TRAVAUX APOSTOLIQUES
! E couvent régulier de Xotre-Dame des An- ■^-^ ges fut pour nos missionnaires une véritable oasis.Ils retrouvaient là, après des journées d'un labeur incessant et pénible, les douceurs vivifiantes de la contemplation avec tous les charmes de la vie conventuelle. C'est dans ce couvent aussi qu'en 1625, les Jésuites accourus pour partager les travaux de leurs devanciers trouvèrent un abri sympathique.
De 1615 à [625 les Récollets avaient été les seuls missionnaires de la Nouvelle-France. Durant cette période de dix ans, leur zèle ne se dé-
mentit jamais ; aussi malgré des obstacles sérieux, multiples, parfois insurmontables, leurs travaux furent loin d'être stériles. M. l'albé H. R. Casgrain résume ainsi les travaux des Récollets de 1615 à 1625. «Leur ministère n'avait pas été éclatant, mais plein de mérite, c'était bien là le caractère qui convenait aux humbles fils de S. François. Ils aT, aient travaillé obscurément, mais sans relâche, à semer le bon grain dans le vaste champ de la Nouvelle-France, depuis l'Acadie jusqu'aux grands Lacs. La semence n'avait guère levé, mais elle était en terre et fructifierait en son temps. Les premières notions de l'Evangile avaient été annoncées à presque toutes les tribus, qui s'étaient accoutumées à la robe du missionnaire, et regardaient le ciel en voyant l'homme de la prière.
(( Cinq missions principales avaient été fondées. Celles de Tadoussac, de Québec, des Trois-Rivières, des Nipissings et des Hurons .... La mission de Québec, la plus importante de toutes, avait été desservie successivement par la plupart des Religieux venus de France.
De leur nombre était un des membres les plus remarquables de l'Ordre Séraphique, le Père Georges Le Baillif, issu d'une famille distinguée et doué d'une haute intelligence, que le roi Louis XIII avait nommé l'un des conseillers de Champlain. Il avait fort utilisé son influence pendant son séjour dans le pays et après son retour en France, où il était devenu procureur des missions. Ce fut lui qui présenta au roi Louis XIII les trois premiers dictionnaires de langues sauvages : ceux des langues Montagnaise et Algonquine et celui de la langue Huronne composé par le Père Le Caron et perfectionné d'après les notes trouvées dans les papiers du Père Nicolas Viel. Aux T rois-Rivières, le frère Pacifique Duplessis avait longtemps catéchisé avec un zèle et une charité inépuisables. Son apostolat avait été marqué par un service signalé, il avait sauvé la colonie d'un massacre général en dévoilant une conspiration ourdie par des tribus des environs de Québec. Il était mort à la suite de ses longues fatigues, entouré du respect, de la vénération des Peaux-Rouges aussi bien que
des Blancs. Le Père Poullain, (l) après s'être remis de ses cruelles blessures reçues durant sa captivité chez les Iroquois, était allé fonder la mission des Nipissings. Enfin le Père Nicolas Yiel achevait ses deux années d'apostolat chez les H lirons, d'où il s'apprêtait à entreprendre le voyage dans lequel il devait périr.
« A ces missions il faut ajouter celles de l'Acadie, organisées en 1619 par les Récolle s de la Province d'Aquitaine. Six de ces Religieux, partis de Bordeaux à différentes dates, avaient parcouru les forêts des deux rives de la Baie-Française (Baie de Fundy) et y avaient évangélisé avec succès plusieurs tribus. L'un de ces missionnaires, le Père Sébastien, s'était avancé jusqu'à l'île de Miscou, à l'entrée de la Baie des Chaleurs. Après y avoir prêché la parole de Dieu, il était retourné à travers les
(1) Arrivé au Canada en juin 1619, se trouvait au Sault St-Louis en 1622 lorsqu'il fut pris par les Iroquois; ceux-ci le firent cruellement souffrir et ils allaient le brûler vif lorsqu'ils acceptèrent de l'échanger contre plusieurs de leurs guerriers
prisonniers.
bois à Port- Royal, 'où, à peine arrivé, il était mort de faim et de fatigue )) (l).
Il faudrait décrire maintenant les souffrances incroyables que les Récollets durent supporter dans ces travaux apostoliques. Pour s'en faire une idée il faut écouter les premiers missionnaires du Canada, nous les raconter euxmêmes dans des pages vécues par leurs auteurs.
Ainsi fécondée par les travaux et les sueurs des Récollets, la Religion catholique pénétrait peu à peu dans le pays. On ne voyait pas encore ce grand arbre qu'elle deviendra un jour, dont les rameaux couvriront toute l'Amérique, mais en attendant, elle poussait de fortes racines ; on ne voyait pas ce bel édifice qu'elle sera plus tard, mais on en posait les fondements solides et inébranlables : travail pénible que celui-là, mais travail important, car tout repose sur lui.
Malgré leur zèle et leur dévouement sans bornes, les Récollets comprirent qu'ils ne pourraient suffire à tout, et que du travail il y en
(i) Les anciens Récollets. — Revue du Tiers- Ordre, Montréal, 1902, p. 229.
avait largement pour d'autres ouvriers évangéliques. Xe considérant que le bien des âmes et la prospérité de l'Eglise « ils réclamèrent des aides : c'est sur les Jésuites qu'ils jetèrent les yeux ; Le duc de Ventadour. . . . agréa leur proposition que du reste Champlain appuyait. .. . » (I) Les fils de S. Ignace arriérent à Québec en 1625. Mais les colons, prévenus contre eux, ne voulurent pas les recevoir. Rebutés, les nouveaux missionnaires allaient repartir par les mêmes vaisseaux, quand une chaloupe aborda le navire. Elle portait le Père Commissaire Provincial des Récollets qui venait offrir aux Pères Jésuites la moitié de son couvent. « Les deux familles de S- François et de S. Ignace y vécurent pendant deux ans sous le même toit, s'édifiant mutuellement par leur régularité et une union toute fraternelle. On respire encore aujourd'hui le parfum de cette douce et sainte fraternité, en lisant les pages de la chronique franciscaine (2). Sous
(1) Rouvier, à. J. — Au berceau de l'autre France, p. 20.
(2) L'abbé H.-R. Casgrain. — Les anciens Récollets.— Revue du. Tiers-Ordre, 1902, p. 268.
les efforts réunis des deux milices du Christ, la Religion continua à se développer, et la foi pénétra plus profondément dans le cœur des indigènes.
Un événement funeste vint arrêter le cours de leur apostolat. Des corsaires anglais, s'étant présentés devant Québec, sommèrent Champlain de se rendre . La réponse du brave guerrier fut si énergique qu'ils se retirèrent. Mais la colonie était sans ressources et pour comble d'infortune les navires français, chargés de vivres et de munitions pour les colons, furent rencontrés par les Anglais et défaits. Enhardis, les pirates revinrent mettre le siège devant Québec. Dépourvu de tout, Champlain devait capituler. Il le fit honorablement le 20 juillet 1629. Il fut exigé que les Jésuites et les Récollets quitteraient le pays. Il dut être bien déchirant le moment où les colons qui restaient virent leurs premiers missionnaires les quitter, contraints par la nécessité. Mais sans doute les Récollets firent entendre à leurs chères ouailles des paroles pleines d'espoir et de confiance en l'avenir. Les vaisseaux anglais les
passèrent à Londres, et de Londres à Calais. De là ils regagnèrent Paris.