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CHAPITRE IV

Le paysan français au xyii® siècle. — La Bruyère et La Fontaine, — Les misères de la guerre dans le Laonnois : invasions, luttes civiles. — Croquants et manants. — La pauvreté des campagnes. — Les doléances du bailliage de Yermandois.

A voir la misère des villageois qui ont servi de types aux frères Le Nain, à voir le dénuement de leurs fermes et le délabrement de leurs vêtements, à voir enfin la résignation d’instinct qui se lit sur leurs visages, on se reprend à songer à la vie sociale qu’ils ont dû subir. Il semble qu’une sorte d’enseignement historique se dégage de ces scènes, qui nous révèlent une si profonde détresse. Le campagnard au xvii® siècle, vivait-il donc si pauvrement, dans notre pays, qu’il ne pouvait porter que des loques et des guenilles.^ D’où lui venait cet aspect dégradant, et quelles étaient les causes qui l’avaient réduit à cette existence mesquine ?

On se rappelle le passage, souvent cité, de La Bruyère: (( On voit... certains animaux farouches, des mâles et des femelles, répandus par la campagne, noirs, livides, et tout brûlés du soleil. Ils ont comme une voix articulée, et quand ils se lèvent sur leurs pieds, ils ont

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une face humaine, et, en effet, ils sont des hommes. » Si nous Aboulons continuer à évoquer, à l’aide de documents littéraires, la vie rurale d’autrefois, nous ne manquerons pas de faire surgir ici une citation du hon La Fontaine. On sait en quels termes le fabuliste a parlé du malheureux bûcheron traînant sa vie comme un fardeau, et appelant pour s’en déÜATer, la mort à son secours :

Un pauvre bûcheron, tout couvert de ramée,

Sous le faix du fagot aussi bien que des ans Gémissant et courbé, marchait à pas pesants.

Et tâchait de gagner sa chaumine enfumée.

Enfin, n’en pouvant plus d’effort et de douleur.

Il met bas son fagot; il songe à son malheur.

Quel plaisir a-t-il eu depuis qu’il est au monde ?

En est-il un plus pauvre en la machine ronde?

Point de pain quelquefois et jamais de repos ;

Sa femme, ses enfants, les soldats, les impôts.

Le créancier et la corvée.

Le font d’un malheureux la peinture achevée.

11 est évident que le paysan du xvii° siècle ne pouvait être content de son sort. Nous apercevons la grandeur apparente de la monarchie sous Louis XIV : audessous des classes privilégiées, le peuple de la campagne est voué à une irrémédiable misère. La condition du paysan n’avait guère changé depuis que le roi Henri IV, ardent et généreux, mais un peu gascon, quand même, lui avait promis, qu’il pourrait mettre chaque dimanche, la poule au pot. Ce malheureux

paysan du grand siècle, nous le retrouvons à travers des descriptions, qui peuvent nous paraître assombries à plaisir, et qui pourtant concordent nettement les unes avec les autres. Que de témoignages différents en effet ! Souvenez-vous d’une lettre de M""*" de Sévigné, écrivant de Bretagne : « Je ne vois que des gens qui me doivent de l’argent, qui n’ont pas de pain, qui couchent sur la paille et qui pleurent. »

Nous pouvons nous représenter, d’après quelques gravures qui nous sont parvenues, d’après des témoignages artistiques qui n’ont pas été perdus, le type du campagnard de la vieille France, depuis qu’il était sorti de l’asservissement du moyen âge.

Feuilletez le recueil des Proverbes de Lagniet, regardez certaines pièces rares de la collection Hennin ; relevez même quelques détails des livres enluminés de miniatures ou de l’imagerie populaire à ses débuts. Le villageois est effacé, on ne le distingue pas de son A^alet de fermé ; on se gausse non seulement de lui mais de sa femme et de ses enfants. Il est figuré allant au travail pareil à quelque bête de somme. Et cependant, autour de lui, dans cette atmosphère fortifiante et saine qu’il respire, dans ces horizons changeants et spacieux où se meut sa vie matérielle, il semble encore retrouver on ne sait quoi qui le relève. Il est mêlé à des joies faciles, il est associé à des plaisanteries qui l'égaient lui-même après qu’il vient d’en pâtir. Il a pour lui, le rire, et consolation plus précieuse, il se livre, avec des

élans que rien ne retient, à ces amourettes qui sont le fait des paysans et des bergers.

Examinons, à leur tour, les villageois et les pauvres gens de Callot, les gueux des champs, burinés par le maître lorrain. Haillonneux, porteurs de béquilles, ils se traînent d’un air pitoyable, en poussant des gémissements. Les paysans dont Callot nous a donné l’inoubliable image, semblent appartenir à un monde original et accentué, qu’il est dilïicile de définir et de retrouver dans sa réalité primitive. D’autre part, on reconnaît, plus d’une fois, parmi ces tyjies, des créatures de fantaisie, imaginées pour faire valoir la verve de l’artiste, hidalgos de la pauvreté, charlatans du vice, faux pèlerins, estropiés, mendiants, marau deurs. Ils ont des attitudes de tragi-comédie; ils sont prêts à monter, s’il le faut, pour parader, sur une estrade de baraque foraine; leur dénuement vise à l’effet, pour obtenir plus facilement l’aumône. Sous leurs dehors extravagants etaA^ecleurs gestes exagérés, certains de ces types n’en donnent pas moins l’idée de la misère rustique. Les scènes auxquelles Callot nous fait assister, nous montrent, d’une façon irrécusable, l’infortune des temps.

Les villageois, peints par les Le Nain, n’ont évidemment rien de commun avec les personnages équivoques de l’illustre graveur. La misère qu’ils laissent voir est d’autant plus vraie qu’elle se déroule dans le cadre même de leur existence et à côté de leur logis. Nous

Golleciion de M'"'-' la comtesse de Lonsdale, à Lowiher Castle.

croyons à leur témoignage, en remarquant qu’ils sont ordinairement taciturnes et repliés en eux-mêmes.

Pour expliquer la situation pénible de ces campagnards, nous devons parler ici des événements et des circonstances générales.

Les paysans du Vermandois habitaient une région voisine de la frontière, où se dressaient des villes, qui servaient de boulevards à la capitale et de centres de résistance contre rennemi. Laon était, sans doute, une place forte, presque imprenable ; elle abritait les bourgeois qui trouvaient toute sécurité dans son enceinte; mais sa garnison ne pouvait protéger qu’insuffisamment le plat pays. Les villages des environs, qui n’étaient pas clos de murs, qui n’étaient point défendus par un château, étaient impitoyablement ravagés.

Là Picardie avait subi de terribles dévastations, sous le règne de Henri II, lorsque Philippe II, roi d’Espagne, vint mettre le siège devant Saint-Quentin, et après la prise de cette ville, qui fut livrée au pillage. Les guerres de religion troublèrent ensuite profondément la con trée (t). Henri IV fut forcé d’assiéger Laon, qui avait embrassé le parti de la Ligue ; la jilace investie capi-

(i) « Le Laonnois, dit l’historien de Laon, Devismes, redevint alors ce qu’il avait été au temps de l’anarchie féodale. Chaque ville était en armes. Chaque seigneur était retranché dans son château. Chaque village s’entourait de quelques remparts, et de cette multitude de forts dont le pays était hérissé, il sortait journellement des partis qui battaient la plaine. »

Valabrègue.

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tula, après la défaite des ligueurs. Sous la régence de Marie de Médicis, de nouvelles dissensions civiles bouleversèrent le pays. Les habitants de Laon s’unirent aux Mécontents, et le marquis de Cœuvres, depuis maréchal d’Estrées, livra la ville aux ennemis de Goncini. En i635, c’est-à-dire à l’époque où les Le Nain étaient entrés en plein dans l’étude de leurs sujets rustiques, la guerre s’était rallumée entre la France et l’Espagne. Laon se vit plusieurs fois menaeée par les Espagnols qui avaient passé l’Oise ; leurs soldats couraient dans la rase campagne, et laissaient derrière eux la désolation.

Le Laonnois avait donc connu les misères de la guerre. Les habitants avaient été appauvris par le passage des gens d’armes. Victimes de tous les partis, ils étaient foulés aux pieds, maltraités par ceux qui avaient mission de les défendre. Les paysans avaient vu les chevaux du maréchal de Gassion manger leur blé, quand il était en herbe (i). Les soldats venaient vendanger leurs vignes. Qui aurait pu empêcher les pillards d’entrer dans les fermes, et de boire d’un trait la provision de vin conservée précieusement pour les besoins de l’année.^

Vers la fin du règne de Henri IV, les Croquants du Vallage, paysans de la Haute Champagne, n’y tenant plus, avaient pris les armes, et avaient répondu aux

(i) Inventaire sommaire des Archives départementales de l’Aisne.

excès des troupes par d’autres excès. Mais ce ne sont pas les campagnards résignés, qu’ont peints les frères 1j6 Nain, qui auraient jamais eu envie de faire la moindre Jacquerie. Ils acceptaient les exactions de tous genres, en courbant la tête. Plutôt que de se réAmlter contre les soldats et de méconnaître l’autorité royale, ils seraient allés mendier leur pain le long des routes.

Aux calamités amenées par la guerre et les discordes civiles, se joignaient d’autres causes de malheur et de ruine, inhérentes à la condition même du paysan. Le régime, sous lequel il vivait, le rendait taillable et corvéable à merci. 11 avait beau invoquer les lois, s’adresser au parlement et au roi lui-même : rien n’y faisait, et on ne l’écoutait guère. 11 subissait les droits féodaux ; il payait les redevances seigneuriales, il devait s’acquitter de ses obligations envers la couronne. Les taxes avaient encore été augmentées par Richelieu. Les levées d’impôts étaient devenues très dures, et les notables et les élus avaient été forcés, sur l’ordre des intendants, de répartir rigoureusement les contributions. Après avoir été molesté par les soldats, le manant était pressuré par le collecteur chargé des rentrées régulières. Son état était précaire, pendant les années de paix et de travail ; sa pénurie devenait extrême, si son champ ne lui donnait pas de quoi le faire subsister lui et les siens.

(( Que de fois, dit M. Albert Babeau, dans les années de disette, le paysan et la paysanne, assis au coin de leur feu, sur des escabelles, comme le bûcheron et la

bûcheronne du conte de Perrault, se sont-ils dit avec douleur qu’ils ne pouvaient plus nourrir leurs enfants ! Que de fois ils ont gémi en voyant leur huche dégarnie, leur saloir vide, leurs maigres récoltes épuisées! Les famines n’ont été que trop fréquentes pendant les deux derniers siècles ; les unes produites par la guerre civile ou étrangère, comme sous les minorités de Louis XIII et de Louis XIV, les autres par l’insuffisance des récoltes, et les entraves apportées au commerce des blés. Des témoins autorisés n’ont-ils pas dit qu’à certaines époques et dans certaines provinces, les paysans étaient réduits (( à paître l’herbe à la manière des bestes (i). »

Les travailleurs de la terre, laboureurs ou vignerons, peinaient et suaient, et n’étaient point sûrs d’avoir, malgré leurs efforts, une maigre pitance. On voit, dans les tableaux des Le Nain, la chère qu’ils font. Le pain qu’ils mangent est le pain bis, dont on coupe un morceau, qui gonfle et rassasie. Nous avons aperçu, posé sur la nappe villagoise de toile écrue, l’écuelle qui renferme la bouillie, mais quels sont les aliments que le paysan peut ajouter à sa soupe, pour satisfaire son appétit et varier son ordinaire.^

Lorsqu’ils accompagnaient leur père, le (( sergent au grenier à sel », les Le Nain avaient dû plus d’une fois se tro aver émus par quelque navrant spectacle. Ils

(i) Cité par Albert Babeau, La Vie rurale dans l’ancienne France,

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avaient vu, dans les fermes, la gêne, la misère, les souffrances, de cette \ie d’intérieur. Ils avaient pu observer, ici les effets de la guerre civile ou étrangère, là les conséquences de la dureté des agents du fisc, s'acharnant sur ceux qui n’ont rien.

Nous avons vu comment les Le Nain ont représenté l'habitation de leurs A'illageois, les murs dénudés, les plafonds lézardés, les solives mal jointes. Nous aA'ons remarqué le mobilier rare, réduit à une huche et à quelques escabeaux, la vaisselle grossière suffisante à peine pour les usages domestiques.

Les batiments rustiques, entourés de débris et de décombres, les pans de mur, prêts à s’écrouler, témoignaient des üépradations et des violences que les soldats avaient exercées. Il était fort inutile de les réparer, puisque les mêmes rav ages pouvaient recommencer le lendemain. Si le mobilier de la ferme était aussi chétif, les objets qui le composaient étaient faits au moins pour échapper à la rapacité des pillards.

Comment le paysan aurait-il pu, de même, montrer un peu d’aisance dans son habillement.^ Où aurait-il trouvé, autour de lui, assez de ressources pour acheter de ces vêtements de fête qu’on renferme dans un coffre.^ Il portait une souquenille usée, une a este de toile ou de laine ; il était souvent tout habillé de bure, son accoutrement était fait de pièces et de morceaux. Il lui suffisait d’avoir, aux champs et au logis, cet habit de travail, qu’on a appelé d’un mot énergique, dans le

langage rural (( l’habit de misère (i) ». Dans son costume, il se ressentait encore des anciennes servitudes. Depuis peu d’années, un édit du roi Henri IV lui avait permis de porter le chapeau gris, des vestes de couleur, et des manteaux pour le garantir de la pluie et du froid.

L’habillement de la villageoise ne pouvait être plus relevé que le sien. Cotte et cotillon de tirelaine, de futaine, ou de serge, elle n’avait besoin de rien de plus. Un fichu, ou une simple pièce de toile, lui couvrait la tête le plus souvent, à défaut de coiffe ; elle portait une chemise dont le col ou les replis se retroussaient sur la casaque. Point de robes de coton, l’usage de ce tissu étant encore inconnu ; la paysanne aisée, elle-même, devait avoir recours aux anciennes étoffes. En Picardie, de temps immémorial, les femmes portaient des corsets rouges et des jupes bleues (2). Nous avons aperçu ce costume dans quelques tableaux des Le Nain, ce qui nous prouve qu’il était aussi en faveur dans le Laonnois. Mais, quelle que fût la nuance ou la matière de l’accoutrement de la villageoise, c’étaient partout des reprises, des raccommodages, des lambeaux rattachés avec soin. La ménagère, économe et parcimonieuse, dissimulait, autant que possible, l’usure de son vêtement ; elle était trop heureuse de porter le linge qu’elle avait filé.

(1) Albert Babeau, La Vie rurale dans l’ancienne France.

(2) Legrand d’Aussy, Précis d’une histoire générale de la vie privée des Français, 1788, p. 194.

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Les mendiants étaient nombreux dans des campagnes aussi appauvries. Comment s’en étonner? Il n’y aA^ait qu’un degré à franchir du dénuement à l’aumône. Ces pauvres, que nous avons vus, sans ressources, contraints de demander la charité à leurs prochains, étaient peut-être, la veille, fermiers eux-mêmes. Ils venaient de quelque village dévasté ; ils avaient été les spectateurs stupéfaits et les victimes lamentables des maux de la guerre. Quand ils entrent sous le toit où on les héberge, ils pourraient dire qu’ils ne sont point les auteurs de leur propre infortune. Ils avaient, peut-être aussi, été expulsés la veille, par ordre du Roi, d’un champ qui leur appartenait faute d’avoir pu payer la taille.

Telle était, en l’examinant dans ses lignes générales, la vie réelle aux champs, dans la première moitié du XVII® siècle. Les guerres, les dissensions se succédèrent, et les faibles demeurèrent toujours sans défense. Lors de la Fronde, les paysans furent encore pillés par les troupes, surtout par celles qui étaient soudoyées pour le compte du Roi (i). La misère devint plus accablante que jamais et une véritable terreur régna aux champs. La famine causa des morts innombrables; dans certaines régions, il n’y eut ni moisson, ni vendange pendant quatre ans. On voyait se renouveler les mêmes catastrophes et le pays se dépeuplait. Les villa-

(i) A. Feillet, La Misere sous ki Fronde et Saint-Vincent de Paille.

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geois étaient, malheureusement, destinés à subir d’autres crises, vers la fin du règne de Louis XIV, lorsque le grand Roi connut les humiliations et les défaites ; et que la France se vit de nouveau envahie.

En temps de paix ou en temps de guerre, la situation des populations était d’ailleurs aussi pénible. Peu de progrès, peu d’améliorations au village, d’un règne à l’autre. Nous retrouvons, dans le Laonnois, la même misère, aux approches de la Révolution. Lourdeur des impôts, exactions des intendants, servitudes et redevances, rien n’était changé.

Nous avons sous les yeux des documents émanant du pays même, et qui nous montrent combien la vie était dure pour le paysan, presque aussi dure qu’autrefois. Nous ne croyons pas nous écarter de notre sujet, en citant quelques passages du livre où M. Edouard Fleury, frère de Champfleury, a recueilli les (( doléances » exprimées, en 1789, lors de l’assemblée des Trois-Ordres, par les villageois du bailliage de Yermandois (i). Dans ces cahiers, ceux-ci disent qu’ils -souffrent des tailles, des droits seigneuriaux, de la cherté du sel, de l’élévation des péages. Ils parlent de la modicité des salaires et de la difficulté de vivre. Ecoutez les vignerons de la paroisse de Chaillevois, canton d’Anizy-le-Château : (( Un vigneron, disent-ils,

(i) Edouard Fleury, Bailliage du Yermandois. Elections aux Etats généraux de ijSp. Procès-verbaux, doléances, cahiers et documents divers. Laon, 1872.

peut cultiver un arpent de vignes tout au plus ; on lui paie pour la culture d’un arpent de cent A^erges, la somme de cinquante livres, en outre cinq Hatcs pour l’entretien jusqu’à la vendange... Avec cette modique somme, il faut se loger, se nourrir, s’habiller ainsi que ses enfants. La nourriture ordinaire est du pain trempé dans de l’eau salée... pour de la chair, on en mange le jour du mardi gras, le jour de Pâques et de la fête patronale, lorsqu'on va au pressoir pour le maître, et lorsqu’on va aux noces... Le sort des gens de travail est à peu près le même partout. Leur état est pire que celui des sauvages de l’Amérique. »

Ces plaintes naïves et touchantes étaient l’expression même de la vérité. On sent percer, il est vrai, un peu d'esprit révolutionnaire dans les Aoeux de quelques cantons; le désir d'un ordre de choses nouveau s’y affirme, mais, en général, les gens qui représentent les communes du Laonnois font leur déposition très humblement, et comme il convient à des sujets fidèles.

Nous revoyons, parmi les campagnards qui prennent part à cette enquête, ceux de Saint-Julien de Royaucourt, ceux de Bourguignon, où la famille des Le Nain, nous nous le rappelons, possédait des terres et une maison: (( Notre communauté, disaient ces villageois, est dans la plus grande misère. Nous n’avons rien en propre ; par conséquent, ne pouvant nous aider, notre subsistance ne dépend que de nos bras, et après un

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travail pénible, que nous reste-t-il, que l’image de Teffrayante misère P Cependant, nous ne murmurons pas de nos impositions ; nous savons que tout Français se doit à sa Patrie et encore plus à son Roi. Il est notre père, nous le savons... Nous allons remettre sous vos yeux l’objet de nos plaintes et doléances. Nous habitons un pays ingrat. Notre fortune ne consiste qu’en quelques verges de vignes. Le rapport incertain nous met avec un peu de pain, ou dans la plus grande indigence... »

Quel que soit leur langage, ces paysans sont bien les descendants des personnages représentés par les frères Le Nain. Tl nous semble que nous les entendons disserter, les uns et les autres, dans quelque humble masure, autour d’une table pauvrement servie, où sont posés des A^erres de vin. Ils reprennent entre eux leur enquête ; ils font de longs discours sur leur existence nécessiteuse. Pareils en tout à leurs ancêtres, n’ayant pu se délivrer de la misère que ceux-ci leur ont léguée, ils sont trop heureux d’être parvenus au seuil d’une ère nouvelle, qui leur annonce la délivrance, et comme la fin de leurs maux.

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