‹ Les frères Le NainChapitre 9 sur 36 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Autres tableaux attribués aux frères Le Aain. — Œuvres authentiques et contestées. — Scènes de vendange ; compositions bachiques. — La Surpjâse du vin ; les Tendres adieux de la laitière; l’Ecole champêtre, etc. Œuvres des frères Le Aain en Angleterre. — Une série de tableaux en Italie. — Faut-il restituer aux Le Nain la Chambre de rhétorique, du Musée du Louvre ? — Le tableau de la galerie Pourtalès.

Lorsque nous aA'ons tracé le cercle qui comprend l’œuvre des frères Le Nain, nous n’avons pu nous arrêter à des limites précises. Le domaine où nous avons pénétré, s’agrandira sans doute demain, et l’on ne saurait dire à quel point même il faut exactement s’en tenir. Nous n’avons pas, quant à nous, l’intention d’élargir, outre mesure, à l’aide d’attributions douteuses, le champ naturellement restreint que les Le Nain ont cherché à féconder. Mais nous devons, en poursuivant l’histoire générale de leurs productions, nous attacher à quelques œuvres qui, depuis longtemps, sont considérées comme leur appartenant, et qui semblent constituer une nouvelle catégorie, à laquelle nous trouvons on ne sait quoi d’imprévu. Les graveurs qui ont reproduit ces œuvres au xvm® siècle, ont cru de bonne foi qu’elles étaient de la main de nos

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peintres. Ils se sont appuyés sur les dires qu’ils avaient recueillis, et les témoignages qu’on leur avait donnés. Quelques-unes de ces peintures appellent la discussion et peuvent être contestées. Examinons à nouveau ces questions d’authenticité ; reprenons le débat, pièces en mains. S’il convient de conserver un doute, si les témoins du procès veulent surseoir à leur appréciation, il est permis de compter que la découverte d’œuvres nouvelles nous apportera des matériaux de comparaison, et nous offrira la solution désirée.

Un habile graveur, Jean Daullé, a reproduit, en 1758, quatre tableaux, qui représentent des sujets analogues et semblent former une suite. U Ecole champêtre, la Surprise du vin, les Tendres adieux de la laitière, la Fête bachique, tels sont les titres que Daullé a donnés à ces compositions. Deux de ces peintures, les dernières que nous avons citées, faisaient partie du cabinet du chevalier de Damery, officier aux gardes françaises. Elles passèrent plus tard en Angleterre, et appartiennent à M'"® la comtesse de Lonsdale, qui possédait un autre tableau des Le Nain des plus authentiques, une Danse d'enfants, dans sa collection de Lowther-Castle (i).

Waagen, dans son livre, les Trésors d’art de l’Angleterre, a apprécié deux des tableaux gravés par Daullé, et il n’a pas voulu les reconnaître comme étant de nos peintres ; il a attribué les Tendres adieux de la laitière et la Fête bachique à l’un des Fictoor, élève de

(i) Nous avons mentionné ce tableau, p. 91.

Rembrandt. Nous avons vu une copie de ces tableaux ; l’aspect crayeux de la peinture, pour employer un mot cher à Cbampfleury, la répétition de certains effets, la physionomie de quelques personnages, le rendu des types, tout nous porte à croire que l’attribution aux Le Xain est bien fondée. On ne remarque peut-être pas dans ces œuvres autant de fermeté, de touche, qu’à l’ordinaire. Les dimensions des tableaux sont assez grandes, et il en est résulté comme un changement de manière. On décomre, en retour, dans ces toiles, un élargissement presque subit des procédés. Devonsnous admettre dans le talent des frères Le ?Sain, une autre phase ? L’un d’eux aurait-il senti la nécessité d’introduire dans son style plus de Auvacité et d’intérêt scénique Aurait-il été porté à subir des influences diverses, dont la Aœritable source reste ignorée.*^

Ces tableaux diffèrent, en effet, quelque peu de ceux où les Le Aain ont fait preuve tant de fois d’une observation si étroite et si contenue. Le choix des sujets eux-mêmes nous déroute à première \'ue. Nous n’aA ons plus devant nous un assemblage placide de personnages qui posent. Regardez n’importe laquelle de ces compositions, A'ous y retrouAœrez, en outre, une sorte de AcrAœ piquante, des licences d’esprit très significatiA'es, un penchant à la malice qui ne se dissimule pas, une intention bien aA'érée de s’attacher à une note délurée et comique qui sera, peut-être, poussée jusqu’à l’excès.

Dans V Ecole champêtre, nous avons sous les yeux la

leçon de lecture donnée par une vieille paysanne à ses enfants. La scène est traitée avec des hardiesses dignes de Brouwer. Laissons la parole à Champtleury qui excelle dans ces descriptions de tableaux si profondément réalistes. (( Il s’agit, dit-il, d’un petit paysan à qui une bonne femme, assise sur un cuvier, apprend ses lettres dans un livre. Dans un coin, une enfant de douze ans montre à lire à un galopin de son âge. Une autre fille qui ne se soucie pas de lectures, s’avance au-devant du tableau, plie un peu les genoux, relève prudemment ses jupons et se livre à un acte que les flamands avaient mis à la mode dans leurs tableaux. » Les compositions qui suivent ne sont pas moins libres ; on y retrouve des scènes, observées dans un monde de vignerons en pleine gaieté. Les paysans, privés souvent de vin, le supportent, on le sait, beaucoup moins bien que les gens de la ville. Il a suffi de quelques gorgéespour tourner la tête d’une villageoise, qu’un garçon de ferme surprend tout engourdie par l’ivresse. Elle s’est appuyée sur une tonne, laissant autour d’elle les ustensiles qu’elle était en train de récurer, et abandonnant les soins du ménage. C’est la Surprise du vin : notre imprudente campagnarde n’a pas puisé impunément au flacon qu’elle a débouché, et s’exposant à une punition bien méritée, la voilà en butte aux sarcasmes d’un rustre peu respectueux, pendant qu’elle dort, en tenant renversé son verre d’où coule le liquide. La laitière, avant de partir pour la ville.

n’a pas oublié, de boire elle aussi, une rasade. Ensommeillée et ivre, elle est à demi renversée sur son âne, elle tient d’une main son panier, de l’autre une gourde. Son vieux mari vient lui dire adieu, dans une embrassade, tandis que le valet de ferme retient le baudet. Une autre femme, plus jeune, véritable Perrette, portant sous le bras sa eruehe et ses souliers, se prépare à faire la route avec la commère et montre d’un geste moqueur l’état dans lequel celle-ci est tombée.

Nous voici à la dernière toile, encore plus surprenante, quand on se rappelle le style si sage des Le Nain. Dans cette composition la Fête bachique, une famille de villageois a l’air de se livrer à une folle joie et de célébrer le jus de la vigne. Un vigoureux paysan, portant une cornemuse en bandoulière et laissant traîner à ses pieds la botte du vendangeur, soulève en l’air une crucbe vide et pousse de bruyants vivats. Une femme au regard brillant, aux mouvements déhanchés,, agite un flacon et pose une couronne de feuilles sur la tête de son fils, qui, monté sur un bouc, joue de la trompette, pendant que l’animal gambade. Une fillette tient le bouc en laisse ; un autre garçon grimpe avec ardeur sur un arbre où flotte une draperie étendue. C’est un naïf triomphe de Bacchus, puisque fête bachique il y a ; ces ébats, ces beuveries, marquent sans doute la lin de la a endange ; on a la preuve qu’elle a été bonne, puisque ces paysans sont en liesse, d’une façon aussi désordonnée.

Les personnages qui jouent un rôle dans cette composition comme ceux qui figurent dans les scènes précédentes, sont vêtus d’habits sordides et déchirés. Ce sont bien des paysans des Le Nain. Vieillards, femmes et enfants offrent également dans leur attitude et leurs costumes, maintes analogies avec des types que nous avons rencontrés dans d’autres toiles. Nous notons de singulières différences avec les scènes que nous avons déjà analysées, et nous constatons des points de rencontre bien saisissants.

Si les frères Le Nain sont, comme on La cru jusqu’à présent, et comme nous le pensons nous-mêmes, les auteurs de ces compositions spirituelles et vivantes, nous pouvons prétendre qn’ils ont obéi à nne heureuse impulsion, en se laissant aller à ce curieux renouvellement de leur inspiration. Les Le Nain apparaissent, grâce à cette tentative , plus inventifs , et portés, eux aussi, à des caprices d’imagination. La belle humenr qu’ils nous montrent, nons semble, il est vrai , un peu lourde ; mais un rayon de gaîté n’en tombe pas moins sur le front de leurs villageois pauvres et sérieux. L’esprit de ces paysans s’est délié, comme cela arrive quelquefois à la suite d’un repas, d’un peu de boisson ou de l’animation que donne la compagnie.

Comment les Le Nain en sont-ils venus à apporter dans leurs sujets cette faria du pinceau ? Peintres de vignerons, ils auront vu, après la vendange, les paysans saisir le pichet qui contient le produit du cru, et

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