CHAPITRE II
L’œuvre. — Relevé des principaux' tableaux. — Le Bénédicité du Musée de l’Ermitage. — La collaboration. — La part et le genre de chacun des Le Nain. — Œuvres typiques. — Avons-nous le portrait d’un des Le Nain peint par lui-même ? — Les Le Nain dans leur atelier.
Les tableaux authentiques des frères Le Nain, que nous pouvons avoir sous les yeux, sont assez nombreux pour nous permettre d’analyser leur manière et de porter un jugement d’ensemble sur leur œuvre. Le Musée du Louvre nous offre plusieurs compositions, qui représentent les diverses tendances auxquelles nos peintres ont obéi. C’est d’abord la Forge, un tableau qui a toujours été placé au premier rang, parmi les œuvres des Le Nain ; puis une peinture religieuse, la Nativité, plusieurs toiles rustiques, l’Abreuvoir, le Repas villageois, le tableau intitulé le Retour de la Fenaison, le Repas de paysans, de la collection Lacaze. Sans nous arrêter à d’autres compositions dont l’attribution a été discutée, et auxquelles nous reviendrons, nous devons ajouter encore h l’œuvre des Le Nain un tableau, de petites dimensions, représentant des Jeunes gens jouant aux cartes, et deux autres scènes, acquisitions récentes.
Portraits dans un intérieur et Réunion de famille. Le Louvre s’est enrichi, pendant ces dernières années, de plusieurs peintures,’ et l’idée générale que notre musée donne des frères Le Nain, a déjà subi, pour ainsi dire, plusieurs transformations.
L’église Saint-Etienne-du-Mont possède un tableau religieux, beaucoup plus important que celui du Louvre ; une Nativité, qu’on a eu l’occasion de revoir à quelquesunes de nos expositions rétrospectives. Nous retrouvons à Paris, dans des collections particulières, plusieurs toiles d’une certaine valeur. Celle qui appartient à la comtesse Edmond de Pourtalès est d’une importance capitale. M. Eugène Hamot possède un Bénédicité dont l’attribution ne soulève aucun doute. Parmi les œuvres présumées des frères Le Nain, figure une importante composition, \q Repas de famille, provenant de la collection Poullain : ce tableau a été gravé au xviiE siècle, comme faisant partie de la galerie du duc de Ghoiseul; il a été reproduit, de nos jours, dans V Histoire des Peintres, de Charles Blanc. Il en existe plusieurs répétitions: l’une d’elles, qui appartenait récemment à M""® Kestner, a été exposée, il y a un certain nombre d’années, à l’Ecole des Beaux-Arts, au profit d’une œuvre de charité (i).
Relevons dans nos musées de province, un certain
(i) Exposition de tableaux de maîtres anciens, au profit des Inondés du Midi.
Portrait de jeune homme (1(346).
Musée de I.aon.
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nombre de toiles qui ont été mentionnées, dès l’origine, par Champdeury : à Laon un Portrait de jeune homme et deux scènes rustiques ; à Rouen un sujet villageois ; à Avignon le portrait daté et signé qui représente, soidisant, la marquise de Forbin-Janson ; au Puy un autre portrait dont nous avons précédemment parlé. Ajoutons enfin à la liste des tableaux signalés par Cbampfleury, un Bénédicité, au musée de Nancy, une Scène d’intérieur, au musée de Nantes, et une répétition d’une des scènes rustiques de Laon, au musée de Lille. Nous avons vu tous ces tableaux, et nous avons pu juger de leur caractère et de leur authenticité.
A l’étranger, quelques œuvres des frères Le Nain se trouvent dans des musées, ou dans des collections formées depuis longtemps. C’est en Angleterre, par exemple, plusieurs tableaux villageois et familiers, parmi lesquels il faut mentionner des Danses d’enfants . En Russie, le musée de l’Ermitage possède trois tableaux, dont l’un, représentant encore un Bénédicité, offre cette particularité d'être signé L. Le Nain f. C’est la seule signature, précédée d’une initiale que nous connaissions jusqu’à présent (i). En Allemagne, plusieurs œuvres sont attribuées aux Le Nain, à la Pinacotbèque de Municb, au musée de Gotba, dans la galerie grand'ducale de Scbwerin. La peinture
(i) Ce détail est enregistré dans l’article de j\I. Clément de Ris: Le Musée de VErmilacje à Saint- Pélersboarçj (^Gazette des Beaux-Arts, i‘-*‘ mars 1880).
Valabrègue.
que possède cette galerie, et qui représente un intérieur de corps de garde, avec un soldat en cuirasse portant la main sur une lumière, et deux autres personnages assis auprès d’un feu, a appartenu pendant quelque temps, sous l’Empire, au Musée du Louvre, et fut restituée en i8i 5. Nous devons constater toutefois que ce tableau est considéré par M. Schlie, conservateur du musée de Schwerin, comme étant probablement une œuvre de J. Ducq. Le Catalogue des Collections publiques et privées de la Suède, dressé par M. Olof Granberg, nous permet de rendre aux frères Le Nain deux tableaux, une Famille de paysans, et un Repas, le premier appartenant à LUniversité de Stoc- -Lholm, le second faisant partie du cabinet Sanders, et provenant de la collection formée par la reine Désirée, femme de Bernadotte. Une autre répétition du Repas de Jamille de la collection Poullain, a été signalée par Champfleury, d’après des renseignements donnés par M. Léon Lagrange, comme se trouvant à Turin, chez M. le comte Louis de Seyssel. Cet amateur possède, en outre, six autres tableaux d’égales dimensions, parmi lesquels se retrouvent plusieurs scènes rustiques, d’un caractère fort accusé, et pourtant plus pimpantes, plus élégantes et plus fraîches que ne sont d’habitude les compositions de nos maîtres.
Avant de pénétrer plus avant dans l’œuvre des Le Nain, il convient d’en préciser les limites. Nous avons énuméré les toiles classées depuis longtemps, et celles
qui sont nouvellement connues. Elaguons, d’autre part, les peintures qu’un examen attentif nous permet de rejeter sans hésitation. L’obscurité qui entoure l’œuvre des Le Nain, et dont on a tant parlé, en l’exagérant encore, s’augmente par la confusion que créent les attributions acceptées à la légère. Un amateur qui visite le Musée du Louvre, et qui jette un coup d’œil sur les tableaux des Le Nain, en cberchant les différences de style, fait entrer dans son calcul certaines compositions, que nous ne dcAons plus reconnaître comme appartenant à nos peintres. Les difficultés d’appréciation diminuent, dès qu’on a procédé à une première élimination.
Séparons, avant tout, de l’œuvre des Le Nain, au Louvre, une peinture, excellente d’ailleurs et d’une rare expression, que le catalogue de notre Musée se borne d’ailleurs à leur attribuer. La Procession dans l’intérieur d’une église, cette scène où l’on voit débler des membres du clergé, graves et solennels, précédés de deux enfants de chœur, chantres en chape et en chasuble, diacres en dalmatique, évêque mitré donnant la bénédiction, cette scène, disons-nous, a été exécutée par un artiste dont la touche était bien plus ferme et plus décidée que celle des frères Le Nain. Ce tableau provient d’une collection du xviii® siècle, qui s’était formée surtout en Italie, celle du baron de Breteuil. 11 a été, pendant longtemps, considéré comme une œuvre de Lranç-ois Fourbus le fils, et il a même été gravé
SOUS le nom de celui-ei. On peut le restituer, tout an moins, à un maître flamand, qui aurait véeu dans l’entourage de Rubens. L’attitude des enfants de eliœur, la présence d’un mendiant qui se tient penché, dans un coin de l’église, placé au milieu d’un elTet de clairobscur, ont peut-être engagé quelques amateurs à croire que cette œuvre appartenait aux Le Nain. Nous ne pensons pas, quant à nous, que 1 expert Lebrun ait eu raison de dire, en rédigeant le catalogue de la collection dont elle faisait partie : (( Ce tableau, de la plus grande vérité, a été attribué à Fourbus injustement ; c’est un des plus beaux Le Nain que l’on puisse voir. » Nous ne comprenons guère l’obstination de M. Clément de Ris à voir la main des auteurs de la Forge, dans cette peinture si accentuée et d’un rendu si précis et si large, chef-d’œuvre d’un artiste dont le nom est demeuré pour nous inconnu.
Le Portrait d’homme provenant de la collection Sauvageot, portrait présumé de (( Henri II, duc de Montmorency, amiral et maréchal de France », est d’une exécution soTiple et facile, mais d’une observation sommaire et ne vaut pas d'autres portraits des frères Le Nain: nous y reviendrons plus loin.
Il est encore un tableau, qui appelle la discussion : il s’agit du Reniement de saint-Pierre, légué au Louvre en 1870, et qui a été, dès le début, à défaut de certitude, attril)ué serdement à nos peintres. Nous avons vu par les Procès-Verbaux de l’Académie de peinture que
les Le Nain ont représenté (( un saint Pierre ». Ce renseignement, il est vrai, ne suffît pas pour faire croire, de prime abord, à l’authenticité de cette toile. On découvre en plein, dans cette œuvre, rinffîience de l’Italie. La souplesse de la facture, l’attitude de bravache d’un soldat romain, qui semble sorti d’un corps de garde transalpin, la légèreté avec laquelle est rendu un effet de lumière qui anime la scène, tout nous ferait croire que cette peinture appartient à un artiste, plus maître de lui et plus ingénieux que nos peintres, et qui aurait vécu à côté de \allentin et de ManlVedi. La composition est, d’autre part, traitée avec un sentiment profondément réel. La servante, en corsage jaune, qui reconnaît l’apôtre et le dénonce, le saint lui-même, vêtu de bure grise, un autre soldat, enfin, qui joue aussi un rôle dans cette scène, se rapprochent de ceux que peignent les Le Nain . L’exécution serrée de quelques accessoires fait penser à leur manièj-e. Quoique nous ne puissions émettre ici un jugement absolu, nous pencherions à y voir une œuvre de Louis Le Nain, dit le Romain, conçue sous une influence italienne avant que son originalité se soit bien affîrmée.
Parmi les œuvres conservées dans les musées de province, il en est quelques-unes, signalées par Cbampheury, et dont l’attribulion aux Le Nain ne s’appuie que sur des conjectures. Nous hésitons à leur accorder, par exemple, une excellente peinture du musée de Rennes, cataloguée sous ce titre le Nouveau-Né, effet
de lainière. C’est l’œLivre d’un artiste français qui a imité Gérard Honthorst, avec une certaine délicatesse de touche, comme l’a fait un peu plus tard Robert Tournières. Nous avons, en revanche, à Rennes une esquisse modeste mais vraie, la Vierge, sainte Anne et l’Enfant- Jésus auquel des anges présentent des fruits. C’est un de ces sujets que les frères Le Nain aimaient à traiter, quand ils travaillaient pour les paroisses, n suffît, pour être convaincu de l’origine de ce tableau, de regarder le visage de sainte Anne, toute pareille à une vieille fermière, et qu’un pauvre Aetement enveloppe jusqu’à la tête. La physionomie triviale de la Vierge, le verre à demi rempli de vin qu’elle présente à sainte Anne, les types de l'Enfant-Jésus et des anges, la forme de la haute cheminée qui s’élève dans le fond, enfin la coloration grisâtre de l’ensemble, tout nous apporte des preuves irrécusables de Tauthenticité de cette peinture.
Au musée du Puy, à côté du portrait que nous avons signalé, figurent deux autres tableaux, attribués aux Le Nain. Nous pouvons rendre à un peintre du xviii® siècle une Tête de vieille femme, dont la facture rappelle la manière de Jeaurat ou de Lépicié ; nous maintenons d’autre part, comme appartenant aux Le Nain, une petite esquisse peu importante, Une mère peignant sa fille, n nous est permis d’écarter de l’œuvre de nos peintres, saint Crépin et saint Crépinien, du musée de Resançon, une Nativité du musée d’Angers, le
Billet, dii musée de Riom, peinture d’un maître flamand, et qui porte au reste un monogramme.
L’exposition rétrospective de Laon, organisée par la Société Académique, avait réuni un certain nombre de toiles, prêtées par des particuliers ou par des musées de province. La commission, qui avait préparé cette intéressante manifestation, n’avait pu se livrer à un classement rigoureux, et contester les attributions des œuvres qui lui avaient été envoyées. Le catalogue de cette exposition a été publié à Laon, et si on le consulte aujourd’hui, on ne doit pas admettre, comme ayant une origine indiscutable, toutes les peintures qui y sont enregistrées. Parmi les œuvres exposées, figuraient les deux scènes rustiques et le portrait du musée de Laon. On y retrouvait aussi un Intérieur villageois, faisant partie de la collection de Champfleury, et une autre toile, lui appartenant alors, et qui n’est qu’une reproduction d’un des tableaux dont le musée de Laon possède l’original. M. Edouard Fleury, frère de Champfleury, écrivain lui-même, et qui a pris un vif intérêt aux questions que soulève l’étude des Le Nain et de leur œuvre, avait envoyé une peinture assez remarquable où un jeune paysan, en veste rouge, est représenté jouant du flageolet, à côté de quelques petits villageois (i).
Une toile, encore inconnue, fut révélée à cette expo-
(i) Ghampfleiirj a décrit ce tableau : Les f reres Le Nain, p. 47.
sition. Ce tableau, les Dénicheurs d oiseaux, appartenait alors à M. Marsal, peintre à Montpellier ; il a été acquis, depuis, par M. Frédéric Dounadieu, à Béziers. C’est une œuAre d’assez grandes dimensions ; auprès d’une vieille qui file, un paysan qui selle son âne, nue fermière qui converse avec Ini et trois enfants dont l’un tient d’une main un oiselet qn’il vient d’enlever à son nid, tandis que de l’autre main il tire un second prisonnier, caché sous sa chemise. Ce tableau, sinon très vigoureux, du moins très Arai et très naturel, rappelle quelques sujets du même genre traités par les frères Le Nain. Le paysan accompagné de son baudet, ne diffère guère d’un personnage qn’on peut \ oir dans un tableau du musée du Louatc, le Repas villageois.
Nous trouvons encore dans les salles de notre musée national, un dessin classé depuis longtemps sous le nom des Le Nain, et représentant Deux paysannes assises. C’est une étude à la pierre noire, relevée de quelques touches de sanguine et lavée de bistre : ce dessin pro- Aient des collections Mariette et Huquier. On y voit deux femmes, au visage recueilli, qui tiennent leurs mains jointes sur leurs genoux : elles semblent suivre longuement quelque pensée intime.
Leurs types ne nous rappellent pas ceux que nous avons rencontrés dans d’autres toiles des Le Nain. Le costume et la coiffure n’offrent aucune analogie ; nous n avons point sous les yeux une esquisse ou une préparation pour un tableau. Le style de ce dessin semble
Cliché Braun, Clément cl t.'"
La Nativité.
Musée du Louvre.
annoncer la pratique du xviii® siècle ; on eroirait qu’il date d’une époque postérieure à celle où les Le Nain travaillaient. L’exécution en est un peu conventionnelle, même superficielle par endroits. Le caractère grave des personnages, l’expression réelle des physionomies a permis de croire à une œuvre des Le Nain ; Champlleury a été assez affirmatif : (( Ce dessin, dit-il, n’a pas besoin d’être signé. Dessiné d’une façon simple et modeste, il est réellement d’un des Le Nain (i). » 11 nous paraît nécessaire d’exprimer un doute.
Les dessins des frères Le Nain paraissent très rares ; quelques-uns ont traversé diverses ventes ; c’étaient des esquisses de scènes familières ou de sujets religieux. Il serait, assurément, fort utile de retrouver un certain nombre de leurs études d’après nature. Nous ne croyons pas, toutefois, qu’il soit possible d’en réunir Iieaucoup. Et comment les séparer d’études du même genre, à la suite de la confusion qui a dû se produire, à travers les années.^ 11 faudrait, pour accepter ces dessins, y trouver de profondes similitudes avec les tableaux que nous connaissons, et dont nous retrouverions ainsi les premières pensées.
Il semble difficile, en arrivant au bout de cette révision, et à mesure qu’on avance dans une analyse plus délicate, de préciser, d’une façon absolue, la part cjui revient à chacun des trois frères. Nous avons constaté
(i) Les freres Le Nain, p. 78.
qu’un tableau du musée de l’Ermitage à Saint-Pétersbourg, porte une signature précédée d’une initiale, L. Le Nain f. M. Clémentde Ris, après nous avoir fait connaître cette particularité, donne son appréciation en ces termes : « Il serait curieux que l’obscure question de la spécialité de chacun des trois frères Le Nain s’éclairât d’un document venu de Saint-Pétersbourg. Le musée possède trois tableaux où j’ai cru reconnaître deux mains différentes, le Bénédicité d’un côté, une Famille de paysans, la Chambre de la grand' mère de l’autre. Le Bénédicité est le moins important comme exécution, mais il est signé L. Le Nain f. Ce serait donc l’œuvre de Louis Le Nain, le second des trois frères, et ce document, en confirmant le titre de peintre de bambochades qu’on lui donne dans le manuscrit de l’Ecole des Beaux-Arts, permettrait de lui attribuer d’une manière certaine ces tableaux d’intérieurs ou ces vues de fermes que l’on rencontre fréquemment. Louis Le Nain serait donc l’auteur du tableau de la collection Lacaze et de celui de la collection saint Albin, dont l’attribution était douteuse jusqu’à ce jour...)) Nous ne suivrons pas plus loin M. Clément de Ris. Ses assertions sont plus d’une fois discutables : c’est ainsi que, peu après, il émet une hypothèse qui nous paraît dénuée de tout fondement. Il suppose que la Forge, du Louvre, n’est pas due au peintre qui a exécuté le Bénédicité de l’Ermitage, et il considère plutôt ce tableau, comme l’œuvre d’Antoine Le Nain.
Il hasarde, il est a- rai, cette conjecture avec beaucoup de réserves ; mais doit-on conclure aussi vite, d’après une seule peinture P L’examen des productions principales d’un artiste entraîne souvent à noter chez lui dilFérentes manières. Quand on a remarqué dans une oeuvre un certain style, il ne résulte pas de cette observation la nécessité de prendre le tableau qu’on a étudié pour un spécimen irrécusable. Nous ignorons la date de la peinture conservée à Saint-Pétersbourg. Nous ne savons pas si elle a été exécutée par Louis Le Nain, à une époque de début et lorsqu’il pouvait encore se ressentir de l’influence de son frère aîné, ou bien à un moment où il était entièrement maître de lui-même. M. Clément de Ris déclare ce tableau moins important que les deux autres qui lui tiennent compagnie. Ce serait une erreur, que nous ne commettrons pas, de croire, d’après un unique sujet à la valeur plus ou moins grande d’un peintre, et de prétendre que Louis Le Nain est inférieur à ses deux frères.
Nous admettons, quant à nous, sans nous attacher a un trop grand nombre de conjectures, qu’il y a eu, grâce à Antoine et à Louis Le Nain, constitution professionnelle d’une famille d’artistes, dans le même atelier. Les trois frères travaillaient cê)te à cc>te, et comme nous l’a dit Claude l’Eleu, (( ils viA^aient dans une parfaite union. » Les deux aînés s’étaient formés presque conjointement, à Laon et à Paris ; mais Antoine, plus âgé que Louis, n’était-il pas l’initiateur ? Il se mit à
peindre des sujets familiers, en s’en tenant à la vieille tradition française et aux premières leçons qu’il avait reçues du maître étranger, établi dans sa Aille natale. Louis adopta le même genre, et y apporta peu à peu une interprétation d’une autre sorte, et un fond d’observation qui lui appartenait à lui-même.
Dès l’origine, Antoine et Louis Le Nain nous apparaissent comme attirés par des tendances communes ; ils étaient, au reste, rapprochés par des affinités fraternelles. Ils se séparaient plutôt l’un de l’autre, dans les procédés d’exécution. Tenons compte, dans une certaine mesure, des données que nous devons à Claude L’Eleu. Celui-ci nous a parlé des différences essentielles de leur talent ; nous le suivons dans la distinction, assez logique, qu’il a tracée. Nous savons par lui qu’Antoine Le Nain (( excelloit pour les mignatures et les portraits en racourci », et que Louis réussissait plus spécialement dans les ((portraits qui sont à demycorps et en forme de buste ». Il y a là une première division que nous pouvons accepter. Il en résulterait qu’Antoine avait une manière plus restreinte ; il peignait de préférence, non seulement de petits portraits, mais de petits sujets, des scènes où il se bornait à placer quelques personnages. M. Etienne Arago suppose, dans l’article qu’il a consacré aux trois frères, qu’Antoine était quelque peu miniaturiste, qu’il s’exerçait même à l’enluminure. Ce n’est pas ainsi que nous entendons, quant à nous, la phrase où il est parlé des
(( mignatures » où l’aîné des Le Nain excellait. Le mot employé par le prêtre janséniste nous paraît exclusivement s’appliquer aux tableaux de petites dimensions qu’il aimait à composer.
Antoine et Louis Le Nain étaient tous deux foncièrement coloristes. Nous croyons entrevoir chez Antoine, une originalité assez tranchée et une nature pleine d’inégalité. Tout en se bornant à un cercle de compositions peu étendu, il y apportait une touche énergique, incisive et arrêtée, mais qui demeurait souvent mesquine et rétrécie. Il ne pouvait atteindre à une expression définitive, retombant souvent à des fautes grossières, et se relevant par une compréhension très personnelle et des trouvailles heureuses. Louis Le Nain, en se joignant à son frère, en le suivant comme l’instigateur de sa vocation et comme le fondateur de l’atelier, apportait plus de largeur et une observation plus consciente. Il développa le genre adopté par Antoine, et agrandit les dimensions et le cadre des sujets. Il était capable de plus grands efforts: tout en possédant, lui aussi une intuition très originale, il s’était pénétré de certaines recherches nouvelles. Nous ne nous sommes point prononcé sur le voyage, prétendu ou présumé, qu’il aurait fait à Rome, et auquel il aurait dû son surnom de Louis le Romain. Qu’il soit allé en Italie, ou qu’il ait seulement fréquenté des artistes qui en revenaient, il a subi une influence que nous avons marquée. Ces différences, ces tendances
qui lui étaient propres, constituaient certainement un apport utile et fécond, au milieu des travaux auxquels chacun participait.
Plus jeune de beaucoup que ses frères, Mathieu Le Nain fut formé par leurs leçons et profita de leur expérience. Il ne voulait pas cependant s’astreindre, comme eux, à un genre spécial de sujets ; il était moins exclusif, moins sévère d’esprit, moins concentré ; il se sentait surtout portraitiste. Nous avons cru comprendre qu’il s’était séparé, au moins jusqu’à un certain point de ses aînés, en prenant la maîtrise, en qualité de peintre de la ville de Paris. Que Mathieu Le Nain ait peint Anne d’Autriche, Cinq-Mars et quelques autres personnages, nous n’en sommes nullement surpris. Il s’est aussi livré avec habileté à la peinture religieuse, travaillant pour les églises, comme pour les grands. Le chevalier Mathieu Le Nain nous paraît s’être mis en route pour aboutir à un art tout différent de celui qu’avaient recherché ses deux frères. Il était, par le point de départ, un artiste du temps de Louis XIII ; il avait aussi en lui un principe provincial et à demi flamand. Il traversa la régence d’Anne d’Autriche, en s’en tenant à un genre qui répondait au goût de cette époque : nous croyons qu’il a dû exécuter des portraits d’une teinte grisâtre, d’un coloris assez tendre et assez uniforme, qui n’étaient pas, cependant, dépourvus d’une certaine souplesse.
Nous n’avons guère envie de lui attribuer le portrait
sé\ère de vieille clame du musée d’AAignon, empreint d’une expression si profondément réelle et qui nous semble plutôt une œuvre d’Antoine ou de Louis. On peut eonjecturer c[ue, Auvant sous Mazarin et au début du règne de Louis Xt\ , Mathieu fut eonduit peu à peu à adopter une manière de peindre c[ui eomportait plus d’élégance et de style. Mais il demeura, au fond, un indépendant et rien ne nous prouAœ qu’il soit devenu un portraitiste tout à fait classique. Sans doute il conservait quelque chose de la pratique de Louis et d’Antoine, tout en ayant plus d’adresse et de facilité. S’il aA'ait pu, d’autre part, éAuter les rudesses de forme, les duretés de coloris qui aA aient marqué les productions de ses aînés, surtout d’Antoine, il n’aA^ait pas en lui une originalité faite de traits aussi accusés.
A-t-il peint, lui aussi, des scènes familières et des paysanneries ? Tout en laissant de côté la rusticité de ses frères, a-t-il été obligé d'être un peu leur continuateur ?
Nous aAons noté, sans pouvoir nous explicjuer cette indifTérence, qu’il s’était montré un membre peu zélé de l’Académie de peinture. Il aA'ait, cependant, comme peintre de portraits, tout à gagner à se relever d’une compagnie de choix. Mathieu Le Nain n’était pas probablement un esprit académicjue. Il est singulier que Ton ne possède pas, jusqu’à présent, un tableau signé de son prénom. Une date, inscrite sur une toile, suffirait, pour révéler une œuA're de lui^
puisqu’il a survécu près de trente ans à ses aînés. Nous ne serions pas étonné d’apprendre un jour ou l’autre qu’on a enfin découvert cette toile et l’on pourra dire alors, sans hésitation, quel était le genre de Mathieu Le Nain, et quelle valeur réelle il avait comme artiste.
Devons-nous croire qu’une sorte de collaboration a réuni les frères Le Nain? Il y aurait eu, paraît-il, au XVIII® siècle, sur ce point, une tradition assez curieuse. On parlait d’Antoine et de Louis Le Nain, comme de Henri et de Charles de Beaubrun, qui étaient cousins germains, et qu’on voyait travailler ensemble aux mêmes œuvres et surtout à des portraits. Mariette s’inspirait de cette tradition, lorsqu’il écrivait dans son Ahecedario : (( Antoine et Louis Le Nain peignoient des bamboches dans le style françois, et s’accordoient si parfaitement dans leur travail qu’il était presque impossible de distinguer ce que chacun avait fait dans le même tableau, car ils travailloient en commun, et il ne sortait guère de tableaux de leur atelier, où tous deux n’eussent mis la main. Ils avoient un fort beau pinceau et avoient l’art de fondre leurs couleurs, et de produire des tableaux qui plaisoient, autant par le faire que par la naïveté des personnages qu’ils y introduisoient. »
Mariette, en nous transmettant ces détails, paraissait bien renseigné sur ce qui avait trait à la vie de nos artistes. Il terminait son appréciation en ces termes, où il jugeait les Le Nain aussi favorablement que
l’avait fait Claude L’Eleu : « Ils travaillèrent toute leur vie dans la plus grande eonformité de sentiments, et il semble que la mort ne voulût pas rompre une si belle union . »
Un artiste d’aujourd’hui n’admettra guère que des peintres puissent régulièrement traA^ailler en commun aux mêmes toiles. Comment cette collaboration des Le Nain se serait-elle exercée ? L’un des frères peignait-il de préférence certains morceaux P Y avait-il, dans une composition, une part qui était dévolue à cliacun, ou bien la tâche était-elle laissée au hasard, et chacun des frères se mettait-il à l’ombrage, suivant les capacités qui lui étaient reconnues, et les dispositions dont il était animé P Nous savons comment procédaient, en général, certains maîtres flamands ou hollandais, l’un peignant un paysage, un intérieur ou un fond d’architecture, l’autre y plaçant des figures. A propos des Le Nain, nous estimons tout d’abord que la collaboration, à laquelle croyait Mariette, n’aurait pu être incessante, puisqu’il nous semble entrevoir, tantôt que Louis Le Nain, le Romain, tantôt que Mathieu, le Chevalier, ont échappé pendant certaines périodes de leur vie, à la communauté que les trois frères avaient primitivement formée.
Après avoir admis une coopération originelle des Le Nain, nous ne pensons pas qu’il y ait eu entre eux une division du travail exactement tracée. Nous croirions plutôt à des conseils donnés et reçus, à de sim-
Yalabrègue. 4
pies échanges qui pouvaient aboutir à un concours prêté dans la mise en œuvre. Nous acceptons enfin qu’il y ait eu une direction commune et une contribution de chacun, comme cela se rencontre dans toute association.
Si nous considérons certains tableaux, nous les trouvons homogènes ; d’autres toiles, au contraire, présentent moins d’unité ; c’est dans celles-là qu’on peut examiner de quelle façon les frères Le Nain unissaient leurs idées, se concertaient et s’accordaient ensemble. Les Le Nain produisaient beaucoup, ils exécutaient, suivant l’occasion, maintes répétitions de leurs principaux sujets, de leurs tableaux religieux aussi bien que de leurs scènes rustiques. Quelques-unes de ces dernières œuvres sont d’un faire un peu lâché, comme si elles avaient été ébauchées, à un moment où nos artistes étaient pressés de répondre à une commande. C’est dans ces reproductions et ces copies que la co//a6o7"aù*OAi des Le Nain se pratiquait le plus largement, et peutêtre même prenait-elle parfois un certain laisser aller.
On peut se demander si la figure d’un des Le Nain ne se détache pas davantage devant nos yeux à travers ce qui a été dit de leur association et de leurs œuvres. Quand nous consultons les catalogues des ventes du xvm° siècle, dont Ghampfleury nous a donné des extraits détaillés dans un appendice (i), nous y trouvons quel-
"(i) Les frères Le Nain, notes. Catalogue de l’œuvre.
ques mentions qu’il est bon de retenir. Plusieurs des experts qui rédigent les brèves notices consacrées aux artistes, disent qu’un des Le Nain était supérieur à ses frères. Ils appellent même le (( bon Le Nain » celui qui obtient ainsi leurs préférences (i). De qui s’agit-il, dans cette désignation qui demeure A ague ? Faut-il en faire profiter Louis, celui qui aurait perfectionné le genre qu’ Antoine lui avait réA^élé Doit-on, au contraire, en tenant compte des idées et des opinions classiques, croire que Mathieu Le Nain était considéré comme un peintre plus correct et plus accompli, par comparaison avec ses frères ? Les catalogues ne sont guère explicites à propos des prénoms. La physionomie de Louis semble cependant ressortir, avec plus de relief, grâce à quelques indications qui le concernent. On lui attribue, la plupart du temps, les tableaux où sont retracés des effets de lumière, comme s’il a^ait eu là une sorte de spécialité bien reconnue ; on fait même A'aloir l’habileté de l’artiste dans cet ordre de sujets. Nous devons remarquer aussi que le nom de Louis Le Nain est parvenu, plus souvent que celui de ses frères, on ne sait à l’aide de quelle tradition, aux rédacteurs des catalogues de quelques musées et galeries de l’étranger. Nous penche-
(i) L’expert Lebrun, en décrivant un tableau dont nous parlerons plus loin (Le Repas de famille, voir chaj). v), disait à propos de l’auteur de cette toile : « ?Sous avons été étonnés que les historiens ne nous aient rien dit, sur la vie et les ouvrages de cet artiste habile. Il a eu plusieurs frères qui ont suivi la même manière, mais qui lui ont été bien infé-
rieurs. Y)
rions, quant à nous, à nous servir de quelques-unes de ces citations, pour croire avant de nous appuyer sur toute autre preuve que Louis Le Nain a joué, à eôté de ses frères, un rôle prépondérant.
Il nous suffît d’entamer ici cette question ; reprenons rexamen des œuvres. N’y a-t-il pas quelque clarté à faire jaillir d’une comparaison entre les toiles capitales.^ Ne saurions-nous tracer une sorte de ligne de démarcation, parmi les tableaux, d’après leur caractère et leur genre. Il semble qu’on peut reconnaître, tout au moins deux périodes différentes dans la production des frères Le Nain. Nous distinguons une phase ancienne marquée par un véritable archaïsme du coloris, par une recbercbe de tons un peu rudes, par des touches très vives et très voyantes, par de fortes oppositions qui se montraient davantage dans des œuvres de petites dimensions ; et une autre manière, plus libre et plus ample, où dominent les colorations jaunâtres et grisâtres, où une certaine harmonie des procédés s’indique plus largement.
Attachons-nous, pour nous livrer à cette étude, à quelques tableaux typiques. Cherchons, en nous servant, avant tout, des œuvres qui appartiennent au Musée du Louvre, la part de chacun des Le Nain. Nous avons dans notre galerie nationale, un exquis petit tableau, peint sur cuivre, qui représente une partie de cartes. C’est un sujet que nos peintres ont traité plusieurs fois ; quelques répétitions presque identiques se
Collection de M. Eugène Ilaniot, Paris.
trouA^ent dans des collections anglaises. Des enfants sont les principaux personnages de cette composition : ils ont fait leur table de jeu d’une planche. L’un d’eux est affublé de vêtements de fantaisie, défroques décrochées des murailles d’un atelier ; il est drapé dans un manteau rouge. Un autre, plus élégant, porte une veste grise surmontée d’une collerette brodée. Le souvenir et l’inspiration des choses rustiques ne se montrent, au milieu de ce tableau, que dans deux personnages, dont l’un est une femme vêtue, comme une serA^ante, d’une grossière jupe de laine rouge. H y a là quelques types dessinés avec une singulière finesse, avec une délicatesse et une fraîcheur de touche qu’on rencontre rarement chez les Le Nain. Ces parties de cartes étaient alors des sujets tout nouveaux ; ici, nous avons sous les yeux une scène bien française, présentée avec autant de simplicité que de grâce.
Nous pouvons rapprocher de cette peinture de notre musée national, le Bénédicité, que possède M. Eugène Hamot. C’est un tableau qui fut révélé à l’exposition rétrospective du Palais-Bourbon inaugurée en iSyà- Ce petit (( quadro » peint aussi sur cuivre, témoigne de la même justesse d’expression, de la même concision de touche, et offre autant de charme et de naturel (i). Trois enfants figurent dans ce tableau, à côté d’une vieille servante, portant un corsage, de ce ton rouge brique, que nous rencontrerons tant de fois dans les
(i) Voir Gazette des Beaux-Arts, 1874.
toiles des Le Nain. Les accessoires sont rustiques, mais les enfants sont mis avec recherche, ils appartiennent, on le voit, à une famille bourgeoise. Les garçons portent une belle collerette tombant sur un pourpoint aux manches fendues et leur sœur n’est pas moins élégamment vêtue : elle porte une robe à manches vertes et à devant gris. On assiste, dans cette scène, qui renferme une leçon enfantine, à la prière d’avant le repas, au bénédicité. La bonne femme qui garde les enfants, est pénétrée et recueillie : elle apporte, dans cet acte intime et religieux, toute l’onction que peut y mettre un cœur simple et croyant ; mais le bénédicité produit un effet différent chez ceux qui l’écoutent. La petite fille joint les mains avec ferveur ; un des garçons est distrait, l’autre semble contrefaire sa sœur et se met franchement à rire. Ce tableau ne forme-t-il point une sorte de pendant avec les Jeunes gens jouant aux cartes? Nous estimons, quant à nous, que les deux sujets que nous venons d’examiner, dans leur exécution en petit, dans leur forme de (( miniature » pourraient bien représenter le genre d’Antoine Le Nain. Il ne s’ensuit pas, évidemment, qu’il ait exécuté à lui seul chacune de ces compositions. Nous y trouvons des morceaux, d’un style supérieur, où l’on peut reconnaître la main de Louis. Mais nous croyons qu’Antoine devait aimer à peindre des enfants, pareils à ceux-ci, étalant leur naïve et gauche espièglerie, montrant leur bouche grand’ouverte, conservant, malgré tout, un air grave et expressif.
Etudions encore, au Musée du Louvre, la toile, provenant de la collection saint Albin, et cataloguée sous ce titre, le Retour de la fenaison. Quoiqu’il témoigne d’une plus large exécution, ce tableau n’est pas sans prêter à une comparaison avec les précédents. Chaque ligure est rendue avec une précision remarquable. Deux groupes d’enfants animent cette composition ; d’une part, un petit porcher et deux fillettes, de l’autre trois petites fdles, juchées sur une charrette et écoutant un garçon qui les amuse avec son flageolet. Ces personnages ont été peints assurément par le même artiste qui a représenté, avec tant de fermeté, nos joueurs de cartes et nos enfants en prière. C’est le même faire calme et serré.
La couleur générale de l’œuvre est blafarde et plâtreuse. Cette blancheur de tonalités saisit, peut-être, d’autant plus les yeux, que la scène est demeurée par endroits à l’état d’esquisse ; les dessous du tableau se montrent çà et là. Il y a des imperfections bien évidentes dans cette toile, mais quelle vigueur de trait, quels morceaux de peinture délicats et puissants ! Remarquez, au premier plan, la femme assise par terre, la mère de quelques-uns de ces enfants: cette robuste paysanne tient posée de travers sur ses genoux une petite fille endormie. Ne voilà- t-il pas une ligure largement peinte.^ Elle est un peu grande, il est vrai, jDar rapport aux autres personnages. Mais nous voyons là un indice presque certain de la collaboration, que
nous cherchons à déterminer, en décomposant, à l’occasion, les morceaux d’un tableau. Dans cette scène où l’arrangement est nul, où la présence d’un petit Ilûteur qui joue de toute son âme, suffît à peine à donner une raison d’être au groupement de quelques enfants, cette villageoise semble avoir été placée presque en dernier lieu, comme pour remplir un coin du tableau, pour dissimuler le vide laissé dans la composition, et étofïer, si l’on peut dire, le paysage pâle et grisâtre, qui s’étend autour d’une masure isolée, et où domine la couleur indécise d’un terrain crayeux (i).
Voici un autre tableau, acquis récemment par notre Musée national, et qui a reçu ce titre, Portraits dans an intérieur. C’est une scène conçue avec une extrême simplicité : au milieu du tableau se tiennent deux petites biles, toutes roides, tout engoncées dans leur robe rouge, que recouvre en partie un devant de corsage et de jupe, de couleur blanche. L’une de ces bllettes porte un chapeau empanaché. Toutes deux appartiennent à une famille de la ville. Elles écoutent, en conservant leur attitude empesée, un petit paysan, vêtu également de rouge, qui, assis sur une chaise, joue du flageolet. Ce petit musicien rappelle celui que nous venons de
(i) Le tableau, que nous venons de décrire, a été retouché et quelque peu modernisé, pour ainsi dire, par la restauration qu’il a subie. Les retouches sont bien visibles, dans certains détails, dans le ciel chargé de nuages, dans le tas de paille de la charrette, dans les murs de la masure rustique, et dans la perspective brumeuse qui s’étend à l’horizon.
Musée du Louvre.
voir, debout sur la charrette ; c’est son frère ou son compagnon. Au fond, se tient à quelque distance, presque dans l’ombre, le père des petites filles : il porte un costume assez caractéristique du temps de Louis XIII : un pourpoint noir sur lequel tombe une épaisse collerette. A l’autre bout de la toile, un vieux paysan ^st assis près d’une table frugalement servie ; sa femme, une grosse fermière, posée carrément et tout de go sur sa chaise, tient avec placidité sa quenouille. Deux jeunes personnes, au costume voyant, complètent la famille du paysan, et font à leur façon les honneurs du logis. Tout le monde se tient coi, pour entendre l’air de musique. On a sous les yeux une opposition tranchée de types et de détails, assez gauchement développée du reste. Le tableau est haut en couleur ; il est naïvement composé, le personnage du fond a des proportions démesurées. L’exécution est maladroite, le dessin dur et fruste. On croirait reconnaître l’œuvre d’un commençant in expérimenté ; mais il s’agit plutôt d’un artiste incomplet, qui n’a pu se corriger. La date de 1647, que nous lisons au bas du tableau, est antérieure d’un an au décès d’Antoine et de Louis Le Nain. Si cette peinture, d’un art vieillot, aux colorations criardes, et qui offre les tons d’un vieux tableau hollandais, est une œuvre d’Antoine, le talent de celui-ci serait donc resté stationnaire L
I. Une autre petite peinture est entrée plus récemment au Louvre, datée de 1642, et intitulée Réunion de famille. Elle met en scène douze
La Forge, le Repas de paysans, la Nativité, du Musée du Louvre font certainement partie d’une autre catégorie. Ces peintures témoignent d’une exécution plus sûre et mieux dirigée. Les fautes de proportions, par trop apparentes ont disparu. On sent, dans chacune de ces compositions, plus d’entente et une ordonnance plus logique, bien qu’on y découvre encore quelques défauts, de la raideur dans la pose des personnages, de l’immobilité dans les figures et une sorte de froideur dans l’arrangement de la scène. Dans ces tableaux, nous voyons avant tout, la trace des progrès qui s’étaient produits chez les Le Nain, grâce à l’expérience acquise, a la continuité du travail, et à la combinaison de leurs efforts.
Comment se fait-il que les Le Nain n’aient pas eu davantage le souci de leur personnalité.^ Puisqu’ils avaient certaines différences de tempérament, certaines divergences de compréhension, pourquoi n’ont-ils pas tenu à dégager par moments, et à nous faire connaître ce qui constituait le fond de leur talent.^ Ils paraissent
personnages de condition bourgeoise groupés autour d’une table recouverte d’un tapis vert. Au premier plan, une dame blonde, coifTée en boucles, portant une robe de brocart jaune, chante, accompagnée par un vieillard assis en face d’elle et qui joue de la guitare. Derrière la chanteuse se tient un élégant jeune homme vêtu de gris perle et enveloppé dans le manteau rouge qu’on voit reparaître dans maintes toiles de nos artistes. Le reste de la famille y compris une petite fille debout à gauche, paraît écouter le concert. Cette œuvre conçue dans une gamme de tons gris et fins semble sortir d’une main toute différente de celle qui a peint le tableau précédent.
s’être cachés volontairement sous une signature collective ; on a envie de croire qu’ils avaient adopté une sorte de raison sociale, se résignant d’avance, après avoir fait fi de toute gloriole, à n’être connus que sous une forme presque indivisible.
Il arrive, cependant, bien des fois, nous le savons, qu’un peintre exprime quelque chose de sa vie dans ses productions. Un grand nombre de tableaux sont remplis de confidences intimes. Combien d’artistes nous ont laissé leur portrait, celui de leur femme, ceux de leurs enfants ! Combien ont peint les lieux qu’ils ont habités, leur maison, leur atelier! Les frères Le Nain ont-ils donc échappé à une règle presque commune.^ Une toile du musée du Puy porte, il est vrai, cette désignation : Portrait d'un des Le Nain par luimême. Ce portrait a été reproduit en tête de la première brochure de Cbampfleury. Il a été gravé par Bonvin, qui en a un peu modifié le caractère. Il offre une ressemblance assez frappante avec le portrait de personnage inconnu, que nous avons cité comme appartenant au musée de Laon. Ce dernier personnage est plus jeune; une inscription placée dans un coin de la toile, nous dit qu’il est âgé de dix-neuf ans.
Le portrait présumé d’un des Le Nain, que nous avons vu à deux reprises, au Puy et à l’exposition rétrospective de Laon, représente un jeune homme à la longue chevelure brune. Rien n’autorise à croire de prime abord, qu’on a sous les yeux un des le Nain.
Aucun attribut, aucun objet ne fait songer à la profession de peintre. On aperçoit même, au-dessus de la poitrine, un hausse-col d’acier.
Nous devons remarquer qu’on a plus spécialement considéré ce portrait comme étant eelui de Mathieu Le Nain ; on s’est appuyé, pour formuler cette opinion, sur l’air de jeunesse du personnage représenté. Cette supposition a été exprimée par M. Eudore Soulié, dans un article fort consciencieux, que \e Magasin Pittoresque a publié, en donnant la reproduction du portrait du ' musée du Puy (i). (( Il est impossible, disait M. Eudore Soulié, d’y méconnaître la manière des Le Nain, et la direction des yeux, le négligé du costume indiquent que l’artiste a voulu se rejDrésenter lui-même. C’est un buste de grandeur naturelle, figurant un homme de trente ans environ. . . Les yeux sont noirs et vifs, le pourpoint gris, d’une étoffe unie, et sans aucune broderie. Les Le Nain devaient apporter dans leur costume cette simplicité qu’ils mettaient dans leurs tableaux.
Si nous osions émettre une opinion dans une question aussi délicate, nous croirions pouvoir affirmer que ce tableau reproduit les traits de Mathieu Le Nain, dit le chevalier, qui s’était consacré, comme nous l’apprend Mariette, au genre du portrait et sans doute aussi de l’histoire. ))
Le hausse-col d’acier dont nous avons fait mention
(i) Magasin pittoresque, mai i85o. Les frères Le Nain, peintres français du xvii^ siècle.
ne paraît guère convenir à un peintre. Mais nous ne devons pas oublier que le clievalier Le Nain avait, comme on nous Ta appris, des goûts militaires (i). Aurait-il voulu se représenter, par pure fantaisie d’esprit, non point la palette à la main, mais- portant au cou, comme lieutenant de milice civique, un insigne de la carrière des armes
Si nous nous reportons encore aux catalogues des anciennes collections, que Ghampfleury a compulsés, nous y voyons signalés deux tableaux réprésentant un intérieur d’atelier d’artiste, qui serait celui des frères Le Nain. L’un de ces tableaux se trouve aujourd’hui à Londres, dans la collection du marquis de Bute ; l’autre fait partie du musée de Munich. Le premier qui a été décrit par Waagen, dans ses Trésors d’art de r Angleterre, doit provenir de la collection du rince de Conti, qui possédait jusqu’à six tableaux des Le Nain. L’expert Lebrun parlait ainsi de cette peinture, dans le catalogue dressé à l’occasion de la vente qui eut lieu en 1784 : (( Le Nain. Ü Intérieur de l’atelier de ce peintre. On le voit assis et de face, faisant le portrait d’un homme vêtu d’un manteau et d’un habit noir, qui est assis devant lui et derrière lequel sont deux autres personnages, dont l’un, ajusté d’un manteau rouge, tient à la main une palette. Ce morceau, d’une très belle couleur et rempli de vérité, réunit à ces deux
(i) Voir plus haut la citation de Claude L’Eleu.
qualités, le mérite d’offrir le portrait de ce célèbre peintre (i). »
Nous retrouvons, dans le tableau que possède M. le marquis de Bute, un peintre assis devant sa toile, le pinceau à la main. Cet artiste est un jeune homme aux longs cheveux bouclés ; il a endossé une élégante blouse de travail, en A^elours, qui retombe sur un pourpoint orné d’une garniture de rubans. Il a l’air de travailler avec assurance et l’on dirait même avec gailé. Sa physionomie n’offre point cette gravité qu’on est porté à chercher chez les frères Le Nain, en songeant au caractère sérieux de leur œuvre. Il fait poser devant lui un personnage, à cheveux gris, drapé dans une cape noire. Tandis que le portraitiste poursuit son œuvre, un autre peintre est debout auprès de lui. Celui-ci jdIus âgé, ayant déjà l’allure digne d’un artiste du grand siècle, est enveloppé d’un grand manteau rouge. Il a sa palette dans sa main gauche et tient l’autre main sur sa poitrine.
Plus loin, dans le fond, nous apercevons un autre personnage à la physionomie grave, les cheveux tombant légèrement sur le front, les yeux grands ouverts : il rappelle assez nettement un type d’homme que nous avons rencontré dans quelques compositions rurales. Voici encore un autre visiteur qui se tient derrière le peintre, à gauche. C’est aussi un familier de la maison, un habitué de l’atelier.
(i) Cité par Ghampfleury, Les frères Le Nain, p. j53.
Avons nous dans celte peinture, la collaboration dont parle Mariette, prise sur le fait et mise en action? Le peintre, placé à quelque distance de notre portraitiste, ne peut être qu’un de ses aînés. Il approuve sans doute ce que fait l’artiste, dont il suit attentivement la besogne. Si eela lui était nécessaire, il lui donnerait son avis, il lui apporterait son concours. Il ne travaille pas, lui-même, à une toile ; couvert de son manteau rouge moins coquet que la blouse de son cadet, il est mis sans façon et tout promue qu’il se trouve, lui aussi, dans son atelier. Ce manteau appartenait aux Le Nain ; nous avons déjà remarqué cet accessoire dans une composition que nous avons décrite, et nous aurons lieu de le retrouver plus loin, dans un autre tableau.
Sans doute, à première vue, cette peinture paraît bien différente de celles que nous connaissons. Mais devait-elle leur ressembler, le sujet étant tout autre A travers les différences de temps, d’autres particularités devaient s’y rencontrer. Un intérieur d’atelier n’est pas une scène rustique. Cette œuvre, nous ne l’attribuons pas, d’ailleurs, aux aînés. Le peintre aux cheAeux bouclés, à l’attitude aisée et pleine de désinvolture, ne peut être que Mathieu Le Nain, celui qu’on appelait le chevalier. Ce serait lui que nous devons considérer comme l’auteur de cette œuvre. L’artiste qui le contemple est, sans doute, Louis, et le personnage à l’air sévère et pensif, que nous avons remarqué dans le fond.
pourrait bien être Antoine, inoccupé ce jour-là, et ayant laissé ses pinceaux (i).
Ce tableau est peint sur bois ; il semble en résulter certaines différences d’effets. La facture conserA^e, malgré tout, un peu de la rigidité enseignée par les aînés ; elle est cependant moins dure. L’exécution facile et adoucie de Mathieu Le Nain doit se retrouver là, comme dans quelques portraits historiques.
Le tableau de la galerie de Munich provient du château de Schleissbeim ; il a été acquis, d’ajirès l’inventaire, à la vente du duc de Deux-Ponts. Auparavant, il avait fait partie de la collection du duc de Vallière, vendue à Paris en 1781. Il est décrit ainsi dans le catalogue de ce cabinet : (( Le peintre dans son atelier, il peint une femme belle et richement vêtue. » Cette œuvre est attribuée à Louis Le Nain.
Le peintre, dont le costume rappelle encore l’habillement en usage sous le règne de Louis XIII, est uniformément vêtu de gris. Assis devant son chevalet, il travaille en gardant son chapeau sur la tête. Une cor-
(i) On pourrait aller plus loin dans la voie des hypothèses et croire que cette œuvre est un tableau de famille. On imaginerait alors que le personnage dont le peintre fait le portrait, ne serait autre qu’Ysaac Le Nain, vieilli et montrant dans sa physionomie une expression un peu mélancolique, due aux fatigues de sa profession. Le « visiteur » qui se tient derrière le peintre, serait, peut-être, son frère Nicolas. Il n’est pas sans offrir quelques ressemblances d’attitude et de type, avec le personnage, à la grande collerette, que nous avons aperçu dans les Portraits dans un intérieur.
Réunion de famille (1642 Musée du Louvre.
delière jaune s’enroule autour de son feutre : il est vu de profd ; il a le visage rasé ; ses cheveux tombent en boucles brunes. La femme dont il fait le portrait, est vêtue d’une robe grise, plus foncée que le costume du peintre ; elle est décolletée ; une draperie de dentelle blanche, retenue par des rubans rouges se déploie au-dessus de son corsage ; sa chevelure est arrangée en grandes boucles, nouées par des rubans de la même couleur. Les détails de sa mise annoncent déjà une époque qui n’est plus celle où les femmes portaient des collerettes plates ; la coiffure a changé comme le costume. Si le peintre est resté fidèle, dans son vêtement, à des modes plus anciennes, son modèle nous présente déjà l’aspect d’une dame qui aurait vécu dans la première période du règne de Louis XIV. Cet femme, que notre artiste fait poser devant lui, est encore jeune ; elle sourit légèrement et laisse tomber ses mains sur ses genoux. Elle semble de l’intimité de l’artiste à en juger par sa pose toute paisible, et par la tenue qu’il garde sans façon devant elle ; on devine que celui-ci, tout en la peignant, a voulu faire, en même temps, son propre portrait.
Nous avons vu cette toile, à Munich, et nous avons vainement cherché quelque ressemblance de type entre ce peintre et celui qui est retracé, dans le tableau de Londres. Nous n’avons reconnu de même aucune analogie de facture avec les œuvres principales des frères Le Nain. Nulle part, nous n’avons remarqué rien de Yalabrègue. 5
dur ni de heurté ; point de tons vifs ni de rouges violents ; la touche se rapproche de celle des petits maîtres hollandais ; c’est leur simplicité un peu austère, dans une gamme de tons gris. Après avoir examiné le costume de la femme qui s’est assise devant le peintre, nous ne pouvons songer aucunement à Louis ni à Antoine Le Nain ; si nous acceptions cette œuvre comme appartenant à Mathieu, il faudrait supposer que sa manière se serait bien assouplie, et qu’elle aurait encore , abouti à une imitation étrangère, au lieu de devenir plus classique et plus française.
Nous croyons, en résumé, devoir nous attacher de préférence au tableau de M, le marquis de Bute. Une tradition plus constante nous le recommande ; les procédés, la mise en scène sont moins dissemblables. Certes, si nous ne pouvons, de prime abord, nous arrêter à une solution concluante, nous avons au moins à relever des probabilités plus nombreuses, en faveur de l’attribution que nous voulons maintenir. Nous retrouvons, dans cette œuvre, un groupe d’artistes placés côte à côte, au lieu d’un seul pris séparément. Les deux peintres que nous voyons réunis dans le même atelier, entourés de personnages dont la présence nous semble naturelle auprès d’eux, sont bien tels, après tout, que nous aimons à nous imaginer les frères Le Nain.