GRAVURES D'APRÈS LE NAIN
Je ne puis mieux faire que de reprendre le chapitre que j'avais consacré à l'œuvre gravé d'après les Le Nain dans ma première brochure ; mais depuis cette époque j'ai fait quelques trouvailles assez importantes qui trouveront place dans un autre chapitre.
Le Nain n'a pas été gravé de son vivant. Rien ne l'indique. J'imagine qu'il doit exister quelque part, peut-être dans un livre, un portrait de Cinq-Mars ou de Mazarin gravé du temps de Louis XIII, d'après les portraits de Le Nain. Le hasard seul pourra le découvrir. Mais je m'explique qu'un siècle se passe sans que le burin s'occupe des tableaux domestiques de notre peintre. Les grandes machines de Le Brun , les portraits pompeux de Largillière et de Rigaud ont occupé assez longtemps les graveurs; bientôt viennent les sujets galants de Watteau et de Boucher qui emplirent les boudoirs. Que pouvaient devenir les paysans de Le Nain au milieu de tous ces courtisans habillés de soie , couchés sur des gazons d'opéra comique ?
Mais à l'écart se tenaient de grands esprits qui allaient
remuer 1e inonde. L'influence des encyclopédistes sur Chardin. Greuze, Jeaural et autres, fut immense. Le drame bourgeois trouva des échos partout, dans la peinture, dans la danse même. Qu'on lise les conseils de Diderot à Greuze ! Il n'est pas jusqu'à un maître de ballets lui-môme, le sieur Noverre, qui ne soit enthousiaste de ces idées.
Il arriva que la peinture domestique eut ses graveurs particuliers. Le Nain, qui touchait par ses sujets à la peinture familière, fut gravé ainsi pour la première fois. Jean Daullé, graveur du roi , membre de son académie royale de peinture et sculpture, membre de l'académie impériale dWugsbourg. qui mourut en 1763, publia quatre gravures d'après Le Nain : la Surprise du Vin; les tendres Adieux de la Laitière; la Fête bachique ; l'Ecole champêtre.
La Surprise du Fin, (haut de 2 pieds 8 pouces, large de 3 pieds 6 pouces.) A l'ombre d'une montagne qui forme une espèce de grotte habitable, une femme s'est endormie, appuyée sur une grande tonne. Elle aura passé la matinée à récurer ses chaudrons, ses plats, ses bassines de cuivre, car tout est pêle-mêle auprès d'un réchaud; mais la besogne l'a fatiguée et elle a bu un coup pour se désaltérer. Elle tient même encore, quoiqu'elle dorme, un verre à la main. Par malice, un garçon du village s'est emparé de la grosse bouteille en osier où il reste encore quelques larmes; tout souriant d'avoir réussi, il offre la bouteille à un vieillard prudent qui, avant de goûter au vin, s'approche de la paysanne et la regarde avec attention pour s'assurer que son sommeil est réel.
Celte gravure esl une de celles qui prouve le mieux que Le Nain avait visité les Flandres. Le jeune homme qui dérobe le vin est chaussé de bottes molles en forme d'entonnoir: el il ressemble aux pages hardis qu'on rencontre dans chaque toile des Terburg, des Miéris et des Metzu.
L'Ecole champêtre. Il s'agit d'un petit paysan à qui une bonne femme, assise sur un cuvier, apprend ses lettres dans un livre. Dans un coin, une enfant de douze ans montre a lire à un galopin de son âge. Une autre fille qui ne se soucie pas de lectures, s'avance au-devant du tableau, plie un peu les genoux, relève prudemment ses jupons et se livre a un acte que les llamands avaient mis à la mode dans leurs tableaux.
Les tendres Adieux de la Laitière. La laitière va partir pour le marché. Son panier est plein d'œufs ; et elle n'a pas oublié la bouteille pour boire un coup en route. Elle vient d'enfourcher l'âne qui se regimbe sous les coups de baguette d'un jeune gars déguenillé. On dirait qu'elle va faire un voyage de cent lieues, car son mari accourt en lui tendant les bras. La litière se renverse un peu sur l'âne, tend la joue. C'est l'embrassade du départ. Une grosse amie de la laitière fera la route à pied , derrière l'âne.
La Fête bachique. Un jeune garçon est assis sur un bouc que conduit une enfant. La mère dépose une couronne de pampres sur la tête du garçon. Au premier plan, un grand et solide paysan dresse en l'air une cruche vide de vin et salue par ses cris le petit triomphateur.
Presque tous les personnages de cette composition sont vêtus
— no —
de haillons. Aussi le petit garçon sur le bouc, avec sa chemise déguenillée, a-t-il l'air d'un pouilleux de Murillo. La robe de la mère est déchirée ; la veste du paysan assis n'est pas en meilleur état, et au fond du tableau un autre garçon qui grimpe à un arbre, ne remettra pas à neuf les genoux de ses culottes. Le déguenillé de ce tableau m'a fort étonné , car il n'entre pas d'ordinaire dans le pinceau honnête et réservé de Le Nain (1).
Ces quatre belles gravures ont été gravées par Daullé d'après quatre tableaux de Le Nain, du cabinet de M: Dammery, officier aux gardes françaises.
La Villageoise à la fontaine, gravée par Levasseur, figures et paysage. Il y a dans cette estampe une grande et robuste femme qui puise de l'eau et que ne désavouerait pas Rubens.
Le Villageois satisfait, seconde estampe qui sert de pendant et n'a pas la même valeur. La faute en est sans doute au graveur. Une grosse flamande est assise sur l'herbe près de son enfant emmailloté ; à côté d'elle un paysan tenant une espèce de mandoline , conduit un âne.
Ces deux estampes, qui datent à peu près de 1820, n'ont pas de valeur et ne rappellent en rien les types de Le Nain. La Villageoise pourrait être un tableau de Berghem avec des figures de Karel Dujardin ; le Villageois satisfait (titre niais inventé par un marchand), semble une figure de Teniers
(1) Ceci est une légèreté II est rare au contraire qu'on ne remarque quelques guenilles dans l'œuvre de* Le Nain. (Note de 1862.)
découpée et placée au milieu fde personnages traités d'une autre manière.
J'ai hâte de parler de la meilleure gravure d'après Le Nain, Le Benedicite flamand, gravé par Elisabeth Cousinet. A Paris, chez Dennel, graveur. Au bas de l'estampe sont inscrits ces vers :
« Pour ce repas frugal pleins de reconnaissance, n Ces pauvres Villageois, Céleste Providence, > Te paient tes présents par le don de leur cœur; » Tandis que de cent mets l'excessive abondance, n Et des vins précieux la coupable vapeur, • Souvent font oublier le divin Bienfaiteur.
» Par M. Moraine. »
Je ne prétends pas défendre la poésie de M. Moraine ; mais ces vers rendent bien l'aspect d'un tableau de Le Nain. C'est une des rares estampes qui aient été faites d'après ce maître ; elle est pleine d'enseignements. Le litre et les costumes indiquent que Le Nain avait été dans les Flandres. La Belgique n'est pas à une singulière distance de Laon. Le Nain avait pu peindre non loin de son pays. Cependant , quoique dérivant de l'École flamande par la simplicité de ses sujets, par la franchise de sa peinture et sa recherche absolue de la réalité, il s'en sépare brusquement par un tempérament particulier. Le Nain n'a ni la joie, ni la boisson , ni l'amour brutal de Teniers, d'Ostade, de Brauwer. Il a pris quelquefois à Rubens et à son École , ou plutôt il a connu leurs types puissants et robustes ; mais il est avant tout de l'École française.
Le Benedicite flamand est d'une tranquillité qui a un charme
puissant, malgré les haillons et la pauvreté de ces braves gens.
On a dressé la table en renversant une grande tinette. Trois âges sont en présence : la vieillesse , l'âge mûr et la jeunesse. Un vieillard à barbe blanche , coiffé d'un chapeau à larges bords usés, enveloppé dans un manteau piqué de trous comme une écumoire, est à table près de la grande cheminée.
Au milieu de la table improvisée faite sur le cul de la tinette, la ménagère, armée de son fuseau, attend pour toucher au plat que le vieillard ait fini de dire le Benedicite. Le petit paysan, qui s'était trop pressé de prendre la cruche au vin et d'en verser un grand verre, le pose sur la cuve. Au fond de la chambre, une petite fille s'est fourrée sous la cheminée et regarde les langues du feu qui courent comme des serpents ; mille détails animent le tableau, l'armoire, les pots, la marmite en vieux fer, les meubles en bois, les plats et la nourriture dessus.
Danse de petits paysans, dont le caractère naïf a été altéré par le graveur Bannerman. Dans une pauvre chaumière, un grand garçon fait danser au son de la musette une bande d'enfants. La mère est dans un coin, grave et réfléchie.
Un père de famille. Il joue du flageolet, entouré de cinq enfants qui Técoutent avec admiration. Le père, enveloppé d'un grand manlcau, a l'air d'un philosophe de l'antiquité. Les têtes des enfants sont charmantes. Gravé par Saint-Maurice.
Le Voleur pris. Ce tableau 4 est au cabinet de M. Damery, chevalier de l'ordre royal militaire de Saint-Louis a, indique
l'estampe de Elluin. La cage entr'ouverte est vide. Où est l'oiseau ? semblent se demander les enfants éplorés. Dans le ventre du chat, dit un d'eux qui apporte par la peau du cou le coupable matou. Par le fond arrive à pas lents, avec un gros bâton, une petite fille qui va corriger le chat et semble pénétrée de ses graves fonctions de grand justicier.
Il existe trois différentes gravures d'après le Maréchal et sa famille. La plus grande signée-: « Fragonard, filsdel. Levasseur » incepit, Claessenb terminavit, * est médiocre. La gravure qui fait partie de la collection Choiseul, est faite avec un grand soin. On devra la rechercher précieusement. Je ne parlerai pas de diverses gravures sur bois , d'après le môme sujet, publiées dans différents recueils populaires.
Je ne m'explique pas cette insistance à perpétuellement graver et regraver la môme œuvre. Ne serait-il pas plus important de faire connaître certains tableaux de Le Nain qui sont dans des galeries et qui disparaîtront un jour? (1)
Le Marchand de cornes se prendrait plutôt pour un Teniers que pour un Le Nain. C'est un paysan portant corne à son chapeau, corne à la main, corne à la boutonnière, cornes dans un panier, cornes à vendre, cornes au cou ; Rabelais ajouterait: cornes au cul. Au bas de l'estampe on lit ces vers :
» Le Marchand aux Maris :
» Approchez donc, venez choisir,
» Messieurs, dans la boutique entière ,
(1) Depuis la publication de cette notice (1830), différents recueil» consacrés aux arts, ont donné une idée plus nouvelle de Le Nain , et il faut citer surtout { Histoire des peintres de M. Charles Blanc, le Magasin pittoresque et la Ga%ette des Beaux- Arts.
. VA «lu moins j'aurai \c plaisir !» De porter l'eau à la rivière.
» Les Mûris au Marchand :
. Cet objet ne peut nous tenter ;
*i Bonhomme, c'est trop tard t'y prendre.
» Hélas ! bien loin d'en acheter,
» Nous en avons tous à revendre. »
Au bas de l'estampe, gravée par Hubert, dans un médaillon, un petit amour coiffé d'un chaperon à cornes, le carquois sur l'épaule, portant un panier de cornes, soulève un rideau du lit qui laisse apercevoir quatre pieds entrelacés , qui expliquent cette fabrique de cornes. Si je ne me trompe, le médaillon est de l'invention du graveur ; du moins il est dans les habitudes du xvm e siècle.
Jusqu'alors, malgré mes recherches de cinq ans, je n'ai pu découvrir aucune gravure d'après le portrait de Mazarin, de Le Nain.
Au contraire, Cinq toars a été publié deux fois, par deux libraires, éditeurs des galeries historiques de Versailles.
On voit au cabinet des estampes une gravure sans titre, épreuve commencée au burin et non achevée. Le nom de Le Nain est au crayon. Une femme donne à téter à son enfant ; le père fait chauffer le linge pour le changer. Un vieillard dort dans un fauteuil sous la vaste cheminée.
Vive le roi, lithographié en 1846 par Schultze. Deux petits paysans jouent aux cartes; l'un a son tricorne fortement appuyé sur les yeux et apporte une grande attention au jeu; le second se retourne vers le public et indique du doigt une
quinte majeure à pique. Ce tableau n'est pas de Le Nain , malgré l'attribution du lithographe. Par la finesse des physionomies, la sobriété des détails , il fait penser aux sujets de Chardin , le joueur de tolon, par exemple ; mais le fini commercial du lithographe allemand n'a réussi qu'à donner un pondant aux tableaux bourgeois de M. Hornung.