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SUITE DES GRAVURES D' APRÈS LE NAIN

La race allemande offre le singulier caractère de positivisme et d'idéalisme Quand certains Allemands dissertent sur les arts, on risque de se perdre avec eux dans le bleu , et il est impossible de les suivre dans ces régions où Pair manquant, le style prend lui-même une forme diaphane, et insaisissable. Les mots eux-mêmes subissent cette influence , ce sont des mots si célestes, que les gens terrestres ne les peuvent comprendre.

A côté de ces singuliers esthéticiens nuageux devait se produire naturellement une école adverse, celle du Fait; c'est ce qui arrive toujours. Les statisticiens, les catalogueurs , les biographes positifs , firent réaction , et l'on doit aux Allemands de précieux dictionnaires de faits qui n'ont point encore été dépassés.

Le Dictionnaire universel des artistes de Nagler est certainement le meilleur dictionnaire artistique qui existe. Je n'avais pas connaissance de son existence lors de ma première brochure ; aussi citerai-je l'article court, mais étudié, qui a rapport aux Le Nain:

t Le Nain, Louis et Mathieu, ce dernier appelé aussi Antoine, peintres et frères de Laon , dont le premier naquit en 1583. On ignore comment ils se sont formés; cependant on sait qu'ils jouissaient d'une assez grande réputation à cause de leurs ouvrages. Ils peignaient des portraits , quelques tableaux d'histoire et des sujels de genre; c'est dans ces derniers qu'ils réussissaient le mieux. Leurs tableaux on t moins de mérile sous le rapport du dessin que sous celui de la couleur; cependant, ils sont recherchés. On les confond • souvent entre eux. Au musée de Paris, l'on voit d'eux la Procession dans l'intérieur d'une église , et un Forgeron dans l'intérieur de sa forge. La galerie royale de Schleissheim (près Munich ) , possède un tableau représentant un Peintre occupé à peindre le portrait d'une femme assise devant lui. A la vente de la collection du prince de Conti (Paris, 1777), un tableau de ces deux artistes fut vendu 2,460 liv. Ces artistes moururent tous les deux en 1648.

« Quelques-uns de leurs ouvrages ont été gravés par J. P. Le Bas; la Fiancée normande , avec une dédicace en hollandais et en français ; par J. Daullé : les tendres Adieux de la Laitière, l'Ecole champêtre , la Surprise du vin, et une Bacchanale; par J. Mitchel : Proedium hollandicum; par Bonnermans : une Danse d'enfants; par Earlom : The dancing family (la Famille qui danse); par St-Maurice : un Homme qui joue de la flûte en présence de six enfant»; par F. Pedro : une Assemblée ; par F. Straem : la Femme flamande ; par Claessens et Le Vasseur : le Maréchal (tableau du musée de Paris); par un anonyme : deux Garçons et une petite fille occupés à jouer aux cartes. »

Ainsi , dans ce court résumé, Nagler, à force de recherches , citait cinq estampes qui m'étaient inconnues. Proedium hollandicum, par J. Mitchel.

The dancing Family, par R. Earlom.

Une Assemblée, par F. Pedro.

La femme flamande, par R. Straem.

Deux garçons et une petite fille jouant aux cartes, par un anonyme.

J'ai été assez heureux depuis pour découvrir l'indication de quelques estampes dont Naglèr n'a pas parlé :

Scène italienne, petite lithographie dans le catalogue de lord Grosvenor, d'après un tableau de sa galerie. C'est une indication lithographique sans effet, où l'on peut à peine distinguer une femme assise au pied d'une porte en ruine. Sur le premier plan, un enfant et deux paysans en costume italien. Dans le fond, une rivière, montagnes et ville.

Des Bohémiens volant des buveurs. Ce tableau, gravé par Tardieu, figurait dans le riche cabinet du comte de Venceen 1759. Malgré toutes mes recherches dans l'œuvre considérable des Tardieu, il m'a été impossible de retrouver celle gravure dont le sujet me semble tout-à-fait contraire (des Bohémiens volmt des buveurs) aux sujets domestiques de Le Nain.

Dans le catalogue de la galerie Staiïord , on trouve une médiocre petite estampe (planche 56, 2 e volume), d'après Le Nain. C'est la reproduction de la gravure de Bannermann ou Bannermans, dont la désignation est plus détaillée dans les c œuvres de la collection de peinture qui est à Tordre du très-noble marquis de Staiïord , par William Young Attby ,

exécuté sous la direction de Peltro William Tomkins , graveur de sujets d'histoire de Sa Majesté. Londres, 1818. 3

« Le Nain. Le Repas de village. Rien ne semble être connu touchant la vie de cet artiste dont les ouvrages sont cependant justement estimés : ses tableaux représentent communément des sujets de la vie ordinaire , et quoiqu'ils soient peints sur une petite échelle, ils possèdent quelquefois, comme dans le sujet dont nous nous occupons, une certaine largeur de style et un parti pris de lumière et d'ombre qui rappellent les peintures de semblables groupes, exécutées par Murillo ou Velasquez.

ï Ce tableau est peint sur cuivre et porte 10 pouces 1/4 de longueur sur 1 pied 2 pouces de largeur. »

M. Eudore Soulié, qui m'a donné quelques notes sur les Le Nain, a ajouté au bas de cette description du tableau : « C'est la gravure de J. Mitchel retournée. » N'ayant jamais vu cette estampe , je copie cette note sans trop m'en rendre compte. Veut-il parler du Prœdiumhollandicum, gravure assez rare dont je vais donner la description tirée d'un livre anglais :

«Le Nain pinxit. — J. Mitchel, sculp.

Prœdium hollandicum The (îemish farm.

E tabulà pictà à Le Nain quam From the paintaing of Le Nain

possidet Rob Strange. in the possession of R. Strange.

» Published Oct. 2. 1775, by John Roydcll. »

» A gauche, une vieille femme assise sur un pli de terrain tient sur ses genoux un panier de fruits que tient aussi une petite fille debout devant elle. Derrière elle, un jeune garçon

debout, appuyé sur un bâton. — Bonnet pointu. — Posant. — De l'autre côté , une petite fille debout près du bassin d'une fontaine, tient une écuelle. Une vache, dont on ne voit que la tête, une chèvre, un chien couché sur le devant et deux moutons. De l'autre côté du bassin de la fontaine, un jeune garçon reçoit dans son chapeau l'eau qui coule du tuyau placé audessus du bassin, et sur lequel un homme, tenant une houlette, porte la main. — A côlé de cet homme, un autre barbu coifïéd'un chapeau et d'un manteau s'appuyant sur un bâton. — Derrière lui un âne , et derrière l'âne une femme portant sur sa tête un grand vase à lait. — Huit figures et six animaux. Au pied de la vieille femme un chou. »

Ces mots « quam possidel Roblus Strange, » ou « in the possession of Bobl. Strange , » ont égaré beaucoup de catalogueurs qui ont indiqué une œuvre de Le Nain comme gravée par Strange, tandis que le tableau seulement faisait partie de sa collection.

Ce Mitchel ne serait-il pas le même que le Michel dont il estquestion dans la « Vente d'estampes de M. le comte V... P... 1820. Regnault-Delalande, expt.

< Jean-Baptiste Michel, graveur français , 1740.

» Ferme flamande , d'après Le Nain, b

Dans le « Catalogue du baron d'Avetin , rédigé par F. Brullion, 1827, on trouve citée une autre gravure assez rare d'après Le Nain.

« Deux hommes et deux femmes assis autour d'une table , petit in-4% gravé d'après un dessin sans nom de graveur.

» B. épr. en rouge. » '

La vente du « Cabinet de M. Paignon-Dijonval , dessins et estampes. Rédigé par M. Benard. Paris, 4810, in-4°, » offre aussi une rareté :

« Le Nain. — « Deux jeunes garçons et une jeune fille vus à mi-corps et jouant aux cartes ; à l'eau forte, en 1. ; sans nom. »

Rien de bien positif sur l'authenticité de ces œuvres, gravées d'après Le Nain , ne ressort de ces indications.

La gravure d'après Le Nain, par William Baillie, qui a pour titre : Les Orphelins de la paroisse, grande pièce en manière noire, 1771 et dont l'épreuve avant toute lettre et les noms des artistes est rare, est plus certaine.

On en trouve une bonne description dans le catalogue du « Recueil de pièces par William Baillie, amateur anglais, gravées dans la manière de Rembrandt ; autres au pointillé et à l'eau forte d'après divers maîtres. 77 pièces et 1 v. in fol. vendu 152 fr. à la vente Badan,Pan vi de la République.

» Le Nain. — Un jeune garçon assis sur un mur, mangeant un morceau de pain ; à côté de lui une petite fille debout, une main sous son jupon, elle tient aussi un morceau de pain. Elle a l'air un peu sournois, les cheveux mal peignés ainsi que le petit garçon ; le nez de la fille est grossier, les lèvres fortement accusées, mais les yeux allongés sont distingués.

» Le petit garçon coiffé d'un vieux chapeau de feutre troué à larges bords, rit en mangeant son pain.

» Gravure à la manière noire, sans aucune signature ni de peintre ni de graveur dans l'œuvre de William Baillie , Esq r . vers 1774. »

C/est une fort belle esbmpe, très rare.

>gle

A catalogue of the pictures at Grosvenon house , London ; Woth etchings from the Whole collection. Execuled by permission of the noble proprielor, and accompanied by historical notices of the principal Works. — By John Young, engraver in mezzotinto to his majesty and Keeper of the british institution. — London. J. Dowding, 82, Newgate street — 1821. In*>.

Anti dining room.

N° 119. — Le Nain. An Italian scène, with figures. — On Convas. 1 ft 9 1/2 in. high. 2 ft in Wide plate 39. Sur le devant un petit garçon jouant du fifre et accompagné d'une petite fille. Près d'eux une espèce de pâtre. Chapeau pointu à larges bords; manteau (tournure de paysan italien). À gauche, une vieille femme isolée assise au pied d'un pan de muraille. Fond de paysage, une ou deux figures dans le fond. La gravure est petite et confuse. Composition disséminée. La vieille femme, le fifre et la petite fille, bien. En effet, caractère italien de J. Miel.

Il faut citer encore, d'après Le Nain, VlnUriore di una capanm, gravé par Aug. Testa, dans la galerie de Lucien Bonaparte. C'est l'eau-forte de la Bibliothèque impériale , sans noms de peintre, ni de graveur, qui représente un intérieur de chaumière. Une femme assise dans une espèce de manne, donne le sein à un enfant. Assis près d'une cheminée sont deux hommes dont l'un fait sécher un linge. La chaumière, ornée de divers ustensiles de cuisine, a un caractère flamand.

Les tendres Adieux de la Laitière ont aussi été gravés en Italie , sans titre , avec cette lettre :

« Dit-, mquil, opemque

Me si ne ferre tibi : non est mea piyra senectus.

Seu furor est, habeo que carminé sanet et herbis.

Sive aliquis nocuit, magieo lustrobere riiu {Ovid. Métam )

» Nain pinx. Francs Pedro sculp. apud JNic. Cavalli Venetiis. »

Fait pendant à Y Ecole champêtre, sans autre titre que les vers d'Horace :

« Pudica mulier in partem juvans Domnum atque dulces liberos.

Sabina qualis, aut perusta solibus Pernicis uxor appuli.

« Nain inv. et pinx. Francs Pedro sculp. apud Nie Cavalli Venet. »

Ces deux gravures sont de la grandeur de celles de Daullé; elles auront été sans doute copiées en Italie d'après les estanipes françaises. Les sujets sont retournés.

Dans le catalogue des estampes du cabinet du baron de Netre, on trouve deux états de la gravure de SAINT-MAURICE, oflicier aux gardes.

Le Vieillard complaisant, d'après Le Nain ; 2 épr. Pariset exciifl. C. P. R et Basset l'aimé.

J'en ai trouvé un troisième état avec la légende en grec eutaceis ai aularceis ; mais ce ne sont que des variantes de marchands d'estampes.

La même vente a amené la découverte d'une eau-forte excessivement rare de la Forge, par M. Boissieu , neveu de J. J. de Boissieu. Le neveu a suivi la manière de l'oncle; si le dessin n'est pas entièrement satisfaisant , l'effet de la fameuse Forge

du Louvre esi mieux rendu que dans les nombreuses gravures d'après le tableau populaire de Le Nain.

Le Cinq-Mars, lithographie* par Grévedon, fait partie de la collection de la galerie d'Orléans.

Je n'avais pas parlé non plus de l'Intérieur d'une maison de paysans, lithographié par Mauzaisse, au tome 4 e du Monument des arts du dessin , par Denon ; cette lithographie , teintée de jaune avec des rehauts de blanc, est traitée simplement et rendrait davantage l'effet monochromique de certaines peintures de Le Nain, si elle était plus âpre. Une femme est assise dans une manne auprès de laquelle est accroupi un gros chat.

Quelques estampes deviennent aussi rares que des tableaux.

La plus savante, qui est d'un maître, est certainement la Fiancée normande, de Philippe Le Bas. On en connaît des épreuves avant la lettre. La planche, vendue à la vente de la succession Le Bas en 1783, est aujourd'hui d'une excessive rareté. Elle porte pour lettre :«c La Fiancée normande, par Le Nain , gravée par Le Bas.

» Le Nain pinx. — Op. Gedragen aan den Hoog Edelen, Groot Achtbaare.

* Heere Petrus Albertus Van der Parra,

» Gouverneur général Van Nederlansch Indïe ent, ent, ent.

» Door zyn onder Danigste Dienaar , J.-Ph. Le Bas.

» Dédiée à Son Excellence , Monsieur Van der Parra , gouverneur-général des Indes-Orientales des Provinces-Unies, etc- 5 etc.) etc.

» Par son très-humble et très-obéissant serviteur Le Bas.

)gle

> A Paris, chez Le Bas, graveur, pensionnaire du roi, conseiller en son académie de peinture, sculpture, etc., rue de la Harpe. »

Trois hommes sont assis autour d'une table dans une ferme :

le greffier, qui rédige un acte; un vieillard déguenillé qui le regarde avec attention ; un jeune homme qui iient dans la main gauche son yerre à moitié plein. A côté du jeune homme est assise une grande et belle femme qui file. Derrière le greffier est debout une vieille paysanne.

Sous la table est une bouteille en osier.

Un pot et deux pains sont posés sur un rayon au fond ; à la cheminée est accrochée une broche.

L'homme déguenillé ressemble à tous les vieillards de Le Nain , surtout au type du vieillard assis de l'Intérieur de forge. Il porte un chapeau de feutre délabré.

Le jeune homme à longs cheveux bouclés fait penser au portrait de Le Nain, du musée du Puy.

La femme qui file est un de ces types puissants de la Flandre, tels qu'on est accoutumé de les voir dans les tableaux de Jordaens.

Le graveur s'est montré ù la hauteur de ce beau tableau comparable aux meilleures œuvres flamandes et qui se trouve actuellement au Musée de Laon.

En y joignant les nouvelles gravures que M. Edouard Houssaye, directeur de la Gazette des Beaux-Arts, a fait exécuter» on a aujourd'hui une idée à peu près nette de Le Nain.

Les magasines français, les journaux à deux sous, ont popularisé cette œuvre de nos grands peintres; M. Charles Blanc en

a donné quelques spécimens dans son excellente notice.

Le jour est venu où certainement les graveurs et les lithographes vulgariseront ce maître viril, un des plus grands peintres français.

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