OPINIONS DIVERSES SUR LE NAIN
L'opinion des critiques n'a pas toujours été favorable aux Le Nain ; ce n'est gu<>re qu'aujourd'hui , deux siècles après leur mort, qu'elle s'est prononcée tout-à-fait en leur faveur. Félibien, qui semble tenir à ses phrases, a répété presque mot pour mot sa critique des Entretiens dans les Noms des peintres les plus célèbres et les plus connus anciens et modernes. (Paris, 1679.)
« Les Nains frères peignoient des histoires et des protraits, mais d'une manière peu noble, repésentant souvent des sujets pauvres. » M'étaut nettement prononcé sur le compte de ce pédant personnage, je le laisse dormir en paix. Mariette, dans ses notes de VAbecedario hislorico d'Orlandi, les traite avec plus de justice. « Antoine et Louis Le Nain peignoient des bamboches dans le style françois , et s'accordoient si t parfaitement dans leur travail qu'il étoit presqu'impossible de distinguer ce que chacun avoit fait dans le m£me tableau, car ils travailloient en commun et il ne sortoit guère de tableau de leur atelier où tous deux n'eussent mis la main. Ils avoient un
fort beau pinceau et avoient Part de fondre leurs couleurs et de produire des tableaux qui plaisoient autant par le faire que par la naïveté des personnages qu'ils» y introduisoient. Ils travaillèrent durant toute leur vie dans la plus grande conformité de sentiments, et il semble que la mort ne voulut pas rompre une si belle union. »
Je ne saurais résister à l'envie de citer M. Gault de St-Germain (Les trois siècles de la peinture en France, in-8°, 1808). On aura ainsi différentes occasions de suivre le jugement de la critique :
« Les Le Nain, Louis et Antoine, ont aussi peint le portrait; mais ils sont plus connus par les sujets bas qu'ils se sont plu à traiter. Aucune des vérités ignobles n'a échappé à leurs recherches; ils ont imité les plus sales jusqu'au dégoût. Leur mérite, puisqu'il y en a toujours à exceller, même dans un mauvais genre, leur a survécu, et plusieurs de leurs ouvrages ont passé dans les plus célèbres cabinets de l'Europe.
» La naïveté, l'imitation exacte, l'excellent coloris, qui font le mérite des tableaux de Le Nain, en y ajoutant la rareté, les rendront toujours d'une grande valeur dans le commerce.
» M. de St-Yves avait de Louis Le Nain, une Famille de paysans à la porte d'une maison, tableau de 18 po. 91. de haut, sur 22 po. de large. •
Vérité ignoble, imitation sale jusqu'au dégoût, voilà encore un homme qui a été à l'école du cuistre Félibien. Il est étonnant que la recherche de la réalité amène aux artistes de ces injures ; mais je ne comprends pas que M. Gault de St-Germain se démente lui-même en ajoutant que les plus célèbres cabi-
nets de l'Europe contiennent de ces peintures ignobles , d'un excellent coloris et d'une grande valeur dans le commerce.
Dans le t Monument des arts du dessin chez les peuples tant anciens que modernes, recueillis par le baron Vivant Denon, décrits et expliqués par Amaury-Duval, membre de PInstitut, Paris 1829, tome 4 e », on trouve une opinion un peu plus sérieuse :
« On compte trois frères du nom de Le Nain (Louis, Mathieu et Antoine), qui ont vécu à la même époque, et qui, comme peintres, ont joui d'une réputation à peu près égale. Ce ne furent point des peintres de premier rang ; mais comme ils ne prenaient pour sujets de leurs compositions que des scènes familières, leurs tableaux plaisaient à la multitude. André Félibien, dans ses Entretiens sur tes peintres, ne sait trop s'il doit approuver le genre auquel s'étaient adonnés les frères Le Nain.
» Telle était, en effet, sous le règne de Louis XIV, l'opinion des personnes qui se croyaient connaissantes ; et si elle eût été générale, si l'Europe l'eût adoptée, les Écoles flamande et hollandaise auraient perdu toute espèce d'estime et de considération. Heureusement il n'en fut rien. La proscription prononcée contre ces Écoles par Louis XIV ne fut entendue que de sa cour. Les vrais connaisseurs continuèrent à aimer et rechercher les compositions dans lesquelles un rôle était réservé au peuple, même aux plus viles classes de la société, lorsqu'elles étaient exécutées avec talent et naturel , et les peintres de ce genre peuvent dire avec Virgile :
« Pollio amat nostram, quamvis est rustica, musam.»
Rien de plus juste, si M. Amaury-Duval, oubliant ce qu'il venait dédire, n'ajoutait pour terminer :
t II faut l'avouer, ce n'est pas à ce genre simple, bas si Ton veut , que les Français se sont adonnés de préférence , ni avec le plus de succès. Les frères Le Nain, pas plus que les peintres qui leur ont succédé, n'ont jamais rivalisé avec les Flamands et les Hollandais. » Grosse erreur d'un homme qui n'avait pas vu sans doute les toiles importantes des Le Nain , car tout le monde est d'accord que le Corps-de-garde, appartenant à M. de Pastoret, vaut les meilleurs tableaux des Flamands.
Faut-il citer la conclusion de M. Siret, dans son Dictionnaire historique des peintres ? (Bruxelles, 1848). Il dit que les Le Nain « excellaient dans le mauvais genre qu'ils avaient adopté. » Cette citation seule lui servira de châtiment :
Florent-le-Comte , dans son cabinet des singularités d'architecture, peinture, sculpture et gravure (Bruxelles , 1702), n'en dit pas plus que M. Siret; mais il le dit plus juste :
« Louis et Mathieu Le Nain frères étaient de Laon ; ils peignoient des histoires et des paysages ; mais leurs plus ordinaires sujets étoient des tabagies, a quoi ils réussissoient parfaitement. j>
M. Léon Godard, à propos des Buveurs de M. Lacaze, disait dans les Beaux -Arts : — « Nous voudrions que devant le tableau d'un réaliste du xvif siècle, on amenât les réalistes du xix°, et qu'on leur dît : « Regardez et réfléchissez. Ce peintre, vous le comptez parmi les vôtres , n'est-ce pas? Il ne s'inquiète ni des règles, ni de l'nrl classique. Il a vu la nature, il l'a
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sentie et comprise ; il l'a rendue (elle qu'il la voyait, sans préoccupation de laideur ou de beauté , mais non sans une certaine recherche, à sa façon, de l'idéal que doit poursuivre toui artiste , quel qu'il soit. Il voyait, il peignait; mais il peignait ce qu'il vovait et n'allait pas de parti pris choisir des modèles dans la vérilé laide à l'exclusion de toute autre, ce qui parait être votre préoccupation constante. Celui-là était un peintre de bonne foi ; aussi nous émeut-il là où vous nous faites sourire; aussi l'admirons-nous quand nous ne pouvons que regretter le déplorable emploi que vous faites d'un talent vrai. »
M. Léon Godard est pénétré des meilleures intentions ; mais il parle en jeune homme. Ou lui a appris à admirer Le Nain, il l'admire tranquillement aujourd'hui; mais il y a trente ans, Le Nain ne jouissait pas de ces admirations. J'ai cité dans les premiers chapitres le cas que les critiques de son temps en faisaient. Basse , ignoble, vile , telles étaient les épithètes qu'on accolait à son œuvre; certainement ce n'est pas M. Léon Godard qui a entrepris de faire revenir la postérité sur ces jugements méprisants. Je souhaite à M. Léon Godard de vivre seulement une trentaine d'années encore, il verra ce que sont devenus la plupart des tableaux modernes et la place qu'occupera le « réalisme. > M. Léon Godard accable les réalistes de phrases toutes faites qui n'ont guères été imprimées plus de trois cent fois. «Il regrette le déplorable emploi que les réalistes font d'un talent vrai. » A-t-il été regretté assez souvent, ce déplorable emploi d'un talent vrai!
Vu homme a eu le 1 on lieu r de retrouver enfin des matériaux détinitit's pour la biographie des frères Le Nain.
« Louis et Antoine n'avaient qu'un atelier, qu'une bourse, qu'une table et qu'un lit, qu'un esprit pour deux mains, et qu'un cœur pour deux pinceaux. »
Ils couraient les chaumières du Cambrésis, dessinant les mendiants, les laboureurs, les rouliers. Antoine Le Nain tombe gravement malade. Il est recueilli dans la cabane d'un forgeron-maréchal, un pauvre homme qui s'appelait Herbelot. La famille montra tant de soins que le malade guérit, et pour prouver sa reconnaissance envers ces braves gens, il fil leur portrait à tous dans un seul tableau, le forgeron a sa forge, sa femme, son père, ses enfants.
Louis ébaucha d'abord le forgeron et sa femme. Puis Antoine, ranimé par l'émulation, dessina le grand-père. Avant de partir , Antoine servit de parrain et donna son nom à un nouveau-né du forgeron. (Voilà donc enlin quelques renseignements.)
Vingt-cinq ans après, le filleul de Le Nain , Antoine Herbelot, qui était soldat du roi. tomba au pouvoir de forbans algériens qui comprirent l'importance d'un fils de forgeron du Cambrésis, et qui vont rattacher, suivant leur usage, à la gueule d'un canon, s'il ne donne une rançon de 6,000 livres.
Voilà toute la famille du forgeron désolée. ti.OOO francs ne se trouvent pas sous le fer d'un cheval 1 Mais Louise Dauchet, la fiancée d'Antoine le soldat , a remarqué dernièrement chez M. D'Amiron, ancien intendant du prince de Conti, une toile signée Louis et Antoine Le Nain « dans laquelle certaines figures rappelaient celles de la famille Herbelot. »
Elle se doute que ces peintres sont ceu\ « dont le souvenir est toujours précieux à la forge. » M. D'Amiron passe pour
un grand connaisseur en peinture ; elle lui parle d'un tableau d'un grand prix, des mêmes maîtres, qui est dans le village, chez le forgeron; le châtelain (car l'ex-intendant a un castel) se rend chez les Herbelot, se fait raconter l'histoire, achète le tableau 8,000 livres; le soldat reçoit la rançon, on le détache de la gueule du canon, il épouse sa fiancée Louise Dauchet, et les Le Nain quittent Paris pour venir à la noce.
t Vous jugez si nos artistes furent les rois du festin et de la danse. »
« Ne croyez pas, lecteur, que ceci soit un conte. Qui pourrait en inventer d'aussi touchant t C'est la véritable histoire bien connue dans le Cambresis du beau tableau du Forgeron. »
Dès les premières lignes , j'ai cru réellement que l'écrivain Pitre-Chevalier avait puisé ses renseignements aux sources historiques; je m'aperçois à la fin de son article (Musée des Familles , avril 1850) , qu'il continue sur les peintres les mensonges qu'avait organisés, pour la plus grande satisfaction du public , M. Henry Berthoud. Ces effrontés inventeurs de légendes touchantes , de sottes historiettes à propos des peintres, ne s'inquiètent guères de la réalité. Il faudrait chercher , voir , lire. Quelle besogne ! M. Pitre -Chevalier prend la plume, laisse courir son imagination, invente la niaiserie ci-dessus, se couche tranquille et dort en paix jusqu'au jour où la voix publique, faisantgustice de ce coupable emploi de la plume , se venge en retournant son nom. Il devient dans l'avenir le Chevalier Pitre.
Je croyais avoir sauvé les Le Nain d'être enfouis dans une telle épicerie en inscrivant jadis en tête de ma première notice :
« Les temps sont venus où une école de vérité qui ne craint
ni la sécheresse , ni le détail patient, doit prendre la place
des biographes sans conviction et des biographes littéraires qui piltoresquent l'homme dont ils ont à parler.
• Ainsi, pour nous, celui qui découvre , après plusieurs années, que Le Nain est né en telle année et mort en telle autre , est un écrivain bien autrement important que celui qui va faire un roman sur la Forge de nos célèbres compatriotes. »
Au Chevalier Pitre, je préfère l'opinion d'un maréchalferrant qui fut choisi (singulière idée !) par les éditeurs du Musée Français (1 vol. gr. in-8°, 1805), pour rédiger la notice sur la Forge de Le Nain. Au moins le maréchal-ferrant , qui s'appelait Croze-Magnant , savait ce dont il parlait :
« Le maréchal est celui qui ferre les chevaux et les autres bétes de somme, et qui les traite dans les maladies et accidents qui peuvent leur survenir. On peut donc co'isidérer un • homme de cette profession sous deux rapports : comme praticien, lorsqu'il exerce l'art vétérinaire, et comme ouvrier, lorsqu'il manipule le fer à la forge. C'est sous ce dernier aspect que Le Nain a représenté le maréchal dans sa boutique. (Suit une description du tableau.)
» Toutes ces figures sont assez artistement arrangées et posées naturellement ; mais l'action générale n'est pas déterminée : les regards sont indécis et insignifiants , ils manquent tous d'expression ; la tête seule du maréchal désigne l'action d'un homme distrait au moment de son occupation, pour écouter ce qu'on dit autour de lui. On trouve de plus dans
les détails de cette composition un nombre considérable de fautes contre la perspective. L'âtre et le manteau de la cheminée pèchent par la direction des lignes ; l'enclume porte à faux sur son billot, etc. Le principal mérite de l'ouvrage consiste dans la -manière dont il est éclairé, et dans l'adresse avec laquelle le peintre a distribué sa lumière qui porte principalement sur la tète de tous ses personnages. Le clair-obscur est assez bien entendu et la touche est agréable et ferme. Au total, ce joli lableau fait regretter que son auteur n'en ait pas peint beaucoup de ce genre; on ignore même auquel des frères Le Nain on en est redevable.
» L'usage de ferrer les bêtes de somme est sans doute fort ancien ; mais on ne peut affirmer à quelle époque il a commencé. Quelques savants ont prétendu qu'il en est question dans Homère. >
(Suit toute une page de dissertation sur les fers a cheval chez les Grecs, les Romains et les Gaulois, et la citation obligée de deux vers latins de Catulle.) Enfin, l'article se termine par cotte phrase :
« La forme des fers à cheval et des clous qui les attachent varie suivant les pays, la nature du sol et l'époque des saisons , et celte connaissance demande une étude particulière qui fait partie de Fart vétérinaire ! H »
M. Eudore Soulié est un de ceux sur lesquels je m'appuierai pour faire oublier toute cette littérature de maréchaux-ferrants, de Belges et de Pitres :
« Naïveté , simplicité , étude constante de la nature et de la vérité, tels sont les signes par lesquels se distinguent les
tableaux sortis de leur atelier; ce caraclère de l'œuvre des Le Nain est encore remarquable en ce qu'il se retrouve dans les genres les plus divers : tableaux d'histoire, portraits, scènes d'intérieur ou de la vie champêtre , paysages , tous ont un air de parenté irrécusable , tous offrent la même simplicité d'exécution , la même entente du clair-obscur, la même observation des détails, la même imitation de la nature poussée jusqu'à Texaclitude la plus scrupuleuse. y> ( Magasin pittoresque , mai 1850.)
Mais je dois terminer en citant M. Charles Blanc qui, dans sa vive compréhension des différents maîtres et des différentes écoles , a caractérisé avec une si grande justesse l'œuvre des Le Nain, qu'il faudrait citer sa notice tout entière :
t Le Nain (Louis ou Mathieu), est un véritable peintre français, un Français de pur sang. Contemporain de Callot, de Valentin. de Poussin et de Claude, il n'a pas, comme eux, voyagé en Italie. Aucun élément étranger n'est venu tempérer sa rudesse gauloise. S'il est vrai que le maître des trois frères ne fut pas Français, il est certain du moins qu'il ne maniéra point ses élèves, et ne leur apprit que deux choses : bien voir et bien peindre. Aussi reconnaît-on un Le Nain à ceci : qu'il est à la fois plein de vérité et de caraclère. Je veux dire que ce n'est pas seulement une vérité naïve, une fidèle traduction de la nature, mais une vérité puissante, maie et sérieuse dans laquelle apparaît l'involontaire interprétation du maître. Un fonds d'honnêteté et de modestie se fait voir dans l'œuvre de ces dignes peintres; leurs modèles sont des pauvres; les personnages qui se meuvent sur leurs toiles, ou plutôt qui s'y
reposent, sont des hommes du peuple, des artisans, des laboureurs, des mendiants aussi, non pas de ceux qui gémissent en demandant l'aumône, mais de ceux à qui on voudrait la faire sans qu'ils la demandent. j>
Pour conclure, M. Charles Blanc ajoute cette excellente appréciation :
« Les Le Nain ont fait de la prose, mais une prose ferme , franche et claire. Ils ont représenté le peuple dans sa robuste allure , sans l'embellir, sans l'enlaidir non plus, en lui laissant tout son caractère, peut-être même en y ajoutant une certaine dignité calme. Si je ne me trompe , les paysans de Le Nain , ses forgerons, ses travailleurs, ses pauvres, nous les trouverons cent ans plus tard, parvenus à une honnête aisance, vêtus en bourgeois et raffinés, dans les tableaux de Jean- Daptisle-Siméon Chardin. »