‹ Les Frères mineurs à Québec, 1615-1905Chapitre 11 sur 21 · DECEPTION RETOUR · texte numérisé non relu

DECEPTION RETOUR

Quand on avait appris dans la colonie l'approche des Anglais, les missionnaires se rendirent bien compte qu'il leur serait interdit de rester au pays si l'ennemi s'en emparait; c'est pourquoi deux Récollets se déterminèrent à passer chez les sauvages et à vivre de leur vie. Leur projet était, pn le comprend, plein de dangers et de souffrances. Champlain eut le cœur trop sensible pour laisser ainsi s'exposer a la mprt, oubliés et sans défensç, les deux missionnaires déjà partis ; il leur lit dire de revenir, La colonie demeura forcement sans

prêtres. Il est vrai, tous conservaient l'espoir d'un prompt retour. Le Canada avait été pris par les Anglais alors que les deux couronnes de France et d'Angleterre étaient en paix. Il y avait donc injustice.

Cet espoir, cette certitude de revenir bientôt avait déterminé les Récollets à emporter f eu de choses de leur couvent ; mais après en avoir enlevé tous les objets et ornements sacrés et tout ce qu'ils crurent devoir soustraire à la profanation et à la cupidité des vainqueurs, ils en cachèrent la majeure partie dans les bois et dans leur couvent même, sûrs de tout retrouver prochainement.

Cependant il fallut trois ans à la France pour recouvrer sa colonie. Le traité fut sign,é en 1632. Pendant les délibérations, la Compagnie des Marchands se réorganisait pour exploiter le Canada, dès qu'il serait rendu. Les Jésuites et les Récollets préparaient leur retour. Les Récollets ne pouvaient avoir aucun doute à ce sujet, parce que nous avions, dit Leclercq, «nos établissements formez, les patentes de Rome et de France en bonne forme et qu'une possession

de 14 à 15 années avec des travaux infatigables que nous y axions soutenus rendaient notre droit incontestable. En effet sa Majesté y donna les mains, M. le Cardinal voulut bien nous en favoriser les préparatifs, par ses libéralités aussi bien que Madame la Ducbesse d'Aiguillon. . . . (l), » et enfin la Compagnie des Marchands était tenue à passer six Récollets : (( nos six places nous estoient d'un droit incontestable, puisque cette compagnie, quoique augmentée d'associez, estoit toujours la même que l'ancienne, succédant aux obligations et aux charges de même qu'aux droits et privilèges, en vertu du traité fait avec le roy, et par conséquent ils estoient obligés d'entretenir six Récollets par une transaction passée avec la province » (2).

Cependant on leur fit savoir un jour que la compagnie ne les passerait pas, s'étant engagée envers les Jésuites. Qu'on s'imagine la stupéfaction et la surprise des Récollets : ainsi

(1) icr Etablis*, de la foi, vol. 1. p. 433.

(2) Ibid. p. 435-

commencèrent pour eux toute une suite de difficultés qui durèrent quarante ans et empêchèrent les Frères Mineurs de repasser en Canada avant 1670. Le Père Joseph Le Caron qui avait tant travaillé pour l'Eglise au Canada, chez les Hurons en particulier, et qui désirait ardemment dépenser le reste de ses forces pour la même cause, fut très affecté en apprenant ces retards ; il mourut, (( plein de mérites, en odeur de sainteté, le 29 de mars de l'année 1632 » (l).

Au mois d'avril suivant, les Jésuites prenaient seuls le chemin de la Nouvelle-France. Leur maison, à Québec, ayant été détruite par les Anglais, ils se réfugièrent dans le couvent des Récollets moins délabré et capable encore de les abriter, en attendant qu'ils eussent rebâti le leur. Les Récollets leur avaient fait connaître les endroits ou ils avaient caché les vases sacrés et les ornements de Notre-Dame des Anges, et leur avaient permis de s'en servir jusqu'au jour où eux-mêmes retourneraient à

(1) Leclercq. — 1er Btabliss. de la foi, vol. 1, P- 439-

Québec. Nous l'avons dit, les Récollets en avaient pour quarante ans avant de revoir ces contrées dans lesquelles les premiers ils avaient prêché l'Evangile du Christ.

Rebutés, mais non découragés, les Récollets firent de multiples instances pour obtenir de la Compagnie leur retour au Canada. Ils offrirent d'y vivre sans subsides de sa part. En 1635, ils s'adressèrent au Pape Urbain VIII qui confirma leur mission, reconnut comme préfet des missions du Canada le R. P. Provincial des Récollets de St-Denis. lui accorda d'amples privilèges. Le roi leur donna de nouvelles lettres et Richelieu de nouveaux ordres. Mais il fallait passer par les mains de la Compagnie dont M. de Lauzon était le président. Là était l'obstacle. Pourquoi ?

Les Récollets ne furent cependant pas exclus entièrement des colonies franc, lises d'Amérique. Leurs Frères d'Aquitaine, citasses aussi de l'Acadie, y revinrent en [633 et y continuèrent leurs œuvres apostoliques. La raison de leur prompt retour fut qu'ils n'eurent pas à << remuer de> machines atissi difficile- que celles

de Messieurs de la grande compagnie» (l). Ainsi s'exprime Lëclercq avec une pointe visible d'ironie. Ce retour des Récollets en Acadie prouve aussi le peu de valeur des raisons qui, paraît-il, empêchaient les Récollets de St- Denis de revenir au Canada, raisons tirées du genre de vie pauvre de ces religieux.

Cependant après des démarches souvent réitérées, après la disparition de la fameuse compagnie, les Récollets virent enfin les portes du Canada se rouvrir devant eux.

Le peuple les désirait et les sauvages gardaient leur souvenir avec amour. (( J'en ai vu moi-même, dit Lëclercq, des preuves sensibles, 15 jours après mon arrivée de France à Québec, lorsque je visitai pour la première fois les sauvages de la mission de Laurette et de Syllerie ; car les Hurons, Montagnais et Algonquins avaient encore les uns par tradition et les plus anciens par eux-mêmes les souvenirs et l'inclination toute présente de nos anciens Pères ; en sorte que quelques vieillards d'entre eux ne pouvant me faire comprendre dans

(1) 1er Etabliss. de la foi. vol. 1, p. 466.

leur langue, dont je n'avais aucune connaissance, ce qu'ils me voulaient dire, ils se mirent à genouïl devant moy, en présence du Rév. P. Chaumonot, Jésuite, leur missionnaire, joignirent leurs mains, et ayant les yeux élevez au ciel, ils répétèrent plusieurs fois les noms du Père Joseph et du Père Nicolas, en jetant de l'eau sur leur tète, pour me faire comprendre que ces missionnaires apostoliques les avaient baptisez. » (l)

Le départ de France eut lieu le 15 juillet

1669, mais ne fut pas heureux. Les navires, assaillis par la tempête, furent jetés sur les côtes d'Espagne. Xos missionnaires revinrent à Paris. Le voyage dut être remis au départ (les vaisseaux de l'année suivante. Munis de nouvelles lettres du roi pour eux-mêmes, pour l'Evêque de Québec et les principaux de la colonie, le R. P. Germain Allait, Provincial de St-Denis. s'embarqua à La Rochelle, rm de mai

1670, avec les Pères Gabriel de La Ribourde, Simple Landon, Hilarion Guesnin et les Frères

(1) icr Etabliss. de la foi, vol. i. p. 460.

Luc Le François, diacre, Anselme Bardou laie. Après une navigation longue de trois mois et assez périlleuse, ils arrivèrent à Québec où (( nos Pères furent reçus par M. de Pétrée, M. de Courcelles, gouverneur, les Révérends Pères Jésuites et le grand concours des habitants avec toutes les marques de joye que l'on pouvait attendre d'un pais où nos Pères estoient désirez avec empressement. )) (l) A cette occasion, le Père Le Mercier, Supérieur de la mission des Jésuites écrivit à son Supérieur de France : « Les Révérends Pères Récollets qu'il (Talon) a amenés de France comme un nouveau secours de missionnaires, pour cultiver cette église, nous ont donné un surcroît de joie et de consolation ; nous les avons reçus comme les premiers apôtres de ce pays, et tous les habitants de Québec, pour reconnaître l'obligation que leur a la colonie française, qu'ils y ont accompagnée, dans son premier établissement, ont été ravis de revoir ces bons religieux au même lieu où ils demeuraient

(i) Leclercq. — ier Btabliss. de la foi, vol. n, p. 91.

il y a plus de quarante ans, lorsque les Français furent chassés du Canada par les Anglais (l) ))

(i) Relations. des Jésuites, 1670.

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