têtes sont des
(i) Poullain était receveur-général des domaines du Roi. Il appartenait à une famille de gens de finance.
portraits de la famille de M. Poullain de laquelle il n’est jamais sorti (i). ))
Nous n’ajouterons que peu de chose à cette description. La peinture présente un ensemble de tons gris, sur lesquels se détachent le pourpoint et le feutre noir des deux hommes, réunis dans cette composition. La tête de la mère de famille est peinte avec vigueur et d’une touche un peu pénible, comme si l’artiste s’était repris plusieurs fois, avant de terminer sa besogne. La servante qui apporte un plat, est une ligure vigoureusement traitée ; c’est bien un personnage des Le Nain. De l’autre côté de la table se tient un valet, en veste de couleur claire, une bouteille d’osier à la main. Le petit garçon, qui vient d’encourir les reproches de sa mère, est aussi entièrement vêtu de gris (2).
Les Joueurs de trictrac font pendant au Repas de famille. Au premier abord, nous éprouvons une certaine surprise, devant cette élégante peinture. Trois personnages y sont groupés (3), deux occupés aux péripéties du jeu, l’autre regardant les partenaires qui agitent leur
(1) Ce tableau a été reproduit dans la Galerie Choiseul. On lit, au bas de la gravure : C. Weisbrod, 1771. Le Nain pinxit.
(2) Un troisième état de cette composition appartient à M. Prarond, à Abbeville.
(3) Dans le catalogue d’une vente à l’bôtel d’Aligre, en 1776, nous trouvons la description d’un sujet analogue à celui-ci : « Le Nain, L’intérieur d’un vestibule ou sont assis trois joueurs, autour d’une table ronde et tirant aux dés. Derrière eux sont deux valets, dont l’un tient un sac d’espèces, qu’il presse contre son cœur. » H. 34, p. L. 44- Champlleury, Les frères Le Nain, p. i46.
cornet. Les adversaires ont en eux plus de gravité que le jeu n’en demande. Derrière l’un des joueurs se tient un valet ; une femme croise les bras sur le dossier du siège où est assis le second de nos personnages. Les vêtements, les costumes sont identiques à ceux que nous avons vus dans la composition précédente ; la disposition de la scène est la même ; on croirait encore avoir sous les yeux des portraits. Si nous ne sommes point retenus par des doutes formels, en ce qui concerne le Repas de famille, nous avons de fortes présomptions en faveur de l’attribution de cette toile aux frères Le Nain. Il faut répudier, d’une façon absolue, l’un et l’autre de ces tableaux, ou les accepter tous deux à la fois.
Deux peintures, tout à fait charmantes, sont les Danses d enfants où nous voyons figurer quelques jeunes personnages, de famille bourgeoise à coup sûr, et s’amusant avec cette convenance, ces façons discrètes et modérées, qu’on ne rencontrerait pas chez de petits paysans. La Leçon de danse, voilà le titre qu’il faudrait donner à l’une et à l’autre de ces compositions. Dans le premier tableau, six petites filles sont réunies à la porte d’une maison de campagne, près d’un grand arbre, dont le feuillage touffu les couvre comme un dais. Elles ont toutes le même costume, de larges robes, des devants de jupe ou des tabliers montants, des manchettes évasées. Un musicien est assis sur un banc de pierre ; il prélude sur son violon et attend que ses élèves soient
Les Joueurs de trictrac.
Collection de M. le comte Louis de Seyssel, Turin.
prêtes à commencer. Le musicien est mis avec une certaine recherche. Nos petites filles ne se contenteraient pas de l’air de pipeau d’un paysan en haillons. Elles veulent danser, comme on fait à la ville, au son d’un instrument guidé avec habileté. Derrière cet aimable ménétrier, se tient le père de famille, qui regarde la scène, en témoin bienveillant et attentif. Un autre personnage qui s’éloigne dans la campagne, tourne la tête, ravi du spectacle que lui offre cette gracieuse troupe d’enfants.
Dans la seconde toile, nous retrouvons le même musicien, assis sur un tertre, drapé dans un A^aste manteau, et coiffé d’un grand feutre. Il joue de la flûte; cinq fillettes et deux garçons ont formé une ronde ; deux petites filles élèvent leurs bras et tou te la troupe d’enfants passe dessous, conduite par un jeune gars de douze à treize ans, à la mine futée, et qui n’a pas l’air embarrassé de son rôle. Cette bande d’enfants a peut-être des allures un peu plus rustiques que celle que nous venons de voir. Si le jeune garçon porte un costume orné de rubans, quelques-unes des petites filles ont la tête en\eloppée d’une coiffe ou d’un serre-tête ; un taljlier à manches est jeté sur leur robe. Les autres ont une mise un peu plus coquette ; l’une d’elles porte un col brodé sur un corsage décolleté. La ronde est aussi plus intimement villageoise. La grâce des mouvements, l’animation des personnages donnent à cette peinture une saveur particulière ; c’est un tableau d’amusements
champêtres, qui se déroulent dans une atmosphère remplie de lumière et de gaîté : c’est une page vivante et limpide de la comédie enfantine aux champs.
Cette série de sujets présente une singulière variété. On ne peut reprocher aux physionomies qui viennent de passer sous nos yeux d’appartenir à un monde vulgaire et grossier. Ces figures, demi-hourgeoises, demirustiques, ont d’elles-mêmes beaucoup de charme, et elles sont groupées en des compositions très attachantes.
Nous reviendrons, sans quitter la même réunion de tableaux, aux trivialités d’expression, au réalisme accentué, dans deux scènes où nous allons voir reparaître des silhouettes de paysans pauvrement A^êtus. Nous retrouvons encore dans ces tableaux un style un peu italien, une imitation plus ou moins lointaine de certains types de la Péninsule, et comme un reflet des bambochades de Jan Meel. Celui-ci semble avoir exercé après tout, une certaine influence sur les Le Nain ; nou§ avons aussi rencontré, dans quelques-unes de ses toiles, de petits bergers, en veste rouge, jouant de la flûte ou du chalumeau, au milieu de quelque site ensoleillé. Cette imitation nous apporterait, d’ailleurs, un argument de plus en faveur de l’attribution aux frères Le Nain des tableaux appartenant à M. le comte de Seyssel.
Les peintures, que nous allons décrire, sont peut-être les plus âpres, les plus saisissantes de cette remarquable collection. On pourrait intituler la première de ces compositions, scène de vendange, et pourtant on entrevoit
dans celte toile une sorte de sens général, de symbolisme apparent, et comme une A^éritable allégorie.
Nous ne sommes pas loin du a ignoble, et toute une famille de Aignerons est réunie, près de la haute cuve, où les grappes de raisins sont entassées. Un tonneau est dressé au bas de la cuve ; on a oit des grapj^es amoncelées sur le sol, une petite fdle en apporte dans son tablier; dans un coin une chèvre broute des pampres. Voici une vendangeuse qui s'approche, la botte à l’épaule ; au loin, dans la campagne, apparaissent trois personnages à qui l'on supjioserait Aolontiers des attitudes querelleuses d’ivrognes. Près de la cuve est assise une femme encore jeune, qui allaite sou nourrisson eiiA eloppé de ses langes. Le chef de famille se tient près d'elle, un verre a la main. Il est tout joyeux de la vendange, et veut faire boire la ménagère.
Il se penche A ers elle d'un air narquois, comme s’il aA*ait une plaisanterie à la bouche : il lui présente son verre, et lui presse en même temps du doigt le bout du sein, comme pour faire boire aussi l’enfant. Pendant ce temps, deux autres personnages à la ligure joviale, placés près d'une table liasse, sur laquelle est étendue une nappe, boivent avidement, l'un a un a erre, l'autre a un pot. Une paysanne âgée se tient appuyée à un escalier de bois, un peu inerte et regardant la scène. La jiartie essentielle de celle composition est certainement le geste du vigneron ; il rend à merveille certaines laçons villageoises, certaines gauloiseries des champs.
La seconde toile est Line page analogue en tout à la précédente. Nos paysans fêtent encore quelque circonstance qui leur fournit une nouvelle occasion de boire. Ils se tiennent réunis en famille, comme après le travail, à Tentrée d’un village. Une vieille femme appuie son bras sur le bord d’une table recouverte d’une nappe; près d’elle, se détache la figure en belle humeur d’un personnage qui tient son verre à la main; on aperçoit dans le fond, un second buveur et une autre femme. Cette famille a autour d’elle toute une bande d’enfants ; tandis que les vieux boivent, les jeunes dansent. Ils sont conduits par le chalumeau d’un vieux paysan déguenillé ; ce musicien en haillons est pour nous un personnage bien connu. Il semble pourtant cette fois, distinct de la famille. On le prendrait pour un musicien errant, loué pour la circonstance et qui a reçu en paiement le pichet placé près de lui et les fruits posés sur le sol. Derrière lui une tête joyeuse de petite fille semble sortir d’un coin de la nappe. Il joue lentement et les enfants suivent la mesure, en exécutant une sorte de danse villageoise, qui fait penser à la bourrée de nos provinces du centre.
La manière et l’expression du caractère sont des types bien français, la forme et les détails des costumes sont tels qu’on les portait vers i64o. Si les Le Nain ne sont pas les auteurs de ces compositions, à quel artiste devons-nous les restituer ? Quel est le peintre qui peut revendiquer ce musicien villageois, cette femme allai-
tant son nourrisson, ces petits campagnards formant une ronde, ces charmants sarcons. ces oracienses
fillettes, évoluant aAec tant d'élégance sous les yeux du maître de danse."*
Cliampfleury, allant peut-être un peu loin, croyait qn'im groupe d'imitateurs aA ait pu se former derrière les Le ^iain. au moment du succès obtenu par leur genre. L'auteur du Réalisme expliquait de cette façon les analogies qu'il aAait remarquées entre certains tableaux qu'on lui aAait présentés et les compositions de nos peintres. Donner des élèves aux Le Xain, c'est assurément leur accorder beaucoup d'influence. Et cependant, même en répandant ses œuA res d'une façon modeste, un peintre peut, après tout, se trouAer l'objet d'une certaine imitation. D'autre part, si nous admettons que les toiles, dont nous Aenons d'apprécier le mérite, soient dues à un imitateur, cet artiste qui nous a laissé io'uorer son nom. aurait fait montre d'un talent
bien rare et bien personnel.
Si les tableaux appartenant à M. le comte de Seyssel n'ont occupé Cliampfleury que très incidemment, il nous a en reAancbe annoncé un jour qu’il aAait découvert une nouvelle œuATe des Le Nain, dont il signalait LimjDortance. Dans la Chronique des Arts, du G mars 1875, il faisait part de cette découverte. Un tableau attribué au peintre hollandais, A an Elster, venait de passer à l'hotel Drouot, aA*ec la collection Auguiot. Cette toile portait pour titre : la Réunion de
Savants. Lors de rexposition dans une des salles, ChampHeury avait été frappé de certains détails et il avait jugé à propos de débaptiser l’œuvre, et de la reprendre à l’Ecole des Pays-Bas. Empruntons à la Chronique des Arts la description de cette jieinlure : (( Dans un salon tapissé en cuir de Cordoue, sept personnages sont réunis autour d’une table couverte d’un tapis vert. L’un d’eux est assis adroite, tenant un livre, un autre prépare une mandoline ; un troisième, à gauche, appuyé sur le bout d’une table, tient une plume, cherchant à se rappeler ce qu’il veut écrire. Derrière, deux personnages sont debout, couverts de longs feutres. »
Cette composition fut adjugée à Kestner, pour 5 100 francs. On la rcAut, en 1887, à l’Exposition de tableaux de maîtres anciens, réunis à l’Ecole des Beaux- Arts. Les critiques qui eurent heu de se prononcer sur cette œuvre, ne le firent qu’avec d’expresses réserves, Champfleury n’était-il pas trop affirmatif, en l’absence de preuves ? Son opinion n’était-elle pas précipitée Depuis ce temps, et après le décès de Kestner, l’administration du Musée du Louvre a fait l’acquisition de ce tableau. S’il n’est plus attribué à Van Elster, il est considéré présentement comme étant l’œuvre d’un maître hollandais. lia été classé sous ce titre : Ï3i Chambre de rhétorique, titre qui doit sembler heureusement trouvé à quiconque se rappelle ce qu’on entendait autrefois par ce mot dans les Pays-Bas. Les membres
d’un conseil de ville et ceux d’une société artistique paraissent, en effet, rassemblés pour travailler à la préparation d’un concours ou d’une solennité musicale. Ces personnages en rabat, à la physionomie un peu commune, s’entretiennent et discutent. L’un d’eux, amateur de musique, touche une corde à une mandoline, comme pour l’essayer, l’autre consulte un livre, quelque traité technique. On dirait qu’ils vont discourir sur la force et la valeur de l’instrument. Chaque figure est empreinte d’une grande expression de dignité; des magistrats, des échevins, un bourgmestre sont peut-être mêlés à ces connaisseurs improvisés : ces personnages, quelle que soit leur fonction dans la vie civile, sont tous devenus des juges.
On voit quels problèmes il faut résoudre, quels débats il faut soulever, quand on veut reconstituer, pièce par pièce, l’œuvre des LeNain. Si l’on se heurte à des indécisions incessantes, si l’on a à discuter des hypothèses nouvelles après les anciennes, on est heureux, en retour et comme par une juste compensation, de pouvoir se fixer sur certaines peintures dont l’examen ne laisse aucun doute. Dans leur authenticité ellemême, ces toiles nous offrent les types de comparaison que nous demandons avec les œuvres qui demeurent incertaines. Il en est ainsi pour l’excellent tableau appartenant aujourd’hui à M”*® la comtesse Edmond de Pourtalès, œuvre très remarquable, et qui nous présente un spécimen tout à fait accompli du style des
Le Nain. Cette toile avait été acquise par le célèbre amateur dont l’admirable galerie fut vendue en i865 ; elle a échappé à la Agente, et se trouve conservée dans sa famille. Nous pouvons suivre l’bistoire de ce tableau, qui a été apprécié par quelques-uns de nos critiques et qui porte comme un cachet indéniable de son origine, cette signature. Le Nain, fecit. iôàS (i). Il a été appelé improprement le Corps de Garde ; le titre le mieux justifié pour cette œuvre, serait celui qui se rapprocherait le plus de la description donnée par un ancien catalogue : (( Une assemblée de gens de distinction dans une espèce d’hôtellerie. Ils sont au nombre de six, placés autour d’une table, sur laquelle est une chandelle allumée, posée sur un tapis. Ils s’amusent à fumer ; derrière eux est un nègre disposé à les servir. Deux bouteilles sont dans un seau de cuivre à terre. Dans l’enfoncement du tableau est un homme qùi se chauffe (2). » La même composition aA^ait reçu, dans l’inventaire d’une Aœnte précédente, ce titre plus concis. Intérieur d’une tabagie. Cette désignation avait sa valeur pittoresque ; on aurait pu s’y tenir, en raison même de sa couleur locale, si elle n’évoquait pour nous l’idée de quelque scène triviale de cabaret. Lorsque la collection formée par M. de Pourtalès fut photographiée
(1) La signature est précédée d’un point. Nous remarquons la même particularité dans le Repas de paysans, de la galerie Lacaze.
(2) Catalogue de l’abbé de Gévigney, garde des titres et généalogies de la Bibliothèque du Roi, 1779.
Collection de M. le comte Louis de Seyssel, Turin.
par Goupil, le sujet qui nous occupe fut intitulé, d’une façon plus moderne: les F umeiirs (^i) . Laissons à ce tableau le titre qui lui a été donné à l’Exposition de 1874, en faveur des Alsaciens et Lorrains, Groupe d’hommes autour d’une table.
Avant d’appartenir à la famille de Pour talés, cette toile avait fait partie de la galerie du cardinal Fesch, vendue à Rome en i844- C’est dans le catalogue raisonné de cette collection que nous voyons apparaître le titre que nous discutons. Le tableau est considéré comme l’œuvre de Louis Le Nain ; il est d’ailleurs décrit, avec une certaine exactitude par l’expert George, qui en devint ensuite acheteur. Cette composition fut mise plus tard en vente avec la collection de celui-ci. Paul de Saint- Victor, chargé d’écrire une introduction pour le catalogue, a consacré à cette importante peinture une appréciation d’une phraséologie et d’une maestria éclatantes.
Aujourd’hui nous retrouvons cette toile attribuée à Le Nain le Romain, c’est-à-dire à Louis Le Nain. Le Nain le Romain! si nous nous reportons au surnom donné à l’artiste, si nous admettons qu’il a cherché certains effets propres à la peinture italienne, cette attribution ne nous paraît pas avoir été donnée
(i) Souvenirs de la galerie PourtaVes, tableaux antiques et objets d’art, photographies par Goupil, i863. A oir aussi le Catalogue des tableaux anciens et modernes, dessins, qui composent les collections de feu M. le comte de Pourtalès-Gorgier, 27 mars i865 et jours suivants.
Yalabrègue.
au hasard. Nous pouvons accepter l’hypothèse, très plausible, qui nous est offerte. La composition tout entière est subordonnée à l’étude de l’effet de lumière : on reconnaît, çà et là, dans certains détails, à travers L’accentuation du coloris volontairement poussé à des notes plus vives, une imitation un peu composite et un peu mixte.
L’influence italienne est, après tout, prodigieusement marquée dans ce tableau coloré et lumineux. On sent, dans la composition, de la verve et de la verdeur, et peut-être même un peu de virtuosité.
Nous avons devant nous six personnages, la plupart des jeunes gens, réunis dans une salle basse de taverne, dans une sorte de caveau voûté, qui a pour prolongement une autre pièce où se dresse une large cheminée. Ils sont groupés, dans diverses attitudes, Les uns se tenant debout, les autres assis, l’un d’eux laissant négligemment retomber sa tête ensommeillée, autour d’une table ronde, recouverte d’un tapis où est posé un flambeau allumé. Ces cavaliers, ces compagnons ont presque tous à la main de longues pijDes ; ils vont passer ensemble la soirée, occupés sans façon à fumer, à s’entretenir, non loin de ce feu qui leur garde sa chaleur. Un valet nègre en livrée, qui appartient sans doute à l un d’eux, est j^rêt à répondre au moindre appel, et demeure à distance. On voit, sur le parquet, un rafraîchissoir de cuivre, où sont plongés des flasques^ bouchés à ritalienne d’un bouchon de paille.
Nos personnages portent, presque tous, de larges feutres gris, surmontés de bouquets de plumes multicolores. En aAaiit de la table nous remarquons, assis sur un haut tabouret, un jeune homme à la figure énergique, au maintien assuré, fièrement draj^é dans un manteau rouge, que sou bras gauche relève et soutient, d’un mouvemeut qui lui donne plus de preslance. Ce jeune lioiume étale à son cbaj^eau un jDlurnet orange, rouge et bleu ; son liaut-de-cliausses, d’un gris jaunâtre, est élégamment eurubauué ; il laisse pendre derrière lui sa longue épée. Le manteau rouge qu’il j3orte ne diffère guère de celui que nous avons vu dans le tableau appartenant au marquis de Bute ; il nous rappelle aussi celui dont se trouvent enveloppés un des jeunes gens qui jouent aux caries dans la pelite composition du Mu sée du Louvre et un des auditeurs du concert improvisé de la Réunion de famille. A côté de ce personnage, se dresse un de ses camarades au pourpoint boutonné, surmonté d'un hausse- col ; celui-ci a la physionomie et la tournure d'un militaire. Ou croit reconnaître plus loin un autre officier, à sou baudrier qui passe sous une vaste collerette brodée. Un personnage, qui se tient près de ce dernier, est simplement drapé dans un grand manteau. Celui qui, dans un moment de lassitude, a penché la tête sur la table, sans prendre la peine d’enlever le feutre dont il est coiffé, est enfin presque enseveli dans les plis d'une cape d'un vert sombre.
Les figures et les eostumes ressortent admirablement, à travers la lumière qui éclaire la pièce. Le manteau rouge est rutilant ; les pourpoints gris et jaunes prennent une teinte plus ferme ; la cape, d’un vert foncé, placée dans l’ombre, est, par une subite opposition, devenue presque noire. Derrière ce groupe si vivant, se détache, avec un relief étrange, la tête du valet nègre; le blanc de ses yeux, aiguisé aussi par un reflet, a pris, sur l’ébène de son visage, une fixité troublante.
A côté de cet effet de lumière, concentré sous les murs voûtés de la salle, un autre effet est rendu avec non moins d’habileté, à demi entrevu, plus restreint, ne s’étendant qu’à un coin de la composition. Le feu qui flambe dans la cheminée répand une clarté rougeâtre autour d’un personnage, presque indistinct et courbé sur un escabeau, dans la posture d’un homme qui se réchauffe. Cette petite figure d’arrière-plan est tout entourée de l’illumination ardente qui s’échappe des bûches du foyer. Ici, on reconnaît un des types familiers aux Le Nain : après avoir noté l’interprétation plus large de la partie essentielle du sujet, nous trouvons que chaque détail de cet autre effet rappelle leur manière un peu étroite, mais si caractéristique, marquée dans d’autres toiles. Les ressemblances ou plutôt les analogies avec la Forge saisissent au premier abord ; elles nous apparaissent, non seulement dans l’étude de l’effet de lumière, mais encore dans l’opposition vive produite par le ton rouge brique, que nous trouvons
répété dans l’un et l’autre tableau. Ici nous remarquons cette nuance sur le manteau de notre jeune cavalier, là nous l’avons vue sur la veste de laine du forgeron, occupé à faire chauffer sa barre de fer.
Telle est cette œuvre, si curieuse à tous égards : un profond réalisme d’expression s’y révèle, et l’on y retrouve de solides et puissants morceaux de peinture. L’homme au manteau rouge, l’homme au manteau Aœrt sont vraiment remarquables : le flambeau, le rafraîchissoir sont peints avec une vigueur surprenante, et comme par l’artiste le plus exercé dans le genre de la nature morte. La tête du nègre nous a frappé; avec quelle violence de touche n’est-elle pas rendue, en effet !
Si nous nous reprenons à chercher l’explication de cette composition, nous devons dire que nous y voyons de véritables portraits. Celui des Le Nain qui a exécuté ce tableau aA^ait peut-être des amis, parmi ces cavaliers à l’air décidé ou insouciant, qu’il a groupés avec tant d’adresse. Ils ont posé, tour à tour, pour lui, officiers, gentilshommes, jeunes gens de bonne famille, ayant le privilège de porter l’épée.
L’habillement de nos personnages, à l’examiner avec soin, nous offre un bizarre assemblage : les costumes se rapportent au temps de Louis XIII, et nous y remarquons quelques détails qui semblent italiens ; le bariolage des plumes présente surtout on ne sait quoi d’exotique. Quelques types, fortement caractérisés, paraissent d’outre-mont. Faut-il en conclure que ce tableau a été
peint, non pas à Paris, mais en Italie? C’est une question qui se pose, et à laquelle nous ne pouvons répondre. D’autre part, M. le comte Edmond de Pourtalès avait conservé une tradition, recueillie lors de l’acquisition de ce tableau. Il en résulterait que les Le Nain se seraient placés eux-mêmes parmi les personnages de leur composition. 11 y aurait eu là une réunion de cavaliers, de militaires et d’artistes. Où les Le Nain se seraient-ils représentés ? Figureraient-ils dans cette toile, vus de profil ou de face ? Rien ne les fait reconnaître au premier abord. Nous faisons mention de cette opinion, sans avoir en mains les éléments nécessaires pour la discuter, surtout après avoir comparé ce tableau à celui qui appartient au marquis de Bute.
Peinte en i643, la toile que nous venons de décrire, date de la même période que le Repas de paysans, de la galerie Lacaze, exécuté en 1642. Nous pouvons supposer que la Forge est aussi une oeuvre du même temps,, à en juger d’après les similitudes dont nous avons été frappé. Ghampfleury a cru devoir attribuer à Mathieu Le Nain cette toile où à propos d’une réunion de personnages, nous avons aperçu tant d’énergie et de souplesse. Nous ne croyons pas, quant à nous, que le plus jeune des Le Nain soit l’auteur de cette peinture significative. Nous avons donné les motifs qui nous engagent, de préférence, à voir dans cette œuvre la main d’un de ceux qui étaient surtout peintres de (( bambochades. »
Quoi qu’il en soit, quand nous comparons cette composition à tant d’autres sujets, d’une facture si pauvre et si inégale, nous sommes bien convaincu que nous avons devant nous comme une pièce de maîtrise, comme un morceau de réception qui aurait pu être présenté à une Académie de peinture. Si ce tableau se trouvait au Musée du Louvre, il agrandirait singulièrement l’idée qu’on s’est faite de nos peintres. Cette peinture renferme indubitablement des qualités de premier ordre ; c’est l’œuvre capitale auquel le nom des Le Nain doit demeurer attaché.
CjROUIMO J)’ II O mm K s autour d’un U TAU LU (1643). Collection de M'“* la comtesse Edmond de Pourtalès, Paris.