P O R 1' R A 1 T DE C I N Q - M A R S
Collection de M. le baron Seilliôre, au château de Mello, près de Beauvais.
texte d’une sentence arbitrale, rendue le i3 octobre 1667, à propos d’une contestation survenue entre Mathieu Le Nain et un propriétaire de ses voisins pour une question de servitude. Nous apprenons par ce document que Mathieu Le Nain possédait à Paris une maison, rue du Grenier-Saint-Lazare, (( à l’enseigne de la Chasse royale ». 11 portait le titre de sieur de la Jumelle ; il avait emprunté ce nom à une ferme située aux enA irons de Laon, au terroir de Bourguignon, et qui lui était échue en héritage. Il était, en même temps, qualifié de chevalier ; nous a errons, par son billet d’enterrement que cette qualité lui appartenait en réalité. M. GuifPrey a supposé qu’il avait obtenu le cordon de Saint-Michel, qui conférait la noblesse. Son mérite de portraitiste, ses relations avec des personnages de la Cour, aA^aient pu lui faire donner une récompense exceptionnelle. Nous avons d’ailleurs la confirmation de ce titre de cheA^alier de l’ordre de Saint-Michel, dans deux documents conservés au greffe du Palais de Justice de Laon.
Une autre pièce nous apporte des détails circonstanciés sur la situation aisée de Mathieu le Nain, et sur l’ensemble de ses biens qui paraissent représenter une certaine A aleur. Suivant l’exemple de ses deux aînés, il ne s’était pas marié, et il faisait donation de sa fortune à l’un de ses neveux nommé aussi Antoine, fils de Nicolas Le Nain, que nous avons vu commis du président à l’élection de Verneuil. Ce dernier était retourné
à Laon, et était devenu sergent royal au grenier à sel comme son père (i). Le contrat de donation, rédigé le 17 octobre 1668, nous montre Mathieu Le Nain, possédant une maison où il habitait, rue Honoré-Chevalier, près de Saint-Sulpice ; une autre maison, celle qui était (( sise au Grenier-Saint-Lazare, à Fenseigne de la Chasse royale » ; cinq cents livres de rente à prendre sur les aides et entrées du clergé de France ; une autre maison, rue Pastourel, une maison à Laon, une autre au village de Bourguignon et la ferme de la Jumelle. Il avait, en un mot, tout ce qui venait de ses frères et de son père, hormis la part laissée par celui-ci à Nicolas Le Nain, auquel était échue la maison de la Campignolle. Son neveu, Antoine, vivait et demeurait aA ec lui. Cette donation se trouvait bientôt révoquée, à la suite d’un acte de cession, d’un tiers de ces biens, consenti généreusement par Antoine à son frère Etienne que Mathieu le Nain, ne voulait peut-être pas avantager. Nous n’avons pas, du reste, à nous attacher à ces faits d’ordre privé et de menue importance. Mathieu le Nain mourut le 20 avril 1677, à l’âge de soixante-dix ans. Il était décédé dans sa maison de la rue Honoré-ChcA alier.
(i) Quelques documents conservés aux Archives de l’Aisne, que nous a communiqués M. Grandin, nous donnent connaissance de ce fait. Nous savons, par une autre pièce, qu’Isaac Le Nain s’était défait de son office de sergent royal, moyennant la somme de trois cents livres tournois. Nicolas Le Nain avait repris la même charge que son père, mais il ne lui avait point succédé. 11 avait eu, outre Antoine et Etienne, quatre autres enfants, Claude, Pierrette, Marie et Madeleine.
c’est à ce domicile que ses amis étaient convoqués, par le billet qui annonçait sa mort(i).
Telle est, d’après les documents que nous connaissons, la vie des frères Le Nain. Cette existence paraît avoir été très simple ; elle fut dépourvue d’ineidents et toute bourgeoise, en un mot. Elle n’offre, à coup sûr, aucune prise à l’imprévu. Ghampfleur}/ , lors de ses premières études, avait échafaudé une sorte de roman, en procédant par voie d’hypothèses. Il s’était d’abord demandé si l’artiste dont les Le Nain avaient reçu des leçons, n’était pas (( ce bohémien de BrouAver », qui serait venu, suivant lui, en France (2). Après avoir remarqué quelques détails d’un tableau du Louvre, il imaginait que les Le Nain avaient véeu dans le Midi (3). Plus loin il semblait croire, à propos d’un portrait du musée du Puy, considéré comme représentant un des Le Nain peint par lui-même, qu’un de nos peintres s’était retiré dans le Velay (4). Désireux enfin de combler les lacunes de la biographie, Champlleury s’arrêtait à une fable ingénieuse. Peintres de pauvres gens, les Le Nain
I. Voici la teneur de ce billet : « Vous êtes prié d’assister au Convoy, Service et Enterrement de Monsieur le Chevalier Le Nain, Peintre du Roy et de l’Académie ; décédé en sa maison rue Honoré Chevalier, Fauxbourg St. Germain : qui se fera Mercredy 21^ Avril 1677 à dix heures du matin en l’Eglise S. Sulpice sa paroisse, où il sera inhumé. Les Dames s'y trouveront s’il leur plaist. Requiescat in pace. » Le billet porte, de la main de Reynès, les mots : « Mathieu Le Nain, décédé le 20 Avril 1G77 âgé de 70 ans ».
(2) Les f reres Le Nain, jo. 8, note.
(3) Ici., p. 12, note.
(4) Ici., p. 67,
lui apparaissaient comme ayant été fort pauvres eux-mêmes. Le hasard avait fait d’eux des artistes, mais ils avaient gardé, quand même, des façons et des sentiments ruraux. Champfleury supposait qu’ils avaient traversé l’Académie de peinture, sans prendre un vif intérêt aux travaux de leurs confrères. N’apercevant que leurs rivalités mesquines, ils s’étaient bien vite dégoûtés de leurs intrigues. Là-dessus, ils aA aient subitement disparu, peu respectueux d’une assemblée où rien ne les obligeait à jouer un rôle. Champfleury attribuait aux Le Nain les idées de révolte et d’indépendance qu’on rencontre chez certains artistes modernes. 11 affirmait, qu’après le départ des frères Le Nain, l’Académie n’entendit jamais parler d’eux, et qu’elle ne se soucia gnère de faire chercher ces gens naturels.
Suivant Champfleury, le dernier des frères Le Nain s’était fait paysan et vivait aux champs. Sa femme aussi était une paysanne. Le père, nature grave et réfléchie, prenait plaisir aux jeux de ses enfants et les di\"er tissait parfois, en leur faisant entendre un air de musette. Ces enfants étaient nombreux, et la ménagère ne les épargnait pas (i).
Le romancier réaliste évoquait les personnages des scènes rustiques des Le Nain, pour les substituer à nos artistes enx-mêmes. Il s’écriait, avec une malencontreuse assurance en entamant cette fiction : (( La vie des
(i) Les frères Le Nain, p. i34-i36.