APRES LA CESSION DU PAYS
LE drapeau blanc aux fleurs de lys ne flottait plus sur les remparts de Québec, ses plis immaculés ne s'ouvraient plus aux caresses du vent, et lorsque le Canadien-français, pensant à sa mère-patrie, en cherchait le symbole sacré pour lui dire son amour, son regard re icontrait un emblème étranger et son cœur se serrait. Le pays avait changé de maîtres.
Après la fameuse bataille des Plaines d'Abraham où Wolfe et Montcalm trouvèrent leur tombeau, Québec s'était rendu, et malgré les efforts valeureux de Lévis, Québec fut perdu
pour la France. Bientôt la colonie entière allait succomber. Montréal, dernier boulevard de la défense, dut se rendre le 8 septembre 1760 ; la résistance était inutile devant le nombre des ennemis et la misère du pays. Trois r-ns après, le traité de Paris rendit définitifs tous ces désastres. Malgré tout, longtemps encore les Canadiens calmeront leurs douleurs et charmeront leurs misères en se disant : nos bonnes gens reviendront. La France n'est pas revenue, mais sa colonie, plus fidèle, a conservé sa langue, son esprit et sa foi ; elle a grandi et une race française digne de l'antique France chrétienne se développe toujours sur les bords du St-Laurent.
C'est à sa propre énergie, c'est surtout à son clergé que le Canadien français doit d'être ce qu'il est aujourd'hui, tout à la fois loyal envers l'autorité et fidèle à ses traditions et à son origine. Les vainqueurs semblaient bien entrevoir cette influence du clergé, aussi leurs mesures eurent-elles plus d'une fois pour but de l'affaiblir. Ils s'en prirent surtout aux Religieux- (( Les Jésuites et les Récollets mour-
ront chez eux, mais n'auront pas de successeurs, » telle fut la volonté du gouvernement de Londres. Les évêques de Québec, le clergé séculier, le peuple se firent à plusieurs reprises les fervents avocats des deux communautés, mais leurs efforts n'eurent d'autre résultat que de prouver une fois de plus l'amour de tous pour ceux qu'on proscrivait.
Les Récollets étaient donc condamnés à disparaître du milieu de ce peuple qui les vénérait profondément. A cette condamnation injuste, des individus grossiers, ne comprenant rien à la vie religieuse, ajoutèrent l'insulte. Nous lisons dans la biographie (l) du P. Emmanuel Crespel que cet « humble entant de S. François montra constamment une patience inaltérable, une douceur sans pareille, une aménité constante à l'endroit des sujets anglais, qui le raillaient, lui et les siens, d'une manière parf impitoyable. )) Les Récollets payaient ces insultes par une grande charité envers ceux-là même qui les leur adressaient. « Aux An-
(i) Déjà citée.
122 EES FRERES MINEURS
glais aussi, disait le P. Crespel à ses Frères, faites-leur tout le bien possible, par amitié, par religion et pour dissiper leurs préjugés contre la vie monastique qu'ils ne connaissent pas du tout (i;. )) Mais plusieurs ne pouvaient pas voir passer ces religieux pourtant bien pacifiques sans leur adresser quelques mots railleurs. Il semble du moins qu'on dût les laisser s'éteindre tranquilles et résignés dans la solitude sacrée de leur monastère ; loin de là. Leurs couvents devinrent des casernes; celui de Québec servit même de prison, et leurs églises devenaient à certains jours de vrais temples protestants où le culte hérétique accomplissait ses rites froids et sans âme. La vie religieuse devenait impossible dans ces couvents ; toutefois les Récollets s'y maintinrent aussi longtemps que cela leur fut possible, espérant sans doute voir un jour leur patience, leurs bons procédés, leur charité, leur mériter un meilleur sort. En attendant ils se dépensaient comme toujours auprès des âmes par le saint ministère. On les
(i) Biographie déjà citée.
retrouve tous ou à peu près desservant en des temps divers une ou plusieurs paroisses du diocèse. Ils étaient et ils demeuraient avec le clergé séculier les anges du Seigneur guidant le peuple canadien-français vers un avenir glorieux, qu'ils n'entrevoyaient peut-être pas. Plusieurs moururent vaillamment à l'œuvre, leur dépouille mortelle repose encore au milieu de leurs anciennes ouailles et leur nom est en bénédiction parmi elles.
Cependant on dut croire un moment que les Récollets se maintiendraient au pays. Entre J784 et 1794, un renouveau de vie se fit sentir au sein de la famille franciscaine du Canada. Malgré la défense dont l'injustice disait assez la nullité, une dizaine au moins de sujets se présentèrent. Ils furent admis et firent profession après un an de noviciat. Parmi ces nouvelles recrues, plusieurs étaient destinées au sacerdoce. Leur jeunesse faisait espérer de longs jours encore de vie : mais la joie fut de courte durée ; un événement terril île et imprévu vint anéantir toutes ces espérances.
Plan dv Couvent et jy Terkein jmbs Pères Recolle rf De Québec
^Eci-t/UJeTVf**—
D'après un dessin conservé par Mr Th. OXeary,
bibliothécaire du Musée Numismatique,
château Ramsay, Montréal